LE SQUELETTE

_A Albert Mérat_.

Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi

La fange d'un fossé profond une carcasse

Humaine dont la faim torve d'un loup fugace

Venait de disloquer l'ossature à demi.

La tête, intacte, avait ce rictus ennemi

Qui nous attriste, nous énerve et nous agace.

Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse

Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi)

Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte,

Et qu'en outre ce mort avec son chef béant

Ne serait pas fâché déboire aussi, sans doute.

Mais comme il ne faut pas insulter au Néant,

Le squelette s'étant dressé sur son séant

Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route.

_A Albert Mérat_.

Et nous voilà très doux à la bêtise humaine,

Lui pardonnant vraiment et même un peu touchés

De sa candeur extrême et des torts très légers

Dans le fond qu'elle assume et du train qu'elle mène.

Pauvres gens que les gens! Mourir pour Célimène,

Épouser Angélique ou venir de nuit chez

Agnès et la briser, et tous les sots péchés,

Tel est l'Amour encor plus faible que la Haine!

L'Ambition, l'Orgueil, des tours dont vous tombez,

Le Vin, qui vous imbibe et vous tord imbibés,

L'Argent, le Jeu, le Crime, un tas de pauvres crimes!

C'est pourquoi, mon très cher Mérat, Mérat et moi,

Nous étant dépouillés de tout banal émoi,

Vivons clans un dandysme épris des seules Rimes!

Œuvres complètes - Volume 1 Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère · 第 194 / 362 题