heures fameuses que l'on n'a pas oubliées. Il n'a jamais eu peur quand
la peur lui eût été presque permise, et pour une grande cause il aurait
donné, s'il l'avait fallu, sa vie,... mais avec un petit geste de
modération et un sourire à la Montaigne.
Il est allé, tout à la fin, Voltaire tendre et converti, se reposer des
fatigues, des spéculations et des doctrines, dans son Orléanais où il
avait poussé son premier soupir, où il voulait rendre le dernier. Nous
tirerons aujourd'hui, une fois pour toutes, de sa face et de toute
sa personne, l'ironie terrestre qui en était le rideau, pour ne plus
considérer que le visage et l'âme purifiée du patriote qui meurt à
la limite, à la frontière même de son espérance. A cette heure il a
rejoint, au milieu des fanfares de l'au-delà, Déroulède et Coppée. A eux
trois ils assistent, de l'endroit où ils sont, au triomphe du vrai
et intégral nationalisme. Ils contemplent, en se tenant les mains,
l'achèvement et la sublime réalisation de la _Patrie française_. Et si
tous les trois sont heureux, du moins Lemaître, qui avait franchi
l'âge des territoriales, obtint-il la faveur de partir le jour de la
mobilisation, et d'avoir une agonie pleine de tocsins... Mais c'était
des tocsins qui, dans la tristesse et l'entraînement, avaient, malgré
tout, leur douceur, des tocsins de village, de petits clochers des
bords de la Loire, qui tintèrent à ses oreilles, dans les bourdonnements
suprêmes, comme l'Angelus de la Victoire.
_Dimanche 9 août._--J'ai épinglé au mur, en face de mon lit, le journal
qui porte en lettres de triomphe ces mots prodigieux: _Les Français
en Alsace!_ Et je me nourris, sans me rassasier, de l'inscription
flamboyante. Elle s'annexe à mon coeur. Elle coule en moi comme un vin
qui désaltère. Elle arrose toute la contrée de mon âme. Chaque fois que
j'entre dans ma chambre pour rien, pour le plaisir de la voir, de la
lire, de la toucher... elle éclate, m'assaille, éblouit mes yeux et
puis les caresse... et ceux-ci avant de se fermer, le soir, la prennent
longuement pour l'emporter dans les batailles confuses des songes. C'est
avec elle que je m'endors, avec elle que je m'éveille.
_Les Français en Alsace!_... Phrase historique, éternelle, sacrée...
Phrase si longtemps pensée, envisagée, tenue secrète, tournée, retournée
en tous sens, polie, usée comme le galet, par la vague jamais apaisée
de nos émotions... phrase que nous cachions tous sur nous ainsi qu'un
trésor, qui nous rafraîchissait comme un baume et nous rongeait comme un
cilice, qui nous flottait par l'esprit ainsi qu'une soie d'étendard, qui
se marquait au ciseau sous notre front comme sur le marbre et le bronze.
Phrase d'autel, toi qui fus la prière ininterrompue d'un demi-siècle,
l'immense voeu d'un peuple et qui deviens aujourd'hui le miracle
accompli, la grâce obtenue, la guérison donnée, l'exaucement suprême...
phrase ensevelie qui te lèves, ressuscites et sors tout à coup librement
du cercueil de nos poitrines et de nos bouches desserrées... sois bénie,
sois gardée à jamais, sois mise et écrite partout, sois notre Affiche!
que l'on ne voie que toi, pendant beaucoup de belles et interminables
années! que du bout du doigt, sur tes lettres majuscules, dès demain, ce
soir... les jeunes mères apprennent à lire à leurs enfants, épelant pour
leur patiente innocence les mots mystérieux qui plus tard, comme nous,
les feront pleurer:--«L-e-s, les, F-r-a-n... Fran... les Français...
sont... en... Alsace!... Répète avec moi, mon chéri! Dis avec moi:
Alsace! Alsace!»
Mais dans l'excès de notre joie nous devons la mesurer, la traiter
sévèrement. Ne soyons pas encore éperdus de bonheur. Ne croyons pas
que la phrase glorieuse ait achevé de remplir son destin, qu'elle soit
acquise, définitive et sans laisser de place à des remous d'angoisses, à
des fluctuations de nouvelles souffrances. Il faut attendre encore avant
de la pouvoir clamer à la face d'un ciel tricolore et serein. L'orage
est toujours là, qui menace et qui gronde. La porte s'est seulement
ouverte à demi, en un brusque effort... Nous avons pu poser le pied sur
les marches du seuil et donner, entre deux feux de peloton, un haletant
baiser d'amour, le premier, à la frémissante captive... Mais elle n'est
pas délivrée! Elle a toujours ses fers... Nous la délivrerons...
Brûlés et déjà possédés par cette courte étreinte, préparons-nous à
la recommencer. Nous avons vu la prisonnière. Elle a passé la tête à
travers les barreaux... Nous l'avons embrassée... Les barreaux ne sont
pas brisés...