_Un conte du jour de l'an pour le grand monde._
J'avais comme de coutume suspendu un bas de ma plus longue et plus belle
paire à mon clou particulier...
Sur un pan du mur de notre grande "Nursery", depuis bien des _jours
de l'an_, six clous réservés à l'usage antique et solennel restaient
alignes.
Ils y sont même encore, quoique la "nursery" ait perdu son nom et
son utilité. Ils y sont encore--persistants comme les bons
souvenirs--accrochant parfois au passage le bout flottant d'un
ceinturon, la dentelle d'une manche qui les effleure, comme pour
remendier un peu de l'intérêt de jadis.
Comme on devient maussade et moralisateur en vieillissant!
Ces clous innocents, qui faisaient autrefois battre mon coeur impatient
d'une joie sans bornes comme sans mélange, me font m'arrêter maintenant
toute rêveuse et philosophante.
Je les recompte sur le mur, pensant que tout cela c'est fini, songeant
aussi que l'un de leurs propriétaires n'y est plus, ne reviendra jamais,
etc. Bien d'autres idées se mettent à me passer dans l'esprit et je
reste immobile, là, au milieu de la pièce, regardant fixement..., nulle
part.
C'est que ces six clous en content, des choses!
Cela chante la poésie, la candeur de l'enfance, au milieu d'un entourage
qui accuse l'expérience, la maturité des sentiments, qui trahit jusqu'à
la transformation graduelle des aspirations chez les bébés grandis.
On voit ça et là des livres, des portraits, divers articles parlant tous
le langage d'un autre âge.
Et, devant le contraste de ces deux époques, l'on se demande laquelle
vaut le mieux?
Au temps que je suspendais mon bas, je n'aurais voulu pour rien au monde
perdre mes chères superstitions. Je croyais à _Santa Claus_ [1] avec
fanatisme.
[Note 1; Manière de désigner Saint Nicholas, que le contact anglais
a fait passer dans nos habitudes.]
Que ses desseins impénétrables, que ses dons mystérieux m'inspiraient
donc de rêves fantastiques, de conjectures délicieuses!
Et mon ingénieuse ignorance me laissait supposer des trésors enfouis en
des sphères féeriques, que des notions plus positives m'ont depuis fait
oublier!
Aussi l'on ne saurait se figurer quelle mélancolie, quel vide se
produisit dans mon âme, quand ces adorables chimères commencèrent à me
paraître moins vraisemblables!
Je résistai quelque temps à la désillusion; je retins, comme malgré eux,
les bien-aimés fantômes qui voulaient s'enfuir.
Lutte inutile! Il m'eût fallu, pour garder ma foi naïve, mes rêves
chéris, fermer mes oreilles et mes yeux, arrêter les recherches de ma
raison curieuse, oublier les leçons journalières de l'expérience,
toutes choses qui voulaient voir, entendre, déduire avec une ardeur
désespérante.
Je vis, j'entendis, je raisonnai tant qu'un bon jour je sentis avec
douleur qu'il me fallait faire mes adieux à mon pauvre _Santa Claus_.
C'était ingrat et ridicule; la dette de reconnaissance que j'avais
accumulée, toutes les effusions, les joies du passé, tout cela était
donc absurde et faux?... J'en voulais aux autres de m'avoir trompée...
En somme, je me sentais fort malheureuse; le monde me semblait bien
morose, bien insignifiant!
Le coup décisif arriva ainsi:
Ce soir-là, malgré mes doutes, j'avais fait comme les autres, car il y
avait derrière moi tout un petit peuple encore crédule que je regardais
avec un mélange d'ironie et d'envie.
--Après tout... qui sait? argumentai-je en moi-même, c'est peut-être
toujours vrai... Le bon Dieu est bien bon, et si puissant! Qu'est-ce qui
empêche qu'il envoie lui-même, directement, son expert et fidèle _Santa
Claus_, distribuer les récompenses à ses petits enfants? Du reste, je
vais bien voir. Mes yeux veilleront plutôt toute la nuit. Il faudra
enfin que cela s'éclaircisse! S'il en vient un autre que l'envoyé du
ciel, il ne m'échappera pas celui-là!
Ma surveillance d'ailleurs ne faisait pas que de commencer à s'exercer.
Toute la journée, moi-même, j'avais voulu être portière. Les allants et
venants, les paquets petits et gros, les colloques suspects, tout fut
noté avec soin, sans trahir pourtant d'indices révélateurs.
Mon scepticisme pâlissait; mes illusions reprenaient vigueur.
--Je vais bien voir! me répétais-je tandis qu'on emportait la lumière,
que les innocents qui m'environnaient se mettaient à ronronner et à
marmotter des choses inintelligibles en leurs rêves d'or, je vais bien
voir!
Mon Dieu qu'il en coûte de voir quand il fait nuit, que la pendule
vous berce obstinément de son monotone tic-tac, que le sommeil caresse
doucement le bord de vos paupières, engourdit sans bruit vos pensées!
Mon Dieu, que c'est difficile de ne pas oublier son inébranlable
détermination, de ne pas céder à la persuasive et commode logique du
consolant Morphée! J'y mis pourtant toute mon énergie; ma vigilance
ne s'était pas ralentie pour la peine d'en parler, au moment où, vers
minuit, l'on vint mettre dans le corridor la veilleuse dont une lueur se
projetait justement sur la rangée de nos bas encore vides.
--Je vais bien voir! fis-je avec un redoublement d'anxieuse émotion...
Rien d'inusité ne se passe. Quelqu'un qui rentre dans sa chambre, un
silence profond, prolongé...
Tout plaide en faveur de _Santa Claus_.
J'écoute encore... rien... Je me rassure, ma tête inquiète et tendue
retombe souriante sur l'oreiller; tous les chers fantômes rentrent en se
bousculant joyeusement dans mon cerveau rasséréné.
_Santa Claus_ triomphe. II s'avance déjà dans mon rêve, radieux, courbé
sous un fardeau monstrueux, riant malicieusement dans sa longue barbe
blanche de givre et d'antiquité.
Oh, le beau moment!
Je savais bien que ces gens-là mentaient qui disaient avec de mauvais
sourires:
--Il n'y a pas de _Santa Claus_! Est-ce que le bon Dieu se mêle de
cela?...
On a beau dire, personne ne devine si bien nos souhaits et nos désirs
intimes pour cacher adroitement dans nos bas juste les choses que nous
voulons.
Cher vieil ami! J'aurais voulu lui sauter au cou tant je le trouvais bon
d'être revenu!
Oh! il devait bien avoir dans ce grand sac, de beaux patins pour moi! Je
les lui avais demandés avec tant d'instances!
Avais-je dormi longtemps quand un bruit soudain me fit ouvrir les yeux?
Je l'ignore.
C'était un son métallique qui m'avait réveillée. Avant d'avoir pu
recueillir mes esprits et de m'être rendu compte de ce qui arrivait,
j'avais vu l'ombre du nez paternel effleurer rapidement la muraille;
j'entendis en même temps le battement d'une pantoufle qui retraitait en
hâte....
C'en était fait à jamais de mes rêves merveilleux. Ils s'étaient effacés
avec l'ombre susdite!....
II n'y eut, pour me consoler de la décevante réalité, que les patins que
je trouvai dès l'aube, gisant sous mon clou particulier et dont la chute
intempestive m'avait si douloureusement éclairée sur le prosaïsme des
choses d'ici-bas.
Que de cruelles leçons m'a depuis données la vie, sans avoir pu épuiser
pourtant mon fonds de poétiques illusions, tant on en amasse en ces
folles années de l'enfance.
En l'honneur de ce premier de l'an, à ceux qui m'ont lue, je souhaite,
comme récompense, de n'avoir pas trop d'oreilles pour les sinistres
avertissements de cette vieille blasée qu'on nomme l'Expérience. Libre à
eux de ne pas croire à _Santa Claus_; mais au moins qu'ils lui trouvent
des adeptes en leurs petits enfants, en reconnaissance des grandes joies
dont nous lui avons tous été redevables.