NOTICE SUR LA TEMPÊTE

«Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel,» dit, à la fin

de _la Tempête_, le vieux Gonzalo tout étourdi des prestiges qui l'ont

environné depuis son arrivée dans l'île. Il semble que, par la bouche

de l'honnête homme de la pièce, Shakspeare ait voulu exprimer l'effet

général de ce charmant et singulier ouvrage. Brillant, léger, diaphane

comme les apparitions dont il est rempli, à peine se laisse-t-il

saisir à la réflexion; à peine, à travers ces traits mobiles et

transparents, se peut-on tenir pour certain d'apercevoir un sujet, une

contexture de pièce, des aventures, des sentiments, des personnages

réels. Cependant tout y est, tout s'y révèle; et, dans une succession

rapide, chaque objet à son tour émeut l'imagination, occupe

l'attention et disparaît, laissant pour unique trace la confuse

émotion du plaisir et une impression de vérité à laquelle on n'ose

refuser ni accorder sa croyance.

«C'est ici surtout, dit Warburton, que la sublime et merveilleuse

imagination de Shakspeare s'élève au-dessus de la nature sans

abandonner la raison, ou plutôt entraîne avec elle la nature par

delà ses limites convenues.» Tout est à la fois, dans ce tableau,

fantastique et vrai. Comme s'il était le créateur de l'ouvrage, comme

s'il était le véritable enchanteur entouré des illusions de son art,

Prospero, en s'y montrant à nous, semble le seul corps opaque et

solide au milieu d'un peuple de légers fantômes revêtus des formes de

la vie, mais dépourvus des apparences de la durée. Quelques minutes

s'écouleront à peine que l'aimable Ariel, plus léger encore que

lorsqu'il arrive avec la pensée, va échapper au contact même de la

baguette magique, et, libre des formes qu'on lui prescrit, libre

de toute forme sensible, va se dissoudre dans le vague de l'air, où

s'évanouira pour nous son existence individuelle. N'est-ce pas un

prestige de la magie que cette demi-intelligence qui paraît luire dans

le grossier Caliban? et ne semble-t-il pas qu'en mettant le pied hors

de l'île désenchantée où il va être laissé à lui-même, nous allons le

voir retomber dans son état naturel de masse inerte, s'assimilant par

degrés à la terre dont il est à peine distinct? Que deviendront, loin

de notre vue, cet Antonio, ce Sébastien, si prompts à concevoir le

dessein du crime, cet Alonzo, si facilement et légèrement accessible

à tous les sentiments? Que deviendront ces jeunes amants, sitôt et

si complétement épris, et qui, pour nous, semblent n'avoir eu d'autre

existence que d'aimer, d'autre destination que de faire passer devant

nos yeux les ravissantes images de l'amour et de l'innocence? Chacun

de ces personnages ne nous révèle que la portion de son caractère

qui convient à sa situation présente; aucun d'eux ne nous dévoile en

lui-même ces abîmes de la nature, ces profondes sources de la pensée

où descend si souvent et si avant Shakspeare; mais ils en déploient

sous nos yeux tous les effets extérieurs: nous ne savons d'où ils

viennent, mais nous reconnaissons parfaitement ce qu'ils semblent

être; véritables visions dont nous ne sentons ni la chair ni les os,

mais dont les formes nous sont distinctes et familières.

Aussi, par la souplesse et la légèreté de leur nature, ces créatures

singulières se prêtent-elles à une rapidité d'action, à une variété de

mouvements dont peut-être aucune autre pièce de Shakspeare ne fournit

d'exemple; il n'en est pas de plus amusante, de plus animée, où

une gaieté vive et même bouffonne se marie plus naturellement à

des intérêts sérieux, à des sentiments tristes et à de touchantes

affections: c'est une féerie dans toute la force du terme, dans toute

la vivacité des impressions qu'on en peut recevoir.

Le style de _la Tempête_ participe de cette espèce de magie. Figuré,

vaporeux, portant à l'esprit une foule d'images et d'impressions

vagues et fugitives comme ces formes incertaines que dessinent les

nuages, il émeut l'imagination sans la fixer, et la tient dans cet

état d'excitation indécise qui la rend accessible à tous les prestiges

dont voudra l'amuser l'enchanteur. Il est de tradition en Angleterre

que le célèbre lord Falkland[1], M. Selden et lord C.J. Vaughan,

regardaient le style du rôle de Caliban, dans _la Tempête_, comme

tout à fait particulier à ce personnage, et comme une création de

Shakspeare. Johnson est d'un avis opposé; mais, en admettant que la

tradition soit fondée, l'autorité de Johnson ne suffirait pas

pour infirmer celle de lord Falkland, esprit éminemment élégant et

remarquable, à ce qu'il paraît, par une finesse de tact qui, du

moins dans la critique, a souvent manqué au docteur. D'ailleurs

lord Falkland, presque contemporain de Shakspeare puisqu'il était

né plusieurs années avant sa mort, aurait droit d'en être cru de

préférence sur des nuances de langage qui, cent cinquante ans plus

tard, devaient se perdre pour Johnson sous une couleur générale de

vétusté. Si donc l'on avait quelque titre pour décider entre eux, on

serait plutôt tenté d'ajouter foi à l'opinion de lord Falkland, et

même d'appliquer à l'ouvrage entier ce qu'il a dit du seul rôle de

Caliban. Du moins peut-on remarquer que le style de _la Tempête_

paraît, plus qu'aucun autre ouvrage de Shakspeare, s'éloigner de ce

type général d'expression de la pensée qui se retrouve et se conserve

plus ou moins partout, à travers la différence des idiomes. Il faut

probablement attribuer en partie ce fait à la singularité de la

situation et à la nécessité de mettre en harmonie tant de conditions,

de sentiments, d'intérêts divers, enveloppés pour quelques heures dans

un sort commun et dans une même atmosphère surnaturelle. Dans aucune

de ses pièces, d'ailleurs, Shakspeare ne s'est montré aussi sobre de

jeux de mots.

[Note 1: L'homme le plus vertueux, le plus aimable et le plus instruit

de l'Angleterre sous Charles Ier, de qui lord Clarendon a dit: «Qu'il

faudrait haïr la révolution, ne fût-ce que pour avoir causé la mort

d'un tel homme.» Après avoir énergiquement défendu dans le parlement,

contre Charles Ier, les libertés de son pays, il se rallia à la cause

de ce prince lorsqu'elle devint celle de la justice; et ministre de

Charles Ier, il se fit tuer à la bataille de Newbury, de désespoir des

malheurs qu'il prévoyait: il avait alors trente-trois ans.]

Il serait assez difficile de déterminer précisément à quel ordre de

merveilleux appartient celui qu'il a employé dans _la Tempête_. Ariel

est un véritable sylphe; mais les esprits que lui soumet Prospero,

fées, lutins, farfadets appartiennent aux superstitions populaires du

Nord. Caliban tient à la fois du gnome et du démon; son existence de

brute n'est animée que par une malice infernale; et le _O ho! o ho!_

par lequel il répond à Prospero lorsque celui-ci lui reproche d'avoir

voulu déshonorer sa fille, était l'exclamation, probablement l'espèce

de rire attribué en Angleterre au diable dans les anciens mystères où

il jouait un rôle. _Selebos_, qu'invoque le monstre comme le dieu et

peut-être le mari de sa mère, passait pour être le diable ou le dieu

des Patagons qui le représentaient, disait-on, avec des cornes à la

tête. On ne saurait trop se figurer de quelle manière doit être fait

ce Caliban qu'on prend si souvent pour un poisson; il paraît qu'on

le représente avec les bras et les jambes couverts d'écailles; il

me semble qu'une tête de poisson, ou quelque chose de pareil, serait

assez nécessaire pour donner de la vraisemblance aux méprises dont il

est l'objet. Mais Shakspeare peut fort bien n'y avoir pas regardé de

si près, et s'être peu embarrassé de se rendre à lui-même un compte

exact de la figure qui convenait à son monstre. Il s'est joué avec

son sujet, et l'a laissé couler de sa brillante imagination revêtu

des teintes poétiques qu'il y recevait en passant. La légèreté de son

travail se fait assez connaître par les différentes inadvertances qui

lui sont échappées; comme par exemple lorsqu'il fait dire à Ferdinand

que le duc de Milan et _son brave fils_ ont péri dans la tempête,

quoiqu'il ne soit pas question de ce fils dans tout le reste de la

pièce, et que rien ne puisse faire supposer qu'il existe dans l'île,

bien qu'Ariel qui assure d'ailleurs à Prospero que personne n'a péri,

n'ait renfermé sous les écoutilles que les gens de l'équipage.

_La Tempête_ est une pièce assez régulière quant aux unités, puisque

l'orage qui submerge le vaisseau dans la première scène se passe en

vue de l'île, et que toute l'action n'embrasse pas un intervalle de

plus de trois heures. Quelques commentateurs ont pensé que Shakspeare

pouvait avoir eu pour objet de répondre, par cet échantillon de ce

qu'il pouvait faire, aux continuelles critiques de Ben Johnson sur

l'irrégularité de ses ouvrages. Le docteur Johnson pense autrement,

et regarde cette circonstance comme un effet du hasard et le résultat

naturel du sujet; mais ce qui pourrait donner lieu de croire que du

moins Shakspeare a voulu se prévaloir de cet avantage, c'est le soin

avec lequel les différents personnages, jusqu'au bosseman qui a dormi

pendant toute la durée de l'action, marquent le temps qui s'est écoulé

depuis le commencement. Il y a plus; lorsqu'Ariel avertit Prospero

qu'ils approchent de la sixième heure, celle où son maître lui a

promis que finiraient leurs travaux: «Je l'ai annoncé, dit Prospero,

au moment où j'ai soulevé la tempête.» Ce mot paraîtrait même indiquer

une intention que le poëte a voulu faire sentir.

On ignore où Shakspeare a puisé le sujet de _la Tempête_; il paraît

cependant assez certain qu'il l'a emprunté à quelque nouvelle

italienne que jusqu'à présent on n'a pu parvenir à retrouver.

La chronologie de M. Malone place en 1612 la composition de _la

Tempête_, ce qui s'accorde difficilement cependant avec une autre

conjecture assez vraisemblable. En lisant _le Masque_, représenté

devant Ferdinand et Miranda, il est impossible de n'être pas frappé

de l'idée que _la Tempête_ a été faite d'abord pour être représentée à

quelque fête de mariage; et la légèreté du sujet, la brillante incurie

qui se fait remarquer dans la composition, confirment tout à fait

cette conjecture. M. Holt, l'un des commentateurs de Shakspeare, a

pensé que le mariage sur lequel le poëte verse tant de bénédictions,

par la bouche de Junon et de Cérès, pourrait bien être celui du comte

d'Essex, qui épousa en 1611 lady Frances Howard, ou plutôt termina

en cette année son mariage, contracté dès l'année 1606, mais dont

les voyages du comte, et probablement la jeunesse des contractants,

avaient jusqu'alors retardé la consommation. Cette dernière

circonstance paraît même assez clairement indiquée dans la scène où

l'on insiste principalement sur la continence qu'ont promis de garder

les jeunes époux jusqu'au parfait accomplissement de toutes les

cérémonies nécessaires. Ne serait-il pas possible de supposer que,

composée en 1611 pour le mariage du comte d'Essex, cette pièce ne fut

représentée à Londres que l'année suivante?

La Tempête · 第 3 / 35 题