SCÈNE I

Une rue de Londres.

_Entrent_ L'HÔTESSE _avec_ FANG _et son valet_, SNARE[21] _quelques

instants après_.

[Note 21: _Fang_, serre; _snare_, piége. La plupart des noms comiques de

cette pièce sont significatifs.]

L'HÔTESSE.--Eh bien, monsieur Fang, avez-vous dressé ma plainte?

FANG.--Oui, elle est dressée.

L'HÔTESSE.--Où est votre recors? Est-ce un homme robuste? tiendra-t-il

ferme?

FANG.--Garçon, où est Snare?

L'HÔTESSE.--Oh! oui, mon Dieu, le bon M. Snare.

SNARE.--Me voilà, me voilà.

FANG.--Snare, il faut arrêter sir Jean Falstaff.

L'HÔTESSE.--Oui, mon bon monsieur Snare, j'ai fait faire ma plainte et

tout.

SNARE.--Il pourrait bien en coûter la vie à quelqu'un de nous dans cette

affaire-là: il jouera du poignard.

L'HÔTESSE.--Hélas! mon Dieu, prenez bien garde à lui: il m'a poignardée

moi-même dans ma propre maison, et cela le plus brutalement du monde. Il

ne s'embarrasse pas où il frappe; une fois que son arme est tirée, il

fourrage partout comme un démon, et n'épargne ni homme, ni femme, ni

enfant.

FANG.--Ah! si je peux le joindre et l'empoigner une fois, je ne

m'embarrasse pas de ses coups.

L'HÔTESSE.--Oh! ni moi non plus. Je serai près de vous, je vous prêterai

la main.

FANG.--Si je l'empoigne une fois! qu'il vienne seulement dans mes

pinces.

L'HÔTESSE.--Je suis ruinée par son départ; je puis vous assurer qu'il

n'en finit pas sur mon livre de compte. Mon bon monsieur Fang, tenez-le

bien ferme! Mon bon monsieur Snare, ne le laissez pas échapper. Il vient

continuellement à Pye-Corner pour acheter, sous votre respect, une

selle; et il est encore invité à dîner rue des Lombards, à la

_Tête-du-Léopard_, chez M. Smooth, marchand de soie. Oh! je vous en

prie, puisque ma plainte est dressée, et que mon histoire est

ouvertement connue de tout le monde, obligez-le donc à me satisfaire.

Cent marcs! c'est une grande chose à porter pour une pauvre femme toute

seule. Et j'ai pourtant supporté, supporté, supporté! J'ai été renvoyée,

renvoyée, renvoyée d'un jour à l'autre; que cela fait honte, quand on y

pense. Ce n'est pas en agir honnêtement, à moins qu'on ne regarde une

femme comme un âne, une bête faite pour supporter tous les torts que

voudra lui faire le premier coquin.

(Entrent sir Jean Falstaff, Bardolph et le Page.)

L'HÔTESSE.--Le voilà là-bas qui vient, et cet autre nez enluminé de

malvoisie, ce scélérat de Bardolph avec lui. Faites votre devoir, faites

votre devoir, monsieur Fang; et vous aussi, monsieur Snare: oui,

faites-moi, faites-moi, faites-moi bien votre devoir.

FALSTAFF.--Qu'est-ce que c'est? qui donc a perdu son âne ici? de quoi

s'agit-il?

FANG.--Sir Jean, je vous arrête à la requête de mistriss Quickly.

FALSTAFF.--Au diable, faquins! Dégaine, Bardolph.--Coupe-moi la tête à

ce maraud-là. Flanque-moi la princesse dans le ruisseau.

L'HÔTESSE.--Me jeter dans le ruisseau! C'est moi qui vais t'y jeter.

Veux-tu, veux-tu, coquin de bâtard que tu es? Au meurtre! Au meurtre!

Chien d'_assassineur_ que tu es, veux-tu tuer les officiers du bon Dieu

et du roi? Coquin d'_armicide_ que tu es. Tu es un vrai _armicide_, un

bourreau d'hommes et un bourreau de femmes.

FALSTAFF.--Écarte-moi ces canailles-là, Bardolph.

FANG.--Main-forte! main-forte!

L'HÔTESSE.--Bons amis, prêtez-nous la main, un ou deux de vous. Veux-tu

bien? Quoi! tu ne veux pas? Ne veux-tu pas? Tu ne veux pas? Va donc,

coquin!... Va donc, gibier de potence!

FALSTAFF.--Au diable, marmiton, manant, puant: je vous chatouillerai

votre catastrophe[22].

[Note 22: _Catastrophe_, dans l'argot du temps, signifiait, à ce qu'il

paraît, une partie du corps; on ne sait pas bien laquelle.]

(Entre le lord grand juge.)

LE JUGE.--De quoi s'agit-il? Qu'on se tienne en paix ici: holà!

L'HÔTESSE.--Mon bon seigneur, soyez-moi favorable; je vous en prie,

soyez pour moi.

LE JUGE.--Qu'est-ce que c'est, sir Jean? Quoi! vous êtes ici à faire

tapage? Cela sied-il à votre place, aux circonstances présentes et à

votre emploi? Vous devriez déjà être en chemin pour York. Lâche-le, toi,

l'ami: pourquoi te suspends-tu à lui de la sorte?

L'HÔTESSE.--O mon très-honoré lord! Plaise à votre grandeur; je suis une

pauvre veuve d'Eastcheap, et il est arrêté à ma requête.

LE JUGE.--Pour quelle somme[23]?

[Note 23: _For what sum_ (pour quelle somme?) demande le juge. _It is

more than for some_ (c'est plus que pour quelque chose), répond

l'hôtesse; jeu de mots intraduisible.]

L'HÔTESSE.--Ce n'est pas seulement pour une somme, milord, c'est pour le

tout, tout ce que j'ai; il m'a mangé maison et tout: il a fourré tout ce

que j'avais dans son gros ventre: mais j'en retirerai quelque chose, si

je peux; ou je galoperai sur toi toutes les nuits comme le cauchemar.

FALSTAFF.--Il pourrait bien arriver, je crois, que ce fût moi, si

j'avais l'avantage du terrain.

LE JUGE.--Qu'est-ce que tout cela veut dire, sir Jean? Fi donc; quel

homme ayant un peu de coeur voudrait s'exposer à cet orage de

criailleries! N'avez-vous pas honte d'obliger une pauvre veuve d'en

venir à ces extrémités, pour arracher son dû?

FALSTAFF.--Quelle est donc la grosse somme que je te dois?

L'HÔTESSE.--Jarni! si tu étais un honnête homme, tu me dois ta personne

et cet argent aussi. Ne m'as-tu pas juré sur un gobelet à figures

dorées, comme tu étais assis dans ma chambre du dauphin à la table

ronde, auprès d'un feu de houille, le mercredi de la semaine de la

Pentecôte, le jour que le prince te cassa la tête pour avoir comparé le

roi son père à un chanteur de Windsor; ne m'as-tu pas juré alors, comme

j'étais à te laver ta plaie, que tu m'épouserais, et que tu me ferais

milady ta femme? Peux-tu nier cela? N'est-il pas venu sur ces

entrefaites la bonne femme Keech, la bouchère, qui m'a appelée comme

cela: Commère Quickly; et qui venait m'emprunter un carafon de vinaigre,

en disant qu'elle avait un bon plat de crevettes, même à telles

enseignes que tu voulais en manger; et moi, que je te dis à telles

enseignes que ça ne valait rien pour une blessure fraîche. Et ne m'as-tu

pas recommandé, dès qu'elle a été descendue en bas, de ne plus avoir

tant de familiarités avec ces petites gens-là, disant qu'avant peu ils

m'appelleraient madame: et ne m'as-tu pas alors embrassée et priée de

t'aller chercher trente schellings? Là! je te mets à ton serment sur

l'Évangile: nie-le, si tu peux.

FALSTAFF.--Milord, cette pauvre créature est folle; elle va, disant de

côté et d'autre par la ville que son fils aîné vous ressemble. Elle

s'est vue assez bien autrefois; et le fait est que la misère lui tourne

la tête: mais quant à ces imbéciles de sergents, je vous en prie,

faites-m'en justice.

LE JUGE.--Sir Jean, sir Jean! il y a longtemps que je suis informé de la

manière dont vous savez donner une entorse à la bonne cause pour la

faire paraître mauvaise. Ce n'est pas un front armé d'audace, ni tout ce

flux de paroles qui sortent de votre bouche avec une insolence plus

qu'imprudente, qui pourront m'empêcher de rendre justice à qui il

appartient. Je vois que vous avez su profiter de la faiblesse d'esprit

de cette femme.

L'HÔTESSE.--Oh! oui; cela est bien vrai, milord.

LE JUGE.--Je t'en prie, tais-toi.--Payez-lui ce que vous lui devez, et

réparez le tort que vous lui avez fait. L'un, vous pouvez le faire avec

de bonne monnaie sterling, et l'autre, avec la pénitence d'usage.

FALSTAFF.--Milord, ces reproches ne passeront pas sans réplique. Ce qui

n'est chez moi qu'une honorable hardiesse, vous l'appelez une imprudente

insolence. Qu'on vous fasse la révérence sans rien dire, et l'on sera un

homme de bien. Non, milord; avec tout le respect que je vous dois, je ne

serai point un de vos courtisans; et je vous dis nettement que je

demande à être délivré de ces huissiers, attendu que je suis chargé de

messages pressés pour les affaires du roi.

LE JUGE.--Vous parlez bien comme un homme autorisé à mal faire: mais moi

je vous dis, commencez, pour votre honneur, par satisfaire cette pauvre

femme.

FALSTAFF, _prenant l'hôtesse à part_.--Écoute ici, hôtesse?

(Entre Gower.)

LE JUGE.--Eh bien, maître Gower, quelles nouvelles?

GOWER.--Le roi, milord, et Henri le prince de Galles, sont près

d'arriver. Ce papier vous dira le reste.

FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!

L'HÔTESSE.--C'est comme cela que vous me l'avez déjà dit.

FALSTAFF.--Foi de gentilhomme!--Allons, n'en parlons plus.

L'HÔTESSE.--Par cette terre de Dieu sur laquelle je marche, j'en suis

presque à vendre mon argenterie et les tapisseries de mes salles à

manger.

FALSTAFF.--Bon! bon! des verres, des verres, c'est tout autant qu'il en

faut pour boire: et quant à tes murailles, une petite drôlerie de rien,

comme l'histoire de l'enfant prodigue, ou une chasse allemande en

détrempe vaut cent mille fois mieux que tous ces rideaux de lit et ces

mauvaises tapisseries mangées de vers.--Fais-en dix guinées si tu peux.

Tiens, si ce n'étaient ces moments de mauvaise humeur, il n'y a pas de

meilleure créature que toi dans toute l'Angleterre. Va te laver la

figure, et retire ta plainte. Allons, tu ne dois pas prendre ces

humeurs-là avec moi: est-ce que tu ne me connais pas? Tiens, je suis sûr

qu'on t'a poussée à cela.

L'HÔTESSE.--Sir Jean, je t'en prie, n'exige de moi que vingt nobles; je

me sens de la répugnance à mettre mon argenterie en gage; là, en vérité.

FALSTAFF.--N'en parlons plus: tout est dit, je chercherai ailleurs comme

je pourrai.--Vous serez une folle toute votre vie.

L'HÔTESSE.--Eh bien, vous l'aurez, quand je devrais mettre ma robe en

gage. J'espère que vous viendrez souper.--Vous me payerez tout cela

ensemble?

FALSTAFF.--Est-ce que je suis mort? (_A Bardolph._) Suis-la, suis-la;

accroche, accroche.

L'HÔTESSE.--Voulez-vous que je fasse venir Doll Tear-Sheet pour souper

avec vous?

FALSTAFF.--C'est dit, qu'elle vienne.

(L'hôtesse, les huissiers, Bardolph et le valet sortent.)

LE JUGE.--J'ai appris de meilleures nouvelles.

FALSTAFF.--Quelles nouvelles y a-t-il donc, mon cher lord?

LE JUGE, _à Gower_.--Où le roi a-t-il couché cette nuit?

GOWER.--A Basingstoke, milord.

FALSTAFF.--J'espère, milord, que tout va bien: quelles nouvelles y

a-t-il, milord?

LE JUGE.--Ramène-t-il avec lui toute l'armée?

GOWER.--Non: il y a quinze cents hommes d'infanterie, et cinq cents de

cavalerie qui sont partis pour rejoindre monseigneur de Lancastre,

contre Northumberland et l'archevêque.

FALSTAFF.--Est-ce que le roi revient du pays de Galles, mon très-honoré

lord?

LE JUGE.--Je vais vous donner mes dépêches tout de suite; allons,

suivez-moi, mon cher monsieur Gower.

FALSTAFF.--Milord?

LE JUGE.--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

FALSTAFF.--Monsieur Gower, puis-je vous inviter à dîner avec moi?

GOWER.--Il faut que je me rende chez milord que voici: je vous remercie,

mon cher sir Jean.

LE JUGE.--Vous traînez ici trop longtemps, ayant, comme vous savez, à

ramasser, chemin faisant, des soldats dans les pays que vous

traverserez.

FALSTAFF.--Voulez-vous souper avec moi, monsieur Gower?

LE JUGE.--Quel est donc le sot maître qui vous a enseigné ces manières

d'agir, sir Jean?

FALSTAFF.--Monsieur Gower, si elles ne me conviennent pas, celui qui me

les a enseignées était un sot. Voilà ce qui s'appelle faire des armes,

milord, botte pour botte, partant quitte.

LE JUGE.--Le bon Dieu te conduise! Tu es un grand vaurien.

(Ils sortent.)

Henri IV (2e partie) · 第 15 / 42 题