C'est avec de l'inquiétude et une grande mélancolie que j'entreprends ce
chapitre du livre. Quand on m'a demandé de le faire, j'ai voulu me
récuser d'abord; mais cela m'a semblé une sorte de trahison vis-à-vis de
la patrie turque--et me voici.
Par exemple, écrire une impersonnelle description, avec un détachement
d'artiste, j'en serais, dans le cas présent, moins que jamais capable.
Une fois de plus, ceux qui voudront bien me suivre devront se résigner à
regarder par mes yeux: c'est presque à travers mon âme qu'ils vont
apercevoir le grand Stamboul...
Oh! Stamboul! De tous les noms qui m'enchantent encore, c'est toujours
celui-là le plus magique. Sitôt qu'il est prononcé, devant moi une
vision s'ébauche: très haut, très haut en l'air, et d'abord dans le
vague des lointains, s'esquisse quelque chose de gigantesque, une
incomparable silhouette de ville. La mer est à ses pieds; une mer que
sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation
sans trêve, et d'où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du
Levant; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur
l'amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule
bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages; l'incessante
fumée recouvre tout de son voile. Et c'est là-bas, au-dessus de ces
buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît
comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus
que des lances, montent des dômes et des dômes, de grands dômes ronds,
d'un blanc gris, d'un blanc mort, qui s'étagent les uns sur les autres
comme des pyramides de cloches de pierre: les immobiles mosquées, que
les siècles ne changent pas;--plus blanches, peut-être, aux vieux âges,
ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d'Occident n'avaient pas encore
terni l'air alentour et que les voiliers d'autrefois venaient seuls
mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles
couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette
même silhouette unique, plus grandiose que celle d'aucune ville de la
terre. Elles sont l'immuable passé, ces mosquées; elles recèlent dans
leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine
encore là-haut où elles se tiennent. Si l'on arrive des lointains de
Marmara ou des lointains d'Asie, on les voit émerger les premières hors
des brumes changeantes de l'horizon; au-dessus de tout ce qui s'agite de
moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le
frisson des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l'Islam, la
pensée d'Allah terrible et la pensée de la mort...
Au pied de ces mosquées sombres, j'ai passé autrefois le plus
inoubliable temps de ma vie; elles ont été les témoins constants de mes
courses d'aventure--pendant que les jours délicieux d'alors fuyaient si
vite. Je les voyais de partout, arrondissant là-haut leurs grands dômes,
tantôt blancs et mornes sous les soleils d'été, quand j'allais chercher
l'ombre des platanes sur quelque vieille place solitaire; tantôt
vaguement noirs, par les minuits de décembre, sous les froides lunes
indécises, quand mon caïque glissait clandestinement le long de Stamboul
endormi; toujours présentes--et presque éternelles--auprès de moi,
passant d'un jour sans lendemain, jeté là par le hasard. De chacune
d'elles émanait une tristesse différente, un recueillement spécial qui
planait sur tout le quartier solennel d'alentour. Peu à peu je les ai
aimées étrangement, à mesure que je vivais davantage de la vie turque,
que je m'attachais plus à ce peuple rêveur et fier, et que mon âme
transitoire de ce temps-là, toute pleine d'un amour angoissé, s'ouvrait
au mysticisme oriental.
Ensuite, quand il a fallu partir... oh! avec quelle mélancolie sans
bornes, m'éloignant, un soir pâle de mars, sur la mer de Marmara, j'ai
regardé cette silhouette de ville, lentement diminuée, peu à peu
s'anéantir... Lorsque tout fut vague, presque perdu, seuls les grands
dômes et les minarets apparaissaient toujours au-dessus du froid
brouillard de mer; seul persistait le haut contour superbe de Stamboul.
Et alors, dans cette dernière image, s'est symbolisé, pour ainsi dire,
tout ce que je laissais là derrière moi de regretté amèrement, toute ma
chère vie turque à jamais finie: la silhouette unique s'est gravée en
dedans de mes yeux de manière à ne plus s'effacer. Pendant les années de
vie errante qui ont suivi, pendant mes exils, partout, sur les mers
lointaines, j'ai revu, dans mes rêves des nuits, la ville des dômes et
des flèches se profiler à l'imaginaire horizon gris des sommeils,
m'apportant chaque fois une impression triste de patrie perdue. Je la
dessinerais par coeur sans une faute--et, dans la vie réelle, chaque
fois que j'y reviens, c'est encore avec une émotion à la fois pénible et
délicieuse que le temps n'a guère atténuée.
Mais je ne crois pas cependant que le mirage de mes souvenirs personnels
m'illusionne outre mesure sur le prestige de cet aspect. Il est
incontesté et il est légendaire; des voyageurs quelconques, même de ceux
qui ne comprennent rien à rien, reçoivent une singulière impression
d'arrivée dès que l'imposante silhouette commence à s'esquisser au loin.
Et tant que Stamboul--banalisé, hélas! de jour en jour et profané à
présent par tout le monde--conservera ce premier abord et ces lignes, il
restera encore, malgré tout, la merveilleuse cité des Califes, la cité
reine d'Orient.
Autour de Stamboul se groupent d'autres quartiers, d'autres villes, et
des séries de palais et de mosquées dont l'ensemble forme
Constantinople: d'abord Péra, où les chrétiens habitent; puis, le long
du Bosphore, de Marmara à la mer Noire, une suite presque ininterrompue
de faubourgs. Et, par d'innombrables bateaux, par des légions de
caïques, toutes ces parties du même tout communiquent ensemble. La
grande ville, éparse le long des rives, égrène ses foules bigarrées sur
la mer,--et la mer est couverte de passants, la mer est un lieu qui
s'anime chaque jour d'un perpétuel va-et-vient.
* * * * *
Quartiers bien distincts, dont les habitants sont de race, de religion,
de costumes différents; quartiers qui jamais ne se ressemblent.
Aucune capitale n'est plus diverse par elle-même, ni surtout plus
changeante d'heure en heure, avec les aspects du ciel, avec les vents et
les nuages--dans ce climat qui a des étés brûlants et une admirable
lumière, mais qui, par contre, a des hivers assombris, des pluies, des
manteaux de neige tout à coup jetés sur les milliers de toits noirs.
Et ces rues, ces places, ces banlieues de Constantinople, il me semble
qu'elles sont un peu à moi, comme aussi je leur appartiens. Tous ces
désoeuvrés de boulevard que l'Express-Orient y jette maintenant en
foule, je leur en veux de s'y promener, comme à des intrus profanant mon
cher domaine sans y apporter l'admiration ni le respect que le vieux
Stamboul commande encore. Ces quartiers, qu'ils regardent avec un banal
étonnement, et que je connais, moi, comme ceux de pas une ville au
monde, je les ai parcourus jadis, à toute heure du jour ou de la
nuit--me mêlant d'ordinaire, au gré de ma fantaisie d'alors, à la vie
des plus humbles d'entre les gens du peuple. Mais comment pourrais-je en
parler dans ce livre avec l'impartialité qu'il faudrait? J'y retrouve à
chaque pas des souvenirs de jeunesse et d'amour. Comment les
jugerais-je? Je les adore!...
Avant d'écrire ceci, j'ai voulu revenir une fois à Constantinople, en
simple touriste moi-même, et essayer de jeter un coup d'oeil plus
détaché sur cette ville où je n'ai plus aucun lien, hélas! qu'avec des
morts, où je n'ai plus rien à faire qu'une visite à des tombes.
Et c'est de Roumanie que je m'y suis rendu, ce printemps de 1890, au
beau mois de mai, par l'ancienne route rapide de Roustchouk, Varna et la
mer Noire.
A bord du paquebot qui me ramène--le matin du lundi 12 mai 1890, au
lever du jour,--tous les passagers sont sur le pont, l'oeil au guet,
pour ne pas manquer l'entrée du Bosphore, qui est un site classique,
hautement coté dans les «Guides» à l'usage de MM. les voyageurs.
Il y a par le monde des sites beaucoup plus grandioses, avec une
végétation plus belle et des montagnes plus hautes. Dans les détails
intimes, sans doute, réside ce charme unique du Bosphore--qui est très
réel et indépendant de moi-même, puisque tous ceux qui viennent ici le
subissent.
Maintenant voici Tcheragan, Dolma-Bagtché, la ligne des palais blancs
comme neige, posés tout au bord de la mer sur des quais de marbre. Alors
cela devient incomparablement beau, car, dans la vapeur du matin, les
trois villes apparaissent à la fois, les trois villes qui se regardent:
Scutari à gauche, en amphithéâtre sur la rive d'Asie; Péra à droite,
échafaudage de maisons et de palais couvrant toute la rive d'Europe, et,
au milieu, sur une pointe de terre qui s'avance entre les deux,
au-dessus d'un fouillis de navires et de fumées, dominant tout,--les
minarets et les grands dômes de Stamboul!
* * * * *
Sur la hauteur de Péra, dans un hôtel de touristes comme il faut,
encombré d'Anglais, où je suis très banalement descendu, mon salon de
louage a vue merveilleuse sur la Corne-d'Or, sur la pointe du
Vieux-Sérail et sur des infinis de mer bleue où s'échelonnent les îlots
d'Asie. C'est une des séductions de ce pays, les échappées qu'on a de
partout sur d'immenses lointains; de l'une quelconque de ces trois
villes ainsi assemblées, on domine les deux autres, avec la mer au delà;
n'importe où l'on habite, on est toujours sûr d'apercevoir, par-dessus
les premiers plans, par-dessus les toits ou les arbres, des choses
presque féeriques esquissées en l'air; le champ du regard est ici large
et profond comme nulle part ailleurs.
* * * * *
Six heures du soir, le même jour. (Qu'on me le pardonne, j'ai passé ma
journée en pèlerinages aux cimetières, en visites de souvenir à des
recoins quelconques n'ayant d'intérêt que pour moi-même.)
L'heure du soleil couchant me trouve au quai de Top-Hané, assis en plein
air devant un café,--ce qui est une habitude de la vie d'Orient,--à
regarder passer le monde et tomber la nuit.
Une sorte de lieu de méli-mélo et de transition, ce quai de Top-Hané,
une sorte de carrefour très vaste, où viennent aboutir, par de larges
rues, des quartiers absolument différents.
Les beaux soirs comme celui-ci, la moitié de la voie y est encombrée par
des rangées de divans, en velours rouges ou bariolés, sur lesquels sont
assis des gens qui fument et qui rêvent. On est là, comme au parterre
d'un immense théâtre, pour regarder devant soi le grand mouvement de la
vie orientale et, sur le Bosphore, le va-et-vient des navires. Entre les
spectateurs de la mer, sur les fonds bleuâtres de l'eau et des collines
d'Asie, une haute mosquée se dresse, avec son dôme compliqué et ses
minarets à galeries ajourées. Elle est toute réchampie de blanc et de
jaune très tranchés,--deux nuances absolument turques, dont l'assemblage
en encadrements et en panneaux décore toutes les bâtisses relativement
modernes de Constantinople: la plupart des mosquées, des palais ou des
belles maisons un peu neuves sont ainsi peintes mi-parties--et ces
nuances font bien sur le bleu des lointains ou des eaux, servant
elles-mêmes de fond aux bigarrages des foules qui passent, aux
innombrables bonnets rouges qui coiffent toutes les têtes. A ces deux
couleurs des monuments, il faut ajouter le vert cru de ces grandes
plaques, chamarrées d'inscriptions d'or, qui surmontent inévitablement
tous les portiques, toutes les entrées, toutes les fontaines. Du blanc,
du jaune, du vert zébré d'or, voilà les tons de l'élégante mosquée d'en
face, et aussi des kiosques environnants, de tout cet assemblage de
constructions aux découpures orientales qui se détachent sur le bleu
assombri, sur le bleu déjà crépusculaire du Bosphore et de l'Asie.
Les rangées de divans en plein air peu à peu se garnissent, sans
distinction, de personnages de toutes les races et de tous les costumes
du Levant. Les garçons affairés accourent, portant les microscopiques
tasses de café, et le raki, et les bonbons, et les braises ardentes dans
les petits vases de cuivre; la grande flânerie douce des soirs d'Orient
commence, les narguilhés s'allument, et les cigarettes blondes
remplissent l'air d'odorante fumée. Sur la voie libre passent encore
toutes sortes de gens et de voitures; des beaux cavaliers militaires
bien montés et de noble mine qui s'en vont vers les palais du Sultan ou
qui en reviennent; des loueurs de chevaux (dont Top-Hané est le quartier
général), tirant par la bride leurs bêtes toutes sellées; des marins de
nationalité quelconque débarqués après leur journée finie; des marchands
ambulants agitant leurs petites cloches, ou criant à tue-tête leurs
gâteaux, leurs sorbets, leurs fruits...
A Galata, dont la grande rue, éternellement bruyante, vient mourir à ce
carrefour, une clameur s'enfle en _crescendo_, et, bien qu'assourdie
dans le lointain, arrive déjà jusqu'ici, aux rêveurs assis sur les
divans rouges. C'est la grande Babel du Levant, ce Galata. Jusqu'au
matin, le long du Bosphore, s'élève de tout ce quartier une clameur
d'enfer...
A ce carrefour vient aussi aboutir Iéni-Tchirché, la plus grande des
rues en pente raide qui montent à Péra,--à la ville chrétienne, perchée
là-haut au-dessus de nos têtes. Et des deux côtés de cette rue, sous des
berceaux de vigne, devant les cafés turcs qui se suivent porte à porte,
encombrant tout de leurs petits tabourets et de leurs petites tables,
viennent s'asseoir par centaines ces portefaix qui ont peiné tout le
jour à remonter, des navires, des quais, des douanes, les malles des
voyageurs, les caisses et les ballots de marchandises. Joyeux du repos
des soirs, ils arrivent les uns après les autres, demandant un
narguilhé, ces hommes qui font métier de remplacer, avec leurs larges
épaules et leurs jarrets de fer, les camions, les chariots, inconnus à
Constantinople.
Leur foule va peu à peu grossissant; bientôt ils se touchent tous,
pareillement vêtus en bure brune soutachée bizarrement de noir et de
rouge, la veste largement ouverte sur leur poitrine musculeuse noircie
de soleil. Leurs groupes serrés s'étagent en perspective, suivant la
montée de la rue rapide; le murmure de leurs causeries se mêle à ce
petit gargouillement spécial qui sort de leurs innombrables
narguilhés,--et la fumée grisante emplit l'air de plus en plus, à mesure
que la nuit tombe...
Tout ce petit train des fins de jour est demeuré pareil, depuis tant
d'années que je le connais--et je me représente si bien ce qui se passe,
à cette même heure, dans les différents quartiers de l'immense ville!...
Là-bas, vers le nord, en continuant par la large voie qui suit la mer,
on arriverait aux quartiers du Sultan: palais impénétrables, grands murs
de parcs, de casernes, de sérails. La nuit n'amène là que beaucoup de
tranquillité, sous les avenues d'acacias, en ce moment toutes blanches
de fleurs.
Au-dessus de nos têtes, sur ces hauteurs qui nous dominent, le Péra
cosmopolite va commencer d'éclairer ses grandes boutiques européennes
aux étalages copiés sur ceux de Londres ou de Paris, et continuera, aux
lumières, son va-et-vient de voitures, à la façon d'Occident. L'approche
du soir, au lieu de calmer là-haut l'agitation incessante de la vie, va
l'exaspérer plutôt, à la lueur du gaz. Empressements de touristes
revenant de leurs excursions du jour, et se hâtant, avant la nuit
tombée, de regagner le bercail rassurant, la table d'hôte servie à
l'anglaise, la rue où l'on se sent comme en Europe; extravagances de
toilettes, risquées par des Levantines aux grands yeux lourds, qui
auraient été si jolies vêtues en Grecques, en Arméniennes ou en Juives.
Et, dans cet amusant pêle-mêle, la note d'Orient donnée quand même par
beaucoup de fez rouges qui circulent, par des équipes de portefaix aux
costumes bariolés de broderies qui remontent de la ville basse, des rues
plus orientales d'en dessous, ou bien encore--comme on est là très haut
au-dessus de la mer--par des échappées de lointain apparaissent entre
les banales maisons à plusieurs étages: un peu de Marmara au bleu
assombri, un peu de la côte d'Asie perdue dans le crépuscule...
Là-bas derrière nous, au delà de cette colline de Péra qui nous
surplombe, des faubourgs turcs, arméniens ou juifs s'arrangent, au
hasard des coteaux ou des vallées, tout le long de la Corne-d'Or, face
au grand Stamboul, qui couronne l'autre rive et les domine; ils
communiquent entre eux par mer surtout, au moyen de ces caïques légers,
toujours en mouvement tant que reste au ciel une lueur de jour... Il est
curieux que le seul voisinage des choses perdues de vue depuis longtemps
avive ainsi le souvenir qu'on en avait conservé: il y aura tantôt quinze
ans que je n'habite plus par là, et j'avais presque oublié comment les
soirs s'y passent; or il me suffit d'être à Constantinople, assis à
songer--dans une rue différente cependant et très éloignée,--pour me
rappeler tout, avec une netteté complète, comme si j'étais parti
d'hier... D'abord le faubourg très turc de Kassim-Pacha, aux vieilles
maisonnettes, tout orientales, aux petites boutiques anciennes, aux
petits cafés qu'abritent des platanes: il était un de mes plus familiers
jadis, et j'y passais chaque jour. En ce moment même je me le représente
animé tout à coup de sa vie spéciale des soirs. Le flot des matelots de
guerre vient de s'y répandre, à la sortie de l'arsenal ou des grands
cuirassés noirs mouillés en face dans la Corne-d'Or. Joyeux et rieurs,
circulant par groupes en se donnant la main, ils remplissent les rues et
les places. Au lieu du bonnet, ils portent un fez, et leur col est rouge
au lieu d'être bleu: à part cela, ils ressemblent aux nôtres. Des femmes
qui les attendaient (des mères ou des soeurs, s'entend) se mêlent à eux,
drapées de longs voiles blancs, bleus ou roses. Leurs officiers aussi
s'arrêtent là pour fumer, dans les plus humbles cafés, parmi les hommes
du peuple.--Et c'est du reste une coutume particulière à la Turquie, ces
très démocratiques mélanges: des pachas, des beys assis au café parmi de
pauvres gens, causant avec eux ou leur expliquant les nouvelles--et la
dignité n'y risque rien, puisque, entre musulmans, on ne s'enivre
jamais.--D'autres faubourgs suivent, prenant de plus en plus des airs de
village à mesure qu'on s'avance vers l'intérieur des terres, et,
aussitôt après, commence, de ce côté-là, une campagne déserte, aride,
sans route, et encombrée de tombeaux, tristement charmante.
La Corne-d'Or sépare tous ces quartiers, dont je viens de parler, du
grand Stamboul, où une sorte de silence religieux va se faire avec
l'obscurité.
Et au fond de ce golfe enclavé dans une ville, tout au fond, sous les
vieux cyprès et les vieux platanes, le saint faubourg d'Eyoub, coeur de
l'Islam en Europe, enfoui dans une sorte de bocage funèbre, confinant
aux grands cimetières et entouré de tombes, va s'endormir dans un
effrayant silence, qu'interrompra seulement de temps à autre quelque
psalmodie sortie d'une mosquée. Dans tous les kiosques des morts, devant
les hauts catafalques surmontés de turbans, les petites lampes
veilleuses vont s'allumer; en passant le long des avenues sombres, on
les verra briller, à travers les grillages des fenêtres, comme des yeux
jaunes dans la nuit.
Du reste, tout le grand Stamboul aussi va s'endormir, presque aussi
paisible qu'aux siècles passés, tandis que le tapage d'Occident
commencera dans les quartiers de la rive livrée aux infidèles. A peine,
dans les nouvelles rues, vers les parages de Sainte-Sophie, çà et là
quelques boutiques s'éclaireront; quelques cafés jetteront au dehors des
lueurs de lanternes: partout ailleurs dans l'immense ville, il n'y aura
rien que mystérieuse obscurité et lourd sommeil.--Il semble que cette
Corne-d'Or ne soit pas seulement un bras de mer séparant les deux
parties de Constantinople, mais qu'elle mette aussi un intervalle de
deux ou trois siècles entre ce qui s'agite sur une rive et ce qui
s'endort sur l'autre...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tandis que je suis là, songeant en pleine rue sur ce divan rouge, et
regardant, à travers des fumées de narguilhés, la foule circuler dans la
pénombre, voici que tout là-haut en l'air une première couronne de feux
s'allume comme un signal, autour de la flèche aiguë d'un minaret de
Top-Hané: les illuminations religieuses! le Ramadan!!... J'avais oublié
que nous étions dans ce mois lunaire où tous les Turcs du peuple font de
la nuit le jour. Que disais-je donc du calme de Stamboul?... Tout à
l'heure, au contraire, et jusqu'au matin, il sera plus bruyant que Péra
et Galata réunis--et j'irai me mêler à ses gaietés étranges, à ses
foules...
* * * * *
Il est temps de rentrer à l'hôtel pour dîner. Au lieu de me rendre à
Péra par la montée directe de Iéni-Tchirché, je vais appeler d'un signe
un de ces bonshommes qui promènent devant moi des chevaux tout sellés,
et je ferai le grand tour, à travers le tumulte de Galata, pour remonter
ensuite par le Champ-des-Morts.
* * * * *
Galata au dernier crépuscule et aux lanternes! Cohue et tapage. Sur les
pavés, mon cheval sautille, un peu effaré, au milieu des passants
innombrables, dans le flot des fez rouges et des costumes de bure. Il y
a d'autres cavaliers qui passent ventre à terre, il y a un va-et-vient
continuel de voitures et de lourds tramways précédés de coureurs qui
sonnent de la trompe. Il y a une odeur d'alcool, d'absinthe et d'anis.
Les grands estaminets dangereux s'ouvrent et s'éclairent; les grands
alcazars invraisemblables illuminent leurs façades pavoisées--ceux où
l'on joue la pantomime italienne à côté de ceux où des orchestres de
dames hongroises exécutent le répertoire de Strauss. Déjà les mauvais
lieux regorgent de monde; des gens assis devant les cafés encombrent la
voie étroite et sont bousculés par les chevaux. On est assourdi d'un
brouhaha de conversations dans toutes les langues, d'un bruit confus de
cymbales, de sonnettes, de grosses caisses. Et je cours maintenant au
grand trot dans ce débordement d'hommes, m'amusant à dire, comme
autrefois, à voix claire: «_Bestour! Bestour!_» (Gare! Gare!), le cri
des foules turques, qui est comme le «_Balek! Balek!_» des foules
arabes...
A l'hôtel, là-haut, la banalité d'une table d'hôte. Un monsieur,
touriste récemment vomi par l'Orient-Express, daigne me demander
quelques renseignements pratiques:
--Il n'y a rien à faire à Stamboul le soir n'est-ce pas, monsieur?
(C'est le cliché que vous servent tous les guides des hôtels, qu'il n'y
a rien à voir à Stamboul le soir et que les promenades y sont
périlleuses.)
Je le dévisage tout d'abord:
--Oh non! monsieur: en effet, à Stamboul, rien du tout. Mais ici, à
Péra, tenez, tout à côté, faites-vous indiquer...: vous avez deux ou
trois _beuglants_ délicieux...
Et vite, après ce dîner, un cheval de louage, pour m'enfuir...
Dans la belle nuit d'étoiles, je descends par le Petit-Champ-des-Morts;
je chemine ensuite dans Galata, qui est en pleine fête, et enfin,
quittant cette rue bruyante, je m'arrête au bord de l'eau, à l'entrée
d'un pont qu'on ne voit pas finir, mais qui s'en va se perdre au loin
dans l'obscurité confuse. Là, tout change brusquement, comme change un
décor de féerie au coup de sifflet des machinistes. Plus de foule, ni de
lumières, ni de tapage: une profonde trouée de nuit et de silence est
devant moi; un bras de mer étend son vide tranquille entre ces quartiers
assourdissants que je viens de traverser et une autre grande ville,
d'aspect fantastique, qui apparaît au delà sur le fond étoilé de la
nuit, en silhouette toute noire dentelée de minarets et de dômes. Elle
se profile si haut que les coupoles de ses mosquées, s'exagérant dans
les buées enveloppantes, prennent des proportions de montagnes. C'est un
soir de Ramadan. Alors, à tous les étages de ces minarets, autour de
leurs galeries festonnées, brillent des rangs de feux en couronnes, et,
dans le vide, entre ces flèches de pierre qui pointent en plein ciel,
des inscriptions lumineuses suspendues par d'invisibles fils, effraient
comme des signes apocalyptiques tracés dans l'air avec du feu.
J'ai hâte d'être là; un attrait, une indicible émotion de souvenir me
fait presser le pas, dans l'obscurité de l'interminable pont qui mène, à
travers ce bras de mer, à cette ville si noire. A mesure que j'approche,
montent toujours plus haut les coupoles et les minarets avec leurs
couronnes de feux. Me voici à leurs pieds; je quitte le plancher mouvant
du pont pour les cailloux et les fondrières d'une première place obscure
que domine la masse superbe d'une mosquée: je suis à Stamboul!
Je vais tourner le dos aux quartiers neufs, aux boulevards récemment
alignés, dans les parages de Sainte-Sophie et de la Sublime-Porte,
qu'éclairent maintenant, hélas! des becs de gaz, où circulent des
voitures, des équipages d'ambassade promenant d'aventureux voyageurs.
C'est vers le Vieux-Stamboul, encore immense, Dieu merci! que je me
dirige, montant par de petites rues aussi noires et mystérieuses
qu'autrefois, avec autant de chiens jaunes couchés en boule par terre,
qui grognent et sur lesquels les pieds buttent. Mon Dieu! pourvu que
quelque édile ne me les détruise pas, ces chiens!... J'éprouve une sorte
de volupté triste, presque une ivresse, à m'enfoncer dans ce labyrinthe,
où personne ne me connaît plus--mais où je connais tout, comme m'en
ressouvenant de très loin, d'une vie antérieure...
Il fait une nuit de mai douce, merveilleuse. L'obscurité garde une
transparence qui permet de se conduire, et au-dessus de ma promenade
errante, mais très haut, n'éclairant pas plus que les étoiles, planent
de tous côtés les cercles de feux accrochés aux minarets des mosquées,
les inscriptions lumineuses suspendues dans l'air. Les étroites rues
sombres que j'ai prises débouchent tout à coup sur l'immense place du
Séraskiérat, pleine de lumières, de monde, de musiques, de costumes.
Mais je traverse seulement ce lieu pour pénétrer plus avant dans le
coeur de la vieille ville, dans les quartiers exquis et non profanés
encore de la Suléimanieh et de Sultan-Sélim. Tantôt l'obscurité des
petites rues funèbres, tantôt les lumières et les foules. Dans les
cafés, des musiques d'Orient: violons tristes, qui gémissent des
mélodies à fendre l'âme; cornemuses qui chantent de vieux airs, à voix
aigre et plaintive. Et des campagnards, des Asiatiques, dansent entre
hommes, en longues chaînes se tenant par la main.
De toute cette étonnante chose qui est une nuit de Ramadan à Stamboul,
voici l'image qui ce soir-là me charme le plus: vers minuit, dans une
rue solitaire, tout simplement un harem qui passe... Très étroite la
rue, très obscure; par-dessus les hautes maisons grillées, sur un coin
de ciel étoilé, on voit monter les minarets de la Suléimanieh,
gigantesques pointes noires--diaphanes, dirait-on--qui portent dans leur
longueur deux ou trois couronnes superposées de feux mourants.--Un grand
silence, et d'abord personne. Puis un groupe qui arrive, un groupe de
cinq ou six femmes, chaussées de babouches qui ne font pas de bruit;
fantômes bleus, rouges ou roses, enveloppés jusqu'aux yeux dans ces
pièces de soie lamée d'or qui se fabriquent en Asie. Deux eunuques les
précèdent armés de bâtons, les éclairant avec de grandes lanternes
anciennes... Cela passe, féerique et charmant; cela s'éloigne, cela s'en
va on ne sait où, s'enfermer dans on ne sait quel coin du mystérieux
dédale... Et l'obscurité semble plus épaisse après qu'ont disparu les
feux de leurs lanternes, qui faisaient danser leurs ombres sur les vieux
pavés et les vieux murs...
_Mardi 13 mai 1890._--Je prends le récit de cette deuxième journée à
cinq heures seulement--pour l'arrêter avant la nuit.
A cinq heures donc, en caïque, tournant le dos toujours aux quartiers
neufs, je remonte vers le fond de la Corne-d'Or, me rendant au faubourg
d'Eyoub.
(Pour qui ne connaît pas Constantinople, les caïques sont ces espèces de
périssoires longues et minces, arquées en croissant de lune, où l'on
navigue couché--et que l'on trouve sur tous les quais par centaines,
comme à Venise les gondoles.)
Cette Corne-d'Or devient plus paisible à mesure que l'on s'éloigne de
l'entrée, encombrée de paquebots, et la partie de Stamboul que je longe
à présent est de plus en plus antique, délabrée, morte: ce sont les très
vieux quartiers, d'où la vie s'est retirée peu à peu, pour se porter
ailleurs sur l'autre rive. Jamais, du reste, je ne leur avais tant
trouvé cet air de ruines envahies par les arbres; leurs toits noirâtres
disparaissent presque sous la fraîche verdure de mai. Et Eyoub est au
bout, touchant aux rideaux de cyprès noirs, aux grands bois funéraires.
Un vent très vif et presque froid se lève, comme chaque soir à l'heure
où baisse le soleil; sur toute la surface de l'eau remuée, de petites
lames se forment.
Eyoub, le saint faubourg, est toujours le lieu rare du suprême
recueillement, de la suprême prière. A l'entrée de l'avenue exquise qui
longe les saints tombeaux, je mets pied à terre sur des dalles verdies
par les siècles; l'avenue, devant moi, s'enfonce en profondeur, toute
blanche à travers l'espèce de bois sacré plein de sépultures, blanche de
ce même blanc verdâtre que prennent à l'ombre les marbres très vieux;
elle s'en va finir là-bas à l'impénétrable mosquée, dont on aperçoit
confusément le dôme, sous un bouquet de platanes et de cyprès immenses.
Elle est bordée, de droite et de gauche, par des kiosques, en marbre
blanc ajouré, remplis de catafalques et de morts, ou par des murs percés
d'arceaux en ogives à travers lesquels on aperçoit les cimetières:
étranges tombes aux dorures fanées, apparaissant dans la nuit verte de
dessous bois, mêlées à des fouillis d'herbes, de rosiers sauvages, de
ronces...
Les passants sont toujours très rares dans cette avenue des morts:
quelques derviches qui reviennent de prier, ou quelques mendiants qui
vont s'accroupir là-bas aux portes de la mosquée. Ce soir, ce sont trois
petites filles turques, de cinq à dix ans, très jolies, qui gambadent,
vêtues d'éclatantes robes vertes et rouges. Cela déroute, de les voir
jouer gaiement dans ces marbres et dans cette ombre funéraire. Du reste,
jamais je n'étais encore venu ici à la splendeur de mai, et cette
verdure neuve, ces fleurs partout, détonnent autant que ces trois
petites filles. Des lieux si infiniment mélancoliques ne s'égayent pas
au printemps, bien au contraire: ce ciel aux nuances très douces, ces
grappes de roses, ces jasmins qui retombent des murs, et qui, depuis des
siècles, à la même saison, font leur même sourire si éphémère et si
trompeur, ajoutent encore à l'impression qu'on éprouve ici d'un
universel et irrémédiable néant.
* * * * *
_Mercredi 14 mai 1890._--A l'ambassade de France, ce matin-là, autour
d'une grande table fleurie de roses jaunes, nous sommes au moins trente
convives à déjeuner--tous touristes!
Autrefois la traversée de la mer Noire les arrêtait encore; mais depuis
deux ans, avec le nouveau chemin de fer aboutissant au pied du
Vieux-Sérail, c'est effrayant, ce flot de désoeuvrés de l'Europe entière
qui vient ici fureter partout.
Et je ne puis me rappeler sans sourire cette réflexion de la très
charmante ambassadrice, parcourant d'un regard fin et impayable sa
longue tablée: «Oh! moi, vous savez, par les temps que nous traversons,
je n'en suis pas à un touriste de plus ou de moins...» Cela dit sans
l'ombre d'une pensée désobligeante pour ses hôtes, mais prononcé avec je
ne sais quelle imperceptible nuance qui fait de cette petite phrase de
rien une chose infiniment drôle.--Tous choisis, gens aimables et de
bonne compagnie, ces voyageurs invités; trop nombreux seulement,
tournant à l'invasion, et alors pas décoratifs ici pour des yeux de
peintre: c'est tout ce que je leur reproche--sans y mettre, bien
entendu, plus de mauvaise pensée que notre ambassadrice.
Le même jour, vers quatre heures du soir, Stamboul par la pluie. Un
orage depuis ce matin assombrissait l'air, et l'averse tombe décidément,
torrentielle.
Sortant de la Sublime-Porte, je me réfugie, pour m'y abriter jusqu'à la
fin de la journée, dans le labyrinthe du Grand-Bazar (car Stamboul,
suivant l'usage d'Orient, a son «bazar», qui est comme une ville dans la
ville, que des murailles entourent, et qui, le soir, ferme ses épaisses
portes).
Il y fait sombre et triste, aujourd'hui, sous ce ciel plein d'eau et
sous ces toitures de bois qui couvrent toutes les petites rues, laissant
des gouttières suinter; à travers une espèce de buée, de brouillard
crépusculaire, on voit briller les étoffes dorées, les milliers de
bibelots accrochés aux échoppes--et fourmiller les foules: femmes tout
de blanc voilées, hommes coiffés de bonnets rouges. Dieu merci! il n'a
guère changé encore, ce bazar. Dans des recoins connus, je retrouve les
mêmes obscurs petits cafés, qui sont revêtus de leurs vieux carreaux de
faïence persane aux étranges fleurs, et où servent depuis des années les
mêmes vieilles petites tasses. On peut y faire les mêmes rêves
qu'autrefois, en regardant, par la porte ouverte, la foule turque
s'agiter dans le demi-jour fantastique des avenues. Du fond de ces
retraites d'ombre, où l'on fume le tabac blond qui grise, tout ce
mouvement, tout ce bruit semble, dans le lointain, comme un immense
brouhaha de fantômes.
Voici cependant, hélas! quelques essais nouveaux de boutiques à
l'européenne, avec des devantures vitrées. Et voici même quelques bandes
d'étrangers ahuris--touristes des agences, évidemment--qui passent en se
serrant les coudes, promenés à toute vapeur par des guides effrontés.
(Plus convaincus sont les touristes anglais: malgré leurs airs de
marcher en pays conquis, je crois que décidément je les préfère aux
Français gouailleurs, qui se plaignent des rues mal pavées, qui ne
voient du bazar que les quelques articles de Paris étalés çà et là, et
inclinent à penser que tous ces vieux marchands à turban, accroupis dans
des niches, font venir leurs tapis du _Bon Marché_ ou du _Louvre_.) Et
ils partiront tous ayant _vu_ Constantinople; et ils crieront même à la
mauvaise foi musulmane, parce qu'ils auront été volés, pillés (comme
cela leur revient de droit) par la plèbe des guides et des
interprètes--qui sont Grecs, Arméniens, juifs, Maltais, tout ce qu'on
voudra, mais jamais Turcs. Les Turcs du peuple se font bateliers, ou
manoeuvres, ou portefaix, mais ne se plient point au métier servile
d'exploiteurs d'étrangers.
Je m'attarde à marchander de vieux bibelots d'argenterie--tandis que
dehors le jour baisse et la pluie tombe toujours. De plus en plus
désolé, ce bazar qui se vide, les affaires finies: le long des ruelles
couvertes, si vieilles, si vieilles, les boutiques se ferment; les
marchands s'en vont comme les acheteurs, et l'obscurité grise descend
dans ce labyrinthe, qui, la nuit, ne sera plus qu'un désert noir.
Il faut s'en aller décidément. Je remonte sur un pauvre cheval de
louage, tout trempé des averses du jour, qui m'attendait à une des
portes de ce bazar et je m'achemine vers Péra.
La pluie cesse; mais le ciel reste gris, les vieux toits ruisselants. En
descendant vers la Corne-d'Or, par les rues étroites, on marche dans les
flaques d'eau, faisant jaillir la boue. La ville a repris subitement ses
aspects d'hiver,--aspects, en somme, sous lesquels je l'ai le plus
connue et qui me tiennent au coeur d'une manière plus intime. Voici où
mes impressions redeviennent tout à fait personnelles: il est laid et
triste, Stamboul, par un pareil soir,--et cependant c'est ainsi que je
l'aime le plus. Je reviens à regret, très lentement, malgré l'eau qui
tombe encore en mille gouttières des toits mouillés. Oh! comme je me
replonge en plein passé, par cette soirée de pluie presque froide...
Arrivant à l'hôtel, toujours sans hâte malgré mes vêtements trempés, j'y
trouve un mot de Son Excellence le Grand Vizir, m'informant que Sa
Majesté le Sultan veut bien m'inviter à venir ce soir, au palais de
Yeldiz, assister aux illuminations du Kadir-Guidjeci: «Un chaouch, me
dit-il, et une voiture seront là pour vous prendre...»
Environ trois quarts d'heure après, presque en retard, ayant dîné à la
diable et fait avec fièvre ma toilette de cour, je roule à toute vitesse
vers Yeldiz, dans un landau découvert escorté d'un chaouch au galop,
fendant la foule de Péra. Le ciel s'est dégagé, les étoiles brillent.
Les illuminations merveilleuses du Ramadan s'allument partout; entre les
banales maisons, quand une échappée de lointain apparaît, on dirait
d'une féerie.
C'est loin, ce palais de Yeldiz, presque dans la campagne, du côté
opposé à Stamboul, auquel nous tournons le dos dans notre course
empressée. Le Bosphore, qu'on aperçoit aussi de temps en temps, et, au
delà, Scutari, sont illuminés comme la côte d'Europe; la féerie se
prolonge de tous côtés, jusqu'aux dernières limites du champ de vue.
En avant de nous, courant en sens inverse, voici un flot de monde, une
masse humaine qui se précipite comme furieuse, des hommes demi-nus
galopant et criant; et au loin je distingue le sinistre appel: _Yangun
vâr!_
Le feu! c'est le feu! Avec tant de maisons en bois, ici c'est continuel.
Tout un quartier brûle là-bas, jetant dans le ciel une grande lueur
rouge, ajoutant à la fête une illumination imprévue. Ces choses que l'on
traîne si vite avec un bruit lourd, ce sont les pompes, attelées
d'hommes affolés qui courent à toutes jambes; elles accrochent les roues
de ma voiture... Cris et bousculade... Mais on reconnaît le chaouch du
palais, on s'écarte, et nous passons...
Maintenant, des avenues de banlieue, larges et droites, presque vides,
où nous reprenons notre train ventre à terre.
Puis, devant nous, une grande lueur blanche et verte, non plus
d'incendie, mais de feux de Bengale: les jardins de Yeldiz. Nous
franchissons des grilles:--alors, subitement, plus de foule ni de bruit;
nous galopons dans des allées vides, silencieuses, illuminées à
profusion, bordées de myriades de feux qui forment des guirlandes et des
girandoles. Rien que des feux blancs, des globes blancs dans la verdure;
aucun bariolage ici, sur la terre, tandis que, par contre, le ciel est
entièrement étoilé de fusées bleues et rouges, rayé de pluies de feu de
toutes les couleurs.
Les allées, où il n'y a toujours personne, vont en montant; il y fait de
plus en plus clair, de lumière blanche, tandis qu'un côté de l'horizon
reste ensanglanté par du rouge d'incendie. Une autre grille encore. Puis
des bataillons de cavaliers et de fantassins nous barrent le passage,
formant la haie serrée; ils portent tous des torches ou des lanternes,
comme pour quelque gigantesque retraite aux flambeaux. Des centaines
d'officiers sont là aussi, vêtus pour la plupart du dolman oriental aux
longues manches flottantes.--Oh! la belle et imposante armée!
Ces milliers d'hommes, si immobiles, semblent absorbés dans un
recueillement religieux, au milieu de cette clarté étrange qui éblouit,
sous cette pluie de feux de couleurs changeantes dont le ciel de la nuit
est traversé.
Le chaouch qui me guide a les mots de passe, et les rangs s'ouvrent
devant nous. Il me conduit au premier étage, dans un pavillon du palais:
salons vides où il fait étonnamment clair--clair des lampes intérieures
et de l'illumination du dehors, dont la lueur immense entre par les
fenêtres grandes ouvertes. Les boiseries, les meubles sont blancs et or;
tout est lumineux et blanc. A je ne sais quelle forme particulière du
silence, on a le sentiment de cette agglomération d'hommes en armes qui
sont là, muets, retenant presque leur souffle, oppressés par la présence
du Souverain. Et une admirable musique religieuse arrive du dehors: un
choeur de voix d'hommes très fraîches, très limpides, qui psalmodient
sur des notes singulièrement hautes, avec quelque chose de pas naturel,
d'extra-terrestre si l'on peut dire ainsi...
Un aide de camp me reçoit dans ces salons. «Le Sultan, me dit-il, est
encore à la mosquée impériale, d'où partent ces chants suaves.» Mais la
prière touche à sa fin, et, en m'approchant d'une fenêtre, je verrai
tout à l'heure Sa Majesté sortir.
A une cinquantaine de pas de moi, un peu en contre-bas de la fenêtre où
je suis, cette mosquée m'apparaît. Elle est toute fraîche et toute
blanche, très dentelée d'arabesques, en style d'Alhambra. Illuminée par
en dedans et par en dehors, elle semble transparente autant qu'une fine
découpure d'albâtre, et cette musique qui s'en échappe lui donne quelque
chose d'irréel; elle est comme la principale pièce de l'immense feu
d'artifice qui, ce soir, brûle partout. Alentour de son dôme étrangement
lumineux apparaissent, avec leurs myriades de globes blancs, les
avenues, les jardins par lesquels je suis arrivé. Des nuages de feu de
Bengale embrouillent devant moi tous les lointains, confondent toutes
les perspectives--déjà compliquées par la hauteur d'où je regarde. Un
gigantesque transparent, suspendu on ne sait comment dans l'air, porte
une inscription arabe brillante sur un fond couleur de nuit; avec toutes
les fantasmagories éblouissantes qui rendent la vue imprécise, il est
impossible de deviner à quelle distance cette inscription aérienne est
placée: elle paraît grande et lointaine comme un signe du ciel; elle
préside à cette fête de lumières; c'est elle qui lui donne son caractère
musulman, son caractère sacré.--Et au delà encore, on distingue des
coins de vrais lointains; sur une vague étendue noire, qui doit être le
Bosphore, posent de petits objets brillants, d'une forme spéciale--qui
sont des navires illuminés jusqu'aux pointes de leurs mâts...
Directement au-dessous de moi, la superbe armée, toujours immobile et
recueillie, suit en esprit les prières qui se chantent dans la lumineuse
mosquée d'en face. Il semble qu'en ce moment l'âme de l'Islam se soit
concentrée dans ce blanc sanctuaire. Oh! ces chants, qui vibrent sous
cette coupole, monotones comme des incantations de magie et d'une
sonorité si belle et si rare! Voix d'enfants ou voix d'anges, on ne sait
trop. C'est aussi quelque chose de très oriental: cela se maintient sans
fatigue dans des notes surélevées, tout en restant d'une inaltérable
fraîcheur de hautbois; c'est long, long, sans cesse recommencé; c'est
très doux, très berceur; et pourtant cela exprime avec une infinie
tristesse le néant humain, cela donne le vertige des grands abîmes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant le Sultan va sortir. Les troupes frémissent d'un léger
mouvement attentif. Un landau attelé de chevaux de parade--qui trottent
tout cabrés, tout debout--vient se ranger devant les marches de marbre
de la mosquée, sur lesquelles on a jeté des tapis rouges; en même temps,
une trentaine de serviteurs accourent, chacun portant une de ces énormes
lanternes de soie blanche, d'un mètre de haut, qui sont d'étiquette
depuis un temps immémorial pour les sorties nocturnes des Califes. Sous
la coupole, le choeur religieux chante plus vite et plus fort, dans
l'exaltation finale....
Allah! voici le Sultan! Le palais, les jardins, le ciel s'embrasent d'un
feu plus clair. Le canon tonne comme un grand orage, et toutes les
troupes, inclinées jusqu'à terre, crient ensemble, avec leurs milliers
de voix: «Allah! Allah!» en longue clameur profonde.....
Pour franchir les cent mètres qui séparent la mosquée des portes du
palais, le landau a pris le galop de course, emportant le Souverain;
derrière lui, d'autres voitures magnifiques galopent aussi, ramenant les
princesses, voilées, qui ont assisté à la prière; les serviteurs,
affolés, courent alentour, agitent leurs grandes lanternes blanches, et
les troupes se referment sur ce cortège avec un cliquetis d'armes. C'est
fini...
* * * * *
A la suite d'un aide de camp, je traverse des salons, des couloirs aux
murailles et aux colonnes de nuances claires et légèrement dorées. Il y
a ici, à Yeldiz, une grande sobriété d'ornementation et comme une trêve
de luxe: le Souverain, qui possède, le long du Bosphore, des palais de
fées dans des sites incomparables, préfère, pour son travail et pour son
repos, la simplicité relative de cette résidence, qu'il a fait
construire lui-même à côté d'un grand parc d'ombre.
Me voici enfin dans une sorte d'immense antichambre de cour, également
simple, dont le seul luxe consiste en tapis magnifiques étouffant le
bruit des pas. Elle est, ce soir, peuplée de généraux, d'aides de camp
de toutes armes, en grand uniforme, les uns portant la longue tunique
droite, les autres le dolman oriental à grandes manches flottantes, les
uns coiffés du fez rouge, les autres du bonnet d'astrakan noir. Ils ont
très grand air guerrier; leur assemblée, à ce seuil des appartements
impériaux, est plus imposante que toutes les magnificences--et parmi
eux, voici l'héroïque figure d'Osman le Ghazi, le défenseur superbe de
Plevna. Tous sont debout, parlant à voix basse--ce qui semble indiquer
le voisinage très proche du Souverain.
En effet, dans un petit salon latéral où me conduit le grand maître des
cérémonies, se tient Sa Majesté le Sultan, seul, assis sur un canapé. Il
porte un uniforme de général, que recouvre une capote militaire en drap
brun, et rien d'extérieur ne le distingue des officiers de son armée.
Il y avait très longtemps que je n'avais eu l'honneur de voir Sa
Majesté, et, tandis que je m'incline pour le salut de cour, je songe
tout à coup, avec un peu de mélancolie, à une première entrevue
irrégulière, dont le Souverain évidemment ne peut avoir gardé aucun
souvenir...
C'était il y a tantôt quinze ans, sur le Bosphore, le matin de son
avènement au trône--un de ces matins de clair soleil qui, revus au fond
du passé, nous semblent plus lumineux que ceux de nos jours. Les grands
caïques impériaux, à éperon d'or, étaient venus le prendre à la pointe
du Vieux-Sérail pour le conduire au palais de Dolma-Bagtché; c'était de
très bonne heure, il n'y avait aucune foule sur la mer, ni du reste
aucune garde autour du cortège, et mon caïque, à moi qui passais là sans
savoir, avait, par une maladresse de nos bateliers, abordé le sien:
alors le jeune prince, qui allait tout à l'heure devenir le Calife
suprême, avait machinalement jeté sur moi un de ces regards distraits
qui ne voient pas, son oeil noir paraissant plonger avec anxiété dans
les choses de l'avenir...
Hélas! l'avenir de ce jour-là est devenu le passé d'aujourd'hui, et
cette image, évoquée dans ma mémoire, me fait mesurer soudainement
l'abîme de temps mort qui déjà nous sépare, l'un et l'autre, de cette
matinée de soleil et de prime jeunesse...
L'accueil du Sultan pour ses hôtes est toujours d'une bienveillance
exquise, d'une distinction très simple, d'une bonne grâce toute
naturelle. Ils resteront pour moi inoubliables, les instants de ce
soir-là pendant lesquels j'ai eu l'honneur de causer avec le
Souverain--dans le calme un peu étrange de ce petit salon très sobrement
meublé, très quelconque en somme, mais dont le seuil était si
glorieusement gardé par ces chefs militaires parlant à voix basse, et
dont les fenêtres s'ouvraient sur le tumulte lointain de la grande ville
en fête, sur le ciel tout clair de feux de Bengale et de lueurs
d'incendie.
Assuré d'être compris et d'être excusé avec la plus charmante
indulgence, j'ai osé dire tout mon regret mélancolique de voir s'en
aller les choses anciennes, de voir s'ouvrir et se transformer le grand
Stamboul.
Mais j'ai arrêté là ma plainte d'artiste; ce que j'aurais aimé y
ajouter, un passant comme moi ne peut se permettre de le faire dans une
causerie avec un souverain, même pendant la plus gracieuse des
audiences.
Pauvre grande Turquie, si fière à l'époque où la foi, le rêve sublime et
la noble bravoure personnelle faisaient la force des nations, comment
sera-t-elle bientôt, entraînée fatalement dans l'universelle banalité
moderne, aux prises avec les mille petites choses mesquines, pratiques,
utilitaires, qu'elle pouvait dédaigner jadis? Comment sera-t-elle,
surtout quand ses fils ne croiront plus?
En exprimant mon attachement si profond pour ce peuple brave, j'aurais
été tenté pourtant de laisser paraître, un peu de mon inquiétude
attristée,--d'essayer de savoir si le Calife, au delà des transitions
effroyables du présent, entrevoit quelque mystérieuse aurore de temps
nouveaux, que mes yeux moins clairs ne peuvent pas distinguer encore.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Jeudi 15 mai 1890._--C'est le matin, l'extrême matin frais et pur.
Je m'éveille, non pas dans mon logis avoué de Péra, mais en plein
Stamboul, dans une quelconque de ces petites auberges où l'on dort par
terre, tout habillé, sur des matelas blancs.
Parti hier au soir très tard du palais impérial, j'ai jeté à l'hôtel, en
passant, mes habits de gala, et vite m'en suis venu ici, sur l'autre
rive de la Corne-d'Or, pour me mêler encore une fois à la fête nocturne
des rues.--Puis, les derniers feux du Ramadan s'éteignant sur les
minarets, je suis entré au hasard dans le gîte le plus proche, pour
dormir.
Aucune horloge ne sonne, la nuit, dans ces quartiers de Stamboul, et, au
réveil, j'ai l'inquiétude de l'heure, un aide de camp de Sa Majesté
devant venir me prendre là-bas dans mon appartement officiel pour me
faire visiter les trésors des Sultans.
La porte de l'auberge franchie, c'est dehors un enchantement de vivre,
une ivresse de respirer. Les vieilles petites rues, où personne ne
passe, s'éclairent joyeusement à l'éternel soleil comme pour quelque
fête de jeunesse ne devant jamais finir. Oh! la pureté rare de ce matin
du mois de mai oriental, la fraîcheur toute neuve et vivifiante de cet
air et de cette lumière!...
* * * * *
Redescendu près de la Corne-d'Or, j'arrive à cette place aux antiques
platanes que la mosquée de la Valideh domine d'un côté de sa haute masse
grise, de ses minarets et de ses dentelures arabes. Sur les autres
faces, il y a des berceaux de vigne, de petits cafés, de petites
boutiques de barbiers et de marchands de babouches; tout cela très vieux
et très oriental, nullement dérangé et pouvant aussi bien être à Ispahan
ou à Bagdad.
Sur cette place, encore plus que dans les rues, il est délicieux, cet
extrême matin de mai. Le soleil levant dore la mosquée, dore par
en-dessous les frais platanes; il y a dans l'air une buée blanche qui
est comme le voile virginal du jour. Les petits cafés turcs commencent à
s'ouvrir, et deux ou trois bonshommes se font déjà raser par les
barbiers, en plein air, sous les arbres.
Il doit être de très bonne heure évidemment, et j'ai le temps de
m'arrêter ici avant de rentrer à Péra. Sous des treilles je m'assieds,
demandant un café, avec ces petits bonbons chauds que l'on vend ici le
matin aux bonnes gens du peuple, et tout cela me paraît meilleur que le
plus raffiné des déjeuners.--Il semble que l'on sente en soi-même monter
ce renouveau de vie qui resplendit partout au dehors, rajeunissant les
choses centenaires d'alentour.
Environ deux heures après, vers huit heures, une voiture me ramène
encore à Stamboul, dans une tenue très différente, en compagnie d'un
aide de camp de Sa Majesté; et, dans un quartier solennel, désert, où
l'herbe pousse entre les pavés, notre cocher nous arrête devant une
enceinte effroyable, comme celles des forteresses du moyen âge.
Ces murs enferment un petit recoin de la Terre qui est absolument
spécial, unique, qui est une pointe extrême de l'Europe orientale, un
promontoire avancé vers l'Asie voisine, et qui, de plus, fut, pendant
des siècles, la résidence des Califes, un lieu d'incomparable splendeur.
Avec le saint faubourg d'Eyoub, c'est ce qu'il y a de plus exquis à
Constantinople: c'est le «Vieux-Sérail»--un nom qui évoque à lui seul un
monde de rêves...
On nous ouvre dans ces murs une porte de citadelle, et alors, sitôt que
l'enceinte est franchie, la mélancolie délicieuse des choses intérieures
nous est révélée, le passé mort nous prend à lui et nous enveloppe de
son suaire.
D'abord du silence et de l'ombre. Des cours vides, désolées, où l'herbe
des lieux abandonnés pousse entre les dalles, et où vivent encore des
arbres centenaires, contemporains des magnifiques Sultans d'autrefois:
cyprès noirs hauts comme des tours, platanes qui ont pris des formes
inusitées, tout creusés par le temps, ne se soutenant plus que sur de
monstrueux lambeaux d'écorce et s'inclinant comme des vieillards.
Puis viennent des galeries, des colonnades en style turc ancien; la
véranda, encore peinte d'étranges fresques, sous laquelle le grand
Soliman daignait faire entrer les ambassadeurs des rois d'Europe... Et
ce lieu, heureusement, ne s'ouvre guère aux visiteurs profanes, n'est
pas encore une vulgaire promenade de touristes; derrière ses hautes
murailles, il garde un peu de mystérieuse paix, il est tout empreint de
la tristesse des splendeurs mortes.
Traversant ces premières cours, nous laissons sur la droite
d'impénétrables jardins, où l'on voit émerger, d'entre les bouquets de
cyprès, de vieux kiosques aux fenêtres fermées: résidences de veuves
impériales, de princesses âgées qui viennent finir là leurs jours dans
une retraite austère, au milieu d'un des sites les plus admirables du
monde.
Elle est tout ensoleillée, tout éblouissante de tranquille lumière, la
dernière partie de ce lieu muré où nous voici parvenus: la pointe finale
du Vieux-Sérail--et de l'Europe. C'est une esplanade solitaire, très
élevée, très blanche, dominant les lointains bleus de la mer et de
l'Asie. Le clair soleil du matin inonde là-bas ces profondeurs d'espace,
où des villes, des îlots, des montagnes, s'esquissent en teintes légères
au-dessus de la nappe immobile de Marmara.
Il y a autour de nous d'antiques constructions, également blanches, qui
contiennent tout ce que la Turquie possède de plus précieux et de plus
rare:
D'abord le kiosque, interdit aux infidèles, où le manteau du Prophète
est conservé dans une housse brodée de pierreries;
Puis le kiosque de Bagdad, entièrement revêtu à l'intérieur de ces
faïences persanes d'autrefois, qui sont sans prix aujourd'hui: les
branches de fleurs rouges y étaient faites avec du corail, qu'on
liquéfiait par un procédé perdu et qu'on étendait comme une peinture;
Puis le Trésor impérial, très blanc lui aussi sous ses couches de chaux,
et grillé comme une prison, dont on m'ouvrira tout à l'heure les portes
de fer.
Et enfin un palais inhabité, mais entretenu minutieusement, où nous
allons entrer nous asseoir. Des marches de marbre blanc nous mènent aux
salons du rez-de-chaussée, qui ont dû être meublés vers le milieu du
siècle dernier dans le goût européen d'alors. Ils sont d'un style Louis
XV auquel un imperceptible mélange d'étrangeté orientale donne un charme
à part. Des boiseries blanches et or, des lampas vieux-cerise ou
vieux-lilas à fleurs blanches; rien que des nuances claires, adoucies
par le temps. De grands vases de Sèvres et de Chine, très peu d'objets,
mais tous anciens et rares. Beaucoup d'espace, d'air, de clarté; une
tranquille symétrie dans l'arrangement des choses--qu'on devine
habituées à l'immobilité, à l'abandon.
Et là, dans cette sorte de solitude somptueuse, assis sur ces fauteuils
d'un rose délicieusement pâli, devant les larges fenêtres ouvertes, nous
avons, de ce dernier promontoire de l'Europe, la vue splendide qui
charma les Sultans de jadis. A notre gauche et très bas sous nos pieds,
le Bosphore se déroule sillonné de navires et de caïques; les blancheurs
des quais de marbre s'y reflètent; les blancheurs des nouvelles
résidences impériales, Dolma-Bagtché et Tchéragan, s'y renversent en
longues traînées pâles; la série des palais et des mosquées s'échelonne
magnifiquement sur ses rives. En face, c'est l'Asie, encore bleuâtre
dans un reste de buée matinale; c'est Scutari, avec ses dômes et ses
minarets, avec son immense Champ-des-Morts, sa forêt de cyprès sombres.
A droite, les étendues infinies de Marmara;--de lointains paquebots s'y
promènent, perdus dans tout ce bleu diaphane, petites silhouettes
grises, traînant des fumées...
Comme il était bien choisi, le lieu, pour dominer, pour surveiller de
haut cette Turquie, assise superbement sur deux des parties du monde! Et
aujourd'hui quelle paix ici et quelle mélancolique splendeur, dans cet
isolement si complet des modernes agitations de la vie, dans ce grand
silence d'abandon, sous ce clair et morne soleil!...
Lorsque le gardien des Trésors--vieillard à barbe blanche--se dispose,
avec ses grosses clefs, à nous ouvrir la porte de fer, vingt personnages
assermentés viennent former la haie, dix à droite, dix à gauche, de
chaque côté de cette entrée--ce qui est une obligation d'étiquette.
Nous passons au milieu de leur double file, et nous pénétrons dans des
salles un peu obscures, où ils nous suivent tous.
Jamais caverne d'Ali-Baba ne fut remplie de telles richesses!--Depuis
huit siècles on a entassé ici des pierres introuvables et les plus
étonnantes merveilles d'art. A mesure que nos yeux, reposés du soleil de
dehors, se font à la pénombre intérieure, les diamants commencent
d'étinceler partout. Les choses sans âge et sans prix sont, à profusion,
classées par espèces sur des étagères. Des armes de toutes les époques,
depuis Tchengis-Khan jusqu'à Mahmoud; des armes d'argent et d'or
surchargées de pierreries. Des collections de coffrets d'or de toutes
les grandeurs et de tous les styles, les uns couverts de rubis, les
autres de diamants, les autres de saphirs; quelques-uns même, taillés
dans une seule émeraude grosse comme un oeuf d'autruche. Des services à
café, des buires, des aiguières de formes antiques et exquises. Et des
étoffes de fées; des selles, des harnais, des houssines de parade pour
les chevaux, en brocarts d'argent et d'or, brodés et rebrodés de fleurs
en pierres précieuses; des trônes très larges, faits pour s'y asseoir
les jambes croisées: celui-ci tout en rubis et perles fines, qui donnent
ensemble un éclat rose; celui-là entièrement revêtu d'émeraudes et
brillant d'un reflet vert, comme ruisselant d'eau marine.
Dans la dernière salle nous attend, derrière des vitres, une immobile et
effroyable compagnie: vingt-huit poupées macabres de grandeur humaine,
debout, droites, alignées militairement et se touchant les coudes. Elles
sont coiffées toutes de ce haut turban en forme de poire dont l'usage
s'est perdu depuis un siècle et qu'on ne voit plus que posé sur les
catafalques des grands personnages défunts, dans le demi-jour des
kiosques funéraires, ou bien sculpté sur les tombes--tellement, que ce
turban-là est absolument lié pour moi à l'idée de la mort. Jusqu'au
commencement de ce siècle, chaque fois que mourait un Sultan, on
apportait ici une poupée qu'on habillait avec les vêtements de gala du
souverain passé, on lui mettait à la ceinture ses armes merveilleuses,
on la coiffait de son turban et de sa magnifique aigrette de
pierreries,--et elle restait ainsi, pour jamais, couverte de ces
richesses éternellement perdues. Les vingt-huit Sultans, qui se sont
succédé depuis la prise de Constantinople jusqu'à la fin du XVIIIe
siècle, ont dans cette salle leur simulacre debout, en tenue de parade;
lentement, la sombre et somptueuse assemblée s'est accrue, les nouvelles
poupées funèbres venant une à une se ranger dans l'alignement des
anciennes qui les attendaient là depuis des centaines d'années, sûres de
les voir venir--et ils se touchent les coudes à présent, tous ces
fantômes qui ont régné à des siècles d'intervalle, mais que le temps a
rapprochés dans le même pitoyable non-être.
Leurs longues robes sont des plus étranges brocarts, aux grands dessins
mystérieux, aux nuances éteintes par la durée; des poignards sans prix,
aux larges pommeaux faits d'une seule pierre précieuse, se rouillent,
malgré les soins, dans les soies des ceintures; il semble même que les
énormes diamants des aigrettes aient à la longue adouci leurs feux,
brillent d'un éclat jaune et fatigué.
Et ce luxe inouï, saupoudré de poussière, est triste à regarder.
Fabuleusement magnifiques, les poupées à haute coiffure, objets de tant
de convoitises humaines, surveillées là derrière de doubles portes de
fer, inutiles et dangereuses, voient passer les saisons, les années, les
règnes, les révolutions, les siècles, dans la même immobilité et le même
silence, tout le jour à peine éclairées à travers le grillage des
vieilles fenêtres, et sans lumière dès que le soleil se couche...
Chacune porte son nom, écrit comme un mot banal sur une étiquette
fanée--des noms illustres et jadis terribles: Mourad le Conquérant,
Soliman le Magnifique, Mohamed et Mahmoud... Je crois qu'elles me
donnent, ces poupées, la plus terrifiante leçon de fragilité et de
néant...
* * * * *
A l'«échelle» du Vieux-Sérail, nous attend un grand caïque du palais, à
huit paires de rames, et nous descendons nous y étendre sur des
coussins: elle est particulière à la Turquie cette façon de naviguer à
demi couché, les yeux au niveau de l'eau sur laquelle on glisse.
Les rameurs portent tous la traditionnelle chemise en gaze de soie
blanche, ouverte sur leur poitrine basanée: impassibles, noircis de
soleil, ils ont l'air d'être en bronze avec des dents de porcelaine.
Le Bosphore, tranquille, miroite sous une lumière ardente.
Nous passons très au large des paquebots, des fumées, de tout ce qui, en
face de la Corne-d'Or, encombre et salit la mer.
En deux ou trois endroits, à Dolma-Bagtché sur la rive d'Europe, à
Belerbey sur la rive d'Asie, nous accostons à des quais de marbre d'un
blanc immaculé, devant des palais déserts aux grilles blanches et
dorées. C'est le grand charme unique de ces résidences du Sultan, leur
neigeuse blancheur tout au bord de l'eau bleue.
* * * * *
Au dedans de ces palais inhabités, dont les gardiens nous ouvrent les
portes, beaucoup de magnificence: des forêts de colonnes de toutes
couleurs, des fouillis de torchères et de girandoles, des plafonds très
compliqués en style oriental, des brocarts lamés et des soies de
Brousse.--Mais personne dans ces salles de parade, au milieu de ce luxe
si frais, entretenu avec tant de soin. Le Souverain et sa cour n'y
viennent même plus.
Il est environ midi quand nous rentrons au palais de Yeldiz, après cette
rapide visite aux autres résidences impériales.
A Yeldiz, une impression de calme extrême, de sérénité et de silence.
Nous sommes encore en Ramadan, époque de retraite, de prière, et, dans
la maison de Sa Majesté le Sultan, plus encore que partout ailleurs, on
observe rigoureusement le jeûne, qui, pendant ce mois religieux, ne doit
être rompu qu'après le coucher du soleil. Pour moi seul, qui ne suis pas
astreint à la loi mahométane, un déjeuner est servi; mais voici que je
me sens très confus de me mettre à table dans ce palais où l'on ne mange
pas: pour la première fois de ma vie, déjeuner me paraît presque une
inconvenance, une grossièreté d'Occident.
J'ai d'ailleurs beaucoup mieux à faire. Sur les feuillets dorés d'un
block-notes qu'un interprète m'a apporté, il m'est permis encore de
transmettre un peu de ma pensée écrite au Souverain, aujourd'hui
invisible, mais dont on devine la présence très proche.--Et j'admire que
Sa Majesté, entre les mille occupations dévorantes de la vie du trône,
puisse encore n'être étranger à rien en fait de littérature et d'art.
Les fenêtres ouvertes laissent entrer à flots de la lumière et du
silence; des rayons du soleil de mai courent sur les murs blancs, sur
les brocarts clairs des meubles. La vue est, au premier plan, sur des
jardins fleuris, puis sur des lointains profonds: toujours ces échappées
charmantes de mer et d'Asie, qu'on a de partout dans cette ville bâtie
en terrasse, balcon avancé de l'Europe.
La mosquée impériale est là aussi, tout près, montrant son dôme ajouré.
Et, tout en fumant les plus exquises cigarettes blondes, je cause des
chants religieux d'hier au soir avec Son Excellence le Grand Vizir--qui
sait être à volonté le plus courtois et le plus raffiné des Français.
«Approchez-vous d'une fenêtre, me dit-il, pour écouter la voix
incomparable qui va dans un instant chanter la prière.»
En effet, au milieu du tranquille silence extérieur, tout à coup la voix
s'élève, délicieusement sonore; elle a le mordant d'un hautbois et la
pureté céleste d'un orgue d'église; avec une sorte de détachement
inexpressif, comme en sommeil et en rêve, elle jette la prière musulmane
aux quatre coins du ciel bleu... Et alors une intense impression d'Islam
revient me faire frissonner jusqu'aux cordes profondes; dans ce salon
gai et clair, qui aurait aussi bien pu être ailleurs, en un château
quelconque de France, je l'avais peu à peu perdue, cette impression-là,
qui est pour moi infiniment mélancolique, à la fois berceuse et
angoissante, sans que j'aie jamais pu la bien définir.
Encore plus beau que cette voix d'or, qui vibre aujourd'hui toute jeune
et puissante, mais qui demain passera, encore plus beau est ce chant
presque immortel qui, depuis des siècles, cinq fois par jour, plane sur
les villes et la terre turques. Il symbolise toute une religion, tout un
mysticisme calme et fier; il est la plainte et l'appel jetés vers
en-haut, par ces frères d'Orient qui savent mieux garder que nous les
vieux rêves consolateurs, qui marchent encore les yeux fermés pour ne
pas voir le gouffre de poussière, et s'endorment dans les mirages
magnifiques... Tant que cette prière continuera de faire courber les
têtes alentour des mosquées, la Turquie aura toujours ses mêmes soldats
superbes, aussi insouciants de mourir...