SCÈNE II

(La partie de l'île qui est devant la grotte de Prospero.)

PROSPERO ET MIRANDA _entrent_.

MIRANDA.--Si c'est vous, mon bien-aimé père, qui par votre art faites

mugir ainsi les eaux en tumulte, apaisez-les. Il semble que le ciel

serait prêt à verser de la poix enflammée, si la mer, s'élançant à la

face du firmament, n'allait en éteindre les feux. Oh! j'ai souffert

avec ceux que je voyais souffrir! Un brave vaisseau, qui sans doute

renfermait de nobles créatures, brisé tout en pièces! Oh! leur cri a

frappé mon coeur. Pauvres gens! ils ont péri. Si j'avais été quelque

puissant dieu, j'aurais voulu précipiter la mer dans les gouffres de

la terre, avant qu'elle eût ainsi englouti ce beau vaisseau et tous

ceux qui le montaient.

PROSPERO.--Recueillez vos sens, calmez votre effroi; dites à votre

coeur compatissant qu'il n'est arrivé aucun mal.

MIRANDA.--O jour de malheur!

PROSPERO.--Il n'y a point eu de mal. Je n'ai rien fait que pour toi

(toi que je chéris, toi ma fille) qui ne sais pas encore qui tu es,

et ignores d'où je suis issu, et si je suis quelque chose de plus que

Prospero, le maître de la plus pauvre caverne, ton père et rien de

plus.

MIRANDA.--Jamais l'envie d'en savoir davantage n'entra dans mes

pensées.

PROSPERO.--Il est temps que je t'apprenne quelque chose de plus. Viens

m'aider; ôte-moi mon manteau magique.--Bon. (_Il quitte son manteau_.)

Couche là, mon art.--Toi, essuie tes yeux, console-toi. Ce naufrage,

dont l'affreux spectacle a remué en toi toutes les vertus de la

compassion, a été, par la prévoyance de mon art, disposé avec tant de

précaution qu'il n'y a pas une âme de perdue, que pas un seul cheveu

n'est tombé de la tête d'aucune créature sur ce vaisseau dont tu as

entendu le cri, et que tu as vu sombrer. Assieds-toi, car il faut

maintenant que tu en saches davantage.

MIRANDA.--Vous avez souvent commencé à m'apprendre qui je suis; mais

vous vous êtes toujours arrêté me laissant à des conjectures sans

terme, et finissant par ces mots: _Restons-en là, pas encore_.

PROSPERO.--L'heure est venue maintenant; voici l'instant précis où tu

dois ouvrir ton oreille: obéis et sois attentive. Peux-tu te souvenir

d'une époque de ta vie où nous n'étions pas encore venus dans cette

caverne? Je ne crois pas que tu le puisses, car tu n'avais pas alors

plus de trois ans.

MIRANDA.--Certainement, seigneur, je peux m'en souvenir.

PROSPERO.--De quoi te souviens-tu? d'une autre demeure ou de quelque

autre personne? Dis-moi quelle est l'image qui est restée gravée dans

ton souvenir?

MIRANDA.--Tout cela est bien loin, et plutôt comme un songe que comme

une certitude que ma mémoire puisse me garantir. N'avais-je pas jadis

quatre ou cinq femmes qui prenaient soin de moi?

PROSPERO.--Tu les avais, Miranda; tu en avais même davantage. Mais

comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans ta mémoire? que

vois-tu encore dans cet obscur passé, dans cet abîme du temps? Si tu

te rappelles quelque chose de ce qui a précédé ton arrivée dans cette

île, tu dois aussi te rappeler comment tu y es venue.

MIRANDA.--Cependant je ne m'en souviens pas.

PROSPERO.--Il y a douze ans, ma fille, il y a douze ans, ton père

était duc de Milan et un puissant prince.

MIRANDA.--Seigneur, n'êtes-vous pas mon père?

PROSPERO.--Ta mère était un modèle de vertu, et elle m'a dit que tu

étais ma fille. Ton père était duc de Milan, et son unique héritière

était une princesse, pas moins que je ne te le dis.

MIRANDA.--O ciel! faut-il avoir joué de malheur pour être venus ici!

Ou bien, est-ce pour nous un bonheur qu'il en soit arrivé ainsi?

PROSPERO.--L'un et l'autre, mon enfant, l'un et l'autre. On m'a

cruellement joué, comme tu le dis[3], et c'est ainsi que nous avons

été chassés de là; mais c'est par un grand bonheur que nous sommes

arrivés ici.

[Note 3: MIR. _What foul play had we_, etc. PRO. _By foul play, as

thou say'st were we_, etc.

_Foul play_, dans la question de Miranda, signifie _mauvaise chance_;

dans la réponse de Prospero, il signifie _artifices coupables_.

Prospero joue ici sur le mot d'une manière que la différence des

langues ne permet pas de rendre avec une entière exactitude, à moins

de défigurer le naturel du dialogue, ce qui serait, ce me semble, une

inexactitude encore plus grande.]

MIRANDA.--Oh! le coeur me saigne en songeant aux peines dont je

renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma mémoire. Je vous

en prie, continuez.

PROSPERO.--Mon frère,--ton oncle, appelé Antonio,--et, je t'en prie,

remarque bien ceci: qu'un frère ait pu être si perfide;--lui que dans

le monde entier je chérissais le plus après toi, lui à qui j'avais

confié le gouvernement de mon État! et alors, de toutes les

principautés, mon État était le premier, Prospero était le premier

parmi les ducs, le premier en dignité, et, dans les arts libéraux,

sans égal. Ces arts faisant toute mon étude, je me déchargeai du

gouvernement sur mon frère, et, transporté, ravi dans mes secrètes

occupations, je devins étranger à mon État. Ton perfide oncle...

M'écoutes-tu?

MIRANDA.--Avec la plus grande attention, seigneur.

PROSPERO.--Dès qu'il se fut perfectionné dans l'art d'accorder les

grâces ou de les refuser, de connaître ceux qu'il faut avancer et ceux

qu'il faut abattre pour s'être trop élevés, il créa de nouveau mes

créatures;--je veux dire qu'il les changea ou qu'il les transforma.

Alors, ayant la clef des emplois et des employés, il monta tous les

coeurs au ton qui plaisait à son oreille; et bientôt il fut le lierre

qui enveloppa mon arbre princier et épuisa le suc de ma verdure.--Tu

ne me suis pas.--Je t'en prie, écoute-moi.

MIRANDA.--Mon cher seigneur, j'écoute.

PROSPERO.--Ainsi, négligeant tous les intérêts de ce monde, dévoué

tout entier à la retraite et au soin d'enrichir mon esprit de biens

qui, s'ils n'étaient pas si secrets, seraient mis au-dessus de tout

ce qu'estime le vulgaire, j'éveillai dans mon perfide frère un mauvais

naturel: ma confiance, comme un bon père, engendra en lui une perfidie

égale non moins que contraire à ma confiance, et en vérité elle

n'avait point de limites; c'était une confiance sans réserve. Ainsi,

devenu maître non-seulement de ce que me rendaient mes revenus, mais

encore de ce que mon pouvoir était en état d'exiger, comme un homme

qui, à force de se répéter, a rendu sa mémoire si coupable envers la

vérité qu'il finit par croire à son propre mensonge, il crut qu'il

était en effet le duc, parce qu'il se voyait substitué à mon pouvoir,

parce qu'il exécutait les actes extérieurs de la souveraineté, et

qu'il jouissait de ses prérogatives. De là son ambition croissante...

M'écoutes-tu?

MIRANDA.--Seigneur, votre récit guérirait la surdité.

PROSPERO.--Pour supprimer toute distance entre ce rôle qu'il joue et

celui dont il joue le rôle, il faut qu'il devienne réellement duc de

Milan. Pour moi, pauvre homme, ma bibliothèque était un assez grand

duché. Il me juge désormais inhabile à toute royauté temporelle: il se

ligue avec le roi de Naples, et (tant il était altéré du pouvoir!) il

consent à lui payer un tribut annuel, à lui faire hommage, à soumettre

sa couronne ducale à la couronne royale; et mon duché (hélas! pauvre

Milan), qui jusque-là n'avait jamais courbé la tête, il le condamne au

plus honteux abaissement.

MIRANDA.--O ciel!

PROSPERO.--Remarque bien les conditions du traité et l'événement qui

suivit, et dis-moi s'il est possible que ce soit là un frère.

MIRANDA.--Ce serait pour moi un péché de former sur ma grand'mère

quelque pensée déshonorante: un sein vertueux a plus d'une fois

produit de mauvais fils.

PROSPERO.--Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Naples, mon

ennemi invétéré, écoute la requête de mon frère, c'est-à-dire qu'en

retour des offres que je t'ai dites d'un hommage et d'un tribut dont

j'ignore la valeur, il devait m'exclure à l'instant, moi et les miens,

de mon duché, et faire passer à mon frère mon beau Milan avec tous ses

honneurs. En conséquence, ils levèrent une armée de traîtres, et, un

soir, à l'heure de minuit marquée pour l'exécution de leur projet,

Antonio ouvrit les portes de Milan. Au plus profond de l'obscurité,

des hommes apostés me chassèrent de la ville, moi et toi qui pleurais.

MIRANDA.--Hélas! quelle pitié! moi qui ne me souviens plus comment je

pleurai alors, je suis prête à pleurer: je sens des larmes prêtes à

couler de mes yeux.

PROSPERO.--Écoute un moment encore, et je vais t'amener à l'affaire

qui nous presse aujourd'hui, et sans laquelle toute cette narration

serait la plus ridicule du monde.

MIRANDA.--Mais d'où vient qu'alors ils ne nous tuèrent pas

sur-le-champ?

PROSPERO.--Bien demandé, jeune fille; mon récit amenait naturellement

la question. Mon enfant, ils n'osèrent pas, tant était grande

l'affection que me portait mon peuple; ils n'osèrent pas non plus

marquer cette affaire d'un signe aussi sanglant; mais ils peignirent

de belles couleurs leurs criminels desseins: en un mot, ils nous

traînèrent rapidement à bord d'une barque, et nous menèrent à quelques

lieues en mer: là, ils avaient préparé la carcasse d'un bateau pourri,

sans agrès, sans cordages, sans mâts ni voiles; les rats mêmes,

avertis par l'instinct, l'avaient quitté. Ce fut là qu'ils nous

hissèrent, et nous envoyèrent adresser nos gémissements à la mer qui

mugissait contre nous, et soupirer aux vents qui, nous rendant

avec pitié nos soupirs, ne nous firent du mal qu'avec de tendres

ménagements.

MIRANDA.--Hélas! quel embarras je dus être alors pour vous!

PROSPERO.--Oh! tu étais un chérubin qui me sauva. Quand je mêlais à la

mer mes larmes amères, quand je gémissais sous mon fardeau, tu souris,

remplie d'une force qui venait du ciel, et je sentis naître en moi

assez de courage pour supporter tout ce qui pourrait arriver.

MIRANDA.--Comment pûmes-nous aborder à un rivage?

PROSPERO.--Par une providence toute divine. Nous avions quelque

nourriture et un peu d'eau fraîche qu'un noble Napolitain, Gonzalo,

chargé en chef de l'exécution de ce dessein, nous avait données

par pitié; il nous donna de plus de riches vêtements, du linge, des

étoffes, et autres meubles nécessaires qui depuis nous ont bien servi;

et de même, sachant que j'aimais mes livres, sa bonté me pourvut d'un

certain nombre de volumes tirés de ma bibliothèque, et qui me sont

plus précieux que mon duché.

MIRANDA.--Je voudrais bien voir quelque jour cet homme.

PROSPERO.--Maintenant je me lève; demeure encore assise, et écoute

comment finirent nos tribulations maritimes. Nous arrivâmes dans cette

île où nous sommes ici; devenu ton instituteur, je t'ai fait faire

plus de progrès que n'en peuvent faire d'autres princesses qui ont

plus de temps à dépenser en loisirs inutiles, et des maîtres moins

vigilants.

MIRANDA.--Que le ciel vous en récompense! A présent, seigneur,

dites-moi, je vous prie, car cela agite toujours mon esprit, quel a

été votre motif pour soulever cette tempête?

PROSPERO.--Apprends encore cela. Par un hasard des plus étranges,

la fortune bienfaisante, aujourd'hui ma compagne chérie, m'amène mes

ennemis sur ce rivage, et ma science de l'avenir me découvre qu'une

étoile propice domine à mon zénith, et que si, au lieu de soigner son

influence, je la néglige, mon sort deviendra toujours moins favorable.

Cesse ici tes questions; tu es disposée à t'endormir; c'est un

favorable assoupissement; cède à sa puissance; je sais que tu n'es pas

maîtresse d'y résister. (_Miranda s'endort_.)--Viens, mon serviteur,

viens, me voilà prêt. Approche, mon Ariel; viens.

(Entre Ariel.)

ARIEL.--Profond salut, mon noble maître; sage seigneur, salut! Je suis

là pour attendre ton bon plaisir: soit qu'il faille voler, ou nager,

ou plonger dans les flammes, ou voyager sur les nuages onduleux,

soumets à tes ordres puissants Ariel et toutes ses facultés.

PROSPERO.--Esprit, as-tu exécuté de point en point la tempête que je

t'ai commandée?

ARIEL.--Jusqu'au plus petit détail. J'ai abordé le vaisseau du roi,

et tour à tour sur la proue, dans les flancs, sur le tillac, dans les

cabines, partout j'ai allumé l'épouvante. Tantôt, je me divisais et je

brûlais en plusieurs endroits à la fois, tantôt je flambais séparément

sur le grand mât, le mât de beaupré, les vergues; puis je rapprochais

et unissais toutes ces flammes: les éclairs de Jupiter, précurseurs

des terribles éclats du tonnerre, n'étaient pas plus passagers,

n'échappaient pas plus rapidement à la vue; le feu, les craquements du

soufre mugissant, semblaient assiéger le tout-puissant Neptune,

faire trembler ses vagues audacieuses, et secouer jusqu'à son trident

redouté.

PROSPERO.--Mon brave esprit, s'est-il trouvé quelqu'un d'assez ferme,

d'assez constant pour que ce bouleversement n'atteignît pas sa raison?

ARIEL.--Pas une âme qui n'ait senti la fièvre de la folie, qui n'ait

donné quelque signe de désespoir. Tous, hors les matelots, se sont

jetés dans les flots écumants; tous ont abandonné le navire que

je faisais en ce moment flamber de toutes parts. Le fils du roi,

Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, semblables alors non à

des cheveux, mais à des roseaux, s'est lancé le premier en criant:

«L'enfer est vide, tous ses démons sont ici!»

PROSPERO.--Vraiment c'est bien, mon esprit. Mais n'était-on pas près

du rivage?

ARIEL.--Tout près, mon maître.

PROSPERO.--Mais, Ariel, sont-ils sauvés?

ARIEL.--Pas un cheveu n'a péri; pas une tache sur leurs vêtements,

qui les soutenaient sur l'onde, et qui sont plus frais qu'auparavant.

Ensuite, comme tu me l'as ordonné, je les ai dispersés en troupes par

toute l'île. J'ai mis à terre le fils du roi séparé des autres; je

l'ai laissé dans un coin sauvage de l'île, rafraîchissant l'air de ses

soupirs, assis, les bras tristement croisés de cette manière.

PROSPERO.--Et les matelots des vaisseaux du roi, dis, qu'en as-tu

fait? Et le reste de la flotte?

ARIEL.--Le vaisseau du roi est en sûreté dans cette baie profonde où

tu m'appelas une fois à minuit pour t'aller recueillir de la rosée sur

les Bermudes, toujours tourmentées par la tempête: c'est là qu'il est

caché. Les matelots sont couchés épars sous les écoutilles: joignant

la puissance d'un charme à la fatigue qu'ils avaient endurée, je les

ai laissés tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais

dispersés, ils se sont ralliés tous; et maintenant ils voguent sur

les flots de la Méditerranée, faisant voile tristement vers Naples,

persuadés qu'ils ont vu s'abîmer le vaisseau du roi, et périr sa

personne auguste.

PROSPERO.--Ariel, tu as rempli ton devoir avec exactitude; mais tu as

encore à travailler. A quel moment du jour sommes-nous?

ARIEL.--Passé l'époque du milieu.

PROSPERO.--De deux sables au moins. Il nous faut employer

précieusement le temps qui nous reste entre ce moment et la sixième

heure.

ARIEL.--Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de fatigue,

permets-moi de te rappeler ce que tu m'as promis et n'as pas encore

accompli.

PROSPERO.--Qu'est-ce que c'est, mutin? que peux-tu me demander?

ARIEL.--Ma liberté.

PROSPERO.--Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parle plus.

ARIEL.--Je te prie, souviens-toi que je t'ai bien servi, que je ne

t'ai jamais dit de mensonge, que je n'ai jamais fait de bévue, que je

t'ai obéi sans humeur ni murmure. Tu m'avais promis de me rabattre une

année de mon temps.

PROSPERO.--Oublies-tu donc de quels tourments je t'ai délivré?

ARIEL.--Non.

PROSPERO.--Tu l'oublies, et tu comptes pour beaucoup de fouler la vase

des abîmes salés, de courir sur le vent aigu du nord, de travailler

pour moi dans les veines de la terre quand elle est durcie par la

gelée.

ARIEL.--Il n'en est point ainsi, seigneur.

PROSPERO.--Tu mens, maligne créature. As-tu donc oublié l'affreuse

sorcière Sycorax, que la vieillesse et l'envie avaient courbée en

cerceau? l'as-tu oubliée?

ARIEL.--Non, seigneur.

PROSPERO.--Tu l'as oubliée. Où était-elle née? Parle, dis-le moi.

ARIEL.--Dans Alger, seigneur.

PROSPERO.--Oui vraiment? Je suis obligé de te rappeler une fois par

mois ce que tu as été et ce que tu oublies. Sycorax, cette sorcière

maudite, fut, tu le sais, bannie d'Alger pour un grand nombre

de maléfices et pour des sortilèges que l'homme s'épouvanterait

d'entendre. Mais pour une seule chose qu'elle avait faite, on ne

voulut pas lui ôter la vie. Cela n'est-il pas vrai?

ARIEL.--Oui, seigneur.

PROSPERO.--Cette furie aux yeux bleus fut conduite ici grosse, et

laissée par les matelots. Toi, mon esclave, tu la servais alors, ainsi

que tu me l'as raconté toi-même: mais étant un esprit trop délicat

pour exécuter ses volontés terrestres et abhorrées, comme tu

te refusas à ses grandes conjurations, aidée de serviteurs plus

puissants, et possédée d'une rage implacable, elle t'enferma dans un

pin éclaté, dans la fente duquel tu demeuras cruellement emprisonné

pendant douze ans. Dans cet intervalle, la sorcière mourut, te

laissant dans cette prison, où tu poussais des gémissements aussi

fréquents que les coups que frappe la roue du moulin. Excepté le fils

qu'elle avait mis bas ici, animal bigarré, race de sorcière, cette île

n'était alors honorée d'aucune figure humaine.

ARIEL.--Oui, Caliban, son fils.

PROSPERO.--C'est ce que je dis, imbécile; c'est lui, ce Caliban que je

tiens maintenant à mon service. Tu sais mieux que personne dans quels

tourments je te trouvai: tes gémissements faisaient hurler les loups,

et pénétraient les entrailles des ours toujours furieux. C'était un

supplice destiné aux damnés, et que Sycorax ne pouvait plus faire

cesser. Ce fut mon art, lorsque j'arrivai dans ces lieux et que je

t'entendis, qui força le pin de s'ouvrir et de te laisser échapper.

ARIEL.--Je te remercie, mon maître.

PROSPERO.--Si tu murmures encore, je fendrai un chêne, je te

chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai hurler

douze hivers.

ARIEL.--Pardon, maître; je me conformerai à tes volontés, et je ferai

de bonne grâce mon service d'esprit.

PROSPERO.--Tiens parole, et dans deux jours je t'affranchis.

ARIEL.--Voilà qui est dit, mon noble maître. Que dois-je faire? quoi?

Dis-le moi, que dois-je faire?

PROSPERO.--Va, métamorphose-toi en nymphe de la mer; ne sois soumis

qu'à ma vue et à la tienne, invisible pour tous les autres yeux.

Va prendre cette forme et reviens; pars et sois prompt. (_Ariel

disparaît_.)--Réveille-toi, ma chère enfant, réveille-toi; tu as bien

dormi. Éveille-toi.

MIRANDA.--C'est votre étrange histoire qui m'a plongée dans cet

assoupissement.

PROSPERO.--Secoue ces vapeurs, lève-toi, viens. Allons voir Caliban,

mon esclave, qui jamais ne nous fit une réponse obligeante.

MIRANDA.--C'est un misérable, seigneur; je n'aime pas à le regarder.

PROSPERO.--Mais, tel qu'il est, nous ne pouvons nous en passer. C'est

lui qui fait notre feu, qui nous porte du bois: il nous rend des

services utiles.--Holà, ho! esclave! Caliban, masse de terre,

entends-tu! parle.

CALIBAN, _en dedans_.--Il y a assez de bois ici.

PROSPERO.--Sors, te dis-je. Tu as autre chose à faire. Allons, viens,

tortue; viendras-tu! (_Entre Ariel sous la figure d'une nymphe

des eaux_.)--Jolie apparition, mon gracieux Ariel, écoute un mot à

l'oreille. (_Il lui parle bas_.)

ARIEL.--Mon maître, cela sera fait.

(Il sort.)

PROSPERO.--Toi, esclave venimeux, que le démon lui-même a engendré à

ta mère maudite, viens ici.

(Entre Caliban.)

CALIBAN.--Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que ma

mère ait jamais ramassé avec la plume d'un corbeau sur un marais

pestilentiel! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre

d'ampoules!

PROSPERO.--Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des

élancements dans les flancs qui te couperont la respiration; les

lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis

d'agir, s'exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que le sont

les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi piquant que

l'abeille qui les a faites.

CALIBAN.--Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu me voles

m'appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me caressas

d'abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l'eau où tu avais

mis à infuser des baies, et tu m'appris à nommer la grande et la

petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais alors:

aussi je te montrai toutes les qualités de l'île, les sources

fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits fertiles.

Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les maléfices de

Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous! Car je

suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon propre roi; et

vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que vous m'enlevez le

reste de mon île.

PROSPERO.--O toi le plus menteur des esclaves, toi qui n'es sensible

qu'aux coups et point aux bienfaits, je t'ai traité avec les soins

de l'humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre caverne

jusqu'au jour où tu entrepris d'attenter à l'honneur de mon enfant.

CALIBAN.--O ho! ô ho! je voudrais en être venu à bout. Tu m'en

empêchas: sans cela j'aurais peuplé cette île de Calibans.

PROSPERO.--Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune empreinte de

bonté, en même temps que tu es capable de tout mal, j'eus pitié de

toi: je me donnai de la peine pour te faire parler; à toute heure je

t'enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. Sauvage, lorsque tu

ne savais pas te rendre compte de ta propre pensée et ne t'exprimais

que par des cris confus, comme la plus vile brute, je fournis à

tes idées des mots qui les firent connaître. Mais, bien que

capable d'apprendre, tu avais dans ta vile espèce des instincts qui

éloignaient de toi toutes les bonnes natures. Tu fus donc avec justice

confiné dans ce rocher, toi qui méritais pis qu'une prison.

CALIBAN.--Vous m'avez appris un langage, et le profit que j'en retire

c'est de savoir maudire. Que l'érésipèle vous ronge, pour m'avoir

appris votre langage!

PROSPERO.--Hors d'ici, race de sorcière; apporte-nous là-dedans du

bois pour le feu; et crois-moi, sois diligent à remplir tes autres

devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête? Si tu négliges ou fais de

mauvaise grâce ce que je t'ordonne, je te torturerai de crampes

invétérées, je remplirai tous tes os de douleurs, je te ferai mugir de

telle sorte que les animaux trembleront au bruit de ton hurlement.

CALIBAN.--Non, je t'en prie. (_A part_.) Il faut que j'obéisse; son

art est si fort qu'il pourrait tenir tête à Sétébos, le dieu de ma

mère, et en faire son sujet.

PROSPERO.--Allons, esclave, sors d'ici.

(Caliban s'en va.)

(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d'un instrument; Ferdinand

le suit.)

ARIEL _chante_.

Venez sur ces sables jaunes,

Et prenez-vous par les mains;

Quand vous vous serez salués et baisés

(Les vagues turbulentes se taisent),

Pressez-les çà et là de vos pieds légers;

Et que de doux esprits répètent le refrain.

Écoutez, écoutez.

La Tempête · 第 9 / 35 题