Mort de Mirabeau.--Mon départ pour Lille.--Je vais donner des concerts à
Tournay.--La première émigration.--Changement des drapeaux.--Le colonel
Vergnette.--L'oriflamme de Charles-Martel.
Me voici arrivée au milieu de l'année 1791; madame Lemoine Dubarry,
s'étant fixée définitivement à Toulouse, ne venait plus à Paris. Mes
souvenirs de cette époque sont consignés dans ma correspondance avec
cette dame.
À madame Dubarry, à Toulouse.
Avril 1791.
«Un an s'est à peine écoulé depuis cette fête donnée par Mirabeau, et il
est déjà dans la tombe[58]. Jamais mort ne fera une pareille sensation.
Depuis le commencement de sa maladie, la rue où il demeurait était
remplie d'une foule qui s'étendait jusqu'au boulevard. On se passait les
bulletins avec une anxiété inconcevable. Enfin, lorsque la nouvelle de
sa mort a été annoncée, un cri prolongé s'est fait entendre et des
pleurs et des sanglots ont éclaté: la consternation était générale.
Mille contes absurdes ont été répandus, mais celui qui a pris le plus de
crédit dans le premier moment, c'est qu'il avait été empoisonné par des
danseuses de l'Opéra, et voici ce qui donna lieu à cette absurde
conjecture.
«La veille de la première atteinte de son mal, il devait en effet souper
chez M. de ***, avec deux dames de l'Opéra, qui avaient une extrême
envie de se rencontrer avec cet homme célèbre dont le nom retentissait
dans toute l'Europe. M. Millin, qui était très lié avec le maître de la
maison, promit de l'amener, mais sous la condition qu'il n'y aurait
aucune autre personne invitée. Ces deux messieurs se firent long-temps
attendre, et l'on commençait à désespérer qu'ils vinssent, lorsque vers
minuit ils arrivèrent. Mirabeau fit les excuses les plus galantes à ces
dames; il ne voulut pas souper, se sentant, disait-il, indisposé, et ne
prit qu'un biscuit dans un petit verre de malaga. Il se trouva beaucoup
plus malade le lendemain, et mourut peu de jours après. C'est ce fameux
souper dont il fut tant parlé, et voilà comme tout se raconte[59]!
«Enfin, le jour de son enterrement, toutes les boutiques étaient fermées
et personne ne pouvait se montrer sans un signe de deuil, sous peine
d'être honni par la foule. La sensation de sa mort a retenti dans toutes
les villes de France. Je partis le lendemain pour Lille, et dans tous
les endroits par lesquels nous passâmes, on nous arrêtait pour savoir
s'il était bien vrai que Mirabeau fût mort et qu'on l'eût empoisonné.
«On racontait aussi que Combs, son secrétaire particulier, s'était donné
un coup de poignard; il passait pour son fils naturel: pourquoi ne se
serait-il pas tué de désespoir? On ne veut jamais croire que les gens
célèbres puissent mourir comme les autres hommes.
«Je n'ai pas eu de peine à obtenir un congé pour aller donner des
concerts à Lille. Ma voix est tout à fait revenue et les médecins
assurent que je ne cours plus aucun danger de la perdre.
«On parle du sacre de l'empereur d'Allemagne, ce qui ne peut manquer
d'attirer les étrangers à Tournay et à Lille; cela rendra ces deux
villes très brillantes. Je comptais trouver ici lady Montaigue. Vous
savez combien cette famille a toujours été parfaite pour moi; ils
habitent maintenant Boulogne-sur-Mer, où l'on est plus tranquille qu'a
Lille, qui est une ville de garnison. Ils avaient chargé leur
beau-frère, le colonel Fenwick, de me conduire près d'eux: je ne le puis
dans ce moment, et j'en éprouve un véritable regret. Adieu...
«Louise Fusil.»
À la même.
Mai 1791.
«Je suis bien fâchée d'avoir quitté Paris et de ne pouvoir aller à
Boulogne. Tout est ici dans la rumeur et dans le trouble depuis
l'arrestation du roi à Varennes. Cet événement a jeté la consternation
parmi les militaires; presque tous les officiers émigrent. La route de
Tournay est encore libre, mais on s'attend que d'un jour à l'autre il y
aura des mesures prises à ce sujet. Les défenses les plus sévères sont
déjà faites relativement à l'exportation de l'argent; on parle aussi de
changer les drapeaux des régiments. Cette crainte cause une grande
fermentation dans la ville. Je ne sais, mais je prévois quelque chose
d'affreux, d'après ce que j'entends de tous côtés. Je suis fort triste,
et j'ai peur de vous faire partager ma mélancolie. Quel malheureux
temps! toujours des tourments pour soi ou pour les autres, ce qui est
plus fâcheux encore. Un auteur de maximes a dit:
«Le chagrin que l'on supporte le plus facilement c'est celui d'autrui.»
«Je ne suis pas de cet avis, car c'est celui que je supporte le moins. À
bientôt, je vous compterai les choses à mesure qu'elles arriveront: ça
me sera une distraction agréable de parler à quelqu'un qui me comprend
si bien. Il y a tant de gens qui n'entendent qu'avec les oreilles! le
langage du coeur est pour eux une langue étrangère qu'ils ne savent pas
traduire. Quel dommage de se parler d'aussi loin!
«L. F.»
À la même.
Mai 1791.
«Chère madame Lemoine,
«Tournay, comme vous le savez, est à une très courte distance de Lille.
Je vais toutes les semaines y chanter au concert de souscription du
jeudi, et je rencontre là tous les officiers émigrés; je suis la petite
poste pour eux. À chaque départ, des personnes de leurs familles ou de
leurs amis viennent me prier de me charger des lettres qu'ils n'osent
plus confier à la grande poste.
«Lorsque je passe sur la place, ma voiture est aussitôt entourée de tous
ces brillants uniformes; ces messieurs me nomment leur providence, et
j'ai des succès nombreux; mais, comme il y a toujours compensation dans
la vie, au bien comme au mal, l'on m'assure que cela pourrait bien me
faire siffler, à Lille par quelques chevaliers discourtois. L'on n'est
pas extrêmement d'accord des deux côtés de la frontière, et je vois ici
des cocardes blanches que je suis tout étonnée de trouver tricolores à
Lille quelques jours après. Enfin, arrive ce qui pourra: pourquoi ne pas
rendre service quand on le peut? Vous savez d'ailleurs que la prudence
n'est pas mon fort en toute occasion, et, lorsqu'il s'agit d'obliger, je
ne la consulte jamais.
«En terminant cette dernière phrase, je ne m'attendais pas que ma
prudence et mon obligeance fussent sitôt mises à l'épreuve pour une
chose très grave, je vous prie de le croire. Si j'avais consulté mes
amis, je suis persuadée qu'on m'en aurait détournée; mais je n'en ai pas
eu le temps, à vrai dire, ni la volonté. Enfin voici ce qui m'est
arrivé, sans un plus long préambule.
«Je me disposais à partir pour Tournay après mon dîner, lorsqu'un
Anglais, milord Purfroid, se fit annoncer; je le connaissais de vue
seulement. C'est un homme d'un certain âge, d'un abord aussi froid que
son nom, d'une figure imposante, et qui passe pour avoir beaucoup
d'esprit. Après s'être excusé de sa visite un peu brusque et inattendue:
«--Vous pouvez, me dit-il, madame, rendre un très grand service au
colonel Vergnette et à sa famille.
«--Moi, monsieur, et par quel moyen?
«--Le voici: Vous ne vous doutez pas sans doute de quelle importance
peut être un drapeau pour un officier qui en est dépositaire; mais, pour
vous en donner une idée, je vous dirai que cela en a plus encore qu'un
élégant chapeau pour une jolie femme.
«--Ah! monsieur, lui dis-je en riant, vous me prenez pour une personne
très frivole, je vois cela.
«--Non; mais pour une personne très jeune.
«--Oh! je sais que messieurs les Anglais ont une opinion prononcée sur
la futilité des femmes de notre nation.
«--Je vais vous prouver le contraire, madame, puisque je vous crois
capable d'une action généreuse.
«--Venons au fait.
«--Eh bien! si un drapeau est un dépôt sacré, comme je vous le disais
tout à l'heure, jugez ce que doit être l'oriflamme de Charles-Martel,
qui, de temps immémorial, a été confié au régiment dont M. de Vergnette
est le colonel. Il part ce soir pour Tournay avec plusieurs de ses
officiers, qui passeront par des portes différentes; mais, d'après la
nouvelle loi, il est observé, on peut le soupçonner de vouloir émigrer.
Il mourrait plutôt que d'abandonner cette oriflamme; mais, en
l'emportant lui-même, s'il est arrêté, il se perdra sans le sauver. Il
n'y a qu'une femme tout à fait désintéressée dans cette affaire qui
puisse s'en charger sans exciter les soupçons. Je ne vous proposerai pas
de mettre un prix à ce service, je sais que vous ne l'accepteriez pas.
«--Vous m'avez bien jugée, monsieur, et je vous en remercie; c'était le
moyen de m'y décider. Je suis artiste, on me voit souvent aller et venir
sur cette route. Comme j'ai eu peu de relations avec M. de Vergnette, je
ne vois rien qui puisse donner des soupçons.
«--Sir Gardner viendra vous prendre à quatre heures dans un cabriolet,
me dit-il; je vous suivrai à cheval, et si à la frontière vous éprouviez
quelques difficultés de la part des douaniers, nous dirions que ce
cabriolet nous appartient et que nous vous y avons offert une place. De
cette manière, vous ne pouvez être compromise. S'il y avait le moindre
danger à courir, nous ne vous le proposerions pas.
«Il y en avait cependant, mais je n'y réfléchis pas. Je fis toutes mes
dispositions, et, à l'heure convenue, je vis arriver un de ces
messieurs. Je mis l'oriflamme sous une redingote de voyage, large et
croisée; il était peu embarrassant pour la grandeur, mais les franges
dont il était entouré le rendaient fort lourd. La voiture était un de
ces anciens cabriolets de voyage, qui avait sur le devant une malle en
cuir; cette malle était remplie de sacs d'argent, circonstance que
j'ignorais. Je ne m'en aperçus même qu'en chemin, lorsque le mouvement
de la voiture en eut détaché les ficelles qui les retenaient. L'argent
se répandit alors dans le coffre, et cela faisait un bruit qui
s'entendait d'assez loin. On voulut les rattacher, mais c'était
impossible. Il n'en fallait pas davantage pour nous faire arrêter à la
frontière, puisque la loi défendait d'emporter de l'argent. Si j'eusse
été fouillée, j'étais perdue.
«Enfin nous atteignîmes le poteau qui sert de limites. Un douanier vint
nous demander si nous n'avions rien de contraire aux ordonnances. Il
était monté sur le marche-pied, et sa main était posée sur la
malheureuse malle. S'il m'eut regardée, ma pâleur m'aurait trahie. M.
Gardner me dit en anglais qu'il allait lui donner un louis d'or; je lui
arrêtai le bras.
«--Non, vingt-quatre sols, lui dis-je.
«La pièce d'or lui aurait donné des soupçons; j'en ai vu plus tard un
bien triste exemple.
«--Oh! vous n'avez rien, nous dit le douanier, messieurs les Anglais ne
vont à Tournay que pour s'amuser, et madame est une connaissance: elle
passe par ici souvent.
«Il descendit du marche-pied, et je commençai à respirer plus à
l'aise... Nous fîmes aller le cheval bien doucement pour éviter le bruit
de l'argent; mais, lorsque nous fûmes hors de portée d'être entendus,
nous nous arrêtâmes. J'avais grand besoin de reprendre haleine, je n'en
pouvais plus; cependant j'étais aussi contente et aussi fière qu'un
général qui vient de remporter une victoire. Nous trouvâmes, à Tournay,
monsieur et madame de Vergnette; cette dernière était partie dans un
fiacre avec ses enfants. Elle avait passé par une autre porte de la
ville pour éviter les soupçons. On peut penser combien on me remercia,
combien on me félicita de mon _admirable_ courage, de ma présence
d'esprit. Je logeai dans l'appartement des enfants de madame de
Vergnette. Je comptais rester jusqu'au surlendemain, mais une personne
de confiance, qui appartenait à M. Gardner, vint l'avertir qu'il y avait
un tapage effroyable à Lille; que les soldats du régiment de _la colonel
général_ juraient d'exterminer ceux qui avaient favorisé l'enlèvement de
l'oriflamme; que l'on parlait d'une femme. Il y en avait journellement
sur la route de Tournay. On tint conseil, et on décida que je devais
partir sur-le-champ, pour empêcher de remarquer que je n'étais pas à
Lille. On chargea le valet de chambre qui était venu donner l'éveil de
me chercher une voiture, et par un de ces hasards singuliers, qui
semblent survenir dans les circonstances difficiles, ce fut le fiacre
qui avait conduit madame de Vergnette et ses enfants que l'on prit pour
me ramener. J'appris aussi, dans la suite, que le cabriolet de voyage
dans lequel j'étais partie avec ces messieurs était celui du colonel, et
il était bien reconnaissable, car son cheval était borgne. Il était
resté assez long-temps à ma porte. Tous ces indices auraient mis sur la
voie, si l'on eût conçu le moindre soupçon. Heureusement cela n'arriva
pas. Plusieurs personnes vinrent chez moi, le jour de mon arrivée, et
surtout plusieurs officiers du régiment du colonel. Tout le monde me
demanda si je l'avais vu et si j'avais entendu parler de quelque chose.
Je répondis que non, avec cet air de vérité qui persuade. Je me gardai
bien de laisser rien soupçonner, même aux personnes qui pouvaient y
prendre le plus d'intérêt, une indiscrétion aurait pu me perdre. Je
quittai Lille peu de temps après, car les choses devenaient de plus en
plus sérieuses. Je n'y étais plus, grâce au ciel, lorsque cet excellent
monsieur de Dillon fut massacré. Il aurait bien pu m'arriver malheur
aussi, car je ne cessais de faire des imprudences[60].»