SCÈNE I

Une chambre du palais.

_Entre_ LE ROI _en robe de chambre, accompagné d'un page_.

LE ROI.--Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick de se rendre ici;

mais recommande-leur de lire auparavant ces lettres, et d'en bien

méditer le contenu. Fais diligence. (_Le page sort._) Combien de

milliers de mes plus pauvres sujets dorment à cette heure! O sommeil, ô

bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature, comment donc t'ai-je

effrayé, que tu ne veuilles plus appesantir mes paupières, et plonger

dans l'oubli mes sens assoupis? Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux

dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes grabats, où tu

t'assoupis au bourdonnement des insectes nocturnes, que dans les

chambres parfumées des grands, sous la pourpre d'un dais magnifique, où

les sons d'une douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi

vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et laisses-tu la couche

des rois semblable à la boîte d'une horloge, ou à la cloche qui sonne

l'alarme? Quoi! tu vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et

périlleuse du mât, et tu le berces sur la couche de la tempête

impétueuse, au milieu des vents qui saisissent par le sommet les vagues

scélérates, hérissent leurs têtes monstrueuses, et les suspendent aux

mobiles nuages avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la

mort elle-même se réveille. O injuste sommeil, peux-tu dans ces heures

terribles accorder ton repos au mousse trempé des flots, tandis qu'au

sein de la nuit la plus calme et la plus tranquille, sollicité par tous

les moyens et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un

roi!--Couchez-vous donc tranquillement, heureux misérables. La tête qui

porte une couronne ne repose jamais avec calme!

(Entrent Warwick et Surrey.)

WARWICK.--Mille bonjours à Votre Majesté!

LE ROI.--Est-ce que nous sommes déjà au matin?

WARWICK.--Il est une heure passée.

LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour à tous

deux.--Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées?

WARWICK.--Oui, mon souverain.

LE ROI.--Vous voyez donc dans quel état critique est notre royaume, de

quelles maladies funestes il est atteint, et que le plus grand danger

est tout près du coeur.

WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un désordre naissant dans sa

constitution, et l'on peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons

conseils et peu de remèdes.--Milord Northumberland sera bientôt

refroidi.

LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin! y voir

tantôt la révolution des siècles aplanir les plus hautes montagnes;

tantôt le continent, comme lassé de sa ferme solidité, se fondre et

s'écouler dans les mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de

l'Océan devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y peut-on

apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses

liqueurs ses changements remplissent la coupe des vicissitudes! Oh! si

l'on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'aspect

de la route qu'il lui faut suivre à travers la vie, des périls où il

doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre, ne songerait plus

qu'à fermer le livre, s'asseoir et mourir.--Dix ans ne se sont pas

encore écoulés depuis que Richard et Northumberland, amis déclarés,

prenaient ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils étaient en

guerre. Il n'y a que huit ans que ce même Percy était l'homme le plus

près de mon coeur; il travaillait sans relâche comme un frère pour mes

intérêts, et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour

l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous était présent

alors? (_A Warwick._) C'était vous, cousin Névil, autant que je m'en

puis souvenir. Lorsque Richard, les yeux pleins de larmes, insulté,

maltraité de reproches par Northumberland, prononça ces paroles que nous

voyons maintenant avoir été prophétiques: «Northumberland, toi l'échelle

avec laquelle mon cousin Bolingbroke monte sur mon trône.»--Bien

qu'alors, le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la

nécessité seule ait abaissé l'État, à tel point que la souveraineté et

moi nous fûmes forcés de nous embrasser.--«Le temps viendra,

continua-t-il, le temps viendra où ce crime infâme, comme un ulcère

mûri, répandra la corruption qu'il renferme.» Et il poursuivit,

prédisant ce qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.

WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque événement

propre à nous représenter l'aspect des temps qui ne sont plus. En les

observant, on peut prophétiser assez juste les principaux événements qui

sont encore à naître, faibles commencements gardés en réserve dans les

germes où ils reposent, pour y être couvés par le temps qui les fait

éclore. D'après l'inévitable loi des choses, le roi Richard pouvait

clairement concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors

traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison plus

grande encore qui ne trouverait pour y attacher ses racines d'autre

terrain que vous.

LE ROI.--Ces événements sont-ils donc une inévitable nécessité? Eh bien,

recevons-les comme la nécessité. C'est elle encore qui nous appelle en

ce moment à grands cris.--On dit que l'évêque et Northumberland sont

forts de cinquante mille hommes.

WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renommée, répétant à la fois

la voix et l'écho, double toujours les objets de la crainte.--Que Votre

Grâce veuille bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée

que vous avez envoyée viendra facilement à bout de cette conquête; et

pour vous consoler encore davantage, j'ai reçu l'avis que Glendower est

mort. Votre Majesté a été malade toute cette quinzaine, et ces heures

prises sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver votre

mal.

LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres domestiques

étaient terminées, nous partirions, mes chers lords, pour la Terre

sainte.

(Ils sortent.)

Henri IV (2e partie) · 第 22 / 42 题