LES FEMMES JAPONAISES

Je pensais avoir tiré le trait final sur toute espèce de Japonerie,--et

voici que je me suis laissé aller à promettre quelques mots sur ce

mystérieux petit bibelot d'étagère qui est la femme japonaise. De

nouveau donc je m'entoure de tout ce que peut aviver, jusqu'à l'illusion

de la présence, mes souvenirs encore frais de là-bas: robes imprégnées

de parfums nippons, vases, éventails, images et portraits. Portraits

surtout, innombrables portraits étalés sur ma table de travail, figures

rieuses de _mousmés_, connues ou non; petits yeux tirés aux tempes,

petits yeux de chat... Et des toilettes et des poses!... Toutes les

mièvreries, toutes les grâces cherchées et bizarres, se drapant dans les

plis de longues tuniques ou s'abritant sous l'extravagant bariolage des

ombrelles.--Et l'illusion désirée me vient si bien, qu'un murmure de

petites voix me semble sortir de ces albums ouverts; autour de moi

j'entends, dans le silence, comme des petits rires...

* * * * *

Je ne crois pas qu'un homme de race européenne puisse écrire sur la

femme japonaise rien d'absolument juste, s'il veut aller au delà des

surfaces et des aspects. Un Japonais seul y parviendrait,--ou peut-être

à la rigueur, un Chinois, car il y a des affinités d'âme incontestables

entre ces deux peuples pourtant si différents;--et encore, si cette

étude était fouillée un peu trop, nous ne la comprendrions plus; elle ne

nous apprendrait rien, parce qu'elle nous échapperait par certain côté,

qui serait précisément le côté profond et capital. La race jaune et la

nôtre sont les deux pôles de l'espèce humaine; il y a des divergences

extrêmes jusque dans nos façons de percevoir les objets extérieurs, et

nos notions sur les choses essentielles sont souvent inverses. Nous ne

pouvons jamais pénétrer complètement une intelligence japonaise ou

chinoise; à un moment donné, avec un mystérieux effroi, nous nous

sentons arrêtés par des barrières cérébrales infranchissables; ces

gens-là sentent et pensent au rebours de nous-mêmes.

Je resterai donc très superficiel dans ce que je vais dire, et j'aime

mieux avouer franchement, dès le début, que je ne saurais faire plus...

Bien laides, ces pauvres petites Japonaises! Je préfère poser cela

brutalement d'abord, pour l'atténuer ensuite avec de la gentillesse

mignarde, de la drôlerie gracieuse, d'adorables petites mains, et puis

de la poudre de riz, du rose, de l'or sur les lèvres, toutes sortes

d'artifices.

Presque pas d'yeux, si peu que rien; deux minces fentes obliques,

divergentes, au fond desquelles roulent des prunelles rusées ou

câlines,--comme entre les paupières à peine ouvertes de ces chattes que

fatigue le trop grand jour.

Au-dessus de ces petits regards bridés,--mais très loin au-dessus, très

haut perchés,--se dessinent les sourcils, aussi fins que des traits de

pinceau et nullement retroussés, nullement parallèles aux yeux qu'ils

accompagnent si mal; mais droits sur une même ligne, contrairement à ce

qu'on est convenu de faire dans notre imagerie européenne chaque fois

qu'il s'agit de représenter une Japonaise.

Je crois que toute l'étrangeté particulière de ces petits visages de

femmes tient dans cet arrangement de l'oeil, qui est général, et aussi

dans le développement de la joue, qui s'enfle toujours jusqu'à la

rondeur de poupée; du reste dans leurs peintures, les artistes de ce

pays ne manquent jamais de reproduire, en les exagérant même jusqu'à

l'invraisemblance, ces signes caractéristiques de leur race.

Les autres traits sont beaucoup plus changeants, suivant les personnes

d'abord, et surtout suivant les conditions sociales. Dans le peuple, les

lèvres restent grosses, le nez aplati et court; dans la noblesse, la

bouche s'amincit, le nez s'allonge et s'effile, se recourbe même

quelquefois en fin bec d'aigle.

Il n'est pas de pays où les types féminins soient aussi tranchés entre

castes différentes. Des paysannes brunes, bronzées comme des Indiennes,

bien prises dans leurs très petites tailles, potelées et musclées sous

leurs éternelles robes de cotonnade bleue. Des citadines étiolées, vrais

diminutifs de femmes, blanches et pâlottes comme de maladives

Européennes, avec ce je ne sais quoi de creusé, de miné en-dessous des

chairs, qui est l'indice des races trop vieilles. Toutes ces artisanes

des grandes villes ont l'air d'avoir été usées héréditairement, usées

avant la naissance par une trop longue continuité de travail et de

tension d'esprit vers de minutieuses choses; on dirait que, sur leurs

formes grêles, pèse toute la fatigue d'avoir constamment produit, depuis

des siècles, ces millions de bibelots, ces innombrables petites oeuvres

d'épuisante patience dont le Japon déborde. Et chez les princesses

alors, l'affinement aristocratique, à force de remonter loin, arrive à

former d'étonnantes petites personnes artificielles, aux mains et aux

torses d'enfant, dont la figure peinte, plus blanche et plus rose qu'un

bonbon frais, n'indique plus d'âge; leur sourire prend quelque chose de

lointain comme celui des vieilles idoles; leurs yeux bridés ont une

expression à la fois jeune et morte.

* * * * *

A d'excessives hauteurs, au-dessus de toutes les Japonaises, l'invisible

Impératrice, récemment encore, planait comme une déesse. Mais elle est

descendue peu à peu de son empyrée, la souveraine; elle se montre à

présent, elle reçoit, elle parle et même elle lunche, du bout de ses

lèvres il est vrai. Elle a quitté ses camails magnifiques semés

d'étranges blasons, sa large coiffure d'idole et ses éventails immenses;

elle fait venir, hélas! de Paris ou de Londres, ses corsets, ses robes

et ses chapeaux.

Il y aura cinq années aux chrysanthèmes[1], pendant l'une des rares

solennités où quelques privilégiés étaient admis en sa compagnie,

j'avais eu l'honneur de la voir dans ses jardins. Elle était idéalement

charmante, passant comme une fée au milieu de ses parterres, fleuris à

profusion de fleurs tristes d'automne; puis venant s'asseoir sous son

dais de crépon violet (la couleur impériale), dans la raideur hiératique

de ses vêtements aux nuances de colibri. Tout l'appareil délicieusement

bizarre dont elle s'entourait encore, lui donnait un charme de créature

irréelle. Sur ses lèvres peintes, un sourire de commande, dédaigneux et

vague. Son fin visage poudré gardait une expression impénétrable et,

malgré la grâce de son accueil, on la sentait offensée de notre

présence, que les usages nouveaux l'obligeaient à tolérer, elle,

l'Impératrice sacrée, jadis invisible, comme un mythe religieux!

[1] Ceci est écrit en 1890.

Fini tout cela, maintenant; rentrés pour jamais dans les armoires et

dans les musées, les étonnantes robes aux formes millénaires et les

larges éventails de rêve. Le nivellement moderne s'est opéré, d'un seul

coup brusque, à cette cour du Mikado qui était restée jusqu'à nos jours

plus murée qu'un cloître, et qui avait conservé, depuis les vieux âges,

des rites, des costumes, des élégances immuables.

Le mot d'ordre est venu d'en haut; un édit de l'Empereur a prescrit aux

dames du palais de s'habiller comme leurs soeurs d'Europe; on a fait

venir fiévreusement des étoffes, des modèles, des couturières, des

chapeaux tout confectionnés. Les premiers essais d'ensemble de ces

travestissements ont dû avoir lieu à huis clos, peut-être avec des

regrets et des larmes, qui sait, mais plus probablement avec des rires.

Et ensuite on a convié les étrangers à venir voir; on a organisé des

garden-parties, des soirées dansantes, des concerts. Les dames nippones

qui avaient eu la chance de voyager en Europe, dans les ambassades, ont

donné le ton de cette étonnante comédie si vite apprise. Les premiers

bals à l'européenne en plein Tokio ont été de vrais tours de force en

singerie; on y a vu des jeunes filles, tout en mousseline blanche,

gantées au-dessus du coude, minauder dans des chaises en tenant du bout

des doigts leur carnet d'ivoire; puis, sur des airs d'opérette, polker

et valser presque en mesure, malgré les terribles difficultés que

devaient présenter à leurs oreilles tous nos rythmes inconnus. Les vins,

les chocolats, les glaces ont circulé, et ces choses absolument

nouvelles ont été prises sur les plateaux avec mille grâces, par des

mains très fines. Il y a eu de discrets flirtages, des figures de

cotillon et des soupers.

Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers

qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et

même un manque absolu de dignité nationale; aucune race européenne ne

consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses

traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres

formels d'un empereur.

Dieu merci, la nouvelle mascarade féminine est encore localisée dans un

cercle très restreint: à Tokio seulement, et rien qu'à la Cour et dans

le monde officiel. Toutes ces petites personnes, princesses, duchesses

ou marquises--(car les vieux titres japonais ont été aussi changés

contre des équivalents d'Europe)--qui arrivaient presque à être

charmantes dans leurs somptueux atours d'autrefois, sont franchement

laides aujourd'hui, dans ces robes nouvelles qui accentuent pour nous

l'excessive mièvrerie de leur taille, l'écrasement asiatique de leur

profil et l'obliquité de leurs yeux. Distinguées, elles le sont

généralement encore; bizarres, fagotées, ridicules tant qu'on voudra;

mais communes, presque jamais; sous la gaucherie des nouvelles manières

à peine sues, sous l'effort des nouvelles attitudes imposées par les

corsets et les baleines, l'affinement aristocratique persiste

toujours;--il est vrai, c'est tout ce qui leur reste pour charmer.

* * * * *

Et c'est dans cette période de transition affolée que la grande dame

japonaise se présente à nous. Le monde des princesses aux imperceptibles

petits yeux morts, aux larges coiffures piquées d'extravagantes

épingles, qui était resté jusqu'à ces dernières années si

dédaigneusement impénétrable à nos regards d'Occident, vient tout à coup

de nous être ouvert; par je ne sais quel revirement inexpliqué, ce monde

qui semblait s'être momifié dans les vieux rites et les modes

millénaires a secoué en un jour son immobilité mystérieuse. Mais c'est

sous un aspect déconcertant que ces femmes nous apparaissent, habillées

comme les plus modernes d'entre les nôtres et recevant avec mille grâces

dans des essais de salons à l'européenne. Et il ne faut pas perdre de

vue que tout ce qu'on nous montre là est factice, superficiel, arrangé à

notre intention; derrière les visages de commande, nous ignorons

absolument ce qui se passe; nous ne devons donc pas nous hâter de

sourire et de déclarer insignifiantes ces singulières poupées aux

profils plats. Après la représentation qui nous mystifie, elles quittent

certainement leurs affreux fauteuils dorés, leurs appartements nouveaux

du plus mauvais goût occidental, et--qui sait,--reprenant peut-être les

somptueuses robes blasonnées du vieux temps, elles vont s'accroupir sur

leurs nattes blanches, dans quelqu'un de ces petits compartiments

démontables, à châssis de papier qui composent la traditionnelle maison

japonaise; puis là, regardant de leurs yeux à peine ouverts les

lointains des jardins mignards tout en arbres nains, en pièces d'eau et

en rocailles, elles redeviennent elles-mêmes,--et nous n'y voyons plus

rien. Comment sont-elles alors, dans ces coulisses de leur demeure, et à

quoi rêvent-elles dans les coulisses encore plus murées de leur esprit?

C'est ici que l'intrigante devinette se pose. Dans ces têtes pâlottes à

longs cheveux droits, dans ces têtes d'étiolées étranges, il y a des

petites cervelles pétries au rebours des nôtres par toute une hérédité

de culture différente; il y a des notions inintelligibles pour nous, sur

le mystère du monde, sur la religion et sur la mort.

Ces femmes composeraient-elles toujours, comme au vieux temps, des

poésies d'une mélancolie exquise sur les fleurs, sur les fraîches

rivières et l'ombre des bois? Ressembleraient-elles à leurs grand'mères,

héroïnes des poèmes et des chevaleresques légendes, qui plaçaient si

haut le point d'honneur, si haut l'idéal d'amour?... Je ne sais; mais je

crois qu'il serait étourdi de les juger d'après l'éternelle niaiserie

souriante qu'elles nous montrent; j'ai surpris d'ailleurs plus d'une

fois des expressions intenses sur ces visages de femme; sur celui de

l'Impératrice entre autres, je me rappelle avoir vu, à deux ou trois

reprises, passer comme des éclairs; ses jolies lèvres peintes au carmin

frémissaient, tandis que se pinçait encore davantage son petit nez en

bec d'aigle.

* * * * *

La femme comme il faut, non encore européanisée, se retrouve encore,

loin de Tokio, loin de la Cour, dans les autres villes de l'Empire. Elle

n'a pas quitté ses anciens atours, celle-ci; on la rencontre en chaise à

porteurs ou en petite voiture à bras, toujours très simplement habillée

pour la rue; elle porte, l'une par-dessus l'autre, trois ou quatre robes

unies, en soie mate et légère, de couleur sombre ou neutre; au milieu de

son dos, une petite rosace blanche discrètement brodée représente le

blason de sa noble famille; ses cheveux lissés avec une invraisemblable

perfection, sont piqués d'épingles d'écaille sans un brillant, sans une

dorure; lorsqu'elle est âgée et strictement fidèle aux modes du passé,

ses sourcils sont rasés et ses dents recouvertes d'une couche de laque

noire. Elle est plus fuyante, plus difficile à apprivoiser que la

bourgeoise ordinaire; si cependant on force la représentation, on

obtient d'elle quelque petit rire aimable, quelque révérence

accompagnant une banalité polie;--puis c'est tout.

Et en somme, on la connaît presque autant, après cette simple rencontre,

que les autres, les élégantes des nouvelles couches, avec lesquelles on

a dansé un cotillon ou une valse de Strauss dans un bal de ministère. Le

plus sage donc, s'il s'agit de définir la grande dame japonaise, est

encore de la déclarer énigmatique.

Les bourgeoises, les marchandes, les artisanes, on les voit partout si

librement, leur intimité est si vite conquise, que, sans les connaître

au fond de l'âme, on peut essayer d'en dire plus long sur leur compte.

De ces mille petites personnes, rencontrées n'importe où, dans les

maisons-de-thé, les théâtres, les pagodes, l'impression d'ensemble qui

me reste manque absolument de sérieux. Il me vient, dès que j'y repense,

un involontaire sourire.

Etonnantes figurines, que je revois agitées, empressées, un peu

simiesques, évoluant avec de continuelles révérences à l'égard de tout

le monde, au milieu de minuscules bibelots de poupée, dans des

appartements grands comme la main, dont les parois de papier

s'enfonceraient au plus léger coup de poing. Femmes en miniature, à la

fois enfantines et vieillottes, dont l'excessive grâce se manière et

minaude jusqu'à la grimace; dont l'éternel rire, contagieux sans gaieté,

est irrésistible comme un chatouillement, et produit à la longue la même

agaçante lassitude. Elles rient par excès d'amabilité ou par habitude

acquise; elles rient au milieu des circonstances les plus graves de la

vie; elles rient dans les temples et aux funérailles.

Très petites créatures, vivant au milieu de très petits objets aussi

maniérés et légers qu'elles-mêmes. Leurs ustensiles de ménage, en fine

porcelaine ou en mince métal, sont comme des jouets d'enfant; leurs

tasses, leurs théières sont liliputiennes, et leurs éternelles pipes se

remplissent, jusqu'au bord, d'une seule demi-pincée de tabac fin, très

fin, prise du bout de leurs élégants petits doigts.

Jamais assises, mais accroupies tout le jour par terre, sur des nattes

d'une immaculée blancheur, elles accomplissent, dans cette pose

invariable presque tous les actes de leur vie; par terre se font leurs

dînettes, servies dans une microscopique vaisselle et mangées

délicatement à l'aide de bâtonnets; par terre, derrière de frêles écrans

qui les cachent à peine, et entourées d'un déballage de petits

instruments drôles, de petites boîtes à poudre, de petits pots, elles

procèdent à leur toilette, devant des miroirs pour rire; par terre,

elles travaillent, cousent, brodent, jouent de leur guitare au long

manche, rêvent à d'insaisissables choses, ou adressent à leurs

incompréhensibles dieux les longues prières des matins et des soirs.

Les maisonnettes qu'elles habitent sont, il va sans dire, aussi soignées

et maniérées qu'elles-mêmes; presque toujours truquées, à cloisons

démontables, à tiroirs, à glissières, avec des compartiments de toutes

formes et d'étonnants petits placards. Tout cela d'une propreté

minutieuse, même chez les plus humbles; et tout cela d'une apparente

simplicité, surtout chez les plus riches. Seul l'autel des ancêtres, où

des baguettes d'encens brûlent, est un peu doré, laqué, garni, comme une

pagode, de potiches et de lanternes; partout ailleurs, une nudité

voulue, une nudité d'autant plus complète et plus blanche que

l'habitation est plus élégante. Jamais de tentures brodées nulle part;

quelquefois seulement des portières transparentes, faites de perles et

de roseaux enfilés. Jamais de meubles non plus; c'est par terre ou sur

des petits socles en laque que se posent les objets usuels ou les vases

de fleurs. La maîtresse de maison fait consister le luxe de son

intérieur dans l'excès même de cette propreté dont je parlais plus haut

et qui est une des qualités incontestables du peuple japonais. Il est

partout d'usage de se déchausser avant d'entrer dans une maison, et rien

n'égale la blancheur de ces nattes sur lesquelles on ne se promène

jamais qu'en fines chaussettes à orteil séparé, la blancheur de ces

papiers unis qui recouvrent les plafonds et les murs. Les boiseries

elles-mêmes sont blanches, ni peintes ni vernies, gardant pour tout

ornement, chez les vraies femmes de goût, leurs imperceptibles veinures

de sapin neuf. Et j'ai vu plus d'une belle dame surveiller elle-même ses

comiques petites servantes pendant qu'elles savonnaient à outrance ces

boiseries-là, pour leur donner un air d'être toutes fraîches, un air

d'être à peine sorties du rabot des menuisiers.

Dans nos pays, si l'on parle de femmes japonaises, on se représente

aussitôt des personnes vêtues de ces robes éclatantes comme celles

qu'elles nous envoient; des robes aux nuances tendres et sans nom,

brodées de longues fleurs, de grandes chimères et de fantastiques

oiseaux. Eh bien, non, ces robes-là sont réservées pour le théâtre, ou

pour une certaine classe innommable de femmes qui vivent dans un

quartier spécial et dont il m'est interdit de parler ici. Les Japonaises

s'habillent toutes de nuances foncées; elles portent beaucoup d'étoffes

de coton ou de laine, le plus souvent unies, ou bien semées de frêles

petits dessins nuageux, dont les teintes également sombres diffèrent à

peine des fonds. Et le bleu marine est la nuance générale, très

dominante,--tellement qu'une foule féminine, même en habits de fête,

forme de loin un amas d'un bleu noir, un grouillement de même couleur,

où tranchent seulement çà et là quelques rouges éclatants, quelques

teintes fraîches portées par de toutes petites filles ou par des bébés.

Ces robes, leur forme est connue; dans dans toutes les images dont le

Japon nous inonde, on les a vues peintes ou dessinées. Leur manches

larges et flottantes laissent libres les bras, un peu ambrés, qui sont

généralement bien faits et que terminent des mains toujours jolies. Les

toilettes se complètent de ces larges ceintures appelées _obi_, qui sont

d'ordinaire en soie magnifique et dont les coques régulières, formant

comme un papillon monstre au bas des petits dos frêles, donnent une

grâce si particulière et si cherchée aux silhouettes des femmes. Nos

ombrelles, en soie de couleur neutre, commencent à remplacer, pour

certaines élégantes, les charmants parasols peinturlurés d'autrefois,

sur lesquels, parmi des fleurs et des oiseaux, étaient souvent écrites

de suaves pensées, dues à des poètes anciens. Quant à nos chaussures,

elles ne sont adoptées encore qu'à Tokio, dans le très grand monde

officiel; partout ailleurs on porte la sandale antique, qui s'attache

entre le pouce et les menus doigts, et qui se dépose dans les

vestibules, comme chez nous les cannes et les chapeaux, qui encombre

l'entrée des maisons-de-thé à la mode, qui s'entasse en couches pressées

sur les marches extérieures des pagodes les jours de grandes prières.

Par les temps de pluie, on ajoute à ses sandales, pour les courses de

rue, des socques à très hauts patins de bois qui sonnent bruyamment sur

les pavés, tandis que les robes se troussent, et qui feraient tomber

n'importe quelle Européenne dès le second pas. Ces dames marchent les

talons en dehors, ce qui est une chose de mode, et les reins légèrement

courbés en avant, ce qui leur vient sans doute d'un abus héréditaire de

révérences.

Leur coiffure est aussi connue du monde entier; en deux ou trois coups

de pinceau les peintres japonais savent la reproduire sous tous ses

aspects ou la caricaturer avec un rare bonheur. Mais ce qu'on ignore

sans doute, c'est que les femmes, même soignées et coquettes, ne se font

peigner que deux ou trois fois par semaine; leurs chignons, leurs

bandeaux sont si solidement établis par les spécialistes du genre,

qu'ils durent au besoin plusieurs jours sans perdre leur éclat lisse et

lustré. Il est vrai que, pour ne point déranger ces édifices pendant le

sommeil des nuits, les dames dorment toujours sur le dos, sans oreiller,

la tête dans le vide, soutenue par une sorte de petit chevalet en laque

qui emboîte la nuque. C'est par terre qu'elles couchent, j'avais oublié

de le dire, sur des matelas ouatés si minces, si minces, qu'on les

prendrait chez nous pour des couvre-pieds; du reste, pour dormir, elles

sont toujours très chastement vêtues de longues robes de nuit

invariablement bleues;--et des petites lampes discrètes, voilées sous

des châssis de papier, veillent sans cesse sur leurs rêves, afin

d'éloigner les méchants esprits de ténèbres qui, autour des maisonnettes

de bois léger, pourraient flotter dans l'air.

* * * * *

Au Japon, les femmes du peuple et de la basse bourgeoisie participent à

peu près à tous les travaux des hommes. Elles s'entendent aux affaires

et aux marchandages; elles cultivent la terre, elles vendent; elles sont

ouvrières dans les fabriques,--ou même portefaix.

Dans leur première jeunesse, si elles sont jolies, elles quittent

souvent le toit paternel pour entrer, comme petites soubrettes rieuses

et attirantes, dans les maisons-de-thé et les auberges. Elles vont là

grossir pour un temps le nombre de ces milliers de _mousmés_ destinées à

servir et à égayer les premiers venus, dans tous les lieux où l'on se

repose, où l'on boit et où l'on s'amuse. Il semble vraiment que, sans la

_mousmé_, le Japon n'aurait plus sa raison d'être. La _mousmé_ est

innombrable, elle est légion, et, pour un peu, on croirait qu'il n'en

existe qu'une seule, multipliée à l'infini, avec son invariable robe

bleue ouverte très bas sur la poitrine, avec son même petit rire, avec

ses mêmes petites mines et coquetteries, et toujours aussi gaie, aussi

disposée à tous les jeux. Non seulement la _mousmé_ abonde dans les

villes, derrière les minces carreaux de papier des restaurants et des

hôtelleries; mais même en pleine campagne, chaque fois qu'un site

particulièrement joli se présente, on est sûr d'y voir surgir une

maison-de-thé ingénieusement campée sous des arbres et, si l'on entre,

c'est encore la _mousmé_ qui apparaît, pas plus naïve aux champs que

dans les grandes rues de Nagasaki ou de Tokio, toujours souriante,

toujours pareille. Malgré son manque absolu de beauté, la _mousmé_ est

souvent très gentille, parce qu'elle est très joyeuse et très jeune; un

peu vieillie, elle ne serait plus supportable; sa grâce éphémère

tournerait tout de suite à la grimace de singe.--Mais elle se retire en

général avant sa vingtième année, rentre dans sa famille et trouve un

mari--d'avance résigné à fermer les yeux sur tous les petits romans

qu'elle a plus ou moins ébauchés jadis... Au Japon du reste, rien ne

tire à conséquence; rien n'est bien sérieux, ni dans le passé,--ni, à la

rigueur, dans le présent... Et il y a une telle drôlerie jetée sur

toutes choses, une si amusante bonhomie chez tout le monde, qu'on s'y

sent beaucoup moins choqué qu'ailleurs par les actes les plus

inadmissibles. A la rouerie savante de ces très petites personnes, se

mêle je ne sais quelle inconscience enfantine qui les fait excuser avec

un sourire et qui leur prêterait presque un charme...

Elles n'ont même pas nos idées élémentaires sur l'inconvenance de se

montrer dévêtu; elles s'habillent parce que c'est plus joli, parce que

cela drape mieux, et aussi parce que cela tient chaud l'hiver. Mais dans

les circonstances où il faut quitter sa robe,--au bain par

exemple,--elles ne s'en trouvent pas outre mesure gênées.

Irréprochablement propres, elles se baignent beaucoup, mais sans le

moindre mystère; à Nagasaki,--ville bien moins européanisée que Yokohama

ou Kobé, les grandes cuves rondes qui leur servent de baignoires sont

apportées n'importent où, dans les jardinets, à la vue des voisins avec

lesquels on fait la causette pendant l'opération; ou bien, pour les

marchandes, dans leurs boutiques même, sans que la porte en soit pour

cela fermée aux acheteurs.

Et cependant il serait inexact de les croire dénuées de tout sens moral,

même de toute fidélité à leur époux: il y a là encore un tas de choses

que nous ne comprenons pas, un tas de nuances très difficiles à saisir,

surtout très scabreuses à toucher... Voilà! on m'a demandé d'écrire sur

les Japonaises des choses qui puissent être lues par tout le monde, et

je suis obligé alors de laisser absolument de côté la question de leurs

moeurs.

Il est certain pourtant qu'elles ont le sentiment de la famille, l'amour

attendri de leurs enfants, et le respect excessif de leurs ancêtres

vivants ou morts. Elles sont des mères, des grand'mères adorables; on

aime voir les soins touchants et doux qu'elles donnent aux petits, même

dans le plus bas peuple; l'intelligence pleine d'amour avec laquelle

elles savent les amuser, leur inventer d'étonnants jouets.

Et avec quel art parfait, avec quelle intuition de la drôlerie

enfantine, quelle connaissance profonde de ce qui sied aux minois très

jeunes, elles les habillent de petites robes délicieusement saugrenues,

les coiffent de chignons impayables, en font des bébés d'un comique

exquis!

Elles sont même d'adorables _soeurs_ aînées; on les voit presque toutes,

petites filles de huit ou dix ans, aller très loin, à la promenade, aux

jeux, portant sur le dos, dans une bande d'étoffe nouée autour des

reins, un frère à peine sevré, qu'elles amusent avec la plus gentille

tendresse.

Et, dans un autre ordre d'idées, j'ai connu deux soeurs, orphelines

pauvres, qui pour subvenir en commun à l'éducation très soignée d'un

jeune frère, gloire de leur famille, avaient épousé morganatiquement le

même vieux richard et se privaient, en faveur de l'étudiant, de tout

confort personnel dans la vie.

* * * * *

Je ne sais si elles sont absolument bonnes, mais au moins elles ne sont

pas méchantes, ni grossières, ni querelleuses. Leur politesse ne peut

manquer du reste d'être inaltérable: la langue japonaise ne possède pas

un seul mot injurieux et, dans le monde des marchandes de poissons ou

des portefaix, les formules les plus régence sont d'usage.

J'ai vu deux vieilles pauvresses qui ramassaient sur la grève du charbon

rejeté par les navires, faire entre elles des cérémonies sans fin, à qui

ne prendrait pas tel ou tel morceau en litige, et puis s'adresser des

révérences, des compliments inouis, avec des airs de marquises ancien

régime.

Malgré leur très réelle frivolité et la niaiserie de leur perpétuel

rire, malgré leur air de poupée à ressort, il serait inexact aussi de

leur refuser toute élévation d'idées; elles ont le sentiment de la

poésie des choses, de la grande âme vague de la nature, du charme des

fleurs, des forêts, des silences, des rayons de lune... Elles disent ces

choses en vers en peu maniérés, qui ont la grâce de ces feuillages ou de

ces roseaux, à la fois très naturels et très invraisemblables, peints

sur les soies et sur les laques. Somme toute, elles sont comme les

objets d'art de leurs pays, bibelots d'un raffinement extrême, mais

qu'il est prudent de trier avant de les rapporter en Europe, de peur que

quelque obscénité ne s'y cache derrière une tige de bambou ou sous une

cigogne sacrée. On pourrait les comparer aussi à ces éventails japonais

qui, ouverts de droite à gauche, représentent les plus suaves branches

de fleurs; puis qui changent et se couvrent des plus révoltantes

indécences si on les ouvre en sens inverse, de gauche à droite.

* * * * *

Leur musique, qui les passionne, est pour nous étrange et lointaine

comme leur âme. Quand des jeunes filles se réunissent le soir, pour

chanter et jouer de leurs longues guitares, nous ressentons, après le

premier sourire étonné, l'impression de quelque chose de très inconnu et

de très mystérieux, que les années d'acclimatement intellectuel

n'arriveraient pas à nous faire complètement saisir.

* * * * *

Leur religion doit sembler bien compliquée et confuse à leurs petites

cervelles légères, quand déjà les plus savants prêtres de leur pays se

perdent dans les cosmogonies, les symboles, les métamorphoses de dieux,

dans le chaos millénaire, sur lequel le bouddhisme indien est venu si

étrangement se greffer sans rien détruire.

Leur culte le plus sérieux semble être celui des ancêtres défunts; ces

sortes de Mânes ou de Dieux Lares ont, dans chaque famille, un autel

parfumé, devant lequel on prie longuement matin et soir,--sans cependant

croire absolument à l'immortalité de l'âme et à la persistance du moi

humain comme l'entendent nos religions occidentales. Leurs morts,

presque inconscients eux-mêmes de leur propre survivance d'esprits,

flottent dans une sorte d'état neutre, entre l'existence aérienne et le

non-être. Autour de ces très vieilles maisonnettes de bois et de papier,

qui ont vu se succéder plusieurs générations pieuses et où l'autel des

aïeux s'est noirci à la fumée de l'encens, il se forme à la longue, dans

l'air, un ensemble impersonnel d'âmes antérieures; quelque chose comme

un _fluide ancestral_, qui plane et veille sur les vivants.--Ici encore,

nous ne comprenons pas jusqu'au bout, et il faut nous arrêter en pleine

obscurité, devant des barrières intellectuelles que nous ne franchirons

jamais.

Aux contresens religieux qui nous déroutent, viennent s'ajouter des

superstitions vieilles comme le monde, les plus étranges et les plus

sombres, effroyables à entendre conter les soirs. Des êtres, moitié

dieux moitié fantômes, hantent les ténèbres des nuits; aux carrefours

des bois, se tiennent d'antiques idoles douées de pouvoirs singuliers;

il y a des pierres miraculeuses au fond des forêts...

Et, pour avoir une idée approchée des croyances de ces femmes aux petits

yeux obliques, il faut brouiller en chaos tout ce que je viens de dire;

puis essayer de le transporter dans des cervelles légères, que le rire

détourne le plus souvent de penser à la mort, et qui semblent par

instant avoir l'irréflexion des oiseaux.

* * * * *

Avec cela, assidues à tous les pèlerinages,--qui sont continuels,--à

toutes les cérémonies, à toutes les fêtes dans les temples.

Pendant la belle saison, c'est dans des pagodes délicieusement situées

en pleine campagne qu'elles se rendent en troupe souriante, deux ou

trois fois par mois, de tous les coins du pays, couvrant les petites

routes, les petits ponts, du défilé incessant de leurs robes bleu marine

et de leurs larges coques de cheveux bien noirs.

Dans les grandes villes, presque tous les soirs d'été, il y a pèlerinage

à un sanctuaire ou à un autre,--quelquefois en l'honneur d'un dieu si

antique que personne ne se rappelle exactement son rôle dans le monde.

Après les affaires de toutes sortes, les marchandages, les brocantages,

quand les innombrables petits métiers cessent leur bruit monotone, quand

les myriades de maisonnettes et de boutiques commencent à fermer leurs

panneaux légers, les femmes se parent, ornent leurs cheveux de leurs

plus extravagantes épingles, et se mettent en route, tenant en main, au

bout de bâtonnets flexibles, de grosses lanternes peinturlurées. Les

rues se remplissent du flot de leurs petites personnes, dames ou

_mousmés_, qui marchent lentement, en sandales, échangeant entre elles

des révérences charmantes. Avec un murmure immense d'éventails agités,

de soies frôlées et de babillages rieurs, au crépuscule, au clair de

lune ou dans la nuit étoilée, elles montent à la pagode,--où les

attendent des dieux gigantesques aux masques horribles, à demi cachés

derrière des grilles d'or, dans l'incroyable magnificence des

sanctuaires. Elles jettent des pièces de monnaie aux prêtres; elles

prient prosternées, en battant des mains à petits coups secs--clac,

clac--comme si leurs doigts étaient de bois. Surtout elles jasent, se

retournent, pensent à autre chose, essayent de se dérober par le rire à

l'effroi du surnaturel...

* * * * *

La paysanne, été comme hiver, vêtue de sa même robe de coton bleu, est

de loin, à peine différente du paysan son époux--qui porte chignon comme

elle et robe de même couleur; la paysanne que l'on voit journellement

courbée au travail, dans les champs de thé ou dans la boue liquide des

rizières, coiffée d'un grossier chapeau les jours où le soleil brûle, et

la tête complètement enveloppée, dès que souffle la bise, d'un affreux

cache-nez toujours bleu, qui ne laisse paraître que ses yeux en amande;

la toute petite et drôlette paysanne japonaise, n'importe où on aille la

chercher, même dans les recoins les plus perdus des campagnes du centre,

est incontestablement beaucoup plus affinée que notre paysanne

d'Occident; elle a de jolies mains, de jolis pieds délicats; un rien

suffirait à la transformer, à en faire une dame de potiche ou d'écran

très présentable, et pour ce qui est des grâces maniérées, des

minauderies de tout genre, bien peu de chose resterait à lui apprendre.

La paysanne japonaise entretient presque toujours un gentil jardinet

autour de sa vieille maisonnette de bois, dont l'intérieur, garni de

nattes blanches, est de la plus minutieuse propreté. Les ustensiles de

son ménage, ses petites tasses, ses petits pots, ses petits plats, au

lieu d'être en grosse faïence à fleurs criardes, comme chez nous, sont

en transparente porcelaine, ornée de ces peintures fines et légères qui

témoignent à elles seules d'une longue hérédité d'art. Elle arrange avec

un goût original l'autel de ses modestes ancêtres; enfin elle sait

composer, dans des vases, avec les moindres branches de verdure ou les

moindres brins d'herbe, des sveltes bouquets que les plus artistes

d'entre nos femmes seraient à peine capables de faire.

Peut-être est-elle plus honnête que sa soeur des villes, et de moeurs

plus régulières,--à notre point de vue européen s'entend; elle est aussi

plus réservée vis-à-vis des étrangers, plus craintive, avec un fond de

méfiance et d'hostilité contre ces hôtes intrus, malgré son aimable

accueil et ses sourires.

Dans les villages du Japon intérieur, loin des récents chemins de fer et

de toutes les modernes importations, dans les lieux où l'immobilité

millénaire de ce pays n'a pas été troublée, la paysanne doit être très

peu différente de ce qu'était, il y a plusieurs siècles, son aïeule la

plus lointaine, dont l'âme, évanouie dans le temps, a même cessé de

planer au-dessus de l'autel familial. Aux époques dites «barbares» de

notre histoire occidentale, où nos arrière-grand'mères gardaient encore

quelque chose de la belle et farouche rudesse primitive,--il y avait

sans doute déjà là-bas, dans ces îles à l'orient du monde antique, ces

mêmes petites paysannes jolies et mignardes, et aussi ces mêmes petites

dames des villes, très civilisées, aux révérences adorables...

* * * * *

En somme, si les Japonaises de toutes les classes sociales sont mièvres

d'esprit et de corps, artificielles et précieuses avec je ne sais quoi

de travaillé et de déjà vieillot dans l'âme dès le commencement de la

vie, c'est peut-être parce que leur race est demeurée pendant trop de

siècles séparée des autres variétés humaines, vivant de son propre fonds

et jamais renouvelée. Il serait injuste de leur en vouloir de cela,

ainsi que de leur laideur sans yeux; et il faut au contraire leur savoir

gré d'être aimables, gracieuses, gaies; d'avoir fait du Japon le pays

des ingénieuses et drolatiques petites choses,--le pays des gentillesses

et du rire...

L'exilée · 第 23 / 26 题