SCÈNE III

Warkworth.--Devant le château.

_Entrent_ NORTHUMBERLAND, LADY NORTHUMBERLAND et LADY PERCY.

NORTHUMBERLAND.--Je t'en conjure, ma tendre épouse, et toi aussi, ma

chère fille, laissez un libre cours à mes pénibles affaires; n'empruntez

pas la couleur des circonstances, et ne soyez pas, comme elles,

fâcheuses à Percy.

LADY NORTHUMBERLAND.--J'ai cessé toutes représentations: je ne dirai

plus rien. Faites ce que vous voudrez. Que votre prudence soit votre

guide.

NORTHUMBERLAND.--Hélas! ma chère femme, mon honneur est engagé, et mon

départ peut seul le racheter.

LADY PERCY.--Oh! cependant, au nom du ciel, n'allez point à ces guerres.

Il a été un temps, mon père, où vous avez violé votre parole,

quoiqu'elle vous fût alors bien plus chère qu'aujourd'hui, lorsque votre

fils Percy, lorsque mon Henri, le bien-aimé de mon coeur, tourna

plusieurs fois ses regards vers le nord, pour y voir son père lui amener

une armée, et l'attendit en vain. Qui put vous persuader de rester ici?

C'étaient deux honneurs de perdus, le vôtre et celui de votre fils.

Quant au vôtre... veuille le ciel l'illuminer de sa gloire! Pour celui

de votre fils, il était attaché à sa personne comme le soleil à la voûte

grisâtre des cieux; à sa clarté marchait aux beaux faits d'armes toute

la chevalerie de l'Angleterre: il était véritablement le miroir devant

lequel venait s'étudier toute notre jeune noblesse. C'était n'avoir pas

de jambes que de ne pas savoir imiter sa démarche; et cette parole

confuse et précipitée, défaut qu'il avait reçu de la nature, était comme

l'accent des braves. Ceux dont le son de voix était naturellement calme

et modéré échangeaient, pour être en tout semblables à lui, cette

perfection contre une mauvaise habitude: ainsi langage, maintien, façon

de vivre, choix de plaisirs, méthodes militaires, dispositions de

caractère, en tout il était l'objet d'attention, le miroir, le modèle et

le livre sur lequel se façonnaient tous les autres. C'est lui, lui, ce

prodige, ce miracle parmi les hommes, lui qui n'eut jamais son second,

que vous avez laissé, sans le seconder, affronter l'horrible dieu de la

guerre avec tous les désavantages, et vous attendre sur ce champ de mort

où il ne vit rien qui pût le défendre, que le son du nom de _Hotspur_.

Voilà comment vous l'avez abandonné. Oh! jamais, jamais, ne faites à son

ombre l'injure d'être plus délicat et plus jaloux de votre honneur avec

les autres que vous ne le fûtes avec lui! Laissez-les seuls. Le maréchal

et l'archevêque sont en force. Ah! que mon cher Henri eût eu seulement

la moitié de leurs troupes; je serais aujourd'hui suspendue au cou de

Hotspur et je parlerais du tombeau de Monmouth!

NORTHUMBERLAND.--Malheur à vous; ma belle-fille; en déplorant toujours

d'anciennes fautes, vous m'enlevez tout mon courage! Il faut que je

parte et que j'aille dans ces lieux y braver le danger, ou bien le

danger viendra me chercher ailleurs, et me trouvera moins préparé.

LADY NORTHUMBERLAND.--Oh! fuyez en Écosse, jusqu'à ce que la noblesse et

le peuple armés aient fait un premier essai de leur puissance.

LADY PERCY.--S'ils gagnent du terrain et remportent l'avantage sur le

roi, alors joignez-vous avec eux, comme une colonne d'acier qui ajoutera

des forces à leur force. Mais, au nom de tout notre amour, laissez-les

d'abord s'essayer.--Voilà comment a fait votre fils, comment vous avez

souffert qu'il fît, et voilà comment je suis devenue veuve. Et je

n'aurai jamais assez de vie pour arroser de mes pleurs ce souvenir[28],

afin de le faire croître et s'élever jusqu'aux cieux, en mémoire de mon

noble époux.

[Note 28: _To rain upon remembrance._ _Remembrance_, souvenir, est le

nom qu'on donne au romarin, gage de fidélité soit aux vivants, soit à la

mémoire des morts. (V. _Romeo et Juliette_.)]

NORTHUMBERLAND.--Allons, allons, rentrez avec moi. Mon âme est dans

l'état de la mer, lorsque, montée jusqu'à sa plus grande hauteur, elle

demeure arrêtée et immobile, sans s'épancher ni d'un côté ni de l'autre.

Je serais disposé à joindre l'archevêque; mais mille raisons me

retiennent.--Je me résoudrai à aller en Écosse, et j'y veux rester

jusqu'à ce que les circonstances et les occasions exigent mon secours et

ma présence.

(Ils sortent.)

Henri IV (2e partie) · 第 17 / 42 题