INTRODUCTION.

Ce ne sont point des Mémoires que je veux publier, mais seulement des

Souvenirs écrits à différentes époques, sous l'impression du moment, et

dans un âge où ils ont dû se graver dans mon esprit en traits

ineffaçables; ils se rapportent aux arts, à la littérature du temps; ils

se rattachent à des noms célèbres, aux grands événements des époques, et

les époques ont eu entre elles des couleurs bien différentes.

Le temps dont je parle est déjà loin de nous. J'avais pris l'habitude,

depuis que je commençais à prendre garde à ce qui se passait autour de

moi, et lorsque je me trouvais dans des circonstances en dehors de la

vie ordinaire, de retracer, dans une espèce de journal, les choses qui

m'avaient le plus frappée, habitude que j'ai toujours conservée dans mes

voyages, dans les pays étrangers, mais surtout en Russie, où j'écrivais

à la lueur de l'incendie de Moscou sans savoir si ces détails

parviendraient jamais à ma famille. On est bien aise de revoir plus lard

ce qui aurait pu échapper à notre mémoire. Il arrive presque toujours

aussi que notre manière d'envisager les choses lorsque nous les écrivons

diffère beaucoup lorsque nous venons à les relire. L'âge, les

circonstances changées, font voir sous un jour bien différent ce que la

vivacité de notre imagination nous avait peint sous des couleurs trop

brillantes ou trop sombres.

C'est en lisant l'_Histoire de la Révolution_ par M. Thiers que ces

années 1791, 12, 13 et 14 retracèrent à mon esprit une foule

d'anecdotes, la plupart oubliées ou peu connues des historiens, qui

d'ailleurs dédaignent de s'en occuper. Cet ouvrage me reportait aux

jours de ma jeunesse et faisait passer devant moi cette galerie de

mouvants tableaux où je revoyais des hommes que j'avais connus, ceux que

j'avais pleurés, ceux qui m'avaient fait mourir de frayeur. À mesure que

j'avançais dans cette lecture, je rattachais à chaque personnage un fait

que je retrouvais dans mon journal. Tout ce qui a rapport à ce temps, où

chaque circonstance était un événement dont les détails ajoutés aux

faits sérieux seront un jour les chroniques de notre époque, est

intéressant à connaître et mérite d'être recueilli.

J'ai passé les plus belles années de ma vie au milieu des orages de la

Révolution. En ma qualité de femme, je n'ai jamais manifesté d'opinion;

mais j'ai toujours été du parti des opprimés, et je me suis souvent

exposée pour les servir. J'ai eu de bonne heure un esprit assez

observateur. Ma jeunesse, la gaîté de mon caractère me présentèrent le

côté comique des choses. Je me moquais également de l'exagération des

royalistes et de celle des républicains, qui se croyaient des Spartiates

et des Romains. Il faut convenir que j'étais bien placée pour cela entre

mon père et mon mari. Celui qui a dit que _«les femmes adoptent toujours

l'opinion de ceux qu'elles aiment_» s'est étrangement trompé. J'étais

opposée à l'un comme à l'autre. Ils se sont compromis tous deux. Je les

voyais courir à l'échafaud par un chemin opposé qui devait les réunir,

et ils auraient infailliblement péri sans le 9 thermidor.

Je tiens surtout à convaincre ceux qui me liront que tous ces événements

qui prennent la couleur de la circonstance où je me trouvais ne

signifient rien pour mon opinion particulière. Mes relations me

permettaient de voir le comte de Tilly, Cazalès, J.-M. Chénier, Rivarol,

Fabre d'Églantine, les Girondins et les Royalistes.

Quelques personnes m'ont dit depuis: «Mais votre mari était républicain

et vous voyiez habituellement des royalistes! votre père était

royaliste, et vous étiez liée avec des républicains! Pourquoi cela?»

Parce que, moi, je suis une femme, que je suivais le cours des habitudes

de ma famille, que j'aime d'ailleurs le talent et l'esprit partout où je

les rencontre, que j'avais des amis dans les deux camps, qu'il y avait

des malheureux sous chaque bannière, et comme une bonne soeur de charité,

j'aurais voulu guérir toutes les blessures et consoler toutes les

afflictions.

Je m'inquiétais peu de la politique; mais je lisais _les Actes des

apôtres_, journal très en vogue alors, et les quolibets qu'il lançait

sur le parti opposé m'amusaient infiniment. Nous n'en étions pas encore

au temps _où, lorsqu'on coupait la tête aux femmes, il fallait au moins

qu'elles s'informassent pourquoi_, comme l'a dit madame de Staël à

Napoléon.

Quelle destinée plus bizarre que la mienne? Élevée dans une ville de

province, je devais y passer une vie tranquille et calme. La révolution

change tout à coup mon existence, me jette au milieu d'un monde nouveau,

et dans un âge où l'on ne comprend pas encore le monde. Je tenais à des

artistes célèbres en tout genre; à Fleury, par mon grand'père, dont le

père était cousin-germain, et à madame Saint-Huberty, nièce de ma

grand'mère. De semblables affinités sont des titres de noblesse parmi

les artistes; protégée par eux, je devins une chanteuse assez

distinguée. Mais la Révolution me fit peur, je crus la fuir en Belgique

où je retrouvai des troubles d'une autre nature. Une dame anglaise

m'emmène en Ecosse; la crainte de compromettre ma famille dans ces temps

malheureux, me fait quitter la patrie d'Ossian et les grottes de Fingal

pour rentrer en France. J'y trouve le 10 août et le 2 septembre. Je vais

à Lille; on fait le siège de cette ville; à Boulogne-sur-Mer, je suis

arrêtée par Joseph Lebon. Je reviens à Paris où d'autres événements

m'attendaient.

Enfin, en 1806, je pars pour la Russie. J'y passe huit années dans un

calme qui m'était inconnu depuis bien long-temps. Mais quel affreux

réveil! à ce calme devait succéder la plus affreuse tempête. J'y échappe

par un de ces miracles incompréhensibles; mais condamnée sans doute à

marcher sans cesse contre le vent (comme ce marchand hollandais dont on

nous raconte l'histoire), je suis forcée, pour quitter ce pays, de

traverser les lacs glacés de la Suède. J'y rencontre de nouveaux

dangers; je trouve les armées ennemies en Prusse. Je reviens enfin à

Paris; et après avoir vu les Français en Russie, je vois les Russes en

France.

À cette époque, je goûtai quelque repos, mais mon existence était perdue

par le pillage, l'incendie et les malheurs de toute espèce que j'avais

éprouvés.

Je quitte encore cette France, que j'aimais, parce qu'on n'y trouve

guères de ressources, lorsqu'on s'en est éloigné long-temps; c'est

presque une génération nouvelle qui ne vous connaît plus. Je vais en

Angleterre; mais toujours destinée à assister à des événements

remarquables, j'y arrive au moment de la mort de cette belle princesse

Charlotte, du procès de la reine d'Angleterre (dont beaucoup de détails

particuliers ne sont pas connus dans l'étranger) et du sacre du roi

Georges IV.

Ce sont tous ces événements, que je retraçais à mesure que j'en étais

témoin, qui font l'objet de ces _Souvenirs_. J'étais au moment de les

publier, lorsque l'événement le plus affreux de ma vie vint encore

m'accabler. Je perdis, en 1832, cette jeune Nadèje, cette orpheline que

j'aimais d'un amour de mère!... Je la perdis d'une manière aussi prompte

que cruelle!... Incapable de m'occuper d'autre chose que de ma douleur,

je renonçai alors à cette publication.

Souvenirs d'une actrice (1/3) · 第 7 / 30 题