LE DERNIER BIBERON

On avait dit à bébé:--C'est fini maintenant! Vous êtes trop grande.

Il faut jeter cette affreuse chose au chat. Au _Çat_, répétait-elle,

captivée par le souvenir du favori. Et c'est tout ce qu'elle retenait de

ce grave syllogisme.

Or voici ce qui en était;

La question avait été agitée en famille à l'heure du couvre-feu, au

moment où bébé en camisole blanche, les gros petons nus, distribuait les

bonsoirs, embrassant à grand bruit sa menotte étendue, à l'adresse de

chacun.

Toutes les têtes levées, fascinées par ce Jésus potelé aux boucles

blondes, souriaient, lui renvoyaient les baisers; mais...... la bonne se

penche, et, à demi-voix:--Faut-il le lui donner?--Ah c'est vrai! fait

la maman subitement rembrunie, prise de lâcheté devant la grandeur du

sacrifice, puis cédant tout-à-fait:

--Si, pour ce soir. Alors le père, sans quitter sa gazette, mais

enlevant son cigare, prononce avec énergie;--Ne lui donnez pas cette

horreur! je vous en prie!

à! il proteste. Ça lui est bien facile à lui.

--On ne peut pas, fut-il objecté, tout d'un coup, comme cela....

Mais lui l'interrompant:

--Je te dis que vous l'empoisonnez!

Vous l'empoisonnez! voilà bien les pères. Ces stoïciens de la théorie,

ces braves d'arrière-plan qui commandent la manoeuvre d'une voix de

tonnerre et s'enferment dans leur cabinet pour ne l'entendre pas

exécuter.

--Eh bien! essayez, avait dit la maman avec résignation, intimidée par

tant de fermeté.

Mais vous ne savez pas encore le sujet du litige.

L'article en question, l'objet des foudres paternelles, c'est une petite

chose informe, d'une teinte grisâtre, brouillée, inquiétante; un lambeau

de caoutchouc, déchiqueté par des dents aiguës; c'est un vestige du

dernier biberon de bébé, aussi méconnaissable qu'une balle dont on

retrouve le plomb fondu et mâché; une chose, enfin, peu appétissante,

d'un parfum.... étrange, et à laquelle le petit monstre tient plus qu'à

tout au monde.

Aussi est-on décidé à en finir. Ce matin encore, comme le papa, fier de

surprendre son réveil d'oiseau, la prenait dans son nid, toute chaude,

les yeux couvrant clairs et grands à la joie du matin, et allait

l'embrasser avec ferveur, elle lui entra cet objet dans la bouche. Il

en cracha pendant cinq minutes, très en colère, jurant... d'opérer des

réformes radicales, de trancher dans le vif, bref, de faire un coup

d'éclat.

Et tout ce temps la pauvre insouciante victime de demain, la mignonne

rose savourait l'horrible suçon.

Après le départ de la bonne, il s'était fait un silence, gazette et

livre s'étant relevés.

Au bout d'une minute pourtant, la voix du tyran se fit entendre, mais

sans cet accent invincible de tout à l'heure, une voix très mitigée, où

l'on sentait poindre un attendrissement.

--Ne ferais-tu pas mieux d'y aller?

--Non, ce serait pire.

Nouveau silence, puis soudain, le choc attendu; une explosion de larmes

là-haut.

Il s'en suivit un tumulte, une envolée de feuillets,...

--Attends! dit le maître, tu vas tout gâter!

L'obéissance la retient un moment, mais les cris continuant elle se

précipite, et du bas de l'escalier:

--Marie! Marie! s'écrie-t-elle, donnez-lui! donnez-lui!....

Elle revient, le calme aussitôt rétabli, tout émue encore et murmurant:

--L'idée de le lui enlever ainsi, sans préparation!... Pauvre chou!

De son côté le papa très remué, mais voulant tenir décemment son rôle

jusqu'au bout, va chercher une allumette, ayant laissé son cigare

s'éteindre, et lève les épaules à l'effet de blâmer cette défaite à

laquelle il ne prend aucune part.

Il fallut donc apporter à l'événement tout le soin que nécessitent les

résolutions importantes.

--Depuis quand, monsieur le papa vous qui avez lu l'histoire, depuis

quand le progrès surgit-il ainsi spontanément, sans efforts, du terrain

des mauvaises habitudes et des abus? Citez-moi une réforme qui ait

poussé, de même qu'un champignon sur une terre inculte, sans être

amenée, conduite, préparée par une main habile et patiente!... Paris ne

s'est pas fait en un jour!

Telles sont les ressources de la diplomatie maternelle et le résumé de

son plaidoyer en faveur d'un atermoiement.

Bébé a deux ans et demi du reste et sa mère qui lit en son petit cerveau

comme dans un A B C ouvert, y voit déjà un embryon de logique. Aussi

est-ce ce bon sens en herbe qu'elle compte exploiter pour accomplir la

réforme projetée.

Bébé reçut un jour une superbe poupée bleue. Bébé fut ravie, folle de

joie, et ne voulut plus quitter cette poupée, pas plus à table qu'à la

promenade ou au bain. Il la lui fallut même pour dormir. Mais voilà! la

nouvelle venue est l'ennemie déclarée des suçons!

Que faire alors? Jeter le suçon au minou?

--Jeter à minou, fait le petit singe.

En effet, la maman ouvre la fenêtre et Bébé lance elle-même son meilleur

ami dans la cour.

Une fois blottie dans son lit blanc avec la précieuse poupée bleue,

l'heure du dodo venue, la pauvre petite s'aperçut bien qu'il lui

manquait pourtant quelque chose, car deux fois, elle rappela sa mère

qui l'avait ce soir-là bordée longuement, se sentant tout attristée,

le coeur fondu de compassion devant l'ingénuité de ce sacrifice sans

murmures; elle demanda du lait et voyant la tasse fraîchement vidée,

reprit avec un soupir:

--Bonsoir, maman.

Une prière, une seule, se pressait sur ses lèvres qu'elle n'osait

formuler, la sentant déraisonnable.

A la fin, trouvant un ingénieux prétexte pour trahir son gros regret:

--N'en a plus. Donné au çat! fit sa douce voix, du même ton insidieux et

enjôleur qu'on le lui avait répété tout le jour en vue du succès final.

Le tyran dans son antre, oubliant de lire son journal, attendait avec

impatience la fin de l'aventure.

--Eh bien! dit-il, dès qu'il la vit revenir, allant à pas de loup,

marchant avec précaution comme si le moindre souffle eût pu compromettre

la victoire espérée.

Bébé ne pleura pas, mais elle s'endormit fort tard, et au petit jour

elle s'éveilla en larmes demandant le suçon, puis s'avisant aussitôt de

l'absurdité de sa requête, elle se mit à crier plus fort.

--Quelque chose de bon!

Son innocente lâcheté avait encore sa pudeur.

Ce fut la réaction; et les événements ne tardèrent pas à justifier les

prévisions de la clairvoyance maternelle.

Au bout d'une semaine ce gros chagrin était oublié... et puis quoi!..

Eh bien Bébé ne s'en trouva pas plus mal, au contraire, puisqu'on ne

l'empoisonnait plus, et ce furent pour les sages les regrets:

Cette importante réforme si habilement obtenue, cet avancement notable

de l'enfant, ce progrès fameux, qu'était-ce en effet?....

La dernière étape de cet âge exquis de la première enfance où notre

chéri n'est qu'un poupon gras et rose qui tient tout, comme une petite

boule, dans la corbeille que lui font nos bras.

C'est le commencement de cet autre ou l'on devient conséquent, où l'on

comprend, où l'on souffre.

Y a-t-il vraiment là de quoi être fier?

C'est bien la peine de sevrer les pauvres innocents de leurs pures

joies! Par quoi les remplace-t-on?

Par les enseignements maussades de la raison, de l'expérience--cette

marâtre qui ne sait corriger qu'en châtiant.

Pauvre bébé, cher petit mouton qui te laisses tondre de tes gracieuses

et charmantes fantaisies, quand tu auras de grandes gigues et des

brèches dans la rangée de perles fines que découvre ton sourire, alors

on songera avec envie à ce que tu fus autrefois; on s'attristera de te

voir pousser si vite et laisser loin derrière les chers souvenirs du

temps des biberons.

C'est ainsi que le sort te venge de ceux qui s'acharnent à te rendre

sage--comme eux.

C'est probablement ce regret anticipé qui fit que la maman de tout à

l'heure, bientôt revenue de l'orgueil de son triomphe, put être vue

cherchant avec soin, sous sa fenêtre, parmi les balayures, un petit

objet perdu, pleurant presque, à l'exemple de bébé, à la pensé que le

vilain chat aurait bien pu en effet le manger.

Et, le vieux biberon disgracié, exhumé avec honneur, devint une

précieuse relique.

Contes de Noël par Josette · 第 13 / 14 题