Je suis le simulacre de la Force. Au commencement je guidais seul les
Hommes; j'ai fait tout le prestige des premiers chefs et des premiers
rois. Mes décisions étaient la Justice. Le Droit fut créé pour consacrer
mes actes et mes vouloirs. Mon bras s'abattait sur les peuples, et les
peuples devenaient esclaves pour des siècles. On les appelait les
manants, les serfs; on nous appelait les nobles. Vois: mes pareils Ajax
et Agamemnon pasteurs des peuples, et Diomède, et Nestor, et Ménélas
comme moi enchaînés. Celui-ci, cet esprit de Ruse et de Dol nous a liés
avec sa parole fleurie, avec son or, et il nous a relégués dans la
plèbe; nous ne triomphons plus que sur les tréteaux, dans l'emblémature
des bateleurs et des athlètes, pour amuser ses loisirs.
ULYSSE (_le frappant_).
Qu'elle se taise, cette brute bavarde, cette cervelle vide. J'ai
surpassé les forts par ma lente et patiente habileté, j'ai miné l'oeuvre
des plus célèbres conquérants et des brûleurs de citadelles. C'est moi
qui inspirai les peuples industrieux des villes, c'est moi qui inventai
les riches tissus et les hanaps précieux, l'art complexe des procédures,
l'opulence. Ceux-ci ont voulu boire à mes pièges et ils ont abandonné
tout leur pouvoir pour un peu de ma babiole.