(Une autre partie de l'île.)
STEPHANO, TRINCULO, CALIBAN _les suit tenant une bouteille_.
STEPHANO.--Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à sec, nous
boirons de l'eau; pas une goutte auparavant. Ainsi, ferme et à
l'abordage! Mon laquais de monstre, bois à ma santé.
TRINCULO.--Son laquais de monstre! la folie de cette île les tient! On
dit que l'île n'a en tout que cinq habitants: des cinq nous en voilà
trois; si les deux autres ont le cerveau timbré comme nous, l'État
chancelle.
STEPHANO.--Bois donc, laquais de monstre, quand je te l'ordonne. Tu as
tout à fait les yeux dans la tête.
TRINCULO.--Où voudrais-tu qu'il les eût? Ce serait un monstre bien
bâti s'il les avait dans la queue.
STEPHANO.--Mon serviteur le monstre a noyé sa langue dans le vin. Pour
moi, la mer ne peut me noyer. J'ai nagé trente-cinq lieues nord et sud
avant de pouvoir gagner terre, vrai comme il fait jour. Tu seras mon
lieutenant, monstre, ou mon enseigne.
TRINCULO.--Votre lieutenant, si vous m'en croyez; il n'est pas bon à
montrer comme enseigne[11].
[Note 11: TRINCULO.--_Your lieutenant, if you list; he's no standard_.
_Standard_ signifie _enseigne, modèle_: il signifie aussi un arbre
fruitier qui se soutient sans tuteur. M. Steevens croit que la
plaisanterie de Trinculo porte sur ce dernier sens du mot _standard_,
et qu'il répond à Stephano que Caliban, trop ivre pour se tenir sur
ses pieds, ne peut être pris pour un _standard_, _une chose qui se
tient debout (stands)_. On peut supposer aussi que Trinculo fait
allusion à la difformité de Caliban, et dit qu'il ne peut être pris
pour un modèle. Quel que soit celui des deux sens qu'a voulu présenter
Shakspeare (et peut-être a-t-il songé à tous les deux), l'un et
l'autre étaient impossibles à exprimer en français sans rendre la
réponse de Trinculo tout à fait inintelligible: on s'est approché
autant qu'on l'a pu du dernier.]
STEPHANO.--Nous ne nous enfuirons pas, monsieur le monstre[12].
[Note 12: Dans l'original, _Monsieur Monster_.]
TRINCULO.--Vous n'avancerez pas non plus, mais vous demeurerez couchés
comme des chiens, sans rien dire ni l'un ni l'autre.
STEPHANO.--Veau de lune, parle une fois en ta vie, si tu es un homme,
veau de lune.
CALIBAN.-Comment se porte ta Grandeur? Permets-moi de baiser ton
pied.--Je ne veux pas le servir lui, il n'est pas brave.
TRINCULO.--Tu mens, le plus ignorant des monstres: je suis dans le cas
de colleter un constable. Parle, toi, poisson débauché, a-t-on jamais
fait passer pour un poltron un homme qui a bu autant de vin que j'en
ai bu aujourd'hui? Iras-tu me faire un monstrueux mensonge, toi qui
n'es que la moitié d'un poisson et la moitié d'un monstre?
CALIBAN.--Là! comme il se moque de moi! Le laisseras-tu dire, mon
seigneur?
TRINCULO.--Mon seigneur, dit-il?--Qu'un monstre puisse être si niais!
CALIBAN.--Là! là! encore! Je t'en prie, mords-le à mourir.
STEPHANO.--Trinculo, tâche d'avoir dans ta tête une bonne langue. Si
tu t'avisais de te mutiner, le premier arbre..... Ce pauvre monstre
est mon sujet, et je ne souffrirai pas qu'on l'insulte.
CALIBAN.--Je remercie mon noble maître. Te plaît-il d'ouïr encore la
prière que je t'ai faite?
STEPHANO.--Oui-da, j'y consens. A genoux, et répète-la. Je resterai
debout, et Trinculo aussi.
(Entre Ariel invisible.)
CALIBAN.--Comme je te l'ai dit tantôt, je suis sujet d'un tyran, d'un
sorcier qui par ses fraudes m'a volé cette île.
ARIEL.--Tu mens.
CALIBAN.--Tu mens toi-même, malicieux singe. Je voudrais bien qu'il
plût à mon vaillant maître de t'exterminer. Je ne mens point.
STEPHANO.--Trinculo, si vous le troublez encore dans son récit, par
cette main, je ferai sauter quelqu'une de vos dents.
TRINCULO.--Quoi! je n'ai rien dit.
STEPHANO.--Tu peux murmurer tout bas, pas davantage. (_A Caliban_.)
Poursuis.
CALIBAN.--Je dis que par sortilège il a pris cette île; il l'a prise
sur moi. S'il plaît à ta Grandeur de me venger de lui, car je sais
bien que tu es courageux, mais celui-là ne l'est pas....
STEPHANO.--Cela est très-certain.
CALIBAN.--Tu seras le seigneur de l'île, et moi je te servirai.
STEPHANO.--Mais comment en venir à bout? Peux-tu me conduire à
l'ennemi?
CALIBAN.--Oui, oui, mon seigneur; je promets de te le livrer endormi,
de manière à ce que tu puisses lui enfoncer un clou dans la tête.
ARIEL.--Tu mens, tu ne le peux pas.
CALIBAN.--Quel fou bigarré est-ce là? Vilain pleutre! Je conjure ta
Grandeur de lui donner des coups, et de lui reprendre cette bouteille:
quand il ne l'aura plus, il faudra qu'il boive de l'eau de mare, car
je ne lui montrerai pas où sont les sources vives.
STEPHANO.--Crois-moi, Trinculo, ne t'expose pas davantage au danger.
Interromps encore le monstre d'un seul mot, et je mets ma clémence à
la porte, et je fais de toi un hareng sec.
TRINCULO.--Eh quoi! que fais-je? Je n'ai rien fait; je vais m'éloigner
de vous.
STEPHANO.--N'as-tu pas dit qu'il mentait?
ARIEL.--Tu mens.
STEPHANO.--Oui? (_Il le bat_.) Prends ceci pour toi. Si cela vous
plaît, donnez-moi un démenti une autre fois.
TRINCULO.--Je ne vous ai point donné de démenti. Quoi! avez-vous perdu
la raison et l'ouïe aussi? La peste soit de votre bouteille! Voilà ce
qu'opèrent l'ivresse et le vin! La peste soit de votre monstre, et que
le diable vous emporte les doigts!
CALIBAN.--Ha, ha, ha!
STEPHANO.--Maintenant continuez votre histoire.--Je t'en prie, va-t'en
plus loin.
CALIBAN.--Bats-le bien. Après quoi je le battrai aussi, moi.
STEPHANO.--Tiens-toi plus loin.--Allons, toi, poursuis.
CALIBAN.--Eh bien! comme je te l'ai dit, c'est sa coutume à lui de
dormir dans l'après-midi. Alors tu peux lui faire sauter la cervelle
après avoir d'abord saisi ses livres, ou avec une bûche lui briser
le crâne, ou l'éventrer avec un pieu, ou lui couper la gorge avec un
couteau. Mais souviens-toi de t'emparer d'abord de ses livres, car
sans eux il n'est qu'un sot comme moi et n'a pas un seul esprit à ses
ordres: ils le haïssent tous aussi radicalement que moi. Ne brûle que
ses livres. Il a de beaux ustensiles, c'est ainsi qu'il les nomme,
dont il ornera sa maison quand il en aura une: et surtout, ce qui
mérite d'être sérieusement considéré, c'est la beauté de sa fille;
lui-même il l'appelle incomparable. Jamais je n'ai vu de femme que ma
mère Sycorax et elle; mais elle l'emporte autant sur Sycorax que le
plus grand sur le plus petit.
STEPHANO.--Est-ce donc un si beau brin de fille?
CALIBAN.--Oui, mon prince: je te réponds qu'elle convient à ton lit,
et qu'elle te produira une belle lignée.
STEPHANO.--Monstre, je tuerai cet homme. Sa fille et moi, nous serons
roi et reine. Dieu conserve nos excellences! et Trinculo et toi, vous
serez nos vice-rois. Goûtes-tu le projet, Trinculo?
TRINCULO.--Excellent.
STEPHANO.--Donne-moi ta main. Je suis fâché de t'avoir battu; mais,
tant que tu vivras, tâche ne n'avoir dans ta tête qu'une bonne langue.
CALIBAN.--Dans moins d'une demi-heure il sera endormi: veux-tu
l'exterminer alors?
STEPHANO.--Oui, sur mon honneur!
ARIEL.--Je dirai cela à mon maître.
CALIBAN.--Tu me rends gai; je suis plein d'allégresse. Allons, soyons
joyeux; voulez-vous chanter le canon[13] que vous m'avez appris tout à
l'heure?
[Note 13: _Troll the catch_. L'un des commentateurs de Shakspeare, M.
Steevens, parait embarrassé du sens de cette expression. Mais il
me semble que les deux mots dont elle se compose s'expliquent l'un
l'autre. _Troll_ signifie _mouvoir circulairement, rouler, tourner_,
etc., _catch_, _un chant successif (sung in succession)_; c'est là
la définition du canon, sorte de figure que l'Académie appelle
_perpétuelle_, qu'on pourrait aussi appeler circulaire, puisqu'elle
consiste dans le retour perpétuel des mêmes passages successivement
répétés par un certain nombre de personnes. Ce qui confirme cette
explication, c'est que Stephano, accédant au désir de Caliban, appelle
Trinculo pour chanter avec lui, puis commence seul (_sings_),
parce qu'en effet un canon, toujours chanté par plusieurs voix, est
nécessairement commencé par une seule.]
STEPHANO.--Je veux faire raison à ta requête, monstre; oui, toujours
raison. Allons, Trinculo, chantons.
(Stephano chante.)
Moquons-nous d'eux; observons-les, observons-les, et
moquons-nous d'eux;
La pensée est libre.
CALIBAN.--Ce n'est pas l'air. (Ariel joue l'air sur un pipeau et
s'accompagne d'un tambourin.)
STEPHANO.--Qu'est-ce que c'est que cette répétition?
TRINCULO.--C'est l'air de notre canon joué par la figure de
personne.[14]
[Note 14: La figure de _no-body_ (de personne) est une figure ridicule,
représentée quelquefois en Angleterre sur les enseignes.]
STEPHANO.--Si tu es homme, montre-toi sous ta propre figure; si tu es
le diable, prends celle que tu voudras.
TRINCULO.--Oh! pardonnez-moi mes péchés.
STEPHANO.--Qui meurt a payé toutes ses dettes.--Je te défie... merci
de nous!
CALIBAN.--As-tu peur?
STEPHANO.--Moi, monstre? Non.
CALIBAN.--N'aie pas peur: l'île est remplie de bruits, de sons et de
doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois
des milliers d'instruments tintent confusément autour de mes oreilles;
quelquefois ce sont des voix telles que, si je m'éveillais alors après
un long sommeil, elles me feraient dormir encore; et quelquefois
en rêvant, il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir et me montrer
des richesses prêtes à pleuvoir sur moi; en sorte que lorsque je
m'éveillais, je pleurais d'envie de rêver encore.
STEPHANO.--Cela me fera un beau royaume où j'aurai ma musique pour
rien.
CALIBAN.--Quand Prospero sera tué.
STEPHANO.--C'est ce qui arrivera tout à l'heure: je n'ai pas oublié ce
que tu m'as conté.
TRINCULO.--Le son s'éloigne. Suivons-le, et après faisons notre
besogne.
STEPHANO.--Guide-nous, monstre; nous te suivons.--Je serais bien aise
de voir ce tambourineur: il va bon train.
TRINCULO.--Viens-tu?--Je te suivrai, Stephano.
(Ils sortent.)