I
Cette plaine, avec sa riche terre violette, avec la rivière qui
l’entaille et y découpe en festons une étroite vallée, le village qui
flanque la coupure et le pont qui la traverse,--les hommes ont proclamé
tour à tour, dans la coulée des âges, qu’elle était à l’empereur, au
duc, au roi, ou bien qu’elle était l’apanage de tous les citoyens se
gouvernant eux-mêmes. A d’autres époques, ils ont souscrit des traités
enregistrant que la rive droite était le bien de ce peuple-ci, et la
rive gauche le bien de ce peuple-là, qui parlait la même langue que
l’autre, cultivait sur un sol tout pareil les mêmes prairies, les mêmes
champs de froment, de seigle ou de houblon, semait, sarclait, fauchait,
engrangeait aux mêmes jours, sous le même visage hostile ou
miséricordieux des saisons. Entre chaque signature, on se querella, on
se battit, on s’égorgea. Beaucoup de récoltes furent détruites en herbe
ou en gerbes, et beaucoup de corps d’hommes pourrirent dans leurs
racines. Le village fut incendié, rebâti, démoli par les boulets, rebâti
à nouveau. Sa belle église rapetissa, rognée, rapiécée; il advint que la
flèche gothique fut rasée jusqu’aux assises qu’elle appuyait sur une
tour carrée. Pareillement, de l’autre côté de la rivière, à une lieue et
demie du village, un très ancien monastère de femmes, construit comme
l’Escurial sur le plan du gril de saint Laurent et ceint d’un parc
immense, subit, lui aussi, les vicissitudes et les malheurs des temps:
incendié, pillé, violenté, souillé. Des révolutions en ouvrirent les
portes et dispersèrent les moniales... A chaque intervalle paisible, il
réparait ses murs et ses toits, refermait sa ruche sur un essaim d’âmes,
s’agrandissait même, s’adjoignait un hôpital de pauvres qui finit par le
protéger contre la férocité des gens.
Cependant, les rois, les empereurs, les ducs, non plus que les
jacqueries et les révoltes n’arrivèrent point à empêcher que, de part et
d’autre de la rivière aux bords dentelés, les prés, les champs et les
jardins produisissent des récoltes semblables les mêmes fruits et les
mêmes fleurs, si seulement on les épargnait pendant quelques étés. Rien
n’empêcha non plus les habitants de parler la même langue, de porter les
mêmes habits, d’avoir les mêmes yeux clairs et les mêmes cheveux couleur
de paille mûre.
Enfin la rive droite connut, pendant le laps de temps que les hommes
appellent une longue vie d’homme, une paix profonde. Elle faisait partie
d’un petit royaume, et sa paix était assurée par tous ses puissants
voisins, y compris celui de la rive gauche, auquel appartenait le
village sur la rivière. Pendant plus de trois quarts de siècle, le
monastère prospéra; il devint lui-même une sorte de village muré,
silencieux, où vivaient, dans des quartiers séparés, outre les infirmes
et les malades de l’hôpital, quelques prêtres, des religieuses cloîtrées
ou non, de pieuses laïques désireuses de finir leurs jours à l’écart du
monde ou de leurs parents, et aussi, pour quelques mois, quelques
semaines, voire pour une neuvaine, des blessées de la vie qui venaient
là se recueillir, se repentir, réparer leurs forces en vue de nouveaux
combats contre le diable ou contre l’amour. Il gardait, sur les lèvres
des hommes, le nom que, dans le passé, lui avait donné sa bienheureuse
fondatrice: la «Sainte-Quarantaine», et plus communément «la
Quarantaine», en mémoire des quarante jours de retraite que le Seigneur
fit au désert. Il prospéra et devint riche au point d’exciter l’envie.
Mais, de nouveau, la guerre se déchaîna. L’un des garants du petit
royaume rompit le pacte, occupa tout le pays, passa la rivière et fit
déborder ses armées bien au delà, chez le puissant voisin. Toute la
contrée fut ravagée. Au village, la tour carrée, débris de l’ancien
clocher, fut éventrée par un obus. Quant au monastère, il eut bien
quelques toits crevés, quelques façades défoncées, et, dans le parc, une
centaine d’arbres fracassés; mais, cette fois encore, l’hôpital le
sauva, et aussi l’énergie courageuse d’un moine--le Père Orban--qui y
faisait fonction d’aumônier et sut parler aux conquérants. Dans
l’hôpital, les conquérants logèrent leurs blessés. Cela dura près de
cinq années. Puis cette plaie se ferma à son tour. Les conquérants
repassèrent en déroute la sinueuse rivière, pourchassés par les
habitants des deux rives, qui, cette fois, combattaient côte à côte. Et
ce fut, de nouveau, la convalescence des maisons, des bois, de la terre.
Aujourd’hui, après sept ans de paix, on a rebâti, sur la tour réparée,
un mince clocher métallique qui ressemble au cœur d’un artichaut. La
pointe aiguë s’en voit de très loin quand on chemine dans la plaine, au
voisinage du monastère par exemple: rien que la pointe, parce que le
village est accroupi sur la rive basse. Sur la haute plaine, le
monastère a vite rétabli sa prospérité; les traces de la guerre et de
l’occupation n’y sont même plus visibles, car, dans cette contrée fort
humide, sauf en été, la patine du temps besogne vite. Il est redevenu,
dans ses compartiments divers, l’abri de quelques ecclésiastiques, des
moniales cloîtrées, des non cloîtrées qui s’occupent des retraitantes,
et enfin des retraitantes définitives ou passagères. Les malades pauvres
y sont toujours accueillis et soignés. La verdure massive de ses grands
arbres, où les vides sont comblés, le signale toujours au passant, sur
la route royale qui traverse obliquement la plaine et que rejoint
l’avenue du couvent. Si hautes sont les futaies et si serrées, qu’à
distance, alors que le mur d’enceinte ne se distingue pas encore du sol,
on dirait d’une forêt qui contraste avec les faibles groupes d’arbres
épars dans les cultures.
Désormais, des deux côtés de la rivière, aux bords en festons, les
habitants jurent qu’ils s’aiment pour toujours, ayant combattu le même
ennemi et l’ayant vaincu. Pourtant ils obéissent à des lois et à des
maîtres différents: mais, comme au temps de l’empereur, du duc ou du
prince, ils ont toujours, de part et d’autre de la frontière, les mêmes
yeux clairs et les mêmes cheveux blond foncé. Point de différence non
plus entre les prés, les champs, les guérets de terre violette, les
rares boqueteaux épars, la figure des maisons, la qualité de l’herbe, du
froment, des fruits. Pour la rivière elle-même, tant disputée au cours
des siècles, lorsqu’on marche vers elle en venant du monastère, il faut,
comme disent les riverains, être dessus pour la voir, tant elle est
adroite à se dissimuler derrière le ressaut de sa berge haute.
* * * * *
Voici l’époque où la campagne connaît le court répit consécutif aux
moissons et au battage du grain. Les rectangles de chaume, drus comme
des brosses, alternent avec les carrés empanachés de vertes betteraves;
les prés se feutrent de regain; quelques laboureurs impatients
déchaument déjà, ensevelissant les pailles courtes dans le violet sombre
de l’humus. D’autres, rares aussi, traînent du fumier sur des chars,
qu’ils vont répandre en prévision des prochaines emblavures. Mais ces
laborieux sont isolés: dans les journées encore longues, il y a place
pour le repos, après les rudes efforts qu’ont coûtés les foins et les
froments... Le soir glisse avec lenteur du firmament vers l’horizon; une
molle traînée de brume ébauche l’invisible feston de la rivière et cache
la pointe aiguë du clocher. D’autres flocons s’accrochent aux minces
boqueteaux disséminés. La route royale, grise de goudron sec, dessine
comme une écharpe métallique sur le flanc légèrement bombé de la plaine.
En ce moment, nul passant n’y chemine, nulle voiture. A trois quarts de
lieue environ du monastère, une auto solitaire, face au soleil déclinant
qui incendie ses glaces, est immobile contre l’accotement de droite:
véhicule de louage, vieille limousine à carrosserie désuète. Le
chauffeur a ouvert le capot, et, son cache-poussière jaune roussi par le
couchant sur son dos courbé, dissèque le petit cœur de bronze du moteur,
souffle dans un diaphragme métallique, nettoie, démonte et remonte...
Cependant la cliente qu’il amenait a profité de la panne pour sortir de
la caisse branlante, aux relents de cuir et de tabac, et respirer l’air
libre. Mais à peine quelques pas faits sur la route, dans le sens de son
voyage, elle s’arrête, devient une statue noire, cernée par le
poudroiement du soleil. Juste au-dessus de la ligne d’horizon qu’elle
regarde, surgissent déjà les masses vert sombre qui ceinturent et
semblent de loin recouvrir le monastère.
C’est une femme de taille élevée, non point jeune, mais jeune encore,
vêtue et coiffée de noir, mais d’un noir qui n’est pas le deuil. Le
manteau et la robe sur laquelle il s’entr’ouvre, le chapeau sont, à
l’évidence, d’un bon faiseur et de mode récente. A peine si les gants de
voyage à revers qui protègent ses mains, croisées au bout des bras
pendants, sont maculés par le contact poudreux de la voiture. D’un
bracelet en mailles de platine, qui fixe au bras gauche une montre en
menus diamants, le couchant fait un cercle embrasé. L’attitude, bien
qu’instinctive et sans le moindre apprêt, est celle à quoi la mode a
discipliné les femmes de son temps: point tout à fait droite, le buste
infléchi sur la hanche gauche et reculé en arrière, la tête un peu
penchée dans l’autre sens et un peu renversée. Cette silhouette moderne
est accentuée par la petitesse de la tête, le front bas, le fin nez
droit, la bouche aux lèvres nullement écrasées l’une contre l’autre,
mais disjointes par un angle net, la ligne hautaine qui rattache au cou
la courbe du menton. Seule dérogation au modernisme de la silhouette:
les cheveux châtain foncé, tassés par derrière sous le chapeau cloche,
ne sont pas taillés courts, et par là un observateur décèlerait
l’influence d’une volonté masculine... Mais, tout compte fait, entre le
véhicule essoufflé dont le chauffeur ranime les forces, et la voyageuse
immobile, le contraste atteste une circonstance exceptionnelle de
voyage, et pareillement cette toilette noire, voulue mais certainement
improvisée, d’une femme qui, l’on n’en saurait douter, se déplace à
l’ordinaire dans sa puissante et silencieuse voiture et vêtue selon les
dernières consignes du tourisme cosmopolite.
Derrière elle, après plusieurs faux départs, le moteur ronfla. Alors
elle se retourna sans hâte, revint vers la limousine où, pour tout
barrage, on n’apercevait qu’une grande valise dressée près du volant et,
dans l’intérieur, un nécessaire habillé d’une gaine de toile noire d’où
sortait à demi la couverture jaune d’un _Guide Bradshaw_, et,
négligemment jeté sur la banquette, un petit sac à main timbré d’or.
Elle n’interrogea pas le chauffeur. Ce fut lui qui, se découvrant, lui
dit:
--Madame peut monter. Ça remarche. C’était le filtre du carburateur
qui...
Mais elle ne l’écoutait pas. Elle avait repris sa place dans l’intérieur
et tiré la portière après elle. L’homme monta sur son siège, déchaîna un
grondement prolongé, puis démarra en sursaut. La limousine reprit sa
course sur la route polie. Déjà l’ouest, vers quoi l’on roulait, se
parait de crêpes légers. La voyageuse, immobile et le buste tendu en
avant, regardait monter, s’amplifier et se préciser en face d’elle, sur
le fond encore lumineux, les futaies énormes de la Quarantaine. Encore
quelques halètements de moteur, encore quelques cahots de la vieille
carrosserie, et l’allée d’érables fut distincte, qui jetait comme un
pont de verdure entre la route et le monastère. Le faîte de six dômes
ardoisés, dessinant le double quadrilatère, émergea par-dessus les
futaies... Quand l’auto vira dans l’allée, sept fois une sonorité de
bronze heurté, mais qui semblait étouffée à demi, comme l’appel plaintif
d’un prisonnier, vint mourir aux oreilles de la voyageuse.
L’avenue d’érables avait une centaine de mètres. A droite et à gauche de
cette avenue, couraient deux bandes d’accotements verts dont l’herbe
était rasée comme un «ground» anglais, puis deux fossés bien curés. Par
delà les fossés, la campagne reprenait avec ses chaumes, ses prés, ses
betteraves, ses guérets, ses boqueteaux, ses petits chemins capricieux,
ses clôtures légères, ses rares maisons. L’auto s’engagea dans l’allée:
la voyageuse, dont les nerfs étaient tendus comme des chanterelles, ne
devait jamais oublier le craquement furtif du gravier sous les
pneumatiques, craquement semblable au déchirement lent d’une étoffe de
soie, qui ne cessa ni ne varia jusqu’au moment où la limousine grinçante
vira au bout de l’allée pour s’arrêter--non devant la grande porte grise
à bandes de fer qui, dans le mur d’enceinte, s’opposait exactement à
l’allée--mais devant une porte beaucoup moindre, située un peu sur la
gauche, et qu’on n’apercevait guère avant d’atteindre le mur. Un
pavillon bas, construction parasite édifiée évidemment pour servir de
loge de concierge, hissait par-dessus le mur la pyramide trapue de son
toit, percé d’une mansarde, face à l’avenue. Du lierre menu, taillé
jalousement, festonnait le cadre de la porte, grimpait jusqu’au toit et
courait ensuite sur la crête du mur, pour s’arrêter net, coupé
verticalement comme une pièce de drap par des ciseaux, à quelques mètres
de là.
L’arrivante regardait ce calme décor, le cœur serré. Sa pensée
désorientée s’attardait à des bouts d’idées futiles. «Il fait jour
encore... mais, à l’intérieur du couvent, les lampes doivent être
allumées...» Cependant le chauffeur descendait sans hâte, toussait,
secouait son dos dans le cache-poussière fripé, et s’en allait, tanguant
lourdement, vers la petite porte. Il tira la poignée pendue à une chaîne
de fer: et ce fut, au lieu d’un tintement de cloche, le roulement d’un
timbre électrique. Presque aussitôt, l’unique vantail s’ouvrit: une
petite converse maigre, vêtue de noir, coiffée d’un béguin blanc, et qui
avait autant l’air d’une ménagère de campagne que d’une moniale, parut
sur le seuil. Tandis qu’elle échangeait à voix basse quelques paroles
avec le chauffeur, la voyageuse attendait, immobile dans la voiture:
patiente indifférence qui décelait l’habitude aristocratique de trouver
les choses préparées pour soi à l’avance et de se laisser servir en
intervenant le moins possible. Le chauffeur s’étant effacé, la sœur
portière avança de quelques pas, jusqu’au marchepied de la voiture, et
levant sur l’arrivante un visage sec et ingrat qui s’efforçait d’être
aimable:
--C’est madame la comtesse d’Armatt? murmura-t-elle respectueusement.
--Oui, ma Sœur. Dois-je descendre?
--Si madame la Comtesse veut bien... Le chauffeur débarquera les petits
bagages. Madame la Comtesse a fait un bon voyage?
--Mais oui, ma Sœur, merci.
Elle mit pied à terre, légèrement, sans s’occuper le moins du monde des
quelques paquets qui demeuraient dans la voiture, n’emportant que son
petit sac de cuir timbré d’or par la couronne aux neuf fleurons.
Quand elle eut passé le seuil de la porte, elle se trouva dans un
vestibule rectangulaire, qui devait occuper le tiers du pavillon en
profondeur: plutôt un couloir qu’un vestibule, et en effet, au delà
d’une seconde porte que la tourière ouvrit à gauche avec une volonté
d’empressement, le couloir se prolongeait dans la pénombre.
Contrairement à ce qu’avait pressenti la voyageuse, aucune lampe ne
brillait encore.
--Madame la Comtesse me permettra de la précéder, fit la tourière.
Et l’autorité de cette phrase, sortant de cette bouche timide, dénonçait
qu’elle l’avait déjà prononcée bien des fois, que c’était une sorte de
phrase rituelle de son office. L’ayant prononcée, elle ne se mit pas
tout de suite en marche et dit au chauffeur, qui amenait les bagages:
--Déposez cela ici, et attendez-moi, comme d’habitude.
Puis la silhouette mince glissa sur le carreau rouge du corridor, qui
prenait jour à droite, par des baies cintrées, sur la cour intérieure. A
gauche, il s’appuyait sur le mur d’enceinte, et la comtesse comprit
qu’il avait été adossé à ce mur pour permettre d’accéder à couvert dans
les bâtiments du monastère. Sur les tympans, entre les baies cintrées,
et de l’autre côté, tout le long du mur plein, elle remarqua une
incroyable quantité de gravures et de peintures accrochées, dont elle ne
put distinguer ce qu’elles représentaient parce que le crépuscule
donnait tout juste assez de lumière pour se guider, et aussi parce que
l’allure de la tourière était rapide. Au coude formé par le corridor se
greffant sur l’aile droite du couvent, elle distingua une statue en
plâtre de l’Immaculée-Conception, veillée par une humble flamme
scintillante, qui semblait à chaque instant s’éteindre et se ranimer...
La religieuse fit un bref arrêt devant la statue, le temps d’un salut et
d’un signe de croix. Et, juste à ce moment, les deux corridors, celui
d’entrée et celui, plus monumental, qui s’ouvrait à droite,
s’éclairèrent d’ampoules électriques suspendues au plafond de place en
place. Ce fut si brusque et si inattendu que la comtesse d’Armatt
tressaillit. Pourtant l’éclairage, dans ces vastes galeries, était
médiocre, et la mince silhouette glissante, qui avait pris de l’avance,
semblait n’être plus qu’une ombre falote, multipliée par les ombres
réelles et tournoyantes que projetaient d’elle les ampoules sur le sol
et sur les murs. La voyageuse hâta le pas: justement la tourière
s’arrêtait, ouvrait le battant droit d’une porte double, et rejointe par
celle qu’elle guidait lui disait, tandis que s’exhalait une odeur
singulière, mêlée d’encaustique et de benjoin:
--Le parloir. Si madame la Comtesse veut s’asseoir, la sœur Incarnation
va venir dans un instant.
Le parloir parut immense à celle qui, pour la première fois, y
pénétrait: immense et nocturne; la sœur, en y entrant, avait tourné un
commutateur, mais une seule ampoule s’était allumée à un fort beau
lustre Empire, accroché au centre. La comtesse pensa: «Décidément, on ne
gaspille pas les hectowatts chez ces dames de la Quarantaine.» Et
aussitôt elle eut honte de sa pensée, qui lui parut tout infectée de la
plus banale ironie mondaine. «Que de choses aussi sottes,
corrigea-t-elle mentalement, on dit dans le monde, pour singer l’esprit,
quand on n’en a pas!» Elle ne prit pas de siège; elle inspecta du regard
la vaste pièce sensiblement carrée, dont les détails surgissaient peu à
peu de l’ombre. Trois hautes portes-fenêtres, leurs contrevents blancs
fermés de l’intérieur, s’opposaient à la porte d’entrée. Ce n’était
aucunement le parloir classique, au carrelage rouge et aux rondelles de
sparterie. On s’y sentait à la frontière du monde et du cloître, mais
encore du côté «monde». Le cloître marquait son empreinte par
l’édification dans un angle d’un modeste autel dédié au Sacré-Cœur, par
un petit harmonium voisin de l’autel, par une théorie de chaises de
paille jalonnant les murs: mais le monde, ou plutôt celles qui, du
monde, avaient couru chercher ici soit un repos de quelques jours, soit
une paix définitive, y avaient laissé, témoins et reliques de leur
passage, des meubles et des objets conçus et fabriqués pour le monde.
C’était, outre le riche lustre Empire, un beau piano double queue, une
série de fauteuils Louis XV garnis de brocart d’époque, deux vitrines
d’angle montrant à vide leurs gradins vêtus de soie d’un incarnat jauni
(on avait sans doute enlevé les bijoux et les curiosités profanes
qu’elles supportaient naguère); quelques bons tableaux, paysages ou
sujets religieux, et surtout un panneau de tapisserie du XVIe siècle,
représentant des personnages d’aspect biblique qui émergeaient d’un
étang enflammé. Fureteuse, comme toutes les femmes de son temps, la
comtesse avait cherché instinctivement son face-à-main sous sa cape
noire et, oubliant le côté cloître du décor, commencé l’inventaire de
ces reliques mondaines éparses entre les chaises conventuelles, l’autel
du Sacré-Cœur et l’harmonium. Elle s’arrêta longtemps devant la
tapisserie cinq fois centenaire... Elle démêla tout de suite le sujet:
_l’Étang de feu de l’Apocalypse_.
«Comment, se dit-elle, ce panneau, qui fait probablement partie de la
série d’Angers, est-il venu se cloîtrer ici?...» La porte, en se
rouvrant, la fit retourner: un interrupteur électrique cliqueta, et
aussitôt cinq autres lampes s’allumèrent au lustre. Le caractère à la
fois salon et parloir de la pièce s’accusa sous cette clarté. Une
moniale un peu replète, mais de qui le visage aux traits fins, les mains
délicates, et l’allure aisée sous la bure violet foncé et la coiffe
ailée, révélèrent aussitôt l’origine aristocratique à la retraitante,
s’avança vers celle-ci et lui dit, tendant la main:
--Je vous souhaite la bienvenue, Madame.
Leurs mains détachées l’une de l’autre, la mondaine et la religieuse
s’observèrent un instant. La comtesse sentit, comme dans un salon, le
besoin de rompre un silence gênant.
--J’ai eu une petite panne à quelques kilomètres d’ici, ma Sœur,
fit-elle. Je m’excuse d’arriver plus tard que je ne m’étais annoncée...
Ce n’est pas trop tard, vraiment?...
--Mais nullement, Madame... Je m’excuse à mon tour. Je viens de finir
mon heure de veillée devant le Très Saint Sacrement. Voilà pourquoi je
vous ai fait jeûner. Désirez-vous monter tout de suite dans votre
chambre? Ou passer d’abord au réfectoire, où l’on vous servira à souper?
Ou souper dans votre chambre?
--Mon Dieu, ma Sœur, fit la comtesse, je n’ai aucunement faim. Je
voudrais surtout ne causer ici aucun dérangement... faire ce que votre
règle prescrit de faire à cette heure-ci.
Sœur Incarnation eut un sourire un peu ironique:
--Il n’y a pas de règle pour vous ce soir, Madame. Elle viendra en son
temps, s’il vous plaît et s’il plaît à Dieu. Mais, provisoirement,
voulez-vous vous considérer comme nous faisant l’honneur de nous faire
visite? Dites-moi donc avec franchise ce que vous préférez.
«C’est comme le parloir, pensa la retraitante. Je suis encore sur la
frontière, côté monde.»
Et luttant d’aisance et d’urbanité avec la religieuse, elle répliqua:
--Alors, ma Sœur, une tasse de thé, du pain et du beurre dans ma
chambre, et tout ira pour le mieux.
Sœur Incarnation réfléchit un moment; sa figure de dame patronnesse,
d’âge indécis, jolie encore grâce à la délicatesse des traits et au
charme du regard, mais attristée par une pâleur un peu jaune et les
redoutables rides du coin des lèvres, se voila d’un souci.
--Certaines de nos retraitantes, fit-elle, ont amené ici une personne à
leur service... Nous ne savions pas si vous...
--Oh! je n’ai besoin d’aucun service particulier, interrompit la
comtesse. Je suis venue seule. Et, pour mon service, je m’en tire bien
toute seule. J’en ai fait l’expérience...
--Seule... vous ne le serez pas absolument, répliqua la sœur, ce n’est
pas notre usage. Une de nos postulantes, sérieuse et confirmée, vous
guidera, vous initiera...
--Me permettez-vous de vous demander, ma Sœur, ce que vous appelez une
postulante?
--Les postulantes n’ont pas fait leur profession: elles ne jugent pas,
ou leur directeur n’estime pas que leur vocation soit établie... Suivant
leur mérite, elles sont affectées à diverses utilités, tout en suivant
autant que possible les exercices des novices. Celle que nous vous
affectons est tout à fait digne du noviciat... Elle n’hésite que par
humilité à faire sa profession.
Il y eut un bref silence. Sœur Incarnation reprit:
--Je vais vous conduire à votre chambre.
De nouveau, ce fut le corridor avec son chapelet de lumières au plafond,
puis un escalier bien ciré, garni d’un tapis de jute barré de cuivre au
pied des contre-marches.
En atteignant le premier étage, la comtesse se dit: «Je passe la
frontière.»
En effet, le corridor où s’engagèrent les deux femmes filait tout droit
entre des murs absolument nus, sauf le mot SILENCE tracé en capitales
noires de place en place. Une simple bande de linoléum était collée au
parquet; les portes, à intervalles égaux, portaient des numéros
également peints en noir. Une de ces portes s’ouvrit avant que les deux
femmes l’atteignissent, et il en sortit une jeune fille de moyenne
taille, vêtue de noir à la façon de la tourière, coiffée comme elle d’un
simple bonnet blanc, sans ailes, assez semblable à la coiffe des
Berrichonnes.
--Tenez, dit sœur Incarnation, voici justement la postulante que notre
Mère pense vous donner pour compagne... Madeleine!
La jeune fille s’approcha. Autant que put distinguer la comtesse dans
cette demi-clarté, elle avait le teint d’une blonde (on ne voyait pas
ses cheveux), des yeux clairs, plutôt gris que bleus, des joues rondes
et peu colorées, des traits sans beauté, mais menus et réguliers, d’où
la sévérité de sa coiffure n’arrivait pas à bannir une grâce de
jeunesse.
La comtesse remarqua le naturel du salut qu’elle lui fit et la franchise
du regard qu’elle fixa sur elle. Quelque curiosité juvénile n’était pas
exclue du regard, mais quelle attention sérieuse, quel intérêt sincère
il exprimait! Celle qui en était l’objet ne s’y trompa point et,
nerveuse comme elle était en cet instant, en fut émue.
--Madeleine, dit sœur Incarnation, c’est Madame que nous attendions et
que vous allez assister.
La jeune fille se contenta de sourire à l’arrivante. Celle-ci, soucieuse
de répudier les formules de l’amabilité mondaine, dit simplement:
--Je vous remercie, ma Sœur.
Mais la jeune fille répliqua:
--Il ne faut pas m’appeler «ma Sœur». Je ne suis même pas novice.
--Alors, reprit la comtesse, comment dois-je vous appeler?
--Madeleine, tout simplement, répondit-elle en riant.
--Conduisez Madame à sa chambre, commanda sœur Incarnation. Elle ne veut
pas dîner: elle prendra seulement, avant de se reposer, un peu de thé
avec des tartines... A demain, Madame, je vous désire un bon sommeil,
sous la protection de votre sainte patronne. Puis-je vous en demander le
nom?
--Je m’appelle Stéphanie, dit la comtesse.
--C’est donc le glorieux saint Étienne, le premier des martyrs
chrétiens, que je vais prier tout à l’heure à votre intention.
Elle s’inclina brièvement et s’éloigna. La retraitante, sans s’expliquer
pourquoi, sentit au cœur un petit malaise, comme un léger pincement
interne. «Mais qu’ai-je donc? s’objecta-t-elle... Tout se passe comme je
l’avais souhaité: très bien... D’ailleurs, je suis libre...»
On eût dit que Madeleine, qui n’avait pas détaché d’elle son regard
intense, devinait ce malaise et cette hésitation. Elle osa poser
discrètement deux doigts sur le bras de la comtesse, ainsi qu’on ferait
pour éveiller un dormeur que le cauchemar agite. Et vraiment, la
comtesse Stéphanie sortit d’un songe.
--Je vais vous conduire à votre chambre, lui dit Madeleine.
Cette chambre parut à la voyageuse plus confortable qu’elle ne l’avait
prévu: en somme une chambre d’hôtel comme on en trouve dans les stations
d’altitude, pourvue du mobilier essentiel en pitchpin, et d’un lavabo à
deux eaux courantes. Elle ne put s’empêcher d’en faire la remarque.
--C’est en effet, dit Madeleine, tout en s’occupant d’ouvrir les valises
avec la dextérité d’une femme de chambre experte, ce que le couvent peut
offrir de mieux à nos dames retraitantes. Nous n’en avons que quatre
pareilles. L’agrément de celle-ci est qu’elle donne sur le parc.
Stéphanie s’était assise sur un fauteuil canné placé devant la table;
une soudaine lassitude avait, dès le seuil passé, comme rompu tous ses
membres, et, retombée par la fatigue dans le cours ordinaire de ses
habitudes, elle laissait la jeune fille se dépenser pour elle, comme
elle aurait fait d’une femme de chambre... Avec des gestes précis et
délicats, Madeleine vidait les valises, dont elle déposait le contenu,
partie sur la toilette, partie sur le lit. La comtesse avait cru
emporter le minimum d’effets et d’objets. En voyant à quel point ce
minimum encombrait la chambre, elle éprouva de la confusion.
--Je vous en prie, laissez, Madeleine, laissez cela. Je pensais
m’arrêter en route chez des parents et m’y débarrasser du superflu, et
puis j’ai dû...
Madeleine cessa de ranger, se retourna vers Stéphanie et dit doucement,
en la regardant bien en face:
--Mais non!... Seulement vous ne vous rendiez pas compte... Vous avez
emporté tout cela parce que vous étiez dans l’esprit du monde... Ici,
c’est autre chose. Vous verrez... Dans trois ans, vous porterez encore
cette robe que vous avez là... arrangée autrement.
Elle se replongea de nouveau dans les valises. La retraitante resta
silencieuse. Cette réponse si simple lui avait porté un double coup.
D’abord en dénonçant son mensonge léger; puis par cette vision de
l’avenir déclarée avec tant d’assurance. «Serai-je donc ici dans trois
ans?» songea-t-elle. Et de nouveau elle sentit au cœur le même pincement
furtif.
L’ordre mis dans la chambre, les effets rangés dans l’armoire, la jeune
fille revint à Stéphanie, qui n’avait pas quitté son fauteuil, toujours
accablée de lassitude.
--Voilà... dit-elle. Maintenant je vais à l’office préparer le thé, et
dans quelques minutes je vous l’apporterai.
Stéphanie allait dire: «Comme je vous donne de la peine!...» mais cela
lui parut soudain une formule vaine et, par conséquent, haïssable. Elle
dit seulement:
--Merci.
Déjà la petite coiffe blanche avait disparu, et Stéphanie était seule
dans la chambre.
«Mon Dieu, que je me sens brisée!» pensa-t-elle.
Sa propre pensée la fuyait comme l’eau d’un vase fêlé. Elle voyait sur
le fond obscur de ses paupières abaissées la silhouette de Madeleine,
fagotée de laine noire, et pourtant gracieuse, continuer de se mouvoir
bien qu’absente: seulement, au lieu d’être noire avec l’unique tache
blanche du bonnet, la silhouette était toute claire et la coiffe
lumineuse. Puis elle perdit entièrement le sentiment de ce qui s’était
passé ou se passait autour d’elle. Le même attouchement discret qui
l’avait effleurée et réveillée dans le corridor la rappela au sentiment.
Cette fois, il la touchait à côté du bracelet de platine. Madeleine
était devant elle et disait:
--Voici votre thé!... Il va refroidir.
Et comme en disant ceci elle laissait glisser ses doigts sur le poignet
et la main de la comtesse, celle-ci ne sentit point, comme il lui
advenait souvent après de courtes somnolences, son cœur battre en
désordre.
Elle mangea avec appétit deux rôties de pain très bien grillées avec du
beurre excellent, en buvant un thé un peu pharmaceutique. Madeleine ne
cessait guère de lui parler, mais ce n’était nullement un bavardage de
nonne... Elle parlait posément, et Stéphanie comprenait qu’elle parlait
parce qu’elle croyait avoir pour mission de parler. Sa façon de parler
était d’ailleurs singulière: des phrases assez courtes, séparées par des
silences où mûrissait la pensée; peu de variation dans le ton, mais une
extrême mobilité du visage, lequel, peut-être plus que la voix,
accompagnait et soulignait la pensée. Nulle emphase, d’ailleurs, aucun
ornement de politesse: une certaine autorité discrète, qui n’avait rien
de choquant, car la voix semblait exprimer, non pas une opinion ou une
volonté personnelles, mais des injonctions supérieures dont elle n’était
que le truchement.
--Vous allez vous endormir presque tout de suite, murmurait la jeune
fille. Pourtant ce n’est pas cette première nuit que vous goûterez tout
le repos de la maison. Le méchant ennemi guette les nouvelles venues dès
leur arrivée ici: il met tout en œuvre pour les dégoûter et les
détourner, afin qu’elles se découragent. On n’est pas maître de son
sommeil, mais on est pour une part responsable de ses rêves, parce
qu’ils sont faits avec nos actions du passé... Vers Matines,
c’est-à-dire en pleine nuit, vous vous réveillerez probablement... Ne
vous attardez pas à penser à ce que vos rêves ont été: dites un
_Souvenez-vous_, très lentement, en pensant bien fort à tous les mots de
la prière, les uns après les autres... Je crois que vous vous
rendormirez assez vite, et plus tranquillement. Moi je serai à la
chapelle à cette heure-là, et je prierai de mon mieux pour vous. A
quelle heure voulez-vous que j’entre dans votre chambre demain matin? A
six heures? C’est trop tôt? A sept? Bien... Maintenant je vais prendre
le plateau et vous laisser. A demain: que saint Étienne et les saints
Anges vous gardent! Et aussi sainte Madeleine, ma patronne à moi... La
sonnette qui est près du lit éveille une sœur gardienne, mais il ne faut
s’en servir qu’en cas de malaise... ou d’alarme.
La voix se tut, la silhouette noire au chef blanc se mut un instant sans
bruit dans la chambre, la porte s’ouvrit et se referma. Stéphanie
d’Armatt fut seule: elle n’avait pas bougé, pas prononcé une parole,
comme immobilisée dans le silence par cette voix presque enfantine qui
disait avec tant d’assurance--et pourtant sans emphase--des choses
également simples et formelles, mais dont l’écho se prolongeait jusqu’au
fond du cœur.