SCENE XII.

LES MEMES, moins IVAN.

STROGOFF.

Oh! cet homme... Je le retrouverai. (A l'hôtelier.) Quel est

cet homme?

LE MAITRE DE POSTE.

Je ne le connais pas...mais c'est un seigneur qui sait se

faire respecter!

STROGOFF, bondissant.

Tu te permets de me juger!

LE MAITRE DE POSTE.

Oui, car il est des choses qu'un homme de coeur ne reçoit

jamais sans les rendre!

STROGOFF, saisissant le maître de poste avec violence.

Malheureux!... (Froidement.) Va-t'en, mon ami, va-t'en, je te

tuerais!...

LE MAITRE DE POSTE.

Eh bien, vrai, je t'aime mieux ainsi!

JOLLIVET.

Moi aussi!... Le courage a-t-il donc ses heures!

BLOUNT.

Jamais d'heure pour le couragé anglaise!... Il était toujours

prête!... toujours!

JOLLIVET.

Nous verrons cela à Kolyvan, confrère! (Il se dirige vers

l'auberge et y entre.)

NADIA, à part.

Cette fureur qui éclatait dans ses yeux au moment de

l'insulte!... cette lutte contre lui-même en refusant de se

battre!... et maintenant... ce désespoir profond!...

STROGOFF, assis près de la table.

Oh! je ne croyais pas que l'accomplissement du devoir pût

jamais coûter aussi cher!...

NADIA, le regardant.

Il pleure!... Oh! il doit y avoir un mystère que je ne puis

comprendre... un secret qui enchaînait son courage! (Allant à

lui.) Frère! (Strogoff relève la tête.) Il y a parfois des

affronts qui élèvent, et celui-là t'a grandi à mes yeux!

(En ce moment, Blount pousse un cri. On voit passer au fond

Jollivet sur l'âne de Blount.)

BLOUNT.

Ah! mon hâne! Arrêtez!... Il emportait mon hâne!...

JOLLIVET.

Je vous le rendrai à Kolyvan, confrère, à Kolyvan!

BLOUNT, accablé.

Aoh!

CINQUIEME TABLEAU

L'Isba du télégraphe.

La scène représente un poste télégraphique près de Kolyvan, en

Sibérie. Porte au fond, donnant sur la campagne; à droite un

petit cabinet avec guichet, où se tient l'employé du

télégraphe. Porte à gauche.

SCENE I.

L'EMPLOYE, JOLLIVET.

(On entend le bruit, sourd encore, de la bataille de Kolyvan.)

JOLLIVET, entrant par le fond.

L'affaire est chaude! Une balle dans mon toquet!... Une autre

dans ma casaque!... Le ville de Kolyvan va être emportée par

ces Tartares! Enfin, j'aurai toujours la primeur de cette

nouvelle... Il faut l'expédier à Paris!... Voici le bureau du

télégraphe! (Regardant.) Bon! l'employé est à son poste, et

Blount est au diable!... Ca va bien! (A l'employé.) Le

télégraphe fonctionne toujours?

L'EMPLOYE.

Il fonctionne du côté de la Russie, mais le fil est coupé du

côté d'Irkoutsk.

JOLLIVET.

Ainsi les dépêches passent encore?

L'EMPLOYE.

Entre Kolyvan et Moscou, oui.

JOLLIVET.

Pour le gouvernement?...

L'EMPLOYE.

Pour le gouvernement, s'il en a besoin... pour le public,

lorsqu'il paye! C'est dix kopeks par mot.

JOLLIVET.

Et que savez-vous?

L'EMPLOYE.

Rien.

JOLLIVET.

Mais les dépêches que vous...

L'EMPLOYE.

Je transmets les dépêches, mais je ne les lis jamais.

JOLLIVET, à part.

Un bon type! (Haut.) Mon ami, je désire envoyer à ma cousine

Madeleine une dépêche relatant toutes les péripéties de la

bataille.

L'EMPLOYE.

C'est facile... Dix kopeks par mot.

JOLLIVET.

Oui... je sais...mais une fois ma dépêche commencée, pouvez-vous

me garder ma place, pendant que j'irai aux nouvelles?

L'EMPLOYE.

Tant que vous êtes au guichet, la place vous appartient... à

dix ko-peks par mot; mais si vous quittez la place, elle

appartient à celui qui la prend... à dix...

JOLLIVET

A dix kopeks par mot!... oui... je sais!...Je suis seul!...

commençons. (Il écrit sur la tablette du guichet.)

"_Mademoiselle Madeleine, faubourg Montmartre, Paris. -- De

Kolyvan, Sibérie_...

L'EMPLOYE.

Ca fait déjà quatre-vingts kopeks!

JOLLIVET.

C'est pour rien. (Il lui remet une liasse de roubles papier,

et continue à écrire.) _Engagement des troupes russes et

tartares_... (A ce moment, la fusillade se fait entendre avec

plus de force.) Ah! ah! voilà du nouveau!

(Jollivet quittant le guichet, court à la porte du fond pour

voir ce qui se passe.)

SCENE II.

LES MEMES, BLOUNT.

(Blount arrive par la porte de gauche.)

BLOUNT.

C'est ici le bioureau télégraphique... (Apercevant Jollivet.)

Jollivette!... (Il va pour le saisir au collet, mais arrivé

près de lui, il se met à lire tranquillement par-dessus son

épaule ce que celui-ci à écrit.) Aoh!... Il transmettait des

nouvelles plus anciennes que les miennes!

JOLLIVET, écrivant.

_Onze heures douze. -- La bataille est engagée depuis ce

matin_...

BLOUNT, à part.

Très bien... Je faisais ma profit. (Il va au guichet, pendant

que Jollivet continue d'observer ce qui se passe. A

l'employé.) Fil fonctionne?

L'EMPLOYE.

Toujours.

BLOUNT.

All right!

L'EMPLOYE.

Dix kopeks par mot.

BLOUNT.

Biène, très biène!... (Ecrivant sur la tablette.) _Morning-Post,

Londres. -- De Kolyvan, Sibérie_...

JOLLIVET, écrivant sur son carnet.

_Grande fumée s'élève au-dessus de Kolyvan_...

BLOUNT, écrivant au guichet et riant.

Oh! bonne! _Grande fioumée s'élève au-dessus de Kolyvan_...

JOLLIVET.

Ah! ah! ah! _Le château est en flammes!_...

BLOUNT, écrivant.

Ah! ah! _Le château il est en flammes_...

JOLLIVET.

_Les Russes abandonnent la ville_.

BLOUNT, écrivant.

_Rousses abandonnent le ville_.

JOLLIVET.

Continuons notre dépêche. (Jollivet quitte la fenêtre, revient

au guichet et trouve sa place prise.) Blount!

BLOUNT.

Yes, mister Blount!... Tout à l'heure... après mon dépêche,...

vous rendez raison à moi et mon hâne!

JOLLIVET.

Mais vous avez pris ma place!

BLOUNT.

La place il était libre.

JOLLIVET.

Ma dépêche était commencée.

BLOUNT.

Et le mien il commence.

JOLLIVET, à l'employé.

Mais vous savez bien que j'étais là avant monsieur.

L'EMPLOYE.

Place libre, place prise. Dix kopeks par mot.

BLOUNT, payant.

Et je payai pour mille mots d'avance.

JOLLIVET.

Mille mots!...

BLOUNT, continuant d'écrire et à mesure qu'il écrit de passer

ses dépêches à l'employé qui les transmet.

_Bruit de la bataille se rapprochait... Au poste télégraphique,

correspondant français guettait mon place, mais lui ne le aura

pas_...

JOLLIVET, furieux.

Ah! monsieur, à la fin...

BLOUNT.

Il n'y avait de fin, mister. _Yvan Ogareff à la tête des

Tartares, va rejoindre l'émir_...

JOLLIVET.

Est-ce fini?

BLOUNT.

Jamais fini.

JOLLIVET.

Vous n'avez plus rien à dire...

BLOUNT.

Toujours à dire... pour pas perdre la place. (Ecrivant.) _Au

commencement, Dieu créa le ciel et le terre_...

JOLLIVET.

Ah! il télégraphie la Bible maintenant!

BLOUNT.

Yes! le Bible, et il contenait deux cent soixante-treize mille

mots!...

L'EMPLOYE.

A dix kopeks par...

BLOUNT.

J'ai donné une à-compte... (Il remet une nouvelle liasse de

roubles.) _Le terre était informe et_...

JOLLIVET.

Ah! l'animal! Je saurai bien te faire déguerpir! (Il sort par

le fond.)

BLOUNT.

_Les ténèbres couvraient le face de le abîme_... (Continuant.)

_Onze heures vingt. -- Cris des fouyards redoublent... Mêlée

furiouse_.

(Cris au dehors que Jollivet vient pousser à travers la

fenêtre.)

[JOLLIVET.]

Mort aux Anglais!... Tue! pille!... A bas l'Angleterre.

BLOUNT.

Aoh!... Qu'est-ce qu'on criait donc?... A bas l'Angleterre!

Angleterre, jamais à bas! (Il tire un revolver de sa ceinture

et sort par la porte du fond. Jollivet rentre alors par la

porte de gauche et prend la place de Blount au guichet.)

JOLLIVET.

Pas plus difficile que cela!... A bas l'Angleterre, et

l'Anglais quitte le guichet. (Dictant.) _Onze heures

vingt-cinq. -- Les obus tartares commencent à dépasser Kolyvan_...

BLOUNT, revenant.

Personne! Je avais bien cru entendre... (Apercevant Jollivet.)

Aoh!

JOLLIVET, saluant.

Vive l'Angleterre, monsieur, vivent les Anglais!

BLOUNT.

Vous avez pris mon place.

JOLLIVET.

C'est comme cela.

BLOUNT

Vous allez me le rendre, mister.

JOLLIVET.

Quand j'aurai fini.

BLOUNT.

Et vous aurez fini?...

JOLLIVET.

Plus tard... beaucoup plus tard. (Dictant.) _Les Russes sont

forcés de se replier encore_... (Imitant l'accent de Blount.)

_Correspondant anglais guette ma place au télégraphe, mais lui

ne le aura pas_...

BLOUNT.

Est-ce fini, mister?

JOLLIVET.

Jamais fini... (Dictant.)

Il était un p'tit homme.

Tout habillé de gris

Dans Paris...

BLOUNT, furieux.

Des chansons!...

JOLLIVET.

Du Béranger! Après le sacré, le profane!

BLOUNT.

Monsieur, battons-nous à l'instant!

JOLLIVET, dictant.

Joufflu comme une pomme,

Qui sans un sou comptant...

L'EMPLOYE, refermant brusquement le guichet.

Ah!

JOLLIVET.

Quoi donc?

L'EMPLOYE, sortant de son bureau.

Le fil est coupé! Il ne fonctionne plus! Messieurs, j'ai bien

l'honneur de vous saluer... (Il salue et s'en va

tranquillement. -- Grands cris au dehors.)

BLOUNT.

Plus dépêches possibles, à nous deux, mister. Sortons!

JOLLIVET.

Oui, sortons, et venez me touyer!...

BLOUNT.

On dit touer!... Il ne sait même pas son langue!

(Ils sortent par le fond, en se provoquant.)

SCENE III.

SANGARRE, UN BOHEMIEN.

SANGARRE, arrivant par la gauche avec un bohémien.

Les Tartares sont vainqueurs!

LE BOHEMIEN.

Ivan Ogareff les a menés à l'assaut de Kolyvan.

SANGARRE.

Russes et Sibériens, ils ont tout écrasé!... La ville brûle,

et les fuyards s'échappent de toutes parts!...

LE BOHEMIEN, regardant.

Ils vont gagner de ce côté!

SANGARRE.

Oui, mais cette vieille Sibérienne, que j'ai enfin revue,

cette Marfa Strogoff, qu'est-elle devenue? Elle était là,

regardant sa maison qui brûlait!... Puis tout à coup, elle a

disparu!... Oh! je la retrouverai et alors!... Ah! tu m'as

dénoncée, Marfa, tu m'as fait knouter par les Russes!...

Malheur à toi!...

SCENE IV.

LES MEMES, MARFA, FUGITIFS.

(Grand tumulte au dehors. -- Le bruit de la fusillade se

rapproche! Les fugitifs se précipitent dans le poste.)

PREMIER FUGITIF.

Tout est perdu!

DEUXIEME FUGITIF.

La cavalerie tartare sabre tous les malheureux qui sortent de

Kolyvan!

TOUS.

Fuyons! Fuyons!

(Ils vont quitter le poste en désordre.)

MARFA, paraissant au fond.

Arrêtez! arrêtez.

TOUS.

Marfa Strogoff!

MARFA.

Lâches, qui fuyez devant les Tartares!

SANGARRE.

Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas!

MARFA.

Arrêtez! vous dis-je, n'êtes-vous plus les enfants de notre

Sibérie?...

PREMIER FUGITIF.

Est-il encore une Sibérie? Les Tartares n'ont-ils pas envahi

la province entière?

MARFA, sombre.

Hélas! oui! puisque la province entière est dévastée!

DEUXIEME FUGITIF.

N'est-ce pas toute une armée de barbares qui s'est jetée sur

nos villages?

MARFA.

Oui, puisque si loin que la vue s'étende, nous ne voyons que

des villages en flammes!

PREMIER FUGITIF.

Et cette armée n'est-elle pas commandée par le cruel Féofar?

MARFA.

Oui! puisque nos rivières roulent des flots de sang!

PREMIER FUGITIF.

Eh bien! que pouvons-nous faire?

MARFA.

Résister encore, résister toujours, et mourir s'il le faut!

PREMIER FUGITIF.

Résister quand le Père ne vient pas à nous, et quand Dieu nous

abandonne?

MARFA.

Dieu est bien haut, et le Père est bien loin! Il ne peut ni

diminuer les distances, ni hâter davantage le pas de ses

soldats! Les troupes sont en marche, elles arriveront! mais

jusque-là, il faut résister!... Dût la vie d'un Tartare coûter

la vie de dix Sibériens, que ces dix meurent en combattant!

Qu'on ne puisse pas dire que Kolyvan s'est rendue, tant qu'il

restait un de ses enfants pour la défendre!...

DEUXIEME FUGITIF.

Ces gargares étaient vingt contre un!

PREMIER FUGITIF.

Et maintenant Kolyvan est en flammes!

MARFA.

Eh bien, si vous ne pouvez rentrer dans la ville, combattez

au-dehors! Chaque heure gagnée peut donner aux troupes russes

le temps de se rallier!... Barricadez ce poste! Fortifiez-le!

Arrêtez ici cette tourbe! Tenez encore à l'abri de ces

murs!... Mes amis, écoutez la voix de la vieille Sibérienne,

qui demande à mourir avec vous, pour la défense de son pays!

SANGARRE, à part.

Non! ce n'est pas ici que tu mourras. (Au bohémien qui

l'accompagne.) Reste et observe. (Elle sort par le fond.)

MARFA.

Mes amis! vous m'entendez, moi, la veuve de Pierre Strogoff

que vous avez connu!... Ah! s'il était encore là, il se

mettrait à votre tête! Il vous ramènerait au combat!...

Ecoutez-le! Mes amis! c'est lui qui vous parle par ma voix!

PREMIER FUGITIF.

Pierre Strogoff n'est plus! Peut-être avec un tel chef que lui

aurions-nous pu tenir dans la steppe, harceler les soldats de

l'émir...

LES FUGITIFS.

Oui, un chef! Il nous faudrait un chef!

MARFA.

Ah! tout est donc perdu!

(Violente détonation au dehors.)

SCENE V.

LES MEMES, STROGOFF, NADIA, BLOUNT, JOLLIVET, FUGITIFS.

JOLLIVET, entrant par le fond.

Les balles pleuvent sur la route.

BLOUNT, le suivant.

Forcés de remettre notre duel.

STROGOFF, entrant par le fond avec Nadia.

Ici, Nadia!... Ici, du moins, tu seras à l'abri, mais je suis

forcé de me séparer de toi!

NADIA.

Tu vas m'abandonner?...

STROGOFF.

Ecoute, les Tartares avancent!... ils marchent sur

Irkoutsk!... Il faut que j'y sois avant eux!... Un devoir

impérieux et sacré m'y appelle! Il faut que je passe, fût-ce à

travers la mitraille, fût-ce au prix de mon sang, fût-ce au

prix de ma vie!...

NADIA.

S'il en est ainsi, frère, pars, et que Dieu te protège!

STROGOFF.

Adieu, Nadia. (Il va s'élancer vers la porte du fond, et se

trouve face à face avec Marfa.)

MARFA, l'arrêtant.

Mon fils!

JOLLIVET.

Tiens!... Nicolas Korpanoff!

MARFA.

Mon enfant!... (Aux Sibériens.) C'est lui, mes amis! C'est mon

fils... C'est Michel Strogoff!

TOUS.

Michel Strogoff!

MARFA.

Ah! vous demandiez un chef pour vous conduire dans la steppe,

un chef digne de vous commander! Le voilà!... Michel, embrasse-moi!

prends ce fusil, et sus aux Tartares.

STROGOFF, à part.

Non! non! Je ne peux pas... j'ai juré...

MARFA.

Eh bien, ne m'entends-tu pas? Michel! Tu me regardes sans

répondre?

STROGOFF, froidement.

Qui êtes-vous?... Je ne vous connais pas.

MARFA.

Qui je suis? Tu le demandes? Tu ne me reconnais plus...

Michel! mon fils!...

STROGOFF.

Je ne vous connais pas.

MARFA.

Tu ne reconnais pas ta mère?

STROGOFF.

Je ne vous reconnais pas!

MARFA.

Tu n'es pas le fils de Pierre et de Marfa Strogoff?

STROGOFF.

Je suis Nicolas Korpanoff, et voici ma soeur Nadia.

MARFA.

Sa soeur! (Allant à Nadia.) Toi! sa soeur?

STROGOFF, avec force.

Oui, oui, réponds!... réponds, Nadia.

NADIA.

Je suis sa soeur!...

MARFA.

Tu mens!... Je n'ai pas de fille!... Je n'ai qu'un fils, et le

voilà!

STROGOFF.

Vous vous trompez!... laissez-moi. (Il va vers la porte.)

MARFA.

Tu ne sortiras pas!

STROGOFF.

Laissez-moi... Laissez-moi!...

MARFA, le ramenant.

Tu ne sortiras pas! Ecoute, tu n'es pas mon fils!... Une

ressemblance m'égare, je me trompe, je suis folle, et tu n'es

pas mon fils!... Pour cela, Dieu te jugera! Mais tu es un

enfant de notre Sibérie. Eh bien, l'ennemi est là et je te

tends cette arme!... Est-ce qu'après avoir renié ta mère, tu

vas aussi renier ton pays? Michel, tu peux me déchirer l'âme,

tu peux me briser le coeur, mais la patrie, c'est la première

mère, plus sainte et plus sacrée mille fois!... Tu peux me

tuer, moi, Michel, mais pour elle tu dois mourir!

STROGOFF, à part.

Oui!... c'est un devoir sacré... oui... mais je ne dois ni

m'arrêter, ni combattre... Je n'ai pas une heure, pas une

minute à perdre! (A Marfa.) Je ne vous connais pas!... et je

pars!

MARFA: Ah! malheureux qui es devenu à la fois fils dénaturé,

et traître à la patrie!

(Forte détonation au dehors. Un obus tombe près de Marfa,

mèche fumante.)

STROGOFF, s'élançant.

Prenez garde, Marfa!

MARFA.

Que cet obus me tue, puisque mon fils est un lâche!

STROGOFF.

Un lâche! moi! Vois si j'ai peur! (Il prend l'obus et le jette

dehors. Il s'élance par le fond.) Adieu, Nadia.

MARFA.

Ah! je le disais bien!... C'est mon fils! c'est Michel

Strogoff, le courrier du czar!

TOUS.

Le courrier du czar!

MARFA.

Quelque secrète mission l'entraîne sans doute loin de moi!...

Nous combattrons sans lui! Barricadons cette porte, et

défendons-nous!...

(Coups de fusils qui éclatent au dehors.)

BLOUNT, portant la main à sa jambe.

Ah! blessé!...

JOLLIVET, lui bandant sa blessure malgré lui.

Ah! pauvre Blount.

MARFA.

Courage! mes amis!... Que chacun de nous sache mourir

bravement, non plus pour le salut, mais pour l'honneur de la

Russie!

TOUS.

Hurrah! Pour la Russie!

(Le combat s'engage avec les Tartares qui apparaissent. Un

brouillard de fumée emplit le poste qui s'effondre.)

SIXIEME TABLEAU.

Le Champ de bataille de Kolyvan.

Vue du champ de bataille de Kolyvan. Horizon en feu, au

coucher du soleil. Morts et blessés étendus, cadavres de

chevaux. Au-dessus du champ de bataille, des oiseaux de proie

qui planent et s'abattent sur les cadavres.

STROGOFF, paraissant au fond et traversant le champ de

bataille.

Ma mère! Nadia!... Elles sont ici peut-être, là parmi les

blessés et les morts!... Et l'implacable devoir impose silence

à mon coeur... Et je ne puis les rechercher ni les

secourir!... Non... (Se redressant.) Non! Pour Dieu, pour le

czar, pour la patrie!...

(Il continue à marcher vers la droite et le rideau baisse.)

ACTE TROISIEME.

SEPTIEME TABLEAU.

La Tente d'Ivan Ogareff.

SCENE I.

JOLLIVET, BLOUNT.

(Blount est à demi couché, et Jollivet s'occupe à le soigner.)

BLOUNT, le repoussant.

Mister Jollivet, je priai vous de laisser moi tranquille!

JOLLIVET.

Monsieur Blount, je vous soignerai quand même, et je vous

guérirai malgré vous, s'il le faut.

BLOUNT.

Ces bons soins de vous étaient odieuses!

JOLLIVET.

Odieux, mais salutaires! Et si je vous abandonnais, qui donc

vous soignerait dans ce camp tartare?

BLOUNT.

Je prévenai vous que je n'étais pas reconnaissante du tout

pour ce que vous faisiez!

JOLLIVET.

Est-ce que je vous demande de la reconnaissance?

BLOUNT.

Vous avez volé mon voiture, ma déjeuner, mon hâne et mon place

au guichet du télégraphe! J'étais votre ennemi mortel, et je

voulais...

JOLLIVET.

Et vous voulez touyer moi, c'est convenu! mais pour que vous

puissiez me touyer, il faut d'abord que je vous guérisse!

BLOUNT.

Ah! c'était un grand malheur que le obus il ait été pour moi!

JOLLIVET.

Ce n'était pas un obus, c'était un biscaïen.

BLOUNT.

Un bis...?

JOLLIVET.

Caïen!

BLOUNT.

Par oune K?

JOLLIVET.

Non par un C.

BLOUNT.

Par oune C. Oh! c'était mauvais tout de même!

JOLLIVET.

Voyons, prenez mon bras, et marchez un peu.

BLOUNT, avec force.

Non! Je marchai pas!

JOLLIVET.

Prenez mon bras, vous dis-je, ou je vous emporte sur mes

épaules, comme un sac de farine!

BLOUNT.

Oh! sac de farine!...Vous insultez moi encore!

JOLLIVET.

Ne dites donc pas de bêtises! (Il veut l'emmener. Un Tartare

entre et les arrête.)

LE TARTARE.

Restez. Le seigneur Ivan Ogareff veut vous interroger. (Il

sort.)

JOLLIVET.

Nous interroger?... Lui, Ogareff!... ce traître!

BLOUNT.

Cette brigande!... cette bandite voulait interroger moi!

(Ivan paraît, s'arrête à l'entrée de la tente et parle bas à

deux Tartares qui l'accompagnent et sortent.)

JOLLIVET.

Que vois-je? l'homme qui insultait brutalement le marchand

Korpanoff?...

BLOUNT.

C'était cette colonel Ogareff!... Oh! je sentai une grosse

indignéchione!

SCENE II.

LES MEMES, IVAN, TARTARES.

IVAN.

Approchez et répondez moi. Qui êtes-vous?

JOLLIVET.

Alcide Jollivet, citoyen français, que personne n'a le droit

de retenir prisonnier.

IVAN.

Peut-être. (A Blount.) Et vous?

BLOUNT.

Harry Blount!... une honnête homme, entendez-vous, une fidèle

sujette de le Angleterre, entendez-vous, une loyale serviteur

de son pétrie, entendez-vous!

IVAN.

Vous avez été pris, dit-on, parmi nos ennemis?

JOLLIVET, avec ironie.

Non, on vous a trompé.

IVAN.

Vous osez dire?...

JOLLIVET.

Je dis que ce ne peut être parmi les ennemis d'un colonel

russe, puisque c'est au milieu de ses compatriotes, parmi les

Russes eux-mêmes, qu'on nous a arrêtés! Vous voyez bien,

monsieur, que l'on vous a trompé.

BLOUNT, à part.

Very well!... Très bon réponse!...

IVAN.

Quel motif vous a conduits sur le théâtre de la guerre?

JOLLIVET.

Nous sommes journalistes, monsieur,... deux reporters.

IVAN, avec mépris.

Ah! oui, je sais, des reporters... c'est-à-dire une sorte

d'espions!...

BLOUNT, furieux.

Espionne! nous, espionne!

JOLLIVET, avec force.

Monsieur, ce que vous dites est infâme, et j'en prends à

témoin l'Europe tout entière!

IVAN.

Que m'importe l'opinion de l'Europe! Je vous traite comme il

me plaît, parce qu'on vous a pris parmi les Russes, qui sont

mes ennemis, vous le savez bien!

JOLLIVET.

J'ignorais que la patrie devînt jamais l'ennemi d'un loyal

soldat!

BLOUNT.

C'était le soldat déloyal qui devenait le ennemi de son

pétrie!

JOLLIVET.

Et celui-là est un traître!

IVAN, avec colère.

Prenez garde et souvenez-vous que je suis tout-puissant ici!

JOLLIVET.

Vous devriez tâcher de le faire oublier.

IVAN, avec colère.

Monsieur... (Se calmant.) L'insulte d'un homme de votre sorte

ne peut arriver jusqu'à moi!

JOLLIVET.

C'est naturel, colonel Ogareff, la voix ne descend pas, elle

monte.

IVAN, avec colère.

C'en est trop!

BLOUNT, à part.

Il n'était pas satisfaite du tout!

IVAN.

Vous me payerez ce nouvel outrage et vous le payerez cher.

(Appelant.) Gardes! (Un Tartare entre.) Que l'Anglais soit

conduit hors du camp, avant une heure,... et qu'avant une heure,

l'autre soit fusillé! (Il sort avec le Tartare.)

SCENE III.

BLOUNT, JOLLIVET.

BLOUNT, avec terreur.

Fousillé! fousillé! fousillé!...

JOLLIVET.

Je n'ai pas était maître de mon indignation!

BLOUNT.

Fousillé!... Cette misérable coquine faisait fousiller vous!

JOLLIVET.

Hélas! oui!... Rien ne peut me sauver et le mieux est de me

résigner courageusement!

BLOUNT.

Ah! Jollivet!

JOLLIVET.

Vous voilà débarrassé de votre rival, de votre ennemi!

BLOUNT, se récriant.

Débarrassé de mon hennemi!

JOLLIVET.

Et il était écrit que notre duel n'aurait jamais lieu!

BLOUNT, ému.

Notre douel?... Est-ce que vous aviez pensé que je battais

jamais moi avec vous, Jollivet?

JOLLIVET.

Je sais qu'il y avait en vous plus d'emportement que de haine!

BLOUNT.

Oh! non!... je vous haïssais pas, Jollivet, et si vous avez un

peu moqué, vous avez défendu moi dans le bataille, vous avez

soigné mon blessure, vous avez sauvé moi comme une bonne et

brave gentleman, Jollivet.

JOLLIVET, souriant tristement.

Tiens! vous ne m'appelez plus Jollivette, monsieur Blount.

BLOUNT.

Et je demandai pardone à vous pour cette méchante

plaisanterie!

JOLLIVET.

Alors nous voilà amis... tout à fait?

BLOUNT.

Oh! yes, amis jusqu'à la m...

JOLLIVET.

Jusqu'à la mort!... Ce ne sera pas long, hélas!... et je

voudrais... avant... de mourir... vous demander un service,

ami Blount.

BLOUNT, vivement.

Une service! Oh! je promettai, je jurai d'avance!...

JOLLIVET.

Nous sommes ici, mon ami, comme deux sentinelles perdues et

chargées l'une et l'autre d'éclairer notre pays sur les graves

événements qui s'accomplissent. Eh bien, le devoir que je ne

pourrai plus remplir, je vous demande de le remplir à ma

place.

BLOUNT, très ému.

Oh! yes! yes!...

JOLLIVET.

Voulez-vous me promettre, Blount, qu'après avoir adressé

chacune de vos correspondances en Angleterre, vous l'enverrez

ensuite en France?

BLOUNT.

Ensuite! non!... Jollivet, non... pas ensuite. Je voulais

remplacer vous, tout à faite, et comme vous étiez plus adroite

que moi, vous aviez envoyé toujours les nouvelles le première,

eh bien, je promettai que j'envoyai en France... d'abord!

JOLLIVET.

En même temps, Blount, en même temps... je le veux!...

BLOUNT.

Yes!... en même temps!... d'abord!... Etes-vous satisfaite,

Jollivet?

JOLLIVET.

Oui, mais ce n'est pas tout, Blount.

BLOUNT.

Parlez, je écoutai vous.

JOLLIVET.

Mon ami, j'ai laissé là-bas une femme!...

BLOUNT.

Une femme!

JOLLIVET.

Une jeune femme... et un petit enfant. Elle, bonne comme une

sainte! lui, beau comme un ange!...

BLOUNT, avec reproche.

Oh! vous aviez une femme et une toute petite bébé, et vous

avez quitté eux!... Oh! Jollivet, Jollivet.

JOLLIVET, tristement.

Que voulez-vous?... Nous étions pauvres, mon ami!

BLOUNT, pleurant.

Pauvres!... Et alors vous étiez forcé pour abandonner eux, et

moi je reprochai à vous... j'accusai vous... Oh! my friend, my

dear friend!... I am a very bad man,... your pardon... for...

having spoken as... I have done!... Je demandai pardone à

vous. Jollivet, yes!... je demandai pardone, et quand le

guerre était finie ici, je jurai que j'allai en France, je

cherchai votre fémille, je servai pour père à votre pauvre

petite bébé, et je servai pour méri,... non!... je servai pour

frère à votre bonne jolie femme... je promettai... je jurai...

je... (Il lui serre la main, se jette à son cou et

l'embrasse. -- On entend un bruit de fanfare.)

JOLLIVET.

Qu'est-ce que cela?

UN TARTARE, entrant.

C'est l'arrivée de l'émir Féofar. Tous les prisonniers doivent

se prosterner devant lui... Venez.

BLOUNT.

Prosterner!... je prosternerai pas!... je prosternerai

jamais!... (Ils sortent.)

(Le décor change à vue et représente le camp tartare.)

HUITIEME TABLEAU.

Le Camp de l'émir.

La scène représente une place, ornée de pylones, recouverte

d'un splendide velum. A droite, un trône magnifiquement orné;

à gauche une tente.

SCENE I.

FEOFAR, IVAN, LES TARTARES.

(Grand fracas de trompettes et de tambours. Superbe cortège

qui défile devant le trône.

Féofar, accompagné d'Ivan et de toute sa maison militaire,

arrive au camp. Réception solennelle.)

IVAN.

Gloire à toi, puissant émir, qui viens commander en personne

cette armée triomphante!

TOUS.

Gloire à Féofar! Gloire à l'émir!

IVAN.

Les provinces de la Sibérie sont maintenant en ton pouvoir. Tu

peux pousser tes colonnes victorieuses aussi bien vers les

contrées où se lève le soleil que dans celles où il se couche.

FEOFAR.

Et si je marche avec le soleil?

IVAN.

C'est te jeter vers l'Europe, et c'est rapidement conquérir le

pays jusqu'aux montagnes de l'Oural!

FEOFAR.

Et si je vais au-devant du faisceau de lumière?

IVAN.

C'est soumettre à ta domination Irkoutsk et les plus riches

provinces de l'Asie centrale.

FEOFAR.

Quel avis t'inspire ton dévouement à notre cause?

IVAN.

Prendre Irkoutsk, la capitale, et avec elle l'otage précieux

dont la possession vaut une province! Emir, il faut que le

Grand-Duc tombe entre tes mains.

FEOFAR.

Il sera fait ainsi.

IVAN.

Quel jour l'émir quittera-t-il ce camp?

FEOFAR.

Demain, car aujourd'hui c'est fête pour les vainqueurs.

TOUS.

Gloire à l'émir!

SCENE II.

LES MEMES, BLOUNT, puis JOLLIVET.

BLOUNT.

L'émir! je voulais parler à l'émir.

FEOFAR.

Qu'est-ce donc?

IVAN.

Que voulez-vous?

BLOUNT.

Je voulais parler à l'émir.

L'EMIR.

Parle.

BLOUNT.

Emir Féofar, je suppliai... non!... je conseillai à toi de

entendre moi!

FEOFAR.

Approche.

BLOUNT.

Je demandai au puissante Féofar d'empêcher le fousillement

d'un gentleman!

FEOFAR.

Que signifie?

IVAN.

Un étranger qui a osé m'insulter et dont j'ai ordonné le

châtiment!

L'EMIR.

Qu'on amène cet homme.

(Jollivet est amené et se place près de Blount.)

BLOUNT.

Et si je conseillai à toi, grande Féofar, de rendre son

liberté à mister Jollivet, c'était dans le intérêt de toi, de

ton sécourité, car si une seule cheveu tombait de son tête à

lui, il mettait en danger ton tête à toi!

FEOFAR.

Et qui donc aurai-je à redouter?

BLOUNT.

Le France!

FEOFAR.

La France!

BLOUNT.

Oui, le France qui ne laisserait pas impiouni le assassinat

d'une enfant à elle! Et je avertis toi, que si on ne rendait

pas la liberté à lui, je restai prisonnier avec! Je prévenai

toi que si on touyait lui, il fallait me touyer avec, et qu'au

lieu de le France tout seule, tu auras sur les bras le France

et le Angleterre avec!... Voilà ce que j'avais à dire à toi, émir

Féofar. A présent, fais touyer nous si tu voulais!

FEOFAR.

Ivan, que les paroles de cet homme s'effacent de ta mémoire et

qu'on épargne sa vie!

IVAN.

Mais il m'a insulté!

FEOFAR.

Je le veux.

IVAN.

Soit! Qu'on le chasse du camp à l'instant même.

JOLLIVET.

Vous prévenez mes désirs, monsieur Ogareff!... J'ai hâte de

n'être plus en votre honorable compagnie!... Blount, je

n'oublierai pas ce que vous venez de faire pour moi!

BLOUNT.

Nous étions quittes et très bonnes amis, Jollivet!

JOLLIVET.

Et nous continuerons la campagne ensemble!

BLOUNT.

All right!

(Tous deux sortent par le fond.

Féofar et ses officiers entrent avec lui sous une tente à

gauche.)

SCENE III.

IVAN, SANGARRE.

IVAN, voyant entrer Sangarre.

Sangarre! Tu le vois, elle s'achèvera bientôt la tâche que je

me suis imposée!

SANGARRE.

Parles-tu de ta vengeance?

IVAN.

Oui, oui, de cette vengeance qui est maintenant assurée!

SANGARRE.

Elle t'échappera, si le Grand-Duc est prévenu à temps, si un

courrier russe parvient jusqu'à lui!

IVAN.

Comment un courrier passerait-il à travers nos armées?

SANGARRE.

Il en est un qui, sans moi, serait en ce moment sur la route

d'Irkoutsk!

IVAN.

Parle, explique-toi.

SANGARRE.

Ivan, je suis près que toi du but que chacun de nous veut

atteindre! Le Grand-Duc n'est pas encore entre tes mains,

tandis que j'ai en mon pouvoir cette Marfa Strogoff, dont j'ai

juré la mort!

IVAN.

Achève.

SANGARRE.

La vieille Sibérienne a été prise au poste de Kolyvan, avec

beaucoup d'autres. Mais, dans ce poste, Marfa n'était pas la

seule qui portât ce nom de Strogoff!

IVAN.

Que veux-tu dire?

SANGARRE.

Hier, un homme a refusé de reconnaître Marfa, qui l'appelait

son fils!... Il l'a reniée publiquement. Mais une mère ne se

trompe pas à une prétendue ressemblance. Cet homme qui ne

voulait pas être reconnu était bien Michel Strogoff, un des

courriers du czar.

IVAN.

Où est-il? Qu'est-il devenu? A-t-on pu s'emparer de lui?

SANGARRE.

Après la victoire, tous ceux qui fuyaient le champ de bataille

ont été arrêtés. Pas un des fugitifs n'a pu nous échapper, et

Michel Strogoff doit être parmi les prisonniers!

IVAN.

Le reconnaîtrais-tu? Pourrais-tu le désigner?

SANGARRE.

Non.

IVAN.

Il me faut cet homme! Il doit être porteur de quelque

important message. Qui donc pourra me le faire connaître?

SANGARRE.

Sa mère!

IVAN.

Sa mère?

SANGARRE.

Elle refusera de parler, mais...

IVAN.

Mais je saurai bien l'y forcer... Qu'on l'amène. (Sangarre

s'éloigne par le fond.) Un courrier évidemment envoyé vers le

Grand-Duc! Il est porteur d'un message! Ce message, je

l'aurai!...

SCENE IV.

IVAN, SANGARRE, MARFA, NADIA, puis DES PRISONNIERS, SOLDATS,

ETC.

NADIA, bas.

Pourquoi nous conduit-on ici?

MARFA, bas.

Pour m'interroger, sans doute, sur le compte de mon fils, mais

j'ai compris qu'il ne voulait pas être reconnu!... il est déjà

loin... Ils ne m'arracheront pas mon secret.

SANGARRE.

Regarde-moi, Marfa, regarde-moi bien!... Sais-tu qui je suis?

MARFA, regardant Sangarre.

Oui! l'espionne tartare que j'ai fait châtier!

SANGARRE.

Et qui te tient à son tour en son pouvoir!

NADIA, lui prenant la main.

Marfa!

MARFA, bas.

Ne crains rien pour moi, ma fille!

IVAN, à Marfa.

Tu te nommes?...

MARFA.

Marfa Strogoff.

IVAN.

Tu as un fils?

MARFA.

Oui!

IVAN.

Où est-il maintenant?

MARFA.

A Moscou, je suppose.

IVAN.

Tu es sans nouvelles de lui?

MARFA.

Sans nouvelles.

IVAN.

Quel est donc cet homme que tu appelais ton fils, hier, au

poste de Kolyvan?

MARFA.

Un Sibérien que j'ai pris pour lui. C'est le deuxième en qui

je crois retrouver mon fils, depuis que Kolyvan est rempli

d'étrangers.

IVAN.

Ainsi ce jeune homme n'était pas Michel Strogoff?

MARFA.

Ce n'était pas lui.

IVAN.

Et tu ignores ce que ton fils est devenu?

MARFA.

Je l'ignore.

IVAN.

Et depuis hier, tu ne l'as pas vu parmi les prisonniers?

MARFA.

Non!

IVAN.

Ecoute. Ton fils est ici, car aucun des fugitifs n'a pu

échapper à ceux de nos soldats qui cernaient le poste de

Kolyvan. Tous ces prisonniers vont passer devant tes yeux, et

si tu ne me désignes pas ce Michel Strogoff, je te ferai périr

sous le knout!

NADIA.

Grand Dieu!

MARFA.

Quand tu voudras, Ivan Ogareff. J'attends.

NADIA.

Pauvre Marfa!

MARFA.

Je serai courageuse!... je n'ai rien à craindre pour lui!

IVAN.

Qu'on amène les prisonniers. (A Sangarre.) Et toi, observe

bien si l'un deux se trahit!

(Les prisonniers défilent. -- Michel Strogoff est parmi eux,

mais quand il passe devant elle, Marfa ne bouge pas.)

IVAN.

Eh bien! ton fils?

MARFA.

Mon fils n'est pas parmi ces prisonniers!

IVAN.

Tu mens!... désigne-le... parle...je le veux.

MARFA, résolument.

Je n'ai rien à vous dire.

SANGARRE, bas.

Oh! je la connais, cette femme!... Sous le fouet, même

expirante, elle ne parlera pas!...

IVAN.

Elle ne parlera pas, dis-tu!... Eh bien, il parlera lui!...

Saisissez cette femme, qu'elle soit frappée du knout jusqu'à

ce qu'elle en meure!

(Marfa est saisie par deux soldats et jetée à genoux sur le

sol. Un soldat portant le knout se place derrière elle.)

IVAN, au soldat.

Frappe!

(Le knout est levé sur Marfa, Strogoff se précipite, arrache

le knout et en frappe Ivan au visage.)

STROGOFF.

Coup pour coup, Ogareff!

MARFA.

Qu'as-tu fait, malheureux!

IVAN.

L'homme du relai!

SANGARRE.

Michel Strogoff!

STROGOFF.

Moi-même! Oui, moi, que tu as insulté, outragé! moi dont tu

veux assassiner la mère!

TOUS.

A mort! à mort!

IVAN.

Ne tuez pas cet homme! Qu'on prévienne l'émir!

MARFA.

Mon fils!... Ah! pourquoi t'es-tu trahi!

STROGOFF.

J'ai pu me contenir quand ce traître m'a frappé!... Mais le

fouet levé sur toi, ma mère!... oh! c'était impossible!

IVAN.

Eloignez donc cette femme!... et qu'on le fouille!

(Les soldats exécutent cet ordre.)

STROGOFF, résistant.

Me fouiller! Lâche! misérable!

IVAN, lui prend la lettre qu'il portait sur sa poitrine et la

lit.

Oh! il était temps!... Cette lettre perdait tout!...

Maintenant le Grand-Duc est à moi!

SCENE V.

LES MEMES, FEOFAR, ET SA SUITE.

IVAN.

Emir Féofar, tu as un acte de justice à accomplir.

FEOFAR.

Contre cet homme?

IVAN.

Contre lui.

FEOFAR.

Quel est-il?

IVAN.

Un espion russe.

TOUS.

Un espion!...

MARFA.

Non, non... mon fils n'est pas un espion! Cet homme a

menti!...

IVAN.

Cette lettre, trouvée sur lui, indiquait le jour où une armée

de secours doit arriver en vue d'Irkoutsk... le jour où

faisant une sortie, le Grand-Duc nous aurait pris entre deux

feux!

TOUS.

A mort! à mort!

NADIA.

Grâce pour lui!

MARFA.

Vous ne le tuerez pas!

TOUS.

A mort! à mort!

IVAN, à Strogoff.

Tu les entends?

STROGOFF, à Ivan.

Je mourrai, mais ta face de traître, Ivan, n'en portera pas

moins, et à jamais, la marque infamante du knout!

IVAN.

Emir, nous attendons que ta justice prononce.

FEOFAR.

Qu'on apporte le Koran.

TOUS.

Le Koran! le Koran!

FEOFAR.

Ce livre saint a des peines pour les traîtres et les

espions!... C'est lui-même qui prononcera la sentence!

(Des prêtres tartares apportent le livre sacré et le

présentent à Féofar.)

FEOFAR, à l'un des prêtres.

Ouvre ce livre, à l'endroit où il édicte les peines et

châtiments. Mon doigt touchera un des versets,... et ce verset

contiendra sa sentence!

(Le Koran est ouvert. Le doigt de Féofar se pose sur une des

pages, et un prêtre lit à haute voix le verset touché par

l'émir.)

LE PRETRE, lisant.

"Ses yeux s'obscurciront comme les étoiles sous le nuage, et

il ne verra plus les choses de la terre!"

TOUS.

Ah!

FEOFAR, à Strogoff: Tu es venu pour voir ce qui se passe au

camp tartare! Regarde! Maintenant que notre armée triomphante

se réjouisse, que la fête ait lieu qui doit célébrer nos

victoires!

TOUS.

Gloire à l'émir!

FEOFAR, prenant place sur son trône.

Et toi, espion, pour la dernière fois de ta vie, regarde de

tous tes yeux!... regarde!

(Strogoff est conduit au pied de l'estrade. Marfa est à demi

couchée sur le sol. Nadia est agenouillée près d'elle.)

NEUVIEME TABLEAU.

La Fête tartare.

BALLET

(Après la première reprise, la voix d'un prêtre se fait

entendre et répète les paroles de l'émir.)

LE PRETRE.

Regarde de tous tes yeux... regarde!

(Après la deuxième reprise, la voix du prêtre se fait encore

entendre.)

LE PRETRE.

Regarde de tous tes yeux! regarde!

(Le ballet fini, Strogoff est amené au milieu de la scène. Un

trépied, portant des charbons ardents, est apporté près de

lui, et le sabre de l'exécuteur est posé en travers sur les

charbons.

Sur un signe de Féofar, l'exécuteur s'approche de Strogoff. Il

prend le sabre qui est chauffé à blanc.)

FEOFAR.

Dieu a condamné cet homme! Il a dit que l'espion soit privé de

la lumière!... Que son regard soit brûlé par cette lame

ardente!

NADIA.

Michel! Michel!

STROGOFF, se tournant vers Ivan.

Ivan! Ivan le traître! la dernière menace de mes yeux sera

pour toi!

MARFA, se précipitant vers son fils.

Mon fils! mon fils!...

STROGOFF.

Ma mère!... ma mère! oui! oui! à toi mon suprême regard!...

Reste là, devant moi!... Que je voie encore ta figure

bien-aimée!... Que mes yeux se ferment en te regardant!

IVAN, à Strogoff.

Ah! tu pleures! Tu pleures comme une femme!

STROGOFF, se redressant.

Non! comme un fils!

IVAN.

Bourreau, accomplis ton oeuvre!

(Les bras de Strogoff ont été saisis pas des soldats; il est

tenu agenouillé de manière à ne pouvoir faire un mouvement. La

lance incandescente passe devant ses yeux.)

STROGOFF, poussant un cri terrible.

Ah!!!!

(Marfa tombe évanouie. Nadia se précipite sur elle.)

IVAN.

A mort maintenant, à mort l'espion!

TOUS.

A mort! à mort!

(Des soldats se jettent sur Strogoff pour le massacrer.)

FEOFAR.

Arrêtez!... arrêtez!... Prêtre, achève le verset commencé.

LE PRETRE.

.... "Et aveugle, il sera comme l'enfant, et comme l'être

privé de raison, sacré pour tous!..."

FEOFAR.

Que nul ne touche désormais à cet homme, car le Koran l'a dit:

"Vous tiendrez pour sacrés les enfants, les fous et les

aveugles."

IVAN, à Sangarre.

Il n'est plus à craindre maintenant.

(Féofar, Ivan et tout le cortège sortent par le fond. Une

demi-nuit s'est faite, et il ne reste plus en scène que

Strogoff, Marfa et Nadia.)

(Strogoff se relève et se dirige en tâtonnant vers l'endroit

où est tombée sa mère.)

STROGOFF.

Ma mère! Ma mère!... Ma mère!... ma pauvre mère!...

NADIA, venant à lui.

Frère! frère! mes yeux seront désormais tes yeux!... je te

conduirai...

STROGOFF.

A Irkoutsk! (Il embrasse une dernière fois sa mère.) A

Irkoutsk!

ACTE QUATRIEME.

DIXIEME TABLEAU.

La Clairière.

La scène représente une berge sur la rive droite de l'Angara.

Il fait encore jour.

SCENE I.

IVAN, SANGARRE, UN CHEF TARTARE, SOLDATS.

IVAN, au chef.

C'est ici que nous allons nous séparer de toi et de tes

soldats, et tu suivras fidèlement ensuite toutes mes

instructions.

LE CHEF.

Compte sur nous, Ivan Ogareff.

SANGARRE.

Où donc irons-nous maintenant?

IVAN.

Ecoutez! L'énergie de ce Grand-Duc renverse tous mes calculs,

déjoue toutes mes prévisions. Chaque jour il opère de

nouvelles sorties, dont la plus prochaine coïncidera peut-être

avec l'apparition d'une armée de secours, et nous serons ainsi

placés entre deux feux!... Il faut donc que sans tarder

j'exécute le projet hardi que j'ai conçu.

SANGARRE.

Et ce projet, quel est-il?

IVAN.

Sangarre, j'entrerai seul aujourd'hui dans Irkoutsk. Les

Russes accueilleront avec des transports de joie celui qui se

présentera sous le nom de Michel Strogoff, le courrier du

czar. Va! tout est bien combiné et ma vengeance sera prompte à

frapper! A l'heure convenue entre l'émir et moi, les Tartares

attaqueront la porte de Tchernaïa qu'une main amie, la mienne,

saura leur ouvrir.

SANGARRE.

Espères-tu donc que les Russes ne défendront pas cette porte?

IVAN.

Une terrible diversion les en empêchera et attirera tous les

bras valides au quartier de l'Angara!

LE CHEF.

Cette diversion, quelle sera-t-elle?

IVAN.

Un incendie!

TOUS.

Un incendie?

IVAN.

Que vous autres, soldats, vous aurez allumé!

LE CHEF.

Nous! que veux-tu dire?

IVAN, montrant l'Angara.

Voyez ce fleuve qui coule et traverse la ville. C'est l'Angara

et c'est lui... lui-même... qui va dévorer Irkoutsk!

SANGARRE.

Ce fleuve?

IVAN.

Au moment convenu, ce fleuve va rouler un torrent incendiaire.

Des sources de naphte sont exploitées à trois verstes d'ici.

Nous sommes maîtres des immenses réservoirs de Baïkal, qui

contiennent tout un lac de ce liquide inflammable!... Un pan

de mur démoli par vous, et un torrent de naphte se répandra à

la surface de l'Angara. Alors il suffira d'une étincelle pour

l'enflammer et porter l'incendie jusqu'au coeur d'Irkoutsk! Les

maisons bâties sur pilotis, le palais du Grand-Duc lui-même

seront dévorés, anéantis!... Ah! Russes maudits! vous m'avez

jeté dans le camp des Tartares! Eh bien, c'est en Tartare que

je vous fais la guerre!

LE CHEF.

Tes ordres seront exécutés, Ivan, mais quel moment choisirons-nous

pour renverser la muraille des réservoirs de Baïkal?

IVAN.

L'heure où le soleil aura disparu de l'horizon.

SANGARRE.

A cette heure la capitale de la Sibérie sera en flammes!

IVAN.

Et ma vengeance s'accomplira! Partons maintenant. (Au chef.)

Tu te souviendras?

LE CHEF.

Je me souviendrai.

(Ivan et Sangarre sortent.)

SCENE II.

LE CHEF, LES SOLDATS, LE SERGENT.

LE CHEF.

Prenons ici une demi-heure de repos, avant l'instant où nous

devons remplir notre mission.

LE SERGENT.

Les hommes peuvent aller et venir?

L'OFFICIER.

Oui, mais qu'ils ne s'éloignent pas! Nous n'aurons pas trop de

tous nos bras pour renverser le mur des réservoirs de naphte!

LE SERGENT.

C'est bien!... Allez vous autres.

(Tous disparaissent après avoir déposé çà et là leurs fusils.)

SCENE III.

MARFA, PUIS LES TARTARES.

MARFA, entrant par la droite appuyée sur un bâton.

Mon pauvre enfant, toi, dont le regard s'est éteint en se

fixant pour la dernière fois sur ta mère, où es-tu?... Qu'es-tu

devenu? (Elle s'assied.) Une jeune fille, m'a-t-on dit,...

Nadia, sans doute,... guide les pas de l'aveugle!... Tous deux

se sont dirigés vers Irkoutsk, et, depuis un mois, j'ai suivi

la grande route sibérienne... Mon fils bien-aimé, c'est moi

qui t'ai perdu! Je n'ai pu me contenir, en te retrouvant...

là... devant moi... et tu n'as pas été maître de toi-même en

voyant le knout levé sur ta mère! Ah! pourquoi n'as-tu pas

laissé déchirer mes épaules! Aucune torture ne m'aurait

arraché ton secret!... Allons! il faut marcher encore!... Je

ne suis plus ici qu'à quelques verstes d'Irkoutsk! C'est là

peut-être que je le retrouverai... Allons! (Elle se lève et va

sortir.) Les Tartares!

L'OFFICIER, voyant Marfa.

Quelle est cette femme?

LE SERGENT.

Quelque mendiante!

MARFA.

Je ne tends pas la main! Je ne réclame pas la pitié d'un

Tartare!

L'OFFICIER.

Tu es bien fière!... Que fais-tu ici? où vas-tu?

MARFA.

Je vais où vont ceux qui n'ont plus de patrie, qui n'ont plus

de maison et qui fuient les envahisseurs! Je vais devant moi

jusqu'à ce que les forces me manquent!...jusqu'à ce que je

tombe... et que je meure!

LE SERGENT, au capitaine.

C'est une folle, capitaine.

L'OFFICIER.

Qui a de bons yeux et de bonnes oreilles! Je n'aime pas ces

rôdeurs qui suivent notre arrière-garde!... Ce sont autant

d'espions. (A Marfa.) Pars, et que je ne te revoie pas, ou je

te ferai attacher au pied d'un arbre, et là les loups affamés

ne te feront pas grâce!

MARFA.

Loup ou Tartare, c'est tout un!... Mourir d'un coup de dent ou

d'un coup de fusil, peu m'importe!

L'OFFICIER.

Oh! la vie a peu de prix à tes yeux!

MARFA.

Oui, depuis que j'ai perdu celui que je cherche vainement, mon

fils que les tiens ont cruellement martyrisé!

(Marfa a repris son bâton et va s'enfoncer à droite.)

LE SERGENT, à l'officier.

Capitaine, encore des fugitifs, sans doute.

(Il montre Strogoff et Nadia qui apparaissent au fond.)

SCENE IV.

LES MEMES, NADIA, STROGOFF.

MARFA, à part et continuant.

Lui!... mon fils!... mon fils!...

STROGOFF, à Nadia.

Qu'est-ce donc?

NADIA.

Des Tartares?

STROGOFF.

Ils nous ont vus?

NADIA.

Oui!...

MARFA, à part.

Oh! cette fois je ne me trahirai pas devant eux. (Elle se

cache au fond.)

L'OFFICIER.

Faites approcher ces gens.

LE SERGENT.

Allons! approchez... approchez!

L'OFFICIER.

Qui êtes-vous?...

NADIA.

Mon frère est aveugle, et nous avons parcouru, malgré les

terribles souffrances qu'il a subies, une route si pénible et

si longue qu'il peut à peine se soutenir!

L'OFFICIER.

D'où venez-vous?

STROGOFF.

D'Irkoutsk, où nous n'avons pu pénétrer parce que les Tartares

l'investissent.

L'OFFICIER.

Et vous allez?

STROGOFF.

Vers le lac Baïkal, où nous attendrons que la Sibérie soit

redevenue tranquille.

L'OFFICIER.

Et elle le sera sous la domination tartare!

LE SERGENT, observant Nadia.

Elle est jolie, cette fille, capitaine!

L'OFFICIER, à Strogoff.

C'est vrai, tu as là une belle compagne!

(Le sergent veut s'approcher de Nadia.)

NADIA, s'éloignant.

Ah! (Elle reprend la main de Strogoff.)

STROGOFF.

C'est ma soeur!

LE SERGENT.

On pourrait donner un autre guide à l'aveugle, et cette belle

fille resterait au bivouac! (Il s'approche d'elle.)

NADIA.

Laissez-moi, laissez-moi!

STROGOFF, à part.

Misérables!

LE SERGENT.

Elle est farouche, la jeune Sibérienne! Nous nous reverrons

plus tard, la belle.

UN SOLDAT, entrant.

Capitaine, en montant sur une colline, à cent pas d'ici, on

peut voir de grandes fumées qui s'élèvent dans l'air, et, en

prêtant l'oreille, on entend au loin, le bruit du canon.

L'OFFICIER.

C'est que les nôtres donnent l'assaut à Irkoutsk!

STROGOFF, à part.

L'assaut à Irkoutsk!

L'OFFICIER.

Voyons cela. (Aux soldats.) Dans une heure le moment sera venu

d'accomplir notre tâche, et, cela fait, nous rejoindrons les

assaillants.

(Il sort, les soldats l'accompagnent. Le sergent regarde une

dernière fois Nadia et sort.)

SCENE V.

NADIA, STROGOFF, puis MARFA.

NADIA.

Ils sont partis, frère, nous pouvons continuer notre route.

STROGOFF.

Non!... j'ai dit que nous allions du côté du lac Baïkal!... Il

ne faut pas qu'ils nous voient prendre un autre chemin!

NADIA.

Nous attendrons alors qu'ils soient tout à fait éloignés.

STROGOFF.

C'est aujourd'hui le 24 septembre, et aujourd'hui,... je

devrais être à Irkoutsk.

NADIA.

Espérons encore!... Ces Tartares vont partir... Cette nuit,

quand on ne pourra plus nous voir, nous chercherons le moyen

de descendre le fleuve... et tu pourras, avant demain, entrer

dans la ville!... Essaye de prendre un peu de repos en

attendant!

(Elle le conduit au pied d'un arbre.)

STROGOFF.

Me reposer... et toi... pauvre Nadia, n'es-tu pas plus brisée

par la fatigue que je ne le suis moi-même?

NADIA.

Non... non... Je suis forte... tandis que toi, cette blessure

que tu as reçue, cette fièvre qui te dévore!...

(Strogoff s'asseoit au pied de l'arbre.)

STROGOFF.

Ah! qu'importe, Nadia, qu'importe! Que j'arrive à temps auprès

du Grand-Duc et je n'aurais plus rien à vous demander, mon

Dieu, si ma mère existait encore!

NADIA.

Devant son fils que ces barbares allaient martyriser, elle est

tombée... inanimée!... Mais qui te dit que la vie s'était brisée

en elle?... Qui te dit qu'elle était morte?... Frère,... je

crois que tu la reverras... (Se reprenant et le regardant avec

douleur.) Je crois, frère, que tu la presseras encore dans tes

bras... et qu'elle couvrira de baisers et de larmes ces

pauvres yeux où la lumière s'est éteinte!

STROGOFF.

Quand j'ai posé mes lèvres sur son front, je l'ai senti

glacé!... Quand j'ai interrogé son coeur, il n'a pas battu

sous ma main!... (Marfa, qui a reparu, s'est approchée de son

fils.) Hélas! ma mère est morte!

NADIA, apercevant Marfa.

Ah!

STROGOFF.

Qu'est-ce donc? qu'as-tu, Nadia?

NADIA.

Rien. Rien!

(Marfa, qui s'est agenouillée, fait signe à Nadia, prête à se

trahir, de garder le silence; puis, prenant une des mains de

son fils, elle la porte en pleurant à ses lèvres. Strogoff,

qui a étendu l'autre bras, s'est assuré que Nadia est bien à

sa droite.)

STROGOFF.

Oh!... Nadia!... Nadia!... ces baisers, ces larmes!... les

sanglots que j'entends!... Ah! c'est elle!... c'est elle,

c'est ma mère!

MARFA.

Mon fils! mon fils! (Ils tombent dans les bras l'un de

l'autre.)

NADIA.

Marfa...

MARFA.

Oui, oui, c'est moi, mon enfant bien-aimé, c'est moi, mon

noble et courageux martyr!... laisse-moi les baiser mille fois

ces yeux, ces pauvres yeux éteints!... Et c'est pour moi,

c'est parce qu'il a voulu défendre sa mère qu'ils l'ont ainsi

torturé!... Ah! pourquoi ne suis-je pas morte avant ce jour

fatal!... Pourquoi ne suis-je pas morte, mon Dieu?

STROGOFF.

Mourir!... toi, non... non!... Ne pleure pas, ma mère, et

souviens-toi des paroles que je dis ici: Dieu réserve à ceux

qui souffrent d'ineffables consolations!

MARFA.

De quelles consolations me parles-tu, à moi, dont les yeux ne

doivent plus, sans pleurer, se fixer sur les tiens?

STROGOFF.

Le bonheur peut renaître en ton âme.

MARFA.

Le bonheur?

STROGOFF.

Dieu fait des miracles, ma mère...

MARFA.

Des miracles! Que signifie?... Réponds, réponds, au nom du

ciel!

STROGOFF.

Eh bien! apprends donc!... je, je... Ah! la joie! l'émotion de

te retrouver... ma mère... ma...

MARFA.

Mon Dieu! la parole expire sur ses lèvres... Il pâlit... il

perd connaissance!...

NADIA.

C'est l'émotion après tant de fatigues!

MARFA.

Il faudrait pour le ranimer!... Ah! cette gourde! (Elle prend

la gourde que Strogoff porte à son côté.) Rien! elle est

vide... Là-bas, de l'eau!... Va... va... Nadia! (Nadia prend

la gourde et s'élance au fond sur le chemin qui monte vers la

droite.) Michel, mon enfant, entends-moi, parle-moi,

Michel!... Dis encore que tu me pardonnes tout ce que, par

moi, tu as souffert!...

STROGOFF, d'une voix éteinte.

Mère! mère!...

MARFA.

Ah!... il revient à lui!... (A ce moment Nadia qui a rempli la

gourde se relève, mais aussitôt le sergent tartare reparaît et

se précipite vers elle.)

LE SERGENT.

A moi, la belle fille!...

NADIA.

Laissez-moi.

LE SERGENT.

Non!... tu viendras de gré ou de force!... (Il veut

l'entraîner.)

NADIA.

Laissez-moi!... Laissez-moi!

MARFA, apercevant Nadia.

Le misérable... Nadia!... (Elle court à Nadia.)

LE SERGENT.

Arrière!... (Il repousse Marfa, saisit Nadia dans ses bras et

va l'enlever.)

NADIA, poussant un cri.

A moi, pitié!... à moi!

STROGOFF.

Nadia!... (Il se redresse, se lève; puis, par un mouvement

irrésistible, il se jette sur un des fusils déposés près de

l'arbre, il l'arme, il ajuste le sergent et fait feu. Le

sergent tombe mort.)

MARFA ET NADIA.

Oh!... (Toutes deux, après être restées stupéfaites un instant,

redescendent en courant auprès de Strogoff.)

STROGOFF.

Que Dieu et le czar me pardonnent!... Cette contrainte

nouvelle était au-dessus de mes forces!

MARFA.

Ah! Michel, mon fils, tes yeux voient la lumière du ciel!

NADIA.

Frère! Frère!... C'est donc vrai?

STROGOFF.

Oui, oui, je te vois, ma mère!... Oui, je te vois, Nadia!...

MARFA.

Mon enfant, mon enfant!... Quelle joie, quel bonheur, quelle

ivresse!... Ah!... Je comprends tes paroles maintenant: Dieu

garde aux affligés d'ineffables consolations...

NADIA.

Mais comment se fait-il?

MARFA.

Et d'où vient ce miracle?...

STROGOFF.

Quand je croyais te regarder pour la dernière fois, ma mère,

mes yeux se sont inondés de tant de pleurs, que le fer rougi

n'a pu que les sécher sans brûler mon regard!... Et comme il

me fallait, pour sauver notre Sibérie, traverser les lignes

tartares: "Je suis aveugle, disais-je. Le Koran me protège...

Je suis aveugle..." et je passais!

NADIA.

Mais pourquoi ne m'avoir pas dit... à moi?...

STROGOFF.

Parce qu'un instant d'imprudence ou d'oubli aurait pu te

perdre avec moi, Nadia!...

MARFA.

Silence!... Ils reviennent.

SCENE VI.

LES MEMES, LE CAPITAINE, SOLDATS.

Le capitaine, suivi des soldats, arrive par le fond. On relève

le cadavre du sergent.

LE CAPITAINE.

Qui a tué cet homme?

UN SOLDAT, montrant Strogoff.

Il n'y a ici que ce mendiant.

L'OFFICIER.

Qu'on s'empare de lui. Nous l'emmènerons au camp.

STROGOFF, à part.

M'emmener!... Et ma mission! tout est perdu!...

NADIA.

Ne savez-vous pas que mon frère est aveugle?...

MARFA.

Et qu'il n'a pu se servir de cette arme!

L'OFFICIER.

Aveugle?... Nous allons bien savoir s'il l'est réellement!

MARFA, bas.

Que va-t-il faire?

L'OFFICIER.

Tes yeux sont éteints, as-tu dit.

STROGOFF.

Oui.

L'OFFICIER.

Eh bien! je veux te voir marcher sans guide, sans appui!...

Eloignez ces deux femmes, et toi, marche! (Il tire son épée.)

STROGOFF.

De quel côté?

L'OFFICIER, tendant son épée en face de la poitrine de

Strogoff.

Droit devant toi.

NADIA.

Mon Dieu!

MARFA, pousse un cri en fermant la bouche.

Ah!...

STROGOFF, marchant sur l'épée, et s'arrêtant au moment où la

pointe lui entre dans la poitrine.

Ah!... vous m'avez blessé!

MARFA, s'élançant vers lui.

Michel! mon pauvre enfant!...

NADIA.

Frère!

MARFA, à l'officier.

Vous êtes un assassin!

L'OFFICIER

Alors, c'est une de ces femmes qui a tué ce soldat!

MARFA.

C'est moi.

STROGOFF, à Marfa.

Non, ma mère! je ne veux pas... je ne veux pas...

MARFA, à part, à Strogoff.

Pour sauver notre Sibérie, il faut que tu sois libre!... Je te

défends de parler!

L'OFFICIER.

Saisissez cette femme!... Attachez-la au pied de cet arbre, et

qu'on la fusille!

STROGOFF.

Fusillée!... toi!...

NADIA.

Grâce!... pour elle!...

MARFA.

Dieu a compté mes jours!... Ils lui appartiennent!

(Des soldats attachent Marfa à l'arbre; d'autres entraînent

Strogoff et Nadia.)

STROGOFF.

Ma mère! ma mère!...

ONZIEME TABLEAU.

Le Radeau.

SCENE VII.

LES MEMES, JOLLIVET, BLOUNT, UN BATELIER, PLUSIEURS FUGITIFS.

(Au moment où les Tartares vont fusiller Marfa, un radeau

venant de la gauche apparaît sur l'Angara.)

JOLLIVET.

Une femme que des Tartares veulent assassiner!... Arrière,

misérables!

STROGOFF.

A moi!... mes amis!

L'OFFICIER, aux tartares.

Feu! vous autres!

BLOUNT.

Jollivet, tirez sur les soldats!... Je me charge, moi, du

capitaine! (Il tire.)

L'OFFICIER, blessé.

Ah!

BLOUNT.

Je avais bien visé, n'est-ce pas?

JOLLIVET.

Très bien visé, ami Blount!

(Les Tartares entourent leur chef, pendant que Strogoff et

Nadia détachent Marfa.)

L'OFFICIER.

Emmenez-moi aux réservoirs!... C'est l'ordre d'Ogareff!

(Les Tartares l'emmènent.)

BLOUNT, JOLLIVET.

Vive la France! vive l'Angleterre! hurrah! hip! hip!

JOLLIVET.

Tiens! Michel Strogoff!

STROGOFF.

Merci, monsieur Jollivet! Merci, monsieur Blount!

BLOUNT.

C'était nous, infortuné aveugle!

STROGOFF.

Ne perdons pas une minute!... Ce radeau vous conduisait...

JOLLIVET.

A Irkoutsk.

STROGOFF.

A Irkoutsk!... C'est le ciel qui vous envoie.

BLOUNT.

Oui, toujours très maligne, le ciel!

MARFA.

Vous nous emmenez avec vous!

JOLLIVET.

Certes!... En descendant le cours de l'Angara, nous

pénétrerons dans Irkoutsk à la faveur de la nuit!

STROGOFF.

Embarquons!

JOLLIVET.

Il n'est donc pas aveugle!

MARFA.

Sa tendresse filiale a sauvé mon enfant! Ses yeux, en

m'adressant un dernier adieu, étaient inondés de tant de

larmes!...

BLOUNT.

Ah bonne! très bien! je comprends, et je voulais instruire de

cette chose notre Académie de médecine!

JOLLIVET.

Oui, oui, écrivez, Blount: Fer rouge excellent pour sécher les

larmes...

BLOUNT.

Mais insiouffisant pour brûler la vue!

TOUS.

Embarquons!

(Ils s'embarquent.)

DOUZIEME TABLEAU.

Les Rives de l'Angara.

Le panorama du fond se déplace peu à peu, pendant que le

radeau est immobile, et montre divers sites des rives du

fleuve.

TREIZIEME TABLEAU.

Le Fleuve de naphte.

La nuit est venue. Le courant de naphte s'enflamme à la

surface du fleuve, et le radeau, vigoureusement repoussé passe

à travers.

QUATORZIEME TABLEAU.

La Ville en feu.

Irkoutsk est en feu. La population se précipite de tous côtés.

Strogoff apparaît et s'élance à travers une porte embrasée.

ACTE CINQUIEME

QUINZIEME TABLEAU.

Le Palais du Grand-Duc.

Une chambre basse de la casemate de la porte Tchernaïa, à

Irkoutsk. Porte au fond, portes latérales. Large fenêtre à

droite, éclairée par le reflet de l'incendie. Tocsin sonnant à

toute volée.

SCENE I.

LE GRAND-DUC, LE GENERAL VORONZOFF, OFFICIERS.

LE GRAND-DUC.

Il a fallu la main d'un barbare pour répandre sur la surface

du fleuve tout un courant de naphte.

VORONZOFF.

Les soldats de l'émir ont, sans doute, renversé la muraille de

l'immense réservoir du Baïkal.

LE GRAND-DUC.

Et une étincelle a suffi pour embraser ce naphte et incendier

les maisons dont les pilotis baignent dans le fleuve! Les

misérables! employer de pareils moyens de destruction!

VORONZOFF.

C'est une guerre de sauvages qu'ils veulent nous faire!

Altesse, ils ont juré l'extermination de la ville!

LE GRAND-DUC.

Ils ne sont pas encore les maîtres d'Irkoutsk. Général, le feu

a-t-il fait de nombreuses victimes?

VORONZOFF.

Presque tous les habitants sont parvenus à se sauver.

LE GRAND-DUC.

Que l'on secoure ces pauvres gens,... qu'ils soient logés dans

mon palais, dans les établissements publics, chez tous ceux

que l'incendie a épargnés!...

VORONZOFF.

Tous leur viennent en aide, Altesse, et rien ne leur manquera!

Le dévouement de notre population égale son patriotisme!

LE GRAND-DUC.

Bien! Bien! Cet incendie doit être un moyen de diversion! Dès

que le feu sera localisé que tous les défenseurs retournent

aux remparts!

VORONZOFF.

A ce sujet, Altesse, j'ai à vous faire connaître une supplique

pour laquelle a été invoqué mon intermédiaire.

LE GRAND-DUC.

Par qui m'est-elle adressée?

VORONZOFF.

Par tous les exilés politiques qui au début de l'invasion ont

reçu l'ordre de rentrer dans la ville. Votre Altesse sait

qu'il se sont bravement battus déjà et qu'elle peut compter

sur leur patriotisme.

LE GRAND-DUC.

Je le sais!... Que demandent-ils?

VORONZOFF.

Ils demandent que Votre Altesse daigne leur faire l'honneur de

recevoir une députation d'entre eux.

LE GRAND-DUC.

Quel est le chef de cette députation?

VORONZOFF.

Un exilé qui s'est particulièrement distingué depuis

l'investissement de la ville.

LE GRAND-DUC.

Son nom!

VORONZOFF.

Wasili Fédor! Homme de valeur et de courage, son influence sur

ses compagnons a toujours été très grande!

LE GRAND-DUC.

Faites entrer cette députation. (On introduit Wasili Fédor et

ses compagnons.)

SCENE II.

LES MEMES, FEDOR, EXILES.

LE GRAND-DUC.

Wasili Fédor, tes compagnons et toi, vous vous êtes bravement

battus depuis le commencement du siège! Votre patriotisme n'a

jamais failli! La Russie ne l'oubliera pas!

FEDOR.

Nous venons demander à Votre Altesse qu'elle nous permette de

faire plus encore pour le salut de la patrie.

LE GRAND-DUC.

Que voulez-vous?

FEDOR.

L'autorisation de former un corps spécial et le droit de

marcher au premier rang.

LE GRAND-DUC.

Soit! Mais à un corps d'élite il faut un chef digne de le

commander. Quel sera ce chef?

TOUS.

Wasili Fédor!

FEDOR.

Moi?

TOUS.

Oui! oui!

LE GRAND-DUC.

Tu les entends! C'est toi qu'ils ont choisi! Acceptes-tu?

FEDOR.

Oui... si le bien du pays l'exige! L'amour de la patrie est

toujours vivace au coeur d'un exilé, et nous vous demandons à

marcher en avant à la première sortie!

TOUS.

Oui! oui! en avant!

LE GRAND-DUC.

Wasili Fédor, tes compagnons sont courageux et forts! Je

doublerai leur courage et leur force! Je leur donnerai à tous

l'arme la plus puissante: la liberté!

TOUS.

La liberté!

LE GRAND-DUC.

A dater de ce moment il n'y a plus de proscrits en Sibérie!

TOUS.

Hurrah pour le Grand-Duc! Hurrah! pour la Russie.

FEDOR.

Altesse, je ne serai pas seul de ma famille à bénir votre

nom. J'ai ma fille Nadia, qui en ce moment traverse mille

périls pour arriver jusqu'à moi!...

LE GRAND-DUC.

Et au lieu d'un proscrit, ta fille trouvera un homme libre!

UN AIDE DE CAMP, entrant précipitamment.

Altesse, un courrier du czar!

TOUS.

Un courrier!

LE GRAND-DUC.

Un courrier qui a pu arriver jusqu'à nous! Enfin!... Qu'il

entre! qu'il entre!...

SCENE III.

LES MEMES, IVAN.

LE GRAND-DUC.

Qui es-tu? Parle! parle vite.

IVAN.

Michel Strogoff, courrier du czar.

LE GRAND-DUC.

D'où viens-tu?

IVAN.

De Moscou.

LE GRAND-DUC.

Tu as quitté Moscou?

IVAN.

Le 22 août.

LE GRAND-DUC.

Et qui me prouve que tu es bien un courrier du czar, et que tu

m'es envoyé de Russie?

IVAN, tirant un papier.

Ce permis signé du gouverneur de Moscou, et qui assurait mon

passage à travers la Sibérie.

LE GRAND-DUC.

Mais ce permis porte le nom de Nicolas Korpanoff?

IVAN.

Je voyageais sous ce nom en qualité de marchand sibérien.

LE GRAND-DUC.

Tu as une lettre pour moi?

IVAN.

J'en avais une écrite de la main du gouverneur de Moscou, mais

j'ai dû la détruire pour la soustraire aux Tartares qui

m'avaient fait prisonnier.

LE GRAND-DUC.

Approche!... Que contenait cette lettre?

IVAN.

Ceci: Une armée de secours venue des provinces du Nord

arrivera le 28 septembre.

LE GRAND-DUC.

Le 28 septembre!

IVAN.

Que Son Altesse fasse ce jour-là, -- mais ce jour-là seulement,

-- une vigoureuse sortie, et les Tartares seront écrasés!

LE GRAND-DUC.

Ainsi celle que nous devions tenter aujourd'hui, demain... et

chaque jour, ne pourrait que nous être funeste?... C'est dans

quatre jours seulement!... Eh bien, quoi qu'il arrive, nous

tiendrons jusque-là!

IVAN, à part.

Et demain les Tartares seront maîtres d'Irkoutsk!

LE GRAND-DUC.

Est-ce tout ce que contenait cette lettre du gouverneur de

Moscou?

IVAN.

Non!... Il était aussi question d'un homme dont Votre Altesse

doit se défier..., un officier russe.

LE GRAND-DUC.

Un Russe! un officier! Quel est le nom de ce traître?

IVAN.

Ivan Ogareff, maintenant le lieutenant de Féodar et

organisateur de cette invasion.

LE GRAND-DUC.

Ivan Ogareff, jadis condamné par moi à la dégradation!

IVAN.

Il a juré de se venger de Votre Altesse et de livrer la ville

aux Tartares!

LE GRAND-DUC.

Qu'il vienne donc, je l'attends! Ah! qu'il méritait bien, ce

misérable, le châtiment qui l'a frappé, lui qui devait

provoquer plus tard l'envahissement de son pays!

IVAN, froidement.

Il le méritait!

LE GRAND-DUC.

Mais, dis-moi, comment as-tu fait pour pénétrer dans Irkoutsk?

IVAN.

Pendant le dernier engagement qui vient d'avoir lieu, je me

suis mêlé aux défenseurs de la ville, je me suis nommé, et

l'on m'a conduit aussitôt devant Votre Altesse.

LE GRAND-DUC.

Tu as montré un grand courage, Michel Strogoff. Que demandes-tu

pour prix de tes services?

IVAN.

Le droit de combattre pour la défense d'Irkoutsk.

LE GRAND-DUC.

Tu commanderas une des portes de la ville.

IVAN.

La porte Tchernaïa, Altesse, celle que les Tartares menacent

le plus?

LE GRAND-DUC.

Soit! La porte Tchernaïa!

VORONZOFF, qui s'est approché de la fenêtre.

Altesse!

LE GRAND-DUC.

Qu'y a-t-il?

VORONZOFF.

Il semble que l'ennemi cherche à se rapprocher de nos

murailles

LE GRAND-DUC.

Il nous trouvera prêts à le recevoir! Venez, messieurs!

(Tous sortent excepté Ivan.)

SCENE IV.

IVAN, seul.

Oui, oui, nobles défenseurs de la patrie! Allez, invincibles

héros! L'heure de la défaite et de la mort sonnera bientôt

pour vous! Et toi brûle, cité maudite, que tes palais soient

anéantis par le feu! Que de tes maisons il ne reste plus que

des cendres! Ce n'est pas une ville qu'il faut aux Tartares,

c'est un monceau de ruines! Brûle donc, Irkoutsk, et périsse

avec toi tout ce qui porte le nom détesté de Russe et de

Sibérien!

SCENE V.

IVAN, STROGOFF, UN OFFICIER.

L'OFFICIER, à Strogoff.

Attendez ici!... Je vais aller prévenir Son Altesse le Grand-Duc

de votre arrivée.

STROGOFF.

J'attends... Mais hâtez-vous.

IVAN, à part au fond.

Michel Strogoff. (L'officier sort.) Comment aveugle a-t-il pu

arriver jusqu'ici?

STROGOFF.

Il n'y a pas un instant à perdre!...

IVAN.

Oh! non, pas un instant. (Appuyant sa main sur l'épaule de

Strogoff.) Michel Strogoff, reconnais-tu ma voix?

STROGOFF.

Oui, c'est la voix d'un traître!... C'est la voix d'Ivan Ogareff.

IVAN.

Ogareff, auquel tu n'échapperas pas, cette fois!... Ogareff,

que n'arrêtera pas ce vain commandement du Koran qui protège

les aveugles!... Ah! tu te réjouis, n'est-ce pas? d'avoir pu

arriver à temps pour accomplir ta mission et sauver à la fois

Irkoutsk et le Grand-Duc?

STROGOFF.

Peut-être!

IVAN.

Tu espère encore!... mais sache donc que nous sommes seuls

ici! Avant que nul ne vienne, mon poignard, fouillant dans ta

poitrine, t'en arrachera le coeur.

STROGOFF, froidement.

Essaye.

IVAN.

Tu oses me braver... quand je te tiens seul et sans défense!...,

quand je n'ai qu'à choisir la place pour te frapper! Ah!

comme je vais bien te tuer!

STROGOFF.

J'attends! (Ivan s'approche de Strogoff, mais le coup est

détourné, et Strogoff lui arrache son poignard.)

STROGOFF.

Eh bien, j'attends toujours.

IVAN.

Est-ce un rêve!... Un miracle n'a pu se faire pour ce

misérable!...

STROGOFF, avançant vers lui et lui prenant le bras.

Alors, pourquoi trembles-tu?

IVAN, voulant se dégager.

Non!... C'est impossible!...

STROGOFF.

Ivan Ogareff, ton heure suprême est arrivée!... Regarde de

tous tes yeux, regarde!...

IVAN.

Miséricorde! Il voit! il voit! il voit!

STROGOFF.

Oui, je vois sur ton visage de traître la pâleur et

l'épouvante! Je vois la trace du knout, le stigmate de honte

dont j'ai marqué ton front! Je vois la place où je vais te

frapper, misérable! Ah! comme je vais bien te tuer!

IVAN, se redressant.

Soit! mais tu me frapperas debout! Je mourrai du moins en

soldat!

STROGOFF.

En soldat, toi?... Non. Tu vas mourir comme doit mourir un

traître, à genoux! Allons, à genoux! pour expier l'outrage

que tu m'as infligé, à genoux! pour avoir fait honteusement

knouter ma mère, à genoux! pour avoir trahi ta patrie... A

genoux! misérable, à genoux!

(Ivan cherche à s'emparer du poignard pour en frapper

Strogoff, et parvient à le lui prendre. Mais Strogoff lui

saisit la main et la dirige de telle sorte qu'Ivan se frappe

lui-même et tombe.)

SCENE VI.

LES MEMES, LE GRAND-DUC, OFFICIERS, VORONZOFF, JOLLIVET,

BLOUNT, MARFA, NADIA, FEDOR.

LE GRAND-DUC.

Emparez-vous de cet homme. (A Strogoff.) Qui es-tu, toi qui as

assassiné un courrier du czar?

STROGOFF.

Michel Strogoff, Altesse, et voici Ivan Ogareff.

MARFA, entrant.

Oui! Michel Strogoff, mon enfant! Altesse, vous avez devant

vous le dévouement et la trahison!

JOLLIVET, montrant Strogoff.

Et le dévouement, le voici!

BLOUNT, montrant Ivan.

Et le trahison, le voilà!

LE GRAND-DUC.

Quels sont ces hommes?

STROGOFF.

Mes braves compagnons de périls!

JOLLIVET, désignant Blount.

J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse monsieur Blount,

un courageux Anglais!

BLOUNT, même jeu.

Mister Jollivet, une Française aussi coura... bien plus

courageuse!

LE GRAND-DUC.

Et vous affirmez?...

BLOUNT.

Que celui-là était Ivan Ogareff!

JOLLIVET.

Et celui-ci est Michel Strogoff!

FEDOR.

Le sauveur de ma fille, Altesse! (Coups de canons rapprochés.)

STROGOFF.

Ecoutez! C'est le canon qui tonne!

LE GRAND-DUC.

Oui!... Les colonnes ennemies attaquent la ville! Il faut

défendre les remparts!

STROGOFF.

Non!... Ecoutez encore!... Au canon qui gronde sous nos murs

répond le canon plus lointain!... C'est aujourd'hui le 24

septembre!... Voilà l'armée de secours qui arrive!...

TOUS.

L'armée de secours!

STROGOFF.

Que Votre Altesse ordonne une sortie générale, et l'armée

tartare sera anéantie!

LE GRAND-DUC.

Allons, mes amis, au combat!

TOUS.

Au combat! (Tous sortent.)

SEIZIEME TABLEAU.

L'Assaut d'Irkoutsk.

La scène représente une plaine sous les murs d'Irkoutsk. Les

Tartares ont été écrasés, et toute l'armée russe est en scène.

SCENE I.

LE GRAND-DUC, STROGOFF, NADIA, MARFA, JOLLIVET, BLOUNT,

VORONZOFF, FEDOR, TROUPES, ETC., ETC.

LE GRAND-DUC.

Soldats, grâce au courage et au dévouement de Michel Strogoff,

nos troupes ont pu opérer leur jonction avec l'armée de

secours! Les Tartares sont en déroute, l'émir Féofar est

prisonnier, et Irkoutsk est délivrée!

TOUS.

Hurrah! hurrah!

LE GRAND-DUC.

Michel Strogoff, quelle récompense demandes-tu?

STROGOFF;

Je ne veux rien!... Altesse, je n'ai fait que mon devoir de

soldat... pour Dieu, pour le Czar, pour la Patrie.

(Les fanfares éclatent et les drapeaux russes se balancent

dans les airs au milieu des hurrahs.)

FIN.

Typographie Firmin-Didot. -- Mesnil (Eure).

End of Project Gutenberg's Michel Strogoff, by Jules Verne and A. D'Ennery

Michel Strogoff: Pièce à grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux · 第 12 / 12 章