«Le Tanganyika, dont le nom signifie réunion des eaux, s'étend du

troisième degré vingt-cinq minutes au septième degré vingt minutes

latitude sud. Sa longueur totale est d'environ deux cent cinquante

milles géographiques, et sa plus grande largeur de vingt à vingt-cinq

milles. D'une forme irrégulière, il suit une ligne parallèle à celle

de l'action volcanique, dont l'effet s'est manifesté de Gondar au mont

Njésa, paroi extérieure du Nyassa. Les montagnes qui l'entourent

forment une enceinte continue, dont l'élévation peut varier de six

cents à neuf cents mètres, et dont les versants inférieurs sont

couverts d'une végétation épaisse. Situé à cinq cent soixante-quatre

mètres au-dessus du niveau de la mer, il se trouve à six cents mètres

au-dessous du plateau adjacent (l'Ounyamouézi) et de la surface du

Nyanza d'Oukéréoué, différence de niveau qui empêcherait toute

connexion entre ces deux lacs, alors même qu'ils ne seraient pas

séparés par des montagnes. L'eau du Tanganyika paraît douce et pure au

voyageur, qui a été pendant longtemps réduit à l'eau saumâtre ou

fangeuse de la route; mais les riverains lui préfèrent celle des

fontaines qui sourdent sur ses bords. Ils prétendent que l'eau du lac

n'étanche pas leur soif; ils ajoutent qu'elle corrode le cuir et le

métal avec une puissance exceptionnelle. La teinte de cette masse

transparente est normalement de deux couleurs: l'une, un vert de mer;

l'autre, un bleu tendre. Pendant le jour, la nuance en est

généralement claire et laiteuse, comme on le remarque dans les mers

des tropiques; le vent s'élève-t-il, bientôt les vagues se gonflent,

écument, surgissent d'un fond trouble et verdâtre, et l'aspect en est

aussi menaçant que possible. Les vents périodiques qui soufflent sur

le Tanganyika sont le sud-est et le sud-ouest. La brise de terre et de

mer s'y fait sentir presque aussi distinctement que sur les rivages de

l'océan Indien. Le vent du matin vient du nord, pendant le jour il est

variable, et le soir un souffle léger s'élève des eaux. Les courants

de l'atmosphère y sont nombreux, et leur action brusque est souvent

désastreuse; les rafales, qui se heurtent en se croisant, gonflent les

vagues et les entraînent en certains endroits à six, ou sept mètres du

point ordinaire; c'est peut-être ce phénomène que les Arabes ont pris

pour des effets de marée. Les indigènes n'ont pas trouvé le fond du

lac; les Arabes n'y sont parvenus que près des rives. Ces dernières

plongent dans l'eau bleue par une pente rapide et forment sous l'eau

des bords une couche de sable et de galets. On aperçoit quelques

récifs dans le voisinage de la côte, mais on ne rencontre ni écueils,

ni bas-fonds une fois qu'on est en pleine eau; et bien que les îles

soient assez nombreuses à la marge du lac, il paraît ne s'en trouver

qu'une seule dans la nappe centrale.»

[Illustration: Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui.]

Trois jours après, toute la flottille arrivait saine et sauve à

Kaouélé, d'où nos voyageurs partaient le 26 mai pour reprendre la

route qui les avait amenés de la côte. Le 20 juin ils rentraient à

Kazeh, où Snay ben Amir les recevait avec sa générosité ordinaire. Là,

tous les membres de la caravane subirent l'influence du climat: fièvre

tierce ou quotidienne, maladies de foie et de poitrine, rhumatismes,

ophthalmies, surdité, ulcérations, prurigo. Burton, cependant, payant

à chacun de ces maux un tribut plus fort qu'aucun de ses compagnons,

fut cloué pendant plusieurs mois sur un lit de douleurs. Le délai qui

s'ensuivit forcément permit au capitaine Speke de pousser une pointe

de trois cent soixante kilomètres, droit au nord, jusqu'au Nyanza

d'Oukéréoué, qui, d'après les Arabes, est plus étendu que le

Tanganyika. Speke était de retour le 25 août, et le 26 septembre la

caravane se remettait en marche à travers les jungles, les marais, les

torrents, les forêts, les déserts, les vallées et les montagnes où

serpente le sentier que nous connaissons. Enfin le 3 février les

voyageurs se retrouvaient au bord de l'Océan, et ils débarquaient à

Zanzibar le 4 mars 1859.

Traduit par Mme H. LOREAU.

* * * * *

Bien que dans la relation dont nous venons d'offrir un extrait aux

lecteurs du _Tour du monde_, le capitaine Burton, cédant à un

sentiment dont nous ne sommes ni les appréciateurs ni les juges, ait

cru devoir garder le silence sur les découvertes personnelles, du

capitaine Speke, ce sont celles-ci surtout qui ont éveillé l'attention

du monde savant; car, plus spécialement que les autres résultats de

l'expédition des deux Anglais, elles se rattachent au problème imposé

depuis deux mille ans aux investigations des géographes: _la recherche

des sources du Nil._

Lorsque le 3 août 1858, après vingt-cinq jours de marche pénible, à

travers une région que jamais encore n'avait foulée un pied européen,

le capitaine Speke, du haut d'une colline, découvrit l'immense nappe

d'eau de l'Oukéréoué, il put, d'un seul coup d'oeil, reconnaître la

véracité des assertions de ses guides arabes. Il avait devant lui _un

lac beaucoup plus vaste que le Tanganyika, si large, de l'est à

l'ouest, qu'on ne pouvait en distinguer les deux rives, et si étendu,

du sud au nord, que personne n'en connaissait la longueur_.

Le capitaine Speke trouva deux degrés trente minutes pour la latitude

de l'extrémité sud de cette mer intérieure, et s'assura que son niveau

dépassait de onze cent quarante mètres celui de l'Océan. D'après des

renseignements obtenus d'un grand nombre de ces riverains, son

extension au nord de l'équateur ne peut être non plus au-dessous de

deux degrés et demi, et de cette extrémité septentrionale s'échappe un

cours d'eau qui, prolongé d'un degré ou deux encore, doit forcément

rejoindre soit le Nil Blanc dans les environs de Kondokoro ou de

Bélénia, derniers points atteints par les voyageurs venus d'Égypte et

de Nubie, soit un des nombreux canaux encore inexplorés qui viennent

rejoindre le Bahr-el-Abiad, dans le voisinage du lac Nu. La relation

suivante, qui nous est adressée de Khartoum par notre collaborateur M.

Lejean, se relie à cette hypothèse, en réduisant le Saubat, dans

lequel pendant longtemps on a voulu voir un des bras principaux du

haut Nil, aux proportions d'un affluent assez modeste.

FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT

(AFFLUENT DU NIL BLANC)

PAR M. ANDRÉA DEBONO[15].

1855

[Note 15: «Je vous envoie Je fragment d'un

voyage sur le Saubat (affluent de droite du

Nil Blanc), par M. Andréa Debono, négociant

maltais établi à Khartoum pour la traite de

l'ivoire. Il y a deux ans, les Annales des

Voyages ont publié une relation de ce voyage

écrite par M. Terranova, agent de M. Debono:

mais vous pourrez voir, en comparant les deux

relations, que le genre d'intérêt qu'elles

offrent est tout à fait différent.

«Je regrette de ne pouvoir vous envoyer le

journal entier de M. Debono, quoique je l'aie

entre les mains: l'ensemble présente un

caractère très-curieux et très-dramatique. M.

Debono, surpris par la baisse subite des eaux

et emprisonné par ce contre-temps, pendant

onze mois, parmi des tribus peu sûres, harcelé

et attaqué par les noirs, a failli plusieurs

fois périr avec la jeune femme et l'enfant qui

partageaient sa vie aventureuse. Sa relation,

que j'ai dû abréger beaucoup en la traduisant,

est proprement un journal de commerce écrit au

jour le jour, et sans prétention à la

publicité; il offre par cela même une haute

garantie de sincérité et d'exactitude.

«Le Saubat, sur lequel tous les géographes ont

jusqu'ici adopté l'hypothèse qui l'identifie

avec le fleuve d'Énaréa (S. d'Abyssinie), est

le moins connu des grands affluents du fleuve

Blanc. Tous les renseignements que j'ai pu

avoir sur ce grand cours d'eau me confirment

dans une pensée: c'est qu'il a sa source fort

loin au sud-sud-est, qu'il reçoit une grande

partie de ses eaux d'un ou deux canaux de

dérivation du fleuve Blanc, et qu'il n'a aucun

rapport avec le fleuve précité d'Énaréa, que

je regarde, jusqu'à preuve du contraire, comme

se rendant dans la mer des Indes sous les noms

de Djouba (Ouebi Sidama, Jub, etc.).»

Khartoum, août 1860. G. LEJEAN.]

.... Le 23 décembre 1854, je quittai Khartoum avec une _duhabié_ et un

_sandal_ montés par soixante-sept personnes, pour tenter la fortune au

Saubat, jusqu'alors à peu près inconnu. J'arrivai le 1er janvier,

après une navigation absolument dépourvue d'incidents, à l'embouchure

de cette rivière. Le vent était favorable, mais le Saubat fait tant de

détours qu'il me fallut plusieurs fois marcher à la cordelle. Nous

voyageâmes toute la nuit, et le 2 à midi j'atteignais l'établissement

que j'avais formé l'année précédente, et où m'attendait mon agent, M.

Terranova. Après avoir réglé en cet endroit mes affaires commerciales,

je repartis le 4, et naviguai trois jours dans les mêmes conditions

que j'ai dites en commençant, tantôt à la voile, tantôt à la cordelle.

Les villages des Dinkas, qu'on ne voit pas à l'entrée du fleuve, parce

que les marais empêchent les noirs d'habiter sur cette partie du

Saubat, commencèrent le 4 et les jours suivants à se montrer sur la

droite.

[Illustration: Dernier établissement égyptien dans le Fazogl.--Dessin

de Lancelot d'après Russegger.]

Le 8, les villages dinkas disparurent pour faire place à ceux des

Schelouks, peuples qu'il ne faut pas confondre avec ceux qui habitent

sur le fleuve Blanc. Ceux du Saubat obéissent à un sultan qui demeure

dans la tribu même: ils ont des cases en paille et des pirogues faites

d'un seul tronc d'arbre, qui leur servent, lors des incursions de

leurs terribles voisins les Nouers, à se sauver sur le fleuve avec

leurs familles et leur mobilier, tant que dure la razzia.

Le 10, les nombreux détours du fleuve, qui avaient presque cessé

depuis deux jours, recommencèrent à ralentir notre navigation. Le

lendemain, je trouvai sur la rive gauche un grand rassemblement de

Nouers, et comme j'entrai en relation avec eux pour un achat de

bétail, ils me proposèrent de me réunir à eux pour écraser toutes les

autres tribus du Saubat, leur enlever leurs enfants et leurs

troupeaux, et partager les profits. Ils prétendaient former une masse

de cinquante mille guerriers, et ajoutaient qu'ils pouvaient sextupler

ce nombre, sans compter les femmes et les enfants qui les suivent

toujours à la guerre, suivant l'usage du pays. Il est vrai qu'alors le

vaincu perd non-seulement la bataille, mais encore sa famille et son

bétail. Sans discuter leurs exagérations, je leur répondis que je

n'étais pas venu au Saubat pour faire la guerre, mais pour acheter de

l'ivoire; et me voyant résolu à refuser leur étrange proposition, ils

se bornèrent à me demander ma neutralité dans la guerre qu'ils

allaient faire aux Schelouks, ce que je leur promis aisément. Ils

étaient persuadés qu'avec le secours d'une troupe d'hommes armés de

fusils ils seraient invincibles.

[Illustration: Contrée des Schelouks sur le Saubat.--Dessin de

Lancelot d'après Russegger.]

Nous continuâmes à voyager sans autres incidents, le cours du fleuve

continuant à être sinueux. Le 15, le chef d'un village où je m'arrêtai

pour acheter une dent d'éléphant me dit qu'un des hommes du sandal,

que j'avais envoyé en avant, avait tué involontairement d'un coup de

feu un de ses hommes, et il me pria de donner quelques verroteries au

père du défunt, qu'il me présenta. Cet homme me parut médiocrement

affligé, et je soupçonnai une fraude, d'autant plus qu'une femme dit à

mon drogman que le défunt avait été frappé par les Nouers, et non par

mes hommes. Je donnai cependant les verroteries demandées, et le

soir, ayant rejoint le sandal, je pris des informations qui me

convainquirent que la réclamation était fondée. La femme qui avait dit

le contraire avait probablement obéi à un sentiment de jalousie.

_15 janvier._--Arrivée chez le _Djak_ ou chef de la tribu; il me fit

présent d'une dent d'éléphant du poids de vingt livres, et d'une peau

de tigre. Pour ne pas demeurer en reste de politesse, je lui donnai

sur-le-champ un habillement complet, c'est-à-dire une chemise, un

tarbouch et une paire de chaussures. Je restai quelques jours chez ce

chef, qui me pria instamment de lui laisser un poste permanent pour le

protéger contre les Nouers. Je lui promis de satisfaire à son voeu

lorsque je repasserais en cet endroit, à mon retour, mais j'ajoutai

qu'en ce moment j'avais besoin de tout mon monde pour aller en avant.

Il m'en dissuada en me disant que plus loin je risquerais de trouver

le fleuve à sec; mais, comme je savais le penchant des noirs à mentir

à tout propos, je n'en crus rien, et l'on verra plus loin si j'eus

raison.

_19 janvier._--Départ après midi, avec la _dahabié_, pour me rendre

chez le vieux sultan des Schelouks. Le soir, je laisse à gauche le

premier affluent du fleuve, nommé _Nùol Dei_.

_20 janvier._--Nous continuons à marcher tout le jour par un bon vent,

en laissant à droite les Nouers, à gauche les villages des Schelouks.

Le bras du fleuve appelé _Djibba_ reste sur notre droite. Le

lendemain, à onze heures, nous rencontrons le troisième bras, nommé

_Nikana_, et une heure plus loin un village, où nous nous arrêtons un

instant pour faire nos achats.

_22 janvier._--Nous arrivons chez le vieux sultan Luol Anian, et je

trouve le sandal, que j'avais envoyé en avant. Ce n'est que le jour

suivant que je puis voir le roi: vers midi, il arrive près de la

barque portant à la main une branche verte et suivi de beaucoup de ses

gens. Il ne se prête qu'avec défiance à entrer dans la dahabié,

n'ayant jamais vu jusque-là de barques de cette espèce. Ici, comme

chez le Djak, le chef échangea avec moi quelques présents et me

demanda de l'aider contre les Nouers qui faisaient des razzias

terribles sur son territoire, enlevant les boeufs et massacrant tout

ce qui était capable de porter une lance. J'éludai sa demande, et il

me répéta ce qui m'avait déjà été dit de la prochaine baisse des eaux.

Mais d'une part il y avait plus de dix pieds d'eau à l'endroit où je

me trouvais, et il me semblait impossible qu'un pareil fleuve pût se

dessécher tout à coup; d'autre part, je voulais arriver aux montagnes

des Berris, qui, selon mon estimation, ne devaient pas être fort loin.

Je savais qu'en 1852 le missionnaire D. Angelo Vinco y était allé de

Bélénia, et rapportait avoir passé un fleuve étroit et profond, qui ne

pouvait être que le Saubat; et ce fut cette idée fixe d'aller chez les

Berris qui me décida à partir sans retard.

_26 janvier._--Arrivée chez le second sultan, nommé _Adam Adaboukadj_.

Je m'y arrête deux jours, nous échangeons les présents d'usage, et le

28, je continue ma route. Je passe devant un bras du fleuve qui va

rejoindre le _Nikana_; le lendemain, je me trouve en face de deux

autres bras considérables, remontant l'un vers les Djebbas, l'autre

dans la direction des Bondjaks. Je suis ce dernier.

_1er février._--À peine arrivé dans le _Bondjak_, je rencontrai

successivement plusieurs écluses faites par les noirs en travers de la

rivière, et garnies de nasses pour prendre le poisson. L'eau avait,

dans cette partie, six à sept brasses de profondeur. Les noirs

essayèrent de me détourner de franchir les écluses, en me disant

qu'avant un mois je me trouverais à sec dans ce canal; mais leur

intérêt était trop évident pour me permettre de croire à leur dire.

J'aurais voulu éviter de détruire les travaux de ces braves gens:

cependant j'avais besoin de passer à tout prix; je fis donc faire à la

première écluse une ouverture suffisante pour donner passage aux deux

barques et rien de plus, et je la franchis, poursuivi par les clameurs

des noirs, qui s'empressèrent de rétablir la clôture derrière nous.

Les écluses suivantes furent franchies de même. Nous naviguâmes ainsi

du 1er au 9 février, et à cette dernière date nous atteignîmes les

derniers villages des Bondjaks, au delà desquels j'appris qu'il n'y

avait plus d'habitations sur le fleuve. J'ouvris des relations avec

les chefs de la tribu, et en même temps je fis demander l'autorisation

d'envoyer un agent au sultan des Bondjaks, qui demeurait dans

l'intérieur, au village de Nikana. Je passai plusieurs jours au même

lieu dans une inaction forcée.

_1er mars._--Je reçois un chef qui me dit: «Entre nous autres rois, on

se fait des présents et non des achats.» Et il m'offrit en effet

quelques présents, que je rendis généreusement. Il m'apportait en

outre une réponse affirmative à ma demande, et je fis immédiatement

choix des gens qui devaient accompagner à Nikana mon agent Terranova.

Mon «ambassadeur» et sa suite se mirent en route au matin,

traversèrent plusieurs villages, et le soir ils arrivèrent au village

royal. Le sultan leur assigna immédiatement un terrain pour planter

leur camp, et fit défense à tous ses sujets d'aller voir les étrangers

avant qu'il ne leur eût fait lui-même sa visite. Ils n'en furent pas

moins assiégés par des curieux qui n'avaient jamais vu de blancs, et

qui exprimaient par leurs gestes à quel point la couleur et le costume

des nouveaux venus leur paraissaient étranges et même ridicules; mais

le roi, informé de cette curiosité indiscrète, en punit les auteurs

par la perte de tous leurs bestiaux.

Au matin, le sultan fit envoyer à Terranova et à ses gens une grande

jarre de lait et un boeuf pour leur nourriture, et fit tendre de peaux

de panthères tout l'espace compris entre la tente de mes hommes et sa

case royale. Puis il arriva avec une suite de deux cents hommes, dont

quelques-uns portaient des sièges pour son usage; il s'assit en

appuyant ses deux pieds sur deux de ses chefs couchés à terre, et leur

cracha à la figure. Bien loin de s'offenser, les deux sièges vivants

se frottèrent respectueusement toute la figure avec le royal

cosmétique; puis l'autocrate daigna demander à mon agent par quel

motif il avait quitté son pays pour venir jusque chez les Bondjaks.

Terranova lui répondit qu'il n'avait eu d'autre intention que de venir

faire le commerce avec sa tribu. «Les sultans font des présents et pas

de commerce,» répondit le roi, comme l'avait déjà fait son subordonné

les jours précédents; et il accompagna cette fière parole du don de

deux fort belles dents d'éléphant, en retour desquelles Terranova lui

fit quelques cadeaux. Mon agent crut l'occasion favorable pour lui

demander l'autorisation d'établir dans le village un poste fixe pour

le commerce de l'ivoire; le roi lui dit que cette denrée manquerait

jusqu'à la saison prochaine, et lui fit comprendre qu'il ne tenait

nullement à avoir près de lui un établissement permanent de ce genre.

_1er avril._--J'essaye de sortir de l'espèce de prison où la baisse

des eaux m'a enfermé; mais à peine avons-nous commencé à marcher que

nous touchons à un banc de sable. La barque, remise à flot avec

beaucoup de peine, touche une seconde, puis une troisième fois; nous

sommes forcés de passer la nuit à l'endroit où nous sommes restés

ensablés.

Le lendemain 2, grands débats avec les noirs que j'ai réunis pour

dégager les barques; ils demandent à être payés d'avance. L'arrivée

d'un chef envoyé par le sultan complique encore les difficultés: ce

digne homme va trouver un des chefs réunis en face de nous et l'engage

à tomber avec tous ses hommes sur ma troupe pendant qu'elle est dans

l'eau, occupée à dégager la barque, lui promettant une victoire facile

et de gros profits. Le chef, loin d'écouter ce conseil de brigand, en

avertit notre drogman; je fais aussitôt mettre mon monde sous les

armes, et pointer ostensiblement un canon chargé à mitraille pour

effrayer les groupes, qui, en effet, se reculent un peu, et j'obtiens

pour ce jour un peu de tranquillité.

_3 avril._--Les noirs, en tenue de guerre, continuent à s'attrouper

autour des barques. Je ne voulais nullement ouvrir le feu contre eux,

mais d'autre part il m'importait beaucoup de les intimider. Voici le

parti auquel je m'arrêtai: je leur fis dire que j'étais venu pour

faire le commerce et nullement pour me battre, mais que j'avais des

armes à feu plus redoutables que leurs lances, car elles perçaient

leurs boucliers; et pour en donner la preuve, je fis poser deux

boucliers l'un sur l'autre, et je fis tirer un coup de fusil. La balle

les traversa tous deux. Je pus constater avec plaisir que cet

avertissement leur inspirait des réflexions salutaires, et je n'eus

plus à craindre de trahison. Je maintins cependant bonne garde toutes

les nuits; mon agent et moi nous faisions nous-mêmes le quart pour

empêcher nos Barbarins de s'endormir, car, musulmans et par conséquent

fatalistes, ces gens ne prennent aucune précaution et laissent tout

aller, comme ils le disent, «à la garde de Dieu.»

Nous perdîmes en ce lieu plusieurs jours, et ce fut seulement le 8 que

je pus faire exécuter, par nos hommes et par les noirs payés à grand

renfort de verroteries, un barrage à travers la rivière pour maintenir

nos barques à flot. Voici l'opération que j'exécutai, et dont je donne

ici le détail pour ne pas avoir à y revenir. Mon dessein était

d'arriver, de quelque manière que ce fût, au point de la rivière où

les eaux étaient encore assez hautes pour me permettre de passer. Pour

cela, je m'imaginai de faire un premier barrage, puis un second

au-dessous, et de rompre ensuite le premier pour faire passer par la

brèche mes deux barques au courant de l'eau. Du second barrage, je

passai à un troisième, et ainsi de suite, comme à travers autant

d'écluses. Un travail aussi colossal m'eût été impossible à exécuter

dans tout autre pays; mais à cette époque la verroterie n'était pas

encore aussi dépréciée parmi les noirs qu'elle l'est aujourd'hui; il

ne m'en coûta qu'un certain nombre de caisses de cette denrée, ce qui

ne laissa pas que d'être encore extrêmement ruineux pour moi. En

outre, tant de dépenses et d'efforts furent en pure perte.

_9 avril._--La solitude s'est faite autour de nos barques: je ne vois

plus à peu près personne. Je ne tarde pas à en apprendre la cause. Les

Nouers ont exécuté une razzia sur les Bondjaks, et leur ont enlevé du

bétail; à l'approche de ces terribles ennemis, les Bondjaks se sont

retirés sans essayer de résistance. Ces Nouers sont la terreur de tous

les riverains du fleuve Blanc, même des Schelouks, et il suffit de

deux Nouers pour mettre en fuite la population d'un village tout

entier.

_12 avril._--Première pluie attendue avec bien de l'impatience: les

eaux montent d'une demi-brasse, mais cette hausse ne se soutient pas,

les eaux redescendent, et j'en suis pour ma fausse espérance. Les

jours suivants se passent dans les mêmes alternatives.

Le 1er mai, je me décide à aller à la découverte; je remonte le fleuve

par terre, et au bout d'une demi-heure je trouve un lit parfaitement à

sec: le peu d'eau qui fait flotter mes barques n'est retenu que par

mon dernier barrage. Je visite nos magasins: nous n'avons de vivres

que pour un mois, et nul espoir de sortir de cette impasse avant bien

longtemps!

Tel est, en définitive, l'aspect réel du Saubat, de ce fleuve que

l'Allemand Russegger, voyageur exact et consciencieux pourtant, a

confondu avec le vrai Nil Blanc, et que des géographes encore plus

récents regardent comme le cours inférieur du Godjob de l'Énaréa. Il

est difficile de concevoir comment ce dernier fleuve, qui roule déjà

dans ses montagnes natales une plus grande masse d'eau que le Nil

d'Abyssinie, pourrait, après avoir recueilli les tributs que doivent

lui verser les hautes régions de Singiro et de Kaffa, devenir, dans

les plaines des Schelouks, ce chenal épuisé où mes embarcations sont

restées engravées tant de mois!

_4 mai._--J'ai reçu une visite inattendue, celle du chef qui, le mois

précédent, avait conseillé à ses compatriotes de m'attaquer et de

piller mes barques. Il arriva sans armes, dans une barque montée par

trois hommes seulement. Je prenais mon repas quand il se présenta, et

j'affectai de ne faire aucune attention à lui. Cette réception

inaccoutumée l'inquiéta: je le vis changer de couleur, son visage

passant du noir à une teinte plombée. Quand j'eus fini, je me tournai

vers lui en demandant au drogman ce que pouvait vouloir cet homme. Il

prit alors la parole pour me dire qu'il était venu se justifier de

certains mauvais bruits et notamment des intentions qui lui avaient

été imputées d'avoir voulu me faire la guerre. Je lui répondis que je

ne voulais pas entendre parler de semblable chose, que je ne craignais

pas la guerre, mais que j'étais venu pour trafiquer paisiblement, et

pour lui prouver qu'il n'était pas de taille à m'effrayer, je fis

tirer un de mes canons chargé d'une pièce de bois en guise de boulet.

Les noirs ayant ramassé ce projectile, que l'explosion avait lancé

fort loin, j'interpellai le chef et lui demandai si les lances de ses

hommes portaient à pareille distance. Son attitude me prouva qu'il

avait compris la leçon et en profiterait.

Il entreprit une longue justification pour me persuader qu'il était

resté étranger à un complot tramé par les autres chefs, qu'il révéla à

mon drogman, et qui consistait tout simplement à tomber sur nous

durant la saison des pluies, lorsque l'humidité empêcherait nos

terribles fusils de faire feu, et à nous massacrer sans danger. (Pour

parer à ce péril, je fis soigneusement envelopper de peaux les

batteries de nos fusils pendant que durèrent les pluies.)

[Illustration: Belénia, village berri sur le fleuve Blanc.--Dessin de

Lancelot d'après Werne.]

Le Tour du Monde; Afrique Orientale Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 9 / 10 段