JULES LEMAITRE

M. Jules Lemaître, dont la santé, depuis des mois, allait déclinant,

s'est éteint, la semaine dernière, jeudi, dans son petit village natal,

à Tavers, en Orléanais. Il avait seulement soixante et un ans.

[Illustration: Jules Lemaître.]

Pour ceux qui l'aimaient, c'est une aggravation de peine que de n'avoir

pu accourir, à la dernière minute, à son chevet; de n'avoir pas eu,

même, cette consolation de suivre, jusqu'à l'humble cimetière campagnard

où elle repose, sa dépouille, et de remplir l'affectueux devoir

qu'assumèrent, à leur place, quelques paysans ou voisins, de le porter

jusqu'à sa tombe. Les circonstances, hélas! leur interdisaient ce pieux

voyage. «Elle aurait dû attendre, dit, au moment où on lui annonce la

mort de sa femme, Macbeth, traqué dans Dunsinane, que j'eusse le temps

de m'occuper de ses funérailles.» Ainsi, à l'heure où une forêt non

plus de verts rameaux, mais de fer hérissée, nous assaille, à peine

avons-nous loisir de rendre à ceux qui tombent un dernier hommage. Du

moins, nous pouvons nous consoler à la pensée de l'immense espérance qui

dut emplir, à son heure suprême, cette âme d'élite.

La mobilisation lui avait enlevé jusqu'à son médecin. Dans ce

délaissement, son unique souci était le salut de la patrie: «Ah!

disait-il, en se couchant pour la dernière fois, à une amie dévouée qui

l'assistait, si seulement je pouvais échanger ce qui me reste à vivre

contre la victoire de ma Patrie!... car, en somme, la victoire de la

France, ça été le but de ma vie!... » Il ne devait plus proférer d'autre

parole.

En un pareil moment, on voudrait n'écrire que des mots susceptibles

d'agréer à cette ombre délicate et charmante.

Certes, Jules Lemaître fut un grand styliste, l'un des plus parfaits,

sinon le plus parfait de tous ceux qu'ait connus notre génération, en un

temps où le talent, comme on dit, court les rues. Et pour évoquer toutes

les joies purement littéraires dont nous lui sommes redevables, il

suffirait d'énumérer les titres de ses oeuvres, depuis les _Petites

Orientales_, tout imprégnées d'une ironie émue, jusqu'à son dernier

volume, _la Vieillesse d'Hélène_.

Mais peut-être, à l'heure solennelle où l'on pèse sans vaine indulgence

le bien et le mal qu'on a pu faire dans sa vie, Jules Lemaître, plus

que cette gloire littéraire, revendiqua-t-il, devant sa conscience,

l'honneur d'avoir été un irréprochable Français, dans ses écrits comme

dans ses actes.

Dès son premier volume de vers, les _Petites Orientales_, ce dont il a

le nostalgique regret, exilé en Algérie--oui, exilé!--c'est de la douce

France; ce à quoi il aspire de tout son coeur, c'est au «jardin de

l'Occident», c'est à son Orléanais,

Coteaux herbeux, petits ruisseaux, coins familiers.

Plus tard, le romantisme, ses nuées germaniques et ses utopies de

fraternité n'ont pas de plus implacable, ni de plus irrésistible

adversaire. Et c'est avec une tendre piété qu'il nous ramène vers

Racine, son idole préférée, vers sa clarté, son harmonie, son art si

français; vers le doux Fénelon, vers tout ce qui tenait au sol gaulois

par les racines les plus vigoureuses et les plus profondes, tout ce qui

se rattachait le plus fermement à la tradition française, au génie, aux

vertus de la France immortelle.

En politique, sa conduite fut de tout temps conforme à sa pensée. Et

c'est de cette constance, de cette fermeté patriotique, que, sans doute,

il serait le plus fier d'être loué aujourd'hui.

[Illustration: AMIS (Russes exceptés)]

L'Illustration, No. 3729, 15 Août 1914 · 第 19 / 25 题