SITUATION DU GOUVERNEMENT DANS L'HIVER DE L'AN V (l797).--CARACTÈRES ET
DIVISIONS DES CINQ DIRECTEURS, BARRAS, CARNOT, REWBELL, LETOURNEUR
ET LARÉVELLIÈRE-LÉPAUX.--ÉTAT DE L'OPINION PUBLIQUE. CLUB DE
CLICHY.--INTRIGUES DE LA FACTION ROYALISTE. COMPLOT DÉCOUVERT DE
BROTTIER, LAVILLE-HEURNOIS ET DUVERNE DE PRESLE.--ÉLECTIONS DE L'AN
V.--COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES A L'OUVERTURE
DE LA CAMPAGNE DE 1797.
Les dernières victoires de Rivoli et de la Favorite, la prise de
Mantoue, avaient rendu à la France toute sa supériorité. Le directoire,
toujours aussi vivement injurié, inspirait la plus grande crainte aux
puissances. _La moitié de l'Europe_, écrivait Mallet-Dupan[1], _est aux
genoux de ce divan, et marchande l'honneur de devenir son tributaire._
[Note 1: Correspondance secrète avec le gouvernement de Venise.]
Ces quinze mois d'un règne ferme et brillant avaient consolidé les cinq
directeurs au pouvoir, mais y avaient développé aussi leurs passions et
leurs caractères. Les hommes ne peuvent pas vivre longtemps ensemble
sans éprouver bientôt du penchant ou de la répugnance les uns pour les
autres, et sans se grouper conformément à leurs inclinations. Carnot,
Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur, formaient déjà des
groupes différens. Carnot était systématique, opiniâtre et orgueilleux.
Il manquait entièrement de cette qualité qui donne à l'esprit l'étendue
et la justesse, au caractère la facilité. Il était pénétrant,
approfondissait bien le sujet qu'il examinait; mais une fois engagé
dans une erreur il n'en revenait pas. Il était probe, courageux, très
appliqué au travail, mais ne pardonnait jamais ou un tort, ou une
blessure faite à son amour-propre; il était spirituel et original,
ce qui est assez ordinaire chez les hommes concentrés en eux-mêmes.
Autrefois il s'était brouillé avec les membres du comité de salut
public, car il était impossible que son orgueil sympathisât avec celui
de Robespierre et de Saint-Just, et que son grand courage fléchît devant
leur despotisme. Aujourd'hui la même chose ne pouvait manquer de lui
arriver au directoire. Indépendamment des occasions qu'il avait de se
heurter avec ses collègues, en s'occupant en commun d'une tâche aussi
difficile que celle du gouvernement, et qui provoque si naturellement
la diversité des avis, il nourrissait d'anciens ressentimens,
particulièrement contre Barras. Tous ses penchans d'homme sévère,
probe et laborieux, l'éloignaient de ce collègue prodigue, débauché
et paresseux; mais il détestait surtout en lui le chef de ces
thermidoriens, amis et vengeurs de Danton, et persécuteurs de la vieille
Montagne. Carnot, qui était l'un des principaux auteurs de la mort de
Danton, et qui avait failli plus tard devenir victime des persécutions
dirigées contre les montagnards, ne pouvait pardonner aux thermidoriens:
aussi nourrissait-il contre Barras une haine profonde.
Barras avait servi autrefois dans les Indes; il y avait montré le
courage d'un soldat. Il était propre, dans les troubles, à monter à
cheval, et, comme on a vu, il avait gagné de cette manière sa place au
directoire. Aussi, dans toutes les occasions difficiles, parlait-il de
monter encore à cheval et de sabrer les ennemis de la république. Il
était grand et beau de sa personne; mais son regard avait quelque chose
de sombre et de sinistre, qui était peu d'accord avec son caractère,
plus emporté que méchant. Quoique nourri dans un rang élevé, il n'avait
rien de distingué dans les manières. Elles étaient brusques, hardies et
communes. Il avait une justesse et une pénétration d'esprit qui,
avec l'étude et le travail, auraient pu devenir des facultés très
distinguées; mais paresseux et ignorant, il savait tout au plus ce qu'on
apprend dans une vie assez orageuse, et il laissait percer dans les
choses qu'il était appelé à juger tous les jours, assez de sens pour
faire regretter une éducation plus soignée. Du reste, dissolu et
cynique, violent et faux comme les méridionaux qui savent cacher la
duplicité sous la brusquerie; républicain par sentiment et par position,
mais homme sans foi, recevant chez lui les plus violens révolutionnaires
des faubourgs et tous les émigrés rentrés en France, plaisant aux
uns par sa violence triviale, convenant aux autres par son esprit
d'intrigue, il était en réalité chaud patriote, et en secret il donnait
des espérances à tous les partis. A lui seul il représentait le parti
Danton tout entier, au génie près du chef, qui n'avait pas passé dans
ses successeurs.
Rewbell, ancien avocat à Colmar, avait contracté au barreau et dans
nos différentes assemblées une grande expérience dans le maniement des
affaires. A la pénétration, au discernement les plus rares, il joignait
une instruction étendue, une mémoire fort vaste, une rare opiniâtreté
au travail. Ces qualités en faisaient un homme précieux à la tête
de l'état. Il discutait parfaitement les affaires, quoique un peu
argutieux, par un reste des habitudes du barreau. Il joignait à une
assez belle figure l'habitude du monde; mais il était rude et blessant
par la vivacité et l'âpreté de son langage. Malgré les calomnies des
contre-révolutionnaires et des fripons, il était d'une extrême probité.
Malheureusement il n'était pas sans un peu d'avarice; il aimait à
employer sa fortune personnelle d'une manière avantageuse, ce qui lui
faisait rechercher les gens d'affaires, et ce qui fournissait de fâcheux
prétextes à la calomnie. Il soignait beaucoup la partie des relations
extérieures, et il portait aux intérêts de la France un tel attachement,
qu'il eût été volontiers injuste à l'égard des nations étrangères.
Républicain chaud, sincère et ferme, il appartenait originairement à la
partie modérée de la convention, et il éprouvait un égal éloignement
pour Carnot et Barras, l'un comme montagnard, l'autre comme dantonien.
Ainsi Carnot, Barras, Rewbell, issus tous trois de partis contraires,
se détestaient réciproquement; ainsi les haines contractées pendant
une longue et cruelle lutte, ne s'étaient pas effacées sous le régime
constitutionnel; ainsi les coeurs ne s'étaient pas mêlés, comme des
fleuves qui se réunissent sans confondre leurs eaux. Cependant, tout
en se détestant, ces trois hommes contenaient leurs ressentimens, et
travaillaient avec accord à l'oeuvre commune.
Restaient Larévellière-Lépaux et Letourneur, qui n'avaient de haine pour
personne. Letourneur, bon homme, vaniteux, mais d'une vanité facile et
peu importune, qui se contentait des marques extérieures du pouvoir,
et des hommages des sentinelles, Letourneur avait pour Carnot une
respectueuse soumission. Il était prompt à donner son avis, mais aussi
prompt à le retirer, dès qu'on lui prouvait qu'il avait tort, ou dès que
Carnot parlait. Sa voix dans toutes les occasions appartenait à Carnot.
Larévellière, le plus honnête et le meilleur des hommes, joignait à une
grande variété de connaissances un esprit juste et observateur. Il était
applique, et capable de donner de sages avis sur tous les sujets; il en
donna d'excellens dans des occasions importantes. Mais il était souvent
entraîné par les illusions, ou arrêté par les scrupules d'un coeur pur.
Il aurait voulu quelquefois ce qui était impossible, et il n'osait
pas vouloir ce qui était nécessaire; car il faut un grand esprit pour
calculer ce qu'on doit aux circonstances sans blesser les principes.
Parlant bien, et d'une fermeté rare, il était d'une grande utilité
quand il s'agissait d'appuyer les bons avis, et il servait beaucoup le
directoire par sa considération personnelle.
Son rôle, au milieu de collègues qui se détestaient, était extrêmement
utile. Entre les quatre directeurs, sa préférence se prononçait en
faveur du plus honnête et du plus capable, c'est-à-dire, de Rewbell.
Cependant, il avait évité un rapprochement intime, qui eût été de son
goût, mais qui l'eût éloigné de ses autres collègues. Il n'était pas
sans quelque penchant pour Barras, et se serait rapproché de lui s'il
l'eût trouvé moins corrompu et moins faux. Il avait sur ce collègue un
certain ascendant par sa considération, sa pénétration et sa fermeté.
Les roués se moquent volontiers de la vertu, mais ils la redoutent quand
elle joint à la pénétration qui les devine le courage qui ne sait pas
les craindre. Larévellière se servait de son influence sur Rewbell et
Barras, pour les maintenir en bonne harmonie entre eux et avec Carnot.
Grace à ce conciliateur, et grace aussi à leur zèle commun pour les
intérêts de la république, ces directeurs vivaient convenablement
ensemble, et poursuivaient leur tâche, se partageant dans les questions
qu'ils avaient à décider, beaucoup plus d'après leur opinion que d'après
leurs haines.
Excepté Barras, les directeurs vivaient dans leurs familles, occupant
chacun un appartement au Luxembourg. Ils déployaient peu de luxe.
Cependant Larévellière, qui aimait assez le monde, les arts et les
sciences, et qui se croyait obligé de dépenser ses appointemens d'une
manière utile à l'état, recevait chez lui des savans et des gens de
lettres, mais il les traitait avec simplicité et cordialité. Il s'était
exposé malheureusement à quelque ridicule, sans y avoir du reste
contribué en aucune manière. Il professait en tout point la philosophie
du dix-huitième siècle, telle qu'elle était exprimée dans la profession
de foi du Vicaire savoyard. Il souhaitait la chute de la religion
catholique, et se flattait qu'elle finirait bientôt, si les gouvernemens
avaient la prudence de n'employer contre elle que l'indifférence et
l'oubli. Il ne voulait pas des pratiques superstitieuses et des images
matérielles de la Divinité; mais il croyait qu'il fallait aux hommes des
réunions, pour s'entretenir en commun de la morale et de la grandeur
de la création. Ces sujets en effet ont besoin d'être traités dans des
assemblées, parce que les hommes y sont plus prompts à s'émouvoir, et
plus accessibles aux sentimens élevés et généreux. Il avait développé
ces idées dans un écrit, et avait dit qu'il faudrait un jour faire
succéder aux cérémonies du culte catholique des réunions assez
semblables à celles des protestans, mais plus simples encore, et plus
dégagées de représentation. Cette idée, accueillie par quelques esprits
bienveillans, fut aussitôt mise à exécution. Un frère du célèbre
physicien Haüy forma une société qu'il intitula des _Théophilanthropes_,
et dont les réunions avaient pour but les exhortations morales, les
lectures philosophiques et les chants pieux. Il s'en forma plus d'une
de ce genre. Elles s'établirent dans des salles louées aux frais des
associés, et sous la surveillance de la police. Quoique Larévellière
crût cette institution bonne, et capable d'arracher aux églises
catholiques beaucoup de ces ames tendres qui ont besoin d'épancher en
commun leurs sentimens religieux, il se garda de jamais y figurer ni
lui ni sa famille, pour ne pas avoir l'air de jouer un rôle de chef
de secte, et ne pas rappeler le pontificat de Robespierre. Malgré la
réserve de Larévellière, la malveillance s'arma de ce prétexte pour
verser quelque ridicule sur un magistrat universellement honoré, et
qui ne laissait aucune prise à la calomnie. Du reste, si la
théophilanthropie était le sujet de quelques plaisanteries fort peu
spirituelles chez Barras, ou dans les journaux royalistes, elle
attirait assez peu l'attention, et ne diminuait en rien le respect dont
Larévellière-Lépaux était entouré.
Celui des directeurs qui nuisait véritablement à la considération du
gouvernement, c'était Barras. Sa vie n'était pas simple et modeste comme
celle de ses collègues; il étalait un luxe et une prodigalité que sa
participation aux profits des gens d'affaires pouvait seule expliquer.
Les finances étaient dirigées avec une probité sévère par la majorité
directoriale, et par l'excellent ministre Ramel; mais on ne pouvait pas
empêcher Barras de recevoir des fournisseurs ou des banquiers qu'il
appuyait de son influence, des parts de bénéfices assez considérables.
Il avait mille moyens encore de fournir à ses dépenses: la France
devenait l'arbitre de tant d'états grands et petits, que beaucoup de
princes devaient rechercher sa faveur, et payer de sommes considérables
la promesse d'une voix au directoire. On verra plus tard ce qui fut
tenté en ce genre. La représentation que déployait Barras aurait pu
n'être pas inutile, car des chefs d'état doivent fréquenter beaucoup
les hommes pour les étudier, les connaître et les choisir; mais il
s'entourait, outre les gens d'affaires, d'intrigans de toute espèce,
de femmes dissolues et de fripons. Un cynisme honteux régnait dans ses
salons. Ces liaisons clandestines qu'on prend à tâche, dans une société
bien ordonnée, de couvrir d'un voile, étaient publiquement avouées. On
allait à Gros-Bois se livrer à des orgies, qui fournissaient aux ennemis
de la république de puissans argumens contre le gouvernement. Barras
du reste ne cachait en rien sa conduite, et, suivant la coutume des
débauchés, aimait à publier ses désordres. Il racontait lui-même devant
ses collègues, qui lui en faisaient quelquefois de graves reproches, ses
hauts faits de Gros-Bois et du Luxembourg; il racontait comment il avait
forcé un célèbre fournisseur du temps de se charger d'une maîtresse
qui commençait à lui être à charge, et aux dépenses de laquelle il ne
pouvait plus suffire; comment il s'était vengé sur un journaliste,
l'abbé Poncelin, des invectives dirigées contre sa personne; comment,
après l'avoir attiré au Luxembourg, il l'avait fait fustiger par ses
domestiques. Cette conduite de prince mal élevé, dans une république,
nuisait singulièrement au directoire, et l'aurait déconsidéré
entièrement, si la renommée des vertus de Carnot et de Larévellière
n'eût contre-balancé le mauvais effet des désordres de Barras.
Le directoire, institué le lendemain du 15 vendémiaire[2], formé en
haine de la contre-révolution, composé de régicides et attaqué avec
fureur par les royalistes, devait être chaudement républicain. Mais
chacun de ses membres participait plus ou moins aux opinions qui
divisaient la France. Larévellière et Rewbell avaient ce républicanisme
modéré, mais rigide, aussi opposé aux emportemens de 93 qu'aux fureurs
royalistes de 95. Les gagner à la contre-révolution était impossible.
L'instinct si sûr des partis leur apprenait qu'il n'y avait rien à
obtenir d'eux, ni par des séductions, ni par des flatteries de journaux.
Aussi n'avaient-ils pour ces deux directeurs que le blâme le plus amer.
Quant à Barras et à Carnot, il en était autrement. Barras, quoiqu'il vît
tout le monde, était en réalité un révolutionnaire ardent. Les faubourgs
l'avaient en grande estime, et se souvenaient toujours qu'il avait été
le général de vendémiaire, et les conspirateurs du camp de Grenelle
avaient cru pouvoir compter sur lui. Aussi les patriotes le comblaient
d'éloges, et les royalistes l'accablaient d'invectives. Quelques agens
secrets du royalisme, rapprochés de lui par un commun esprit d'intrigue,
pouvaient bien, comptant sur sa dépravation, concevoir quelques
espérances; mais c'était une opinion à eux particulière. La masse du
parti l'abhorrait et le poursuivait avec fureur.
[Note 2: An IV, 4 octobre 1795.]
Carnot, ex-montagnard, ancien membre du comité de salut public, et
exposé après le 9 thermidor à devenir victime de la réaction royaliste,
devait être certainement un républicain prononcé, et l'était
effectivement. Au premier moment de son entrée au directoire, il avait
fortement appuyé tous les choix faits dans le parti montagnard; mais peu
à peu, à mesure que les terreurs de vendémiaire s'étaient calmées, ses
dispositions avaient changé. Carnot, même au comité de salut public,
n'avait jamais aimé la tourbe des révolutionnaires turbulens, et avait
fortement contribué à détruire les hébertistes. En voyant Barras, qui
tenait à rester _roi de la canaille_, s'entourer des restes du parti
jacobin, il était devenu hostile pour ce parti; il avait déployé
beaucoup d'énergie dans l'affaire du camp de Grenelle, et d'autant plus
que Barras était un peu compromis dans cette échauffourée. Ce n'est pas
tout: Carnot était agité par des souvenirs. Le reproche qu'on lui avait
fait d'avoir signé les actes les plus sanguinaires du comité de salut
public, le tourmentait. Ce n'était pas assez à ses yeux des explications
fort naturelles qu'il avait données; il aurait voulu par tous les moyens
prouver qu'il n'était pas un monstre; et il était capable de beaucoup de
sacrifices pour donner cette preuve. Les partis savent tout, devinent
tout; ils ne sont difficiles à l'égard des hommes que lorsqu'ils sont
victorieux; mais quand ils sont vaincus, ils se recrutent de toutes les
manières, et mettent particulièrement un grand soin à flatter les chefs
des armées. Les royalistes avaient bientôt connu les dispositions de
Carnot à l'égard de Barras et du parti patriote. Ils devinaient son
besoin de se réhabiliter; ils sentaient son importance militaire, et ils
avaient soin de le traiter autrement que ses collègues, et de parler de
lui de la manière qu'ils savaient la plus capable de le toucher. Aussi,
tandis que la cohue de leurs journaux ne tarissait pas d'injures
grossières pour Barras, Larévellière et Rewbell, elle n'avait que des
éloges pour l'ex-montagnard et régicide Carnot. D'ailleurs, en gagnant
Carnot, ils avaient aussi Letourneur, et c'étaient deux voix acquises
par une ruse vulgaire, mais puissante, comme toutes celles qui
s'adressent à l'amour propre. Carnot avait la faiblesse de céder à ce
genre de séduction; et, sans cesser d'être fidèle à ses convictions
intérieures, il formait, avec son ami Letourneur, dans le sein du
directoire, une espèce d'opposition analogue à celle que le nouveau
tiers formait dans les deux conseils. Dans toutes les questions soumises
à la décision du directoire, il se prononçait pour l'avis adopté par
l'opposition des conseils. Ainsi, dans toutes les questions relatives
à la paix et à la guerre, il votait pour la paix, à l'exemple de
l'opposition, qui affectait de la demander sans cesse. Il avait
fortement insisté pour qu'on fît à l'empereur les plus grands
sacrifices, pour qu'on signât la paix avec Naples et avec Rome, sans
s'arrêter à des conditions trop rigoureuses.
De pareils dissentimens ont à peine éclaté, qu'ils font des progrès
rapides. Le parti qui veut en profiter loue à outrance ceux qu'il veut
gagner, et déverse le blâme sur les autres. Cette tactique avait eu
son succès accoutumé. Barras, Rewbell, déjà ennemis de Carnot, lui en
voulaient encore davantage depuis les éloges dont il était l'objet,
et lui imputaient le déchaînement auquel eux-mêmes étaient en
butte. Larévellière employait de vains efforts pour calmer de tels
ressentimens; la discorde n'en faisait pas moins de funestes progrès;
le public, instruit de ce qui se passait, distinguait le directoire en
majorité et minorité, et rangeait Larévellière, Rewbell et Barras d'une
part, Carnot et Letourneur de l'autre.
On classait aussi les ministres. Comme on s'attachait beaucoup à
critiquer la direction des finances, on poursuivait le ministre Ramel,
administrateur excellent, que la situation pénible du trésor obligeait à
des expédiens blâmables en tout autre temps, mais inévitables dans les
circonstances. Les impôts ne rentraient que difficilement, à cause
du désordre effroyable de la perception. Il avait fallu réduire
l'imposition foncière; et les contributions indirectes rendaient
beaucoup moins qu'on ne l'avait présumé. Souvent on se trouvait sans
aucuns fonds à la trésorerie; et, dans ces cas pressans, on prenait sur
les fonds de l'ordinaire ce qui était destiné à l'extraordinaire, ou
bien on anticipait sur les recettes, et on faisait tous les marchés
bizarres et onéreux auxquels les situations de ce genre donnent lieu. On
criait alors aux abus et aux malversations, tandis qu'il aurait fallu au
contraire venir au secours du gouvernement. Ramel, qui remplissait les
devoirs de son ministère avec autant d'intégrité que de lumières,
était en butte à toutes les attaques et traité en ennemi par tous les
journaux. Il en était ainsi du ministre de la marine Truguet, connu
comme franc républicain, comme l'ami de Hoche, et comme l'appui de tous
les officiers patriotes; ainsi du ministre des affaires étrangères,
Delacroix, capable d'être un bon administrateur, mais du reste mauvais
diplomate, trop pédant et trop rude dans ses rapports avec les ministres
des puissances; ainsi de Merlin, qui, dans son administration de la
justice, déployait toute la ferveur d'un républicain montagnard. Quant
aux ministres de l'intérieur, de la guerre et de la police, Benezech,
Petiet et Cochon, on les rangeait entièrement à part. Benezech avait
essuyé tant d'attaques de la part des jacobins, pour avoir proposé de
revenir au commerce libre des subsistances et de ne plus nourrir
Paris, qu'il en était devenu agréable au parti contre-révolutionnaire.
Administrateur habile, mais élevé sous l'ancien régime qu'il regrettait,
il méritait en partie la faveur de ceux qui le louaient. Petiet,
ministre de la guerre, s'acquittait bien de ses fonctions; mais créature
de Carnot, il en partageait entièrement le sort auprès des partis. Quant
au ministre Cochon, il était recommandé aussi par ses liaisons avec
Carnot; la découverte qu'il avait faite des complots des jacobins, et
son zèle dans les poursuites dirigées contre eux, lui valaient la faveur
du parti contraire, qui le louait avec affectation.
Malgré ces divergences, le gouvernement était encore assez uni pour
administrer avec vigueur et poursuivre avec gloire ses opérations contre
les puissances de l'Europe. L'opposition était toujours contenue par la
majorité conventionnelle, restée dans le corps législatif. Cependant les
élections approchaient, et le moment arrivait où un nouveau tiers, élu
sous l'influence du moment, remplacerait un autre tiers conventionnel.
L'opposition se flattait d'acquérir alors la majorité, et de sortir de
l'état de soumission dans lequel elle avait vécu. Aussi, son langage
devenait plus haut dans les deux conseils, et laissait percer ses
espérances. Les membres de cette minorité se réunissaient à Tivoli
pour s'y entretenir de leurs projets et y concerter leur marche. Cette
réunion de députés était devenue un club des plus violens, connu sous le
nom de _club de Clichy_. Les journaux participaient à ce mouvement. Une
multitude de jeunes gens, qui sous l'ancien régime auraient fait de
petits vers, déclamaient dans cinquante ou soixante feuilles contre
les excès de la révolution et contre la convention, à laquelle
ils imputaient ces excès. On n'en voulait pas, disaient-ils, à la
république, mais à ceux qui avaient ensanglanté son berceau. Les
réunions d'électeurs se formaient par avance, et on tâchait d'y préparer
les choix. C'était en tout le langage, l'esprit, les passions de
vendémiaire; c'était la même bonne foi et la même duperie dans la masse,
la même ambition dans quelques individus, la même perfidie dans quelques
conspirateurs, travaillant secrètement pour la royauté.
Cette faction royaliste, toujours battue, mais toujours crédule et
intrigante, renaissait sans cesse. Partout où il y a une prétention
appuyée de quelques secours d'argent, il se trouve des intrigans prêts à
la servir par de misérables projets. Quoique Lemaître eût été condamné
à mort, que la Vendée fût soumise, et que Pichegru eût été privé du
commandement de l'armée du Rhin, les menées de la contre-révolution
n'avaient pas cessé; elles continuaient au contraire avec une extrême
activité. Toutes les situations étaient singulièrement changées. Le
prétendant, qualifié tour à tour de comte de Lille ou de Louis XVIII,
avait quitté Vérone, comme on a vu, pour passer à l'armée du Rhin. Il
s'était arrêté un moment dans le camp du prince de Condé, où un accident
mit sa vie en péril. Étant à une fenêtre, il reçut un coup de fusil,
et fut légèrement effleuré par la balle. Ce fait, dont l'auteur resta
inconnu, ne pouvait manquer d'être attribué au directoire, qui n'était
pas assez sot pour payer un crime profitable seulement au comte
d'Artois. Le prétendant ne resta pas long-temps auprès du prince de
Condé. Sa présence dans l'armée autrichienne ne convenait pas au cabinet
de Vienne, qui n'avait pas voulu le reconnaître, et qui sentait combien
elle envenimerait encore la querelle avec la France, querelle déjà trop
coûteuse et trop cruelle. On lui signifia l'ordre de partir, et, sur son
refus, on fit marcher un détachement pour l'y contraindre. Il se retira
alors à Blankembourg, où il continua d'être le centre de toutes les
correspondances. Condé demeura avec son corps sur le Rhin. Le comte
d'Artois, après ses vains projets sur la Vendée, s'était retiré en
Ecosse, d'où il correspondait encore avec quelques intrigans, allant et
venant de la Vendée en Angleterre.
Lemaître étant mort, ses associés avaient pris sa place et lui avaient
succédé dans la confiance du prétendant. C'étaient, comme on le sait
déjà, l'abbé Brottier, ancien précepteur, Laville-Heurnois, ci-devant
maître des requêtes, un certain chevalier Despomelles, et un officier de
marine nommé Duverne de Presle. L'ancien système de ces agens, placés à
Paris, était de tout faire par les intrigues de la capitale, tandis que
les Vendéens prétendaient tout faire par l'insurrection armée, et le
prince de Condé tout par le moyen de Pichegru. La Vendée étant soumise,
Pichegru étant condamné à la retraite, et une réaction menaçante
éclatant contre la révolution, les agens de Paris furent d'autant plus
persuadés que l'on devait tout attendre d'un mouvement spontané de
l'intérieur. S'emparer d'abord des élections, puis s'emparer par les
élections des conseils, par les conseils du directoire et des places,
leur semblait un moyen assuré de rétablir la royauté, avec les moyens
même que leur fournissait la république. Mais pour cela il fallait
mettre un terme à cette divergence d'idées qui avait toujours régné
dans les projets de contre-révolution. Puisaye, resté secrètement en
Bretagne, y rêvait, comme autrefois, l'insurrection de cette province.
M. de Frotté, en Normandie, tâchait d'y préparer une Vendée, mais ni
l'un ni l'autre ne voulaient s'entendre avec les agens de Paris. Le
prince de Condé, dupé sur le Rhin dans son intrigue avec Pichegru,
voulait toujours la conduire à part, sans y mêler ni les Autrichiens,
ni le prétendant, et c'est à regret qu'il les avait mis dans le secret.
Pour mettre de l'ensemble dans ces projets incohérens, et surtout pour
avoir de l'argent, les agens de Paris firent voyager l'un d'entre eux
dans les provinces de l'Ouest, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne
et en Suisse. Ce fut Duverne de Presle qui fut choisi. Ne pouvant pas
réussir à priver Puisaye de son commandement, on essaya, par l'influence
du comte d'Artois, de le rattacher au système de l'agence de Paris, et
de l'obliger à s'entendre avec elle. On obtint des Anglais la chose
la plus importante, quelque secours d'argent. On se fit donner par le
prétendant des pouvoirs qui faisaient ressortir toutes les intrigues
de l'agence de Paris. On vit le prince de Condé, qu'on ne rendit ni
intelligent, ni maniable. On vit M. de Précy, qui était toujours le
promoteur secret des troubles de Lyon et du Midi; enfin on concerta un
plan général qui n'avait d'ensemble et d'unité que sur le papier, et qui
n'empêchait pas que chacun agît à sa façon, d'après ses intérêts et ses
prétentions.
Il fut convenu que la France entière se partagerait en deux agences,
l'une comprenant l'Est et le Midi, l'autre le Nord et l'Ouest. M. de
Précy était à la tête de la première, les agens de Paris dirigeaient
la seconde. Ces deux agences devaient se concerter dans toutes leurs
opérations, et correspondre directement avec le prétendant qui leur
donnait ses ordres. On imagina des associations secrètes sur le plan de
celles de Baboeuf. Elles étaient isolées entre elles, et ignoraient le
nom des chefs, ce qui empêchait qu'on ne saisît toute la conspiration en
saisissant l'une des parties. Ces associations devaient être adaptées à
l'état de la France. Comme on avait vu que la plus grande partie de la
population, sans désirer le retour des Bourbons, voulait l'ordre,
le repos, et imputait au directoire la continuation du système
révolutionnaire, on forma une maçonnerie dite des _Philantropes_, qui
s'engageaient à user de leurs droits électoraux et à les exercer en
faveur d'hommes opposés au directoire. Les philantropes ignoraient le
but secret de ces menées, et on ne devait leur avouer qu'une seule
intention, celle de renforcer l'opposition. Une autre association, plus
secrète, plus concentrée, moins nombreuse, et intitulée _des fidèles_,
devait se composer de ces hommes plus énergiques et plus dévoués,
auxquels on pouvait révéler le secret de la faction. Les fidèles
devaient être secrètement armés, et prêts à tous les coups de main.
Ils devaient s'enrôler dans la garde nationale, qui n'était pas encore
organisée, et, à la faveur de ce costume, exécuter plus sûrement les
ordres qu'on leur donnerait. Leur mission obligée, indépendamment de
tout plan d'insurrection, était de veiller aux élections; et si on en
venait aux mains, comme cela était arrivé en vendémiaire, de voler au
secours du parti de l'opposition. Les fidèles contribuaient en outre
à cacher les émigrés et les prêtres, à faire de faux passeports, à
persécuter les révolutionnaires et les acquéreurs de biens nationaux.
Ces associations étaient sous la direction de chefs militaires, qui
correspondaient avec les deux agences principales, et recevaient leurs
ordres. Tel était le nouveau plan de la faction, plan chimérique que
l'histoire dédaignerait de rapporter, s'il ne faisait connaître les
rêves dont les partis se repaissent dans leurs défaites. Malgré ce
prétendu ensemble, l'association du Midi n'aboutissait qu'à produire des
compagnies anonymes, agissant sans direction et sans but, et ne suivant
que l'inspiration de la vengeance et du pillage. Puisaye, Frotté,
Rochecot, dans la Bretagne et la Normandie, travaillaient à part à
refaire une Vendée, et désavouaient la contre-révolution mixte des agens
de Paris. Puisaye fit même un manifeste pour déclarer que jamais la
Bretagne ne seconderait des projets qui ne tendraient pas à rendre par
la force ouverte une royauté absolue et entière à la famille de Bourbon.
Le prince de Condé continuait de son côté à correspondre directement
avec Pichegru, dont la conduite singulière et bizarre ne s'explique que
par l'embarras de sa position. Ce général, le seul connu dans l'histoire
pour s'être fait battre volontairement, avait lui-même demandé sa
démission. Cette conduite devra paraître étonnante, car c'était se
priver de tout moyen d'influence, et par conséquent se mettre dans
l'impossibilité d'accomplir ses prétendus desseins. Cependant on la
comprendra en examinant la position de Pichegru: il ne pouvait pas
rester général sans mettre enfin à exécution les projets qu'il
annonçait, et pour lesquels il avait reçu des sommes considérables.
Pichegru avait devant lui trois exemples, tous trois fort différents,
celui de Bouillé, de Lafayette et de Dumouriez, qui lui prouvaient
qu'entraîner une armée était chose impossible. Il voulait donc se mettre
dans l'impuissance de rien tenter, et c'est là ce qui explique la
demande de sa démission, que le directoire, ignorant encore tout à fait
sa trahison, ne lui accorda d'abord qu'à regret. Le prince de Condé et
ses agens furent fort surpris de la conduite de Pichegru, et crurent
qu'il leur avait escroqué leur argent, et qu'au fond il n'avait jamais
voulu les servir. Mais à peine destitué, Pichegru retourna sur les bords
du Rhin, sous prétexte de vendre ses équipages, et passa ensuite dans le
Jura, qui était son pays natal. De là il continua à correspondre avec
les agens du prince, et leur présenta sa démission comme une combinaison
très-profonde. Il allait, disait-il, être considéré comme une victime du
directoire, il allait se lier avec tous les royalistes de l'intérieur
et se faire un parti immense; son armée, qui passait sous les ordres
de Moreau, le regrettait vivement, et, au premier revers qu'elle
essuyerait, elle ne manquerait pas de réclamer son ancien général, et de
se révolter pour qu'on le lui rendît. Il devait profiter de ce moment
pour lever le masque, accourir à son armée, se donner la dictature, et
proclamer la royauté. Ce plan ridicule, eût-il été sincère, aurait été
déjoué par les succès de Moreau, qui, même pendant sa fameuse retraite,
n'avait cessé d'être victorieux. Le prince de Condé, les généraux
autrichiens qu'il avait été obligé de mettre dans la confidence, le
ministre anglais en Suisse, Wickam, commençaient à croire que Pichegru
les avait trompés. Ils ne voulaient plus continuer cette correspondance;
mais sur les instances des agens intermédiaires, qui ne veulent jamais
avoir fait une vaine tentative, la correspondance fut continuée, pour
voir si on en tirerait quelque profit. Elle se faisait par Strasbourg,
au moyen de quelques espions qui passaient le Rhin et se rendaient
auprès du général autrichien Klinglin; et aussi par Bâle, avec le
ministre anglais Wickam. Pichegru resta dans le Jura sans accepter ni
refuser l'ambassade de Suède, qu'on lui proposa, mais travaillant à se
faire nommer député, payant les agens du prince des plus misérables
promesses du monde, et recevant toujours des sommes considérables.
Il faisait espérer les plus grands résultats de sa nomination aux
cinq-cents; il se targuait d'une influence qu'il n'avait pas; il
prétendait donner au directoire des avis perfides, et l'induire à des
déterminations dangereuses; il s'attribuait la longue résistance de
Kehl, qu'il disait avoir conseillée pour compromettre l'armée. On
comptait peu sur ces prétendus services. M. le comte de Bellegarde
écrivait: «Nous sommes dans la situation du joueur qui veut regagner
son argent, et qui s'expose à perdre encore pour recouvrer ce qu'il a
perdu.» Les généraux autrichiens continuaient cependant à correspondre,
parce qu'à défaut de grands desseins, ils recueillaient au moins de
précieux détails sur l'état et les mouvemens de l'armée française. Les
infâmes agens de cette correspondance envoyaient au général Klinglin les
états et les plans qu'ils pouvaient se procurer. Pendant le siége de
Kehl, ils n'avaient cessé d'indiquer eux-mêmes les points sur lesquels
le feu ennemi pouvait se diriger avec le plus d'effet.
Tel était donc alors le rôle misérable de Pichegru. Avec un esprit
médiocre, il était fin et prudent, et avait assez de tact et
d'expérience pour croire tout projet de contre-révolution inexécutable
dans le moment. Ses éternels délais, ses fables pour amuser la crédulité
des agens du prince, prouvent sa conviction à cet égard; et sa conduite
dans des circonstances importantes le prouvera mieux encore. Il n'en
recevait pas moins le prix des projets qu'il ne voulait pas exécuter, et
avait l'art de se le faire offrir sans le demander.
Du reste, c'était là la conduite de tous les agens du royalisme. Ils
mentaient avec impudence, s'attribuaient une influence qu'ils n'avaient
pas, et prétendaient disposer des hommes les plus importans, sans
leur avoir jamais adressé la parole. Brottier, Duverne de Presle et
Laville-Heurnois se vantaient de disposer d'un grand nombre de députés
dans les deux conseils, et se promettaient d'en avoir bien plus encore
après de nouvelles élections. Il n'en était rien cependant; ils ne
communiquaient qu'avec le député Lemerer et un nommé Mersan, qui avait
été exclu du corps législatif, en vertu de la loi du 3 brumaire contre
les parens d'émigrés. Par Lemerer ils prétendaient avoir tous les
députés composant la réunion de Clichy. Ils jugeaient, d'après les
discours et la manière de voter de ces députés, qu'ils applaudiraient
probablement à la restauration de la monarchie, et ils se croyaient
autorisés par là à offrir d'avance leur dévouement et même leur repentir
au roi de Blankembourg. Ces misérables en imposaient à ce roi, et
calomniaient les membres de la réunion de Clichy. Il y avait là des
ambitieux qui étaient ennemis des conventionnels, parce que les
conventionnels occupaient le gouvernement tout entier, des hommes
exaspérés contre la révolution, des dupes qui se laissaient conduire,
mais très-peu d'hommes assez hardis pour songer à la royauté, et assez
capables pour travailler utilement à son rétablissement. Ce n'en était
pas moins sur de tels fondemens que les agens du royalisme bâtissaient
leurs projets et leurs promesses.
C'est l'Angleterre qui fournissait à tous les frais de la
contre-révolution présumée; elle envoyait de Londres en Bretagne les
secours que demandait Puisaye. Le ministre anglais en Suisse, Wickam,
était chargé de fournir des fonds aux deux agences de Lyon et de Paris,
et d'en faire parvenir directement à Pichegru, qui était, suivant la
correspondance, _cavé pour les grands cas_.
Les agens de la contre-révolution avaient la prétention de prendre
l'argent de l'Angleterre et de se moquer d'elle. Ils étaient convenus
avec le prétendant de recevoir ses fonds, sans jamais suivre aucune
de ses vues, sans jamais obéir à aucune de ses inspirations, dont il
fallait, disait-on, se défier. L'Angleterre n'était point leur dupe, et
avait pour eux tout le mépris qu'ils méritaient. Wickam, Pitt, et tous
les ministres anglais, ne comptaient pas du tout sur les oeuvres de ces
messieurs, et n'en espéraient pas la contre-révolution. Il leur fallait
des brouillons qui troublassent la France, qui répandissent l'inquiétude
par leurs projets, et qui, sans mettre le gouvernement dans un péril
réel, lui causassent des craintes exagérées. Ils consacraient
volontiers un million ou deux par an à cet objet. Ainsi les agens de
contre-révolution se trompaient, en croyant tromper les Anglais. Avec
toute leur bonne volonté de faire une escroquerie, ils n'y réussissaient
pas; et l'Angleterre ne comptait pas sur de plus grands résultats que
ceux qu'ils étaient capables de produire.
Tels étaient alors les projets et les moyens de la faction royaliste.
Le ministre de la police, Cochon, en connaissait une partie; il savait
qu'il existait à Paris des correspondans de la cour de Blankembourg; car
dans notre longue révolution, où tant de complots se sont succédé, il
n'y a pas d'exemple d'une conspiration restée inconnue. Il suivait
attentivement leur marche, les entourait d'espions, et attendait de leur
part une tentative caractérisée, pour les saisir avec avantage. Ils
lui en fournirent bientôt l'occasion. Poursuivant leur beau projet de
s'emparer des autorités, ils songèrent à s'assurer d'abord des autorités
militaires de Paris. Les principales forces de la capitale consistaient
dans les grenadiers du corps législatif, et dans le camp des Sablons.
Les grenadiers du corps législatif étaient une troupe d'élite de douze
cents hommes, que la constitution avait placés auprès des deux conseils,
comme garde de sûreté et d'honneur. Leur commandant, l'adjudant-général
Ramel, était connu pour ses sentimens modérés, et aux yeux des imbéciles
agens de Louis XVIII, c'était une raison suffisante pour le croire
royaliste. La force armée réunie aux Sablons s'élevait à peu près à
douze mille hommes. Le commandant de cette force armée était le général
Hatry, brave homme qu'on n'espérait pas gagner. On songea au chef
d'escadron du 21e de dragons, le nommé Malo, qui avait chargé si
brusquement les jacobins lors de leur ridicule tentative sur le camp de
Grenelle. On raisonna pour lui comme pour Ramel; et parce qu'il avait
repoussé les jacobins, on supposa qu'il accueillerait les royalistes.
Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle les sondèrent tous les
deux, leur firent des propositions qui furent écoutées, et dénoncées
sur-le-champ au ministre de la police. Celui-ci enjoignit à Ramel et
Malo de continuer à écouter les conspirateurs, pour connaître tout leur
plan. Ceux-ci les laissèrent développer longuement leurs projets, leurs
moyens, leurs espérances; et on s'ajourna à une prochaine entrevue, dans
laquelle ils devaient exhiber les pouvoirs qu'ils tenaient de Louis
XVIII. C'était le moment choisi pour les arrêter. Les entrevues avaient
lieu chez le chef d'escadron Malo, dans l'appartement qu'il occupait
à l'École-Militaire. Des gendarmes et des témoins furent cachés, de
manière à tout entendre, et à pouvoir se montrer à un signal donné. Le
11 pluviôse (30 janvier), en effet, ces misérables dupes se rendirent
chez Malo avec les pouvoirs de Louis XVIII, et développèrent de nouveau
leurs projets. Quand on les eut assez écoutés, on feignit de les laisser
partir, mais les agens apostés les saisirent, et les conduisirent chez
le ministre de la police. Sur-le-champ on se rendit à leurs domiciles,
et on s'empara en leur présence de tous leurs papiers. On y trouva
des lettres qui prouvaient suffisamment la conspiration, et qui en
révélaient en partie les détails. On y vit, par exemple, que ces
messieurs composaient de leur chef un gouvernement tout entier. Ils
voulaient dans le premier moment, et en attendant le retour du roi de
Blankembourg, laisser exister une partie des autorités actuelles. Ils
voulaient nommément conserver Benezech à l'intérieur, Cochon à la
police; et si ce dernier, comme régicide, effarouchait les royalistes,
ils projetaient de mettre à sa place M. Siméon ou M. Portalis. Ils
voulaient encore placer aux finances M. Barbé-Marbois, _qui a_,
disaient-ils, _des talens, de l'instruction_, et qui _passe pour
honnête_. Ils n'avaient point consulté certainement ni Benezech, ni
Cochon, ni MM. Portalis, Siméon et Barbé-Marbois, auxquels ils étaient
totalement inconnus; mais ils avaient disposé d'eux, comme d'usage, à
leur insu, et sur leurs opinions présumées.
La découverte de ce complot produisit une vive sensation, et prouva que
la république devait toujours être en garde contre ses anciens
ennemis. Il causa un véritable étonnement dans toute l'opposition, qui
aboutissait au royalisme sans s'en douter, et qui n'était nullement dans
le secret. Cet étonnement prouvait combien ces misérables se vantaient,
en annonçant à Blankembourg qu'ils disposaient d'un grand nombre de
membres des deux conseils. Le directoire voulut sur-le-champ les livrer
à une commission militaire. Ils déclinèrent cette compétence, en
soutenant qu'ils n'avaient point été surpris les armes à la main, ni
faisant une tentative de vive force. Plusieurs députés, qui s'unissaient
de sentiment à leur cause, les appuyèrent dans les conseils; mais le
directoire n'en persista pas moins à les traduire devant une commission
militaire, comme ayant tenté d'embaucher des militaires.
Leur système de défense fut assez adroit. Ils avouèrent leur qualité
d'agens de Louis XVIII, mais ils soutinrent qu'ils n'avaient d'autre
mission que celle de préparer l'opinion, et d'attendre d'elle seule, et
non de la force, le retour aux idées monarchiques. Ils furent condamnés
à mort, mais leur peine fut commuée en une détention, pour prix des
révélations de Duverne de Presle[3]. Celui-ci fit au directoire une
longue déclaration, qui fut insérée au registre secret, et dans laquelle
il dévoila toutes les menées des royalistes. Le directoire, instruit
de ces détails, se garda de les publier, pour ne point apprendre aux
conspirateurs qu'il connaissait leur plan tout entier. Duverne de Presle
ne dit rien sur Pichegru, dont les intrigues, aboutissant directement au
prince de Condé, étaient restées inconnues aux agens de Paris; mais
il déclara vaguement, d'après des ouï-dire, que l'on avait essayé de
pratiquer des intelligences dans l'une des principales armées.
[Note 3: 19 germinal (8 avril).]
Cette arrestation de leurs principaux agens aurait pu déjouer les
intrigues des royalistes, s'ils avaient eu un plan bien lié; mais
chacun agissant de son côté à sa manière, l'arrestation de Brottier,
Laville-Heurnois et Duverne de Presle n'empêcha point MM. Puisaye et de
Frotté d'intriguer en Normandie et en Bretagne, M. de Précy à Lyon, et
le prince de Condé dans l'armée du Rhin.
On jugea peu de temps après Baboeuf et ses complices; ils furent tous
acquittés, excepté Baboeuf et Darthé qui subirent la peine de mort[4].
[Note 4: 6 prairial (25 mai).]
L'affaire importante était celle des élections. Par opposition au
directoire ou par royalisme, une foule de gens s'agitaient pour les
influencer. Dans le Jura, on travaillait à faire nommer Pichegru; à
Lyon, M. Imbert-Colomès, l'un des agens de Louis XVIII dans le Midi. A
Versailles, on faisait élire un M. de Vauvilliers, gravement compromis
dans le complot découvert. Partout enfin on préparait des choix hostiles
au directoire. A Paris, les électeurs de la Seine s'étaient réunis pour
concerter leurs nominations. Ils se proposaient d'adresser les demandes
suivantes aux candidats: _As-tu acquis des biens nationaux? As-tu été
journaliste? As-tu écrit, agi et fait quelque chose dans la révolution?_
On ne devait nommer aucun de ceux qui répondraient affirmativement sur
ces questions. De pareils préparatifs annonçaient combien était
violente la réaction contre tous les hommes qui avaient pris part à la
révolution. Cent journaux déclamaient avec véhémence, et produisaient un
véritable étourdissement sur les esprits. Le directoire n'avait, pour
les réprimer, que la loi qui punissait de mort les écrivains provoquant
le retour à la royauté. Jamais des juges ne pouvaient consentir à
appliquer une loi aussi cruelle. Il demanda pour la troisième fois aux
conseils, de nouvelles dispositions législatives qui lui furent encore
refusées. Il proposa aussi de faire prêter aux électeurs le serment de
haine à la royauté; une vive discussion s'engagea sur l'efficacité du
serment, et on modifia la proposition, en changeant le serment en
une simple déclaration. Chaque électeur devait déclarer qu'il était
également opposé à l'anarchie et à la royauté. Le directoire, sans
se permettre aucun des moyens honteux, si souvent employés dans les
gouvernemens représentatifs pour influer sur les élections, se contenta
de choisir pour commissaires auprès des assemblées, des hommes connus
par leurs sentimens républicains, et de faire écrire des circulaires par
le ministre Cochon, dans lesquelles il recommandait aux électeurs les
candidats de son choix. On se récria beaucoup contre ces circulaires,
qui n'étaient qu'une exhortation insignifiante, et point du tout une
injonction; car le nombre, l'indépendance des électeurs, surtout dans
un gouvernement où presque toutes les places étaient électives, les
mettaient à l'abri de l'influence du directoire.
Pendant qu'on travaillait ainsi aux élections, on s'occupait beaucoup
du choix d'un nouveau directeur. La question était de savoir lequel des
cinq serait désigné par le sort, conformément à la constitution, pour
sortir du directoire: si c'était Barras, Rewbell ou Larévellière-Lépaux,
l'opposition était assurée, avec le secours du nouveau tiers, de nommer
un directeur de son choix. Alors elle espérait avoir la majorité dans le
gouvernement; en quoi elle se flattait beaucoup, car bientôt ses folies
n'auraient pas manqué d'éloigner d'elle Carnot et Letourneur.
Le club de Clichy discutait bruyamment le choix du nouveau directeur.
On y proposait Cochon et Barthélémy. Cochon avait perdu un peu dans
l'opinion des contre-révolutionnaires, depuis qu'il avait fait arrêter
Brottier et ses complices, surtout depuis ses circulaires aux électeurs.
On préférait Barthélémy, notre ambassadeur en Suisse, que l'on croyait
secrètement lié avec les émigrés et le prince de Condé.
Les bruits les plus absurdes étaient répandus au milieu de cette
agitation. On disait que le directoire voulait faire arrêter les députés
nouvellement élus, et empêcher leur réunion; on soutenait même qu'il
voulait les faire assassiner. Ses amis, de leur côté, disaient qu'on
préparait son acte d'accusation à Clichy, et qu'on n'attendait que le
nouveau tiers pour le présenter aux cinq-cents.
Mais tandis que les partis s'agitaient, dans l'attente d'un événement
qui devait altérer les majorités et changer la direction du gouvernement
de la république, une campagne nouvelle se préparait, et tout annonçait
qu'elle serait la dernière. Les puissances étaient à peu près partagées
comme l'année précédente. La France, unie à l'Espagne et à la Hollande,
avait à lutter avec l'Angleterre et l'Autriche. Les sentimens de la
cour d'Espagne n'étaient pas et ne pouvaient pas être favorables aux
républicains français; mais sa politique, dirigée par le prince de la
Paix, était entièrement pour eux. Elle regardait leur alliance comme le
moyen le plus sûr d'être protégée contre leurs principes, et pensait
avec raison qu'ils ne voudraient pas la révolutionner, tant qu'ils
trouveraient en elle un puissant auxiliaire maritime. D'ailleurs, elle
avait une vieille haine contre l'Angleterre, et se flattait que l'union
de toutes les marines du continent lui fournirait un moyen de venger ses
injures. Le prince de la Paix, voyant son existence attachée à cette
politique, et sentant qu'il périrait avec elle, employait à la faire
triompher des sentimens de la famille royale, toute son influence sur la
reine; il y réussissait parfaitement. Il résultait toutefois de cet
état de choses que les Français étaient individuellement maltraités
en Espagne, tandis que leur gouvernement y obtenait la plus grande
déférence à ses volontés. Malheureusement la légation française ne
s'y conduisit ni avec les égards dus à une puissance amie, ni avec la
fermeté nécessaire pour protéger les sujets français. L'Espagne, en
s'unissant à la France, avait perdu l'importante colonie de la Trinité.
Elle espérait que si la France se délivrait cette année de l'Autriche,
et reportait toutes ses forces contre l'Angleterre, on ferait expier
à celle-ci tous ses avantages. La reine se flattait surtout d'un
agrandissement en Italie pour son gendre, le duc de Parme. Il était
question encore d'une entreprise contre le Portugal; et, dans ce vaste
bouleversement des états, la cour de Madrid n'était pas sans quelque
espérance de réunir toute la péninsule sous la même domination.
Quant à la Hollande, sa situation était assez triste. Elle était agitée
par toutes les passions que provoque un changement de constitution.
Les gens raisonnables, qui voulaient un gouvernement dans lequel on
conciliât l'ancien système fédératif avec l'unité nécessaire pour donner
de la force à la république batave, avaient à combattre trois partis
également dangereux. D'abord les orangistes, comprenant toutes les
créatures du stathouder, les gens vivant d'emplois, et la populace;
secondement les fédéralistes, comprenant toutes les familles riches
et puissantes qui voulaient conserver l'ancien état de choses, au
stathoudérat près, qui blessait leur orgueil; enfin les démocrates
prononcés, parti bruyant, audacieux, implacable, composé de têtes
ardentes et d'aventuriers. Ces trois partis se combattaient avec
acharnement et retardaient l'établissement de la constitution du pays.
Outre ces embarras, la Hollande craignait toujours une invasion de la
Prusse, qui n'était contenue que par les succès de la France. Elle
voyait son commerce gêné dans le Nord par les Anglais et les Russes;
enfin elle perdit toutes ses colonies par la trahison de la plupart de
ses commandans. Le cap de Bonne-Espérance, Trinquemale, les Moluques,
étaient déjà au pouvoir des Anglais. Les troupes françaises, campées en
Hollande pour la couvrir contre la Prusse, observaient la plus louable
et la plus sévère discipline; mais les administrations et les chefs
militaires ne s'y conduisaient ni avec ménagement, ni avec probité. Le
pays était donc horriblement surchargé. On en pourrait conclure que la
Hollande avait mal fait de se lier à la France, mais ce serait raisonner
légèrement. La Hollande, placée entre les deux masses belligérantes, ne
pouvait pas échapper à l'influence des vainqueurs. Sous le stathouder,
elle était sujette de l'Angleterre et sacrifiée à ses intérêts, elle
avait de plus l'esclavage intérieur. En s'alliant à la France,
elle courait les chances attachées à la nature de cette puissance,
continentale plutôt que maritime, et compromettait ses colonies; mais
elle pouvait un jour, grâce à l'union des trois marines du continent,
recouvrer ce qu'elle avait perdu; elle pouvait espérer une constitution
raisonnable sous la protection française. Tel est le sort des états;
s'ils sont forts, ils font eux-mêmes leurs révolutions, mais ils en
subissent tous les désastres et se noient dans leur propre sang; s'ils
sont faibles, ils voient leurs voisins venir les révolutionner à main
armée, et subissent tous les inconvénients de la présence des armées
étrangères. Ils ne s'égorgent pas, mais ils paient les soldats qui
viennent faire la police chez eux. Telle était la destinée de la
Hollande et sa situation par rapport à nous. Dans cet état, elle n'avait
pas été fort utile au gouvernement français. Sa marine et son armée se
réorganisaient très lentement; les rescriptions bataves, avec lesquelles
avait été payée l'indemnité de guerre de cent millions, s'étaient
négociées presque pour rien, et les avantages de l'alliance étaient
devenus presque nuls pour la France: aussi il s'en était ensuivi de
l'humeur entre les deux pays. Le directoire reprochait au gouvernement
hollandais de ne pas tenir ses engagemens, et le gouvernement hollandais
reprochait au directoire de le mettre dans l'impossibilité de les
remplir. Malgré ces nuages, les deux puissances marchaient cependant
au même but. Une escadre et une armée d'embarquement se préparaient en
Hollande, pour concourir aux projets du directoire.
Quant à la Prusse, à une grande partie de l'Allemagne, au Danemark, à la
Suède et à la Suisse, la France était toujours avec ces états dans les
rapports d'une exacte neutralité. Des nuages s'étaient élevés entre la
France et l'Amérique. Les États-Unis se conduisaient à notre égard avec
autant d'injustice que d'ingratitude. Le vieux Washington s'était laissé
entraîner dans le parti de John Adams et des Anglais, qui voulaient
ramener l'Amérique à l'état aristocratique et monarchique. Les torts de
quelques corsaires et la conduite des agens du comité de salut public
leur servaient de prétexte; prétexte bien peu fondé, car les torts des
Anglais envers la marine américaine étaient bien autrement graves; et
la conduite de nos agents s'était ressentie du temps et devait être
excusée. Les fauteurs du parti anglais répandaient que la France voulait
se faire céder par l'Espagne les Florides et la Louisiane; qu'au moyen
de ces provinces et du Canada, elle entourerait les Etats-Unis, y
sèmerait les principes démocratiques, détacherait successivement tous
les États de l'Union, dissoudrait ainsi la fédération américaine, et
composerait une vaste démocratie entre le golfe du Mexique et les cinq
lacs. Il n'en était rien; mais ces mensonges servaient à échauffer les
têtes et à faire des ennemis à la France. Un traité de commerce venait
d'être conclu par les Américains avec l'Angleterre; il renfermait des
stipulations qui transportaient à cette puissance des avantages réservés
autrefois à la France seule, et dus aux services qu'elle avait rendus à
la cause américaine. L'avis d'une rupture avec les États-Unis avait des
partisans dans le gouvernement français. Monroe, qui était ambassadeur à
Paris, donnait à cet égard les plus sages avis au directoire. «La guerre
avec la France, disait-il, forcera le gouvernement américain à se
jeter dans les bras de l'Angleterre, et le livrera à son influence;
l'aristocratie dominera aux États-Unis, et la liberté sera compromise.
En souffrant patiemment, au contraire, les torts du président actuel, on
le laissera sans excuse, on éclairera les Américains, et on décidera un
choix contraire à la prochaine élection. Tous les torts dont la France
peut avoir à se plaindre seront alors réparés.» Cet avis sage et
prévoyant l'avait emporté au directoire. Rewbell, Barras, Larévellière
le firent triompher contre l'avis du systématique Carnot, qui quoique
disposé ordinairement pour la paix, voulait qu'on se fit donner la
Louisiane, et qu'on y essayât une république.
Tels étaient les rapports de la France avec les puissances qui étaient
ses alliées ou simplement ses amies. L'Angleterre et l'Autriche avaient
fait, l'année précédente, un traité de triple alliance avec la Russie;
mais la grande et fourbe Catherine venait de mourir. Son successeur,
Paul 1er, prince dont la raison était peu solide, et s'éclairait par
lueurs passagères, comme il arrive souvent dans sa famille, avait montré
beaucoup d'égards aux émigrés français, et cependant peu d'empressement
à exécuter les conditions du traité de triple alliance. Ce prince
semblait être frappé de la puissance colossale de la république
française, et on aurait dit qu'il comprenait le danger de la rendre plus
redoutable en la combattant; du moins ses paroles à un Français très
connu par ses lumières et son esprit, le feraient croire. Sans rompre le
traité, il avait fait valoir l'état de ses armées et de son trésor, et
avait conseillé à l'Angleterre et à l'Autriche la voie des négociations.
L'Angleterre avait essayé de décider le roi de Prusse à se jeter dans la
coalition, mais n'y avait pas réussi. Ce prince sentait qu'il n'avait
aucun intérêt à venir au secours de son plus redoutable ennemi,
l'empereur. La France lui promettait une indemnité en Allemagne pour le
stathouder, qui avait épousé sa soeur; il n'avait donc rien à désirer
pour lui-même. Il voulait seulement empêcher que l'Autriche, battue et
dépouillée par la France, ne s'indemnisât de ses pertes en Allemagne;
il aurait même désiré s'opposer à ce qu'elle reçût des indemnités en
Italie: aussi avait-il déclaré que jamais il ne consentirait à ce que
l'Autriche reçût la Bavière en échange des Pays-Bas, et il faisait en
même temps proposer son alliance à la république de Venise, lui offrant
de la garantir, dans le cas où la France et l'Autriche voudraient
s'accommoder à ses dépens. Son but était donc d'empêcher que l'empereur
ne trouvât des équivalens pour les pertes qu'il faisait en luttant
contre la France.
La Russie n'intervenant pas encore dans la lutte, et la Prusse
persistant dans la neutralité, l'Angleterre et l'Autriche restaient
seules en ligne. L'Angleterre était dans une situation fort triste; elle
ne redoutait plus, pour le moment du moins, une expédition en Irlande,
mais sa banque était menacée, plus sérieusement que jamais; elle ne
comptait pas du tout sur l'Autriche, qu'elle voyait hors d'haleine, et
elle s'attendait à voir la France, après avoir vaincu le continent,
l'accabler elle-même de ses forces réunies. L'Autriche, malgré
l'occupation de Kehl et d'Huningue, sentait qu'elle s'était perdue en
s'opiniâtrant contre deux têtes de pont, et en ne portant pas toutes ses
forces en Italie. Les désastres de Rivoli et de la Favorite, la prise
de Mantoue, la mettaient dans un péril imminent. Elle était obligée de
dégarnir le Rhin, et de se réduire, sur cette frontière, à une véritable
infériorité, pour porter ses forces et son prince Charles du côté de
l'Italie. Mais pendant l'intervalle que ses troupes mettraient à faire
le trajet du Haut-Rhin à la Piave et à l'Izonzo, elle était exposée sans
défense aux coups d'un adversaire qui savait saisir admirablement les
avantages du temps.
Toutes ces craintes étaient fondées; la France lui préparait, en effet,
des coups terribles que la campagne que nous allons voir s'ouvrir ne
tarda pas à réaliser.