Notes bio-bibliographiques par Gustave DAVOIS

[Illustration]

PARIS

L'ÉDITION BIBLIOGRAPHIQUE

11, Rue Gît-le-Cœur

1909

COMME QUOI

NAPOLÉON

N'A JAMAIS EXISTÉ.

Napoléon Bonaparte, dont on a dit et écrit tant de choses, n'a pas même

existé. Ce n'est qu'un personnage allégorique. C'est le soleil

personnifié; et notre assertion sera prouvée si nous faisons voir que

tout ce qu'on publie de Napoléon-le-Grand est emprunté du grand astre.

Voyons donc sommairement ce qu'on nous dit de cet homme merveilleux.

On nous dit:

Qu'il s'appelait Napoléon Bonaparte;

Qu'il était né dans une île de la Méditerranée;

Que sa mère se nommait _Letitia_;

Qu'il avait trois sœurs et quatre frères, dont trois furent rois;

Qu'il eut deux femmes, dont une lui donna un fils;

Qu'il mit fin à une grande révolution;

Qu'il avait sous lui seize maréchaux de son empire, dont douze étaient

en activité de service;

Qu'il triompha dans le Midi, et qu'il succomba dans le Nord;

Qu'enfin, après un règne de douze ans, qu'il avait commencé en venant de

l'Orient, il s'en alla disparaître dans les mers occidentales.

Reste donc à savoir si ces différentes particularités sont empruntées du

soleil, et nous espérons que quiconque lira cet écrit en sera convaincu.

Et d'abord, tout le monde sait que le soleil est nommé Apollon par les

poètes; or la différence entre Apollon et Napoléon n'est pas grande, et

elle paraîtra encore bien moindre si on remonte à la signification de

ces noms ou à leur origine.

Il est constant que le mot _Apollon_ signifie exterminateur; et il

paraît que ce nom fut donné au soleil par les Grecs, à cause du mal

qu'il leur fit devant Troie, où une partie de leur armée périt par les

chaleurs excessives et par la contagion qui en résulta, lors de

l'outrage fait par Agamemnon à Chrysès, prêtre du Soleil, comme on le

voit au commencement de l'_Iliade_ d'Homère; et la brillante imagination

des poètes grecs transforma les rayons de l'astre en flèches enflammées

que le dieu irrité lançait de toutes parts, et qui auraient tout

exterminé si, pour apaiser sa colère, on n'eût rendu la liberté à

Chryséis, fille du sacrificateur Chrysès.

C'est vraisemblablement alors et pour cette raison que le soleil fut

nommé Apollon. Mais, quelle que soit la circonstance ou la cause qui a

fait donner à cet astre un tel nom, il est certain qu'il veut dire

exterminateur.

Or _Apollon_ est le même mot qu'_Apoléon_. Ils dérivent du grec:

_Apollyô_ ou _Apoleô_ deux verbes grecs qui n'en font qu'un, et qui

signifient perdre, tuer, exterminer. De sorte que, si le prétendu héros

de notre siècle s'appelait _Apoléon_, il aurait le même nom que le

soleil, et il remplirait d'ailleurs toute la signification de ce nom;

car on nous le dépeint comme le plus grand exterminateur d'hommes qui

ait jamais existé. Mais ce personnage est nommé Napoléon, et

conséquemment il y a dans son nom une lettre initiale qui n'est pas dans

le nom du soleil. Oui, il y a une lettre de plus, et même une syllabe;

car, suivant les inscriptions qu'on a gravées de toutes parts dans la

capitale, le vrai nom de ce prétendu héros était _Néapoléon_ ou

_Néapolion_. C'est ce que l'on voit notamment sur la colonne de la place

Vendôme.

Or, cette syllabe de plus n'y met aucune différence. Cette syllabe est

grecque, sans doute, comme le reste du nom, et, en grec, _nè_ _nê_, ou

_nai_ est une des plus grandes affirmations, que nous pouvons rendre par

le mot _véritablement_. D'où il suit que Napoléon signifie: véritable

exterminateur, véritable Apollon. C'est donc véritablement le soleil.

Mais que dire de son autre nom? Quel rapport le mot _Bonaparte_ peut-il

avoir avec l'astre du jour? Ou ne le voit point d'abord; mais on

comprend au moins que, comme _bona parte_ signifie bonne partie, il

s'agit sans doute là de quelque chose qui a deux parties, l'une bonne et

l'autre mauvaise; de quelque chose qui, en outre, se rapporte au soleil

Napoléon. Or rien ne se rapporte plus directement au soleil que les

effets de sa révolution diurne, et ces effets sont le jour et la nuit,

la lumière et les ténèbres; la lumière que sa présence produit, et les

ténèbres qui prévalent dans son absence; c'est une allégorie empruntée

des Perses. C'est l'empire d'Oromaze et celui d'Arimane, l'empire de la

lumière et des ténèbres, l'empire des bons et des mauvais génies. Et

c'est à ces derniers, c'est aux génies du mal et des ténèbres que l'on

dévouait autrefois par cette expression imprécatoire: _Abi in malam

partem_. Et si par _mala parte_ on entendait les ténèbres, nul doute que

par _bona parte_ on ne doive entendre la lumière; c'est le jour, par

opposition à la nuit. Ainsi on ne saurait douter que ce nom n'ait des

rapports avec le soleil, surtout quand on le voit assorti avec Napoléon,

qui est le soleil lui-même, comme nous venons de le prouver.

2º Apollon, suivant la mythologie grecque, était né dans une île de la

Méditerranée (dans l'île de Délos); aussi a-t-on fait naître Napoléon

dans une île de la Méditerranée, et de préférence on a choisi la Corse,

parce que la situation de la Corse, relativement à la France, où on a

voulu le faire régner, est la plus conforme à la situation de Délos

relativement à la Grèce, où Apollon avait ses temples principaux et ses

oracles.

_Pausanias_, il est vrai, donne à Apollon le titre de divinité

égyptienne; mais, pour être divinité égyptienne, il n'était pas

nécessaire qu'il fût né en Egypte; il suffisait qu'il y fût regardé

comme un dieu, et c'est ce que Pausanias a voulu nous dire; il a voulu

nous dire que les Egyptiens l'adoraient, et cela encore établit un

rapport de plus entre Napoléon et le soleil; car on dit qu'en Egypte

Napoléon fut regardé comme revêtu d'un caractère surnaturel, comme l'ami

de Mahomet, et qu'il y reçut des hommages qui tenaient de l'adoration.

3º On prétend que sa mère se nommait Letitia. Mais sous le nom de

_Letitia_, qui veut dire _la joie_, on a voulu désigner l'aurore, dont

la lumière naissante répand la joie dans toute la nature; l'aurore qui

enfante au monde le soleil, comme disent les poètes, en lui ouvrant,

avec ses doigts de rose, les portes de l'Orient.

Encore est-il bien remarquable que, suivant la mythologie grecque, la

mère d'Apollon s'appelait _Leto_, ou Lêtô. Mais si de _Leto_ les Romains

firent _Latone_, mère d'Apollon, on a mieux aimé, dans notre siècle, en

faire _Letitia_, parce que _lætitia_ est le substantif du verbe _lætor_

ou de l'inusité _læto_ qui voulait dire inspirer la joie.

Il est donc certain que cette _Letitia_ est prise, comme son fils, dans

la mythologie grecque.

4º D'après ce qu'on en raconte, ce fils de Letitia avait trois sœurs,

et il est indubitable que ces trois sœurs sont les trois Grâces, qui,

avec les Muses, leurs compagnes, faisaient l'ornement et les charmes de

la cour d'Apollon, leur frère.

5º On dit que ce moderne Apollon avait quatre frères. Or, ces quatre

frères sont les quatre saisons de l'année, comme nous allons le prouver.

Mais d'abord qu'on ne s'effarouche, point en voyant les saisons

représentées par des hommes plutôt que par des femmes. Cela ne doit pas

même paraître nouveau, car, en français, des quatre saisons de l'année,

une seule est féminine, c'est l'automne, et encore nos grammairiens sont

peu d'accord à cet égard. Mais en latin _autumnus_ n'est pas plus

féminin que les trois autres saisons; ainsi, point de difficulté

là-dessus. Les quatre frères de Napoléon peuvent représenter les quatre

saisons de l'année; et ce qui suit va prouver qu'ils les représentent

réellement.

Des quatre frères de Napoléon, trois, dit-on, furent rois, et ces trois

rois sont le Printemps, qui règne sur les fleurs; l'Été, qui règne sur

les moissons; et l'Automne, qui règne sur les fruits. Et comme ces trois

saisons tiennent tout de la puissante influence du soleil, on nous dit

que les trois frères de Napoléon tenaient de lui leur royauté et ne

régnaient que par lui. Et quand on ajoute que, des quatre frères de

Napoléon, il y en eut un qui ne fut point roi, c'est que des quatre

saisons de l'année, il en est une qui ne règne sur rien: c'est l'Hiver.

Mais si, pour infirmer notre parallèle, on prétendait que l'hiver n'est

pas sans empire, et qu'on voulût lui attribuer la triste _principauté_

des neiges et des frimas, qui, dans cette fâcheuse saison, blanchissent

nos campagnes, notre réponse serait toute prête; c'est, dirions-nous, ce

qu'on a voulu nous indiquer par la vaine et ridicule principauté dont on

prétend que ce frère de Napoléon a été revêtu après la décadence de

toute sa famille, principauté qu'on a attachée au village de _Canino_,

de préférence à tout autre, parce que _canino_ vient de _cani_, qui veut

dire les cheveux blancs de la froide vieillesse, ce qui rappelle

l'hiver. Car, aux yeux des poètes, les forêts qui couronnent nos coteaux

en sont la chevelure, et quand l'hiver les couvre de ses frimas, ce sont

les cheveux blancs de la nature défaillante, dans la vieillesse de

l'année:

Cum gelidus crescit _canis_ in montibus humor.

Ainsi, le prétendu prince de _Canino_ n'est que l'hiver personnifié;

l'hiver qui commence quand il ne reste plus rien des trois belles

saisons, et que le soleil est dans le plus grand éloignement de nos

contrées envahies par les fougueux _enfants du Nord_, nom que les poètes

donnent aux vents qui, venant de ces contrées, décolorent nos campagnes

et les couvrent d'une odieuse blancheur; ce qui a fourni le sujet de la

fabuleuse invasion des peuples du Nord dans la France, où ils auraient

fait disparaître un drapeau de diverses couleurs, dont elle était

embellie, pour y substituer un drapeau blanc qui l'aurait couverte tout

entière, après l'éloignement du fabuleux Napoléon. Mais il serait

inutile de répéter que ce n'est qu'un emblème des frimas que les vents

du Nord nous apportent durant l'hiver, à la place des _aimables_

couleurs que le soleil maintenait dans nos contrées, avant que par son

déclin il se fût éloigné de nous; toutes choses dont il est facile de

voir l'analogie avec les fables ingénieuses que l'on a imaginées dans

notre siècle.

6º Selon les mêmes fables, Napoléon eut deux femmes; aussi en avait-on

attribué deux au soleil. Ces deux femmes du soleil étaient la Lune et la

Terre: la Lune, selon les Grecs (c'est Plutarque qui l'atteste), et la

Terre, selon les Egyptiens; avec cette différence bien remarquable que,

de l'une (c'est-à-dire de la Lune), le Soleil n'eut point de postérité,

et que de l'autre il eut un fils, _un fils unique_; c'est le petit

_Horus_, fils d'Osiris et d'Isis, c'est-à-dire du Soleil et de la Terre,

comme on le voit dans l'_Histoire du ciel_, T. 1, page 61 et suivantes.

C'est une allégorie égyptienne, dans laquelle le petit _Horus_, né de la

terre fécondée par le soleil, représente les fruits de l'agriculture; et

précisément on a placé la naissance du prétendu fils de Napoléon au 20

mars, à l'équinoxe du printemps, parce que c'est au printemps que les

productions de l'agriculture prennent leur grand développement.

7º On dit que Napoléon mit fin à un fléau dévastateur qui _terrorisait_

toute la France, et qu'on nomma l'hydre de la Révolution. Or, une hydre

est un serpent, et peu importe l'espèce, surtout quand il s'agit d'une

fable. C'est le serpent Python, reptile énorme qui était pour la Grèce

l'objet d'une extrême terreur, qu'Apollon dissipa en tuant ce monstre,

ce qui fut son premier exploit; et c'est pour cela qu'on nous dit que

Napoléon commença son règne en étouffant la révolution française, aussi

chimérique que tout le reste; car on voit bien que _révolution_ est

emprunté du mot latin _revolutus_, qui signale un serpent enroulé sur

lui-même. C'est Python, et rien de plus.

8º Le célèbre guerrier du XIXe siècle avait, dit-on, douze maréchaux de

son empire à la tête de ses armées, et quatre en non activité. Or, les

douze premiers (comme bien entendu) sont les douze signes du zodiaque,

marchant sous les ordres du soleil Napoléon, et commandant chacun une

division de l'innombrable armée des étoiles, qui est appelée _milice

céleste_ dans la Bible, et se trouve partagée en douze parties,

correspondant aux douze signes du zodiaque. Tels sont les douze

maréchaux qui, suivant nos fabuleuses chroniques, étaient en activité de

service sous l'empereur Napoléon; et les quatre autres,

vraisemblablement, sont les quatre points cardinaux, qui, immobiles au

milieu du mouvement général, sont fort bien représentés par la

non-activité dont il s'agit.

Ainsi, tous ces maréchaux, tant actifs qu'inactifs, sont des êtres

purement symboliques, qui n'ont pas eu plus de réalité que leur chef.

9º On nous dit que ce chef de tant de brillantes armées avait parcouru

glorieusement les contrées du Midi; mais qu'ayant trop pénétré dans le

Nord, il ne put s'y maintenir. Or, tout cela caractérise parfaitement la

marche du soleil.

Le soleil, on le sait bien, domine en souverain dans le Midi comme on le

dit de l'empereur Napoléon. Mais ce qu'il y a de bien remarquable, c'est

qu'après l'équinoxe du printemps le soleil cherche à gagner les régions

septentrionales, en s'éloignant de l'équateur. Mais au bout de _trois

mois_ de marche vers ces contrées, il rencontre le tropique boréal qui

le force à reculer et à revenir sur ses pas vers le Midi, en suivant le

signe du Cancer, c'est-à-dire de l'_Ecrevisse_, signe auquel on a donné

ce nom (dit Macrobe) pour exprimer la marche rétrograde du soleil dans

cet endroit de la sphère. Et c'est là-dessus qu'on a calqué l'imaginaire

expédition de Napoléon vers le Nord, vers Moscow, et la retraite

humiliante dont on dit qu'elle fut suivie.

Ainsi, tout ce qu'on nous raconte des succès ou des revers de cet

étrange guerrier, ne sont que des allusions diverses relatives au cours

du soleil.

10º Enfin, et ceci n'a besoin d'aucune explication, le soleil se lève à

l'Orient et se couche à l'Occident, comme tout le monde le sait. Mais

pour des spectateurs situés aux extrémités des terres, le soleil paraît

sortir, le matin, des mers orientales, et se plonger, le soir, dans les

mers occidentales. C'est ainsi, d'ailleurs, que tous les poètes nous

dépeignent son lever et son coucher. Et c'est là tout ce que nous devons

entendre quand on nous dit que Napoléon vint par mer de l'Orient (de

l'Egypte), pour régner sur la France, et qu'il a été disparaître dans

les mers occidentales, après un règne de douze ans, qui ne sont autre

chose que les douze heures du jour pendant lesquelles le soleil brille

sur l'horizon.

_Il n'a régné qu'un jour_, dit l'auteur des _Nouvelles Messéniennes_ en

parlant de Napoléon; et la manière dont il décrit son élévation, son

déclin et sa chute, prouve que ce charmant poète n'a vu, comme nous,

dans Napoléon, qu'une image du soleil; et il n'est pas autre chose;

c'est prouvé par son nom, par le nom de sa mère, par ses trois sœurs,

ses quatre frères, ses deux femmes, son fils, ses maréchaux et ses

exploits; c'est prouvé par le lieu de sa naissance, par la région d'où

on nous dit qu'il vint, en entrant dans la carrière de sa domination,

par le temps qu'il employa à la parcourir, par les contrées où il

domina, par celles où il échoua, et par la région où il disparut, pâle

et _découronné_, après sa brillante course, comme le dit le poète

_Casimir Delavigne_.

Il est donc prouvé que le prétendu héros de notre siècle n'est qu'un

personnage allégorique dont tous les attributs sont empruntés du soleil.

Et par conséquent Napoléon Bonaparte, dont on a dit et écrit tant de

choses, n'a pas même existé, et l'erreur où tant de gens ont donné tête

baissée vient d'un _quiproquo_, c'est qu'ils ont pris la mythologie du

XIXe siècle pour une histoire.

_P. S._--Nous aurions encore pu invoquer, à l'appui de notre thèse, un

grand nombre d'ordonnances royales dont les dates certaines sont

évidemment contradictoires au règne du prétendu Napoléon; mais nous

avons eu nos motifs pour n'en pas faire usage.

Comme quoi Napoléon n'a jamais existé ou, Grand erratum source d'un nombre infini d'errata à noter dans l'histoire du XIXe siècle · 第 1 / 5 题