—Il s'agit d'une fortune! dit-il sans élever la voix, mais a

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LES

BELLES-DE-NUIT.

IMPRIMERIE DE G. STAPLEAUX.

LES

BELLES-DE-NUIT

OU

LES ANGES DE LA FAMILLE

PAR

Paul Féval.

TOME I

BRUXELLES.

MELINE, CANS ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS.

LIVOURNE. LEIPZIG.

MÊME MAISON. J. P. MELINE.

1850

PREMIÈRE PARTIE.

LE DÉRIS.

I

LE MOUTON COURONNÉ.

En 1817, la principale auberge de la ville de Redon était située sur le

port et avait pour enseigne un bélier noir, coiffé d'une auréole.

On connaissait le _Mouton couronné_ à Rennes, à Vannes et jusqu'à

Nantes; bon logis à pied et à cheval, tenu par le père Géraud, ancien

cuisinier au long cours.

Redon est une cité de trois mille âmes, assise sur les confins de la

Loire-Inférieure et de l'Ille-et-Vilaine, au bord même de la rivière

qui donne son nom à ce dernier département. Malgré son nom romain,

elle renferme peu de monuments remarquables, et la maison de maître

Géraud, portant six fenêtres de façade, rivalisait avec les édifices

affectés aux plus illustres destinations; c'était bâti en bonnes

pierres comme la sous-préfecture, et grand comme la gendarmerie.

Devant la maison et au delà de l'étroite bande du quai, la Vilaine

roulait ses eaux marneuses et saumâtres; à marée haute, les petits

navires caboteurs venaient jusque sous les fenêtres de l'auberge.

Les samedis au soir ou les jours de marché, vous eussiez eu de la peine

à trouver une petite place dans l'établissement de maître Géraud. Il

avait la triple clientèle des marins du port, des métayers et des

gentilshommes. Bien souvent, quand toutes les chambres étaient pleines,

la chaude et vaste cuisine servait de dortoir à un bataillon serré de

matelots et de marchands de bœufs.

Aussi le père Géraud faisait-il d'excellentes affaires. Bien qu'il fût

vieux déjà, les demoiselles du petit commerce de Redon supputaient

parfois, dans leurs rêves, la somme probable de ses économies. Mais le

père Géraud semblait ennemi du mariage, et comme il n'avait point de

parents, chacun se demandait à qui profiteraient, un jour venant,

ses honnêtes et rondes épargnes.

On était au milieu de l'automne, et ce n'était ni jour de foire ni

veille de dimanche. Le _Mouton couronné_ chômait ou à peu de chose

près. La cendre était froide dans les fourneaux de la cuisine; les

crocs de fer des landiers ne soutenaient point de broches, et nulle

marmite ne pendait à la grande crémaillère.

Maître Géraud pouvait fumer sa pipe à l'aise sur le parapet du port. Il

n'y avait dans toute son auberge qu'une seule chambre occupée; encore

était-ce par des hôtes de hasard à qui le père Géraud, courtois envers

tout le monde, mais sachant graduer ses politesses, ne devait point

la respectueuse visite à laquelle s'attendaient ses vieux et fidèles

habitués.

Ils étaient arrivés on ne savait trop d'où: deux hommes et une jeune

dame. Leurs vêtements et leur apparence de lassitude semblaient

annoncer une longue course à pied; mais le maître du _Mouton couronné_

n'avait point de défiance, et les avait crus sur parole lorsqu'ils lui

avaient dit descendre de la voiture de Rennes.

Naturellement, leur bagage était resté au bureau.

La jeune dame avait une mise plus que modeste. Malgré le froid

humide d'une journée de novembre, c'était une robe d'indienne qui

dessinait la fine cambrure de sa taille. Un petit châle d'étoffe légère

et un chapeau de paille, où s'attachait un voile, complétaient sa

toilette.

Il y avait en tout cela quelque chose d'indigent et de malheureux;

mais vraiment la jeune femme relevait son costume. Bien qu'on ne pût

apercevoir son visage, on devinait la grâce et la beauté derrière

les plis épais de son voile. Malgré ce grand air, un aubergiste des

environs de Paris eût tiré assurément de la robe d'indienne et du

chapeau de paille quelque dédaigneuse conclusion, mais notre hôte était

habitué aux mœurs économes et prudentes des châtelaines d'alentour.

Il savait qu'en voyage, le long des routes de Bretagne, on trouve

parfois des comtesses et des marquises fort étrangement accoutrées.

L'un des deux hommes était en blouse; l'autre portait un pantalon et

un habit de coupe élégante, mais qui gardaient de nombreuses traces de

boue à demi effacées.

En somme, ces trois voyageurs n'étaient pas le Pérou, mais le _Mouton

couronné_, auberge principale de la ville de Redon, en recevait encore

souvent de plus mal habillés, qui avaient de bons écus de six livres

dans leurs poches.

En Bretagne, surtout, il est dangereux de juger les gens sur

l'apparence.

Il était environ deux heures après midi. Nos voyageurs avaient été

installés dans une chambre à deux lits, donnant sur le port. Un feu

de bois vert fumait et petillait dans la cheminée. Tandis qu'une

servante joufflue, coiffée du _pignon_ morbihanais, étendait une rude

nappe de chanvre sur la table, l'homme à la blouse et son compagnon

brûlaient leurs pieds humides dans les cendres du foyer. On ne voyait

plus la jeune dame, dont le châle et le chapeau étaient accrochés

à l'espagnolette d'une croisée; mais, dans les moments de silence,

on entendait son souffle égal et doux derrière les rideaux de serge

épaisse de l'un des deux lits.

—Faut-il mettre trois couverts? demanda la fille.

L'homme à la blouse ouvrait la bouche pour répondre affirmativement,

mais son compagnon lui coupa la parole.

—N'en mettez que deux! dit-il avec un accent dur et railleur.

Puis il ajouta entre ses dents:

—Qui dort dîne...

La servante sortit après avoir reçu l'injonction de hâter le repas.

Nos deux voyageurs, malgré la différence de leurs habits,

semblaient entre eux sur le pied d'une égalité parfaite. A bien les

considérer même, on aurait pu reconnaître, chez celui qui portait

un costume bourgeois, une sorte de déférence combattue. Ils étaient

jeunes tous les deux et assez beaux garçons. Le bourgeois, qui avait

nom Blaise, était un gaillard bien découplé, muni de larges épaules,

et montrant, quand il souriait, deux rangées de dents blanches comme

l'ivoire. Il avait une grosse figure rougeaude et des cheveux blonds

crépus. Le caractère de sa physionomie était une jovialité un peu

brutale, qui se voilait, en ce moment, sous un nuage de mauvaise humeur

non équivoque.

Les bons amis de Blaise ignoraient, à ce qu'il paraît, son nom de

famille, car, pour le distinguer du commun des Blaises, on l'avait

surnommé _l'Endormeur_.

L'autre pouvait compter vingt-cinq ans tout au plus, ce qui ne

l'empêchait pas d'avoir dans son passé cinq ou six romans d'un certain

intérêt. Ceux qui le connaissaient intimement lui savaient plus d'un

nom; en ce moment il s'appelait Robert, dit _l'Américain_. Il était un

peu plus petit que son compagnon, et ses membres n'avaient pas la même

apparence de vigueur; mais sa taille était admirablement prise, et la

souplesse de ses mouvements n'excluait point la force.

Il avait les traits aquilins et sculptés énergiquement; son front

large et couvert d'une forêt de cheveux noirs respirait la volonté

patiente, et il y avait une sorte de puissance dans le dessin hardi

de sa lèvre charnue, qui ressortait, rouge comme du sang, sur le fond

basané de son teint.

A le voir, quand ses paupières étaient closes, on l'eût jugé pour un

de ces esprits robustes, audacieux, infatigables, qui cherchent la

lutte et se haussent à la taille de tout danger. On eût admiré la forme

ovale de son visage, et cette chaude pâleur de sa joue, sous laquelle

jouaient des muscles d'acier. Mais s'il venait à ouvrir les yeux, le

caractère de sa physionomie changeait comme par enchantement. Il y

avait dans son regard, qui ne savait point se fixer, une agitation

nerveuse et inquiète. C'était quelque chose d'étrange et de pénible: de

grandes prunelles noires, incessamment mobiles, jetant çà et là leurs

œillades aiguës et manœuvrant comme la pointe d'une épée qui

cherche à tromper la parade.

Ceci, bien entendu, lorsque M. Robert était hors de garde et se croyait

à l'abri de toute investigation curieuse; car M. Robert mettait à

profit l'axiome de la philosophie antique: il se connaissait lui-même

et n'ignorait aucun de ses petits défauts. Il avait fait maintes

fois ses preuves en sa vie et pouvait se grimer à l'occasion aussi bien

que pas un comédien de mérite.

Ils étaient l'un vis-à-vis de l'autre, aux deux coins de la cheminée,

regardant fumer le feu de bois vert et plongés dans une rêverie qui ne

paraissait point être fort gaie.

—Satané voyage! dit tout à coup Blaise en donnant un grand coup de

pied dans les bûches du foyer; c'est pourtant toi, Robert, qui as eu

l'idée de venir dans ce pays de loups!...

Robert prit les pincettes massives et rétablit la symétrie du feu.

—L'idée peut être mauvaise, répliqua-t-il, comme elle peut être

bonne... Ce n'est pas une raison pour brûler notre seule paire de

bottes.

Il y avait en effet la même différence entre les chaussures de nos deux

voyageurs que dans le surplus de leur toilette; Robert avait de vieux

souliers éculés et béants, tandis que Blaise, dit l'Endormeur, portait

des bottes en assez bon état.

Ce dernier frappa violemment son talon contre terre.

—Il me prend des envies!... grommela-t-il en fronçant ses gros

sourcils blonds, quand je t'entends parler comme ça, M. Robert!... Dire

que voilà des mois que nous courons la pretantaine, cherchant

toujours le pays où les mauviettes tombent toutes cuites du ciel!... A

Paris, au moins, avec Bibandier, on pouvait gagner sa vie...

—Mauvaise société! interrompit Robert, qui restait toujours, les yeux

baissés, dans une attitude de chagrine insouciance; Bibandier est au

bagne à cette heure.

—Au bagne, on mange! murmura Blaise.

L'Américain releva sur lui ses yeux mobiles et perçants; leurs regards

se choquèrent; Blaise tourna la tête en haussant les épaules.

—Oui, oui..., pensa-t-il tout haut, tu as l'air comme ça d'un malin

et c'est pour cela que je t'ai suivi! Mais tu n'en sais pas plus long

que les autres, mon garçon!... Nous voilà au bout de notre rouleau...

Qu'as-tu fait de bon pendant ces six mois?

—J'ai tâché..., commença Robert.

—Peuh!... fit le gros blond; tu tâcheras toute ta vie!... Moi, je

n'aime pas les gens qui ont des idées... avec eux, on n'a qu'une

chance, c'est de se casser le cou.

Robert ramena son regard vers le foyer où une flamme rougeâtre

commençait à courir parmi la fumée.

—J'en ai une idée, pourtant!... murmura-t-il.

L'Endormeur fit comme s'il ne l'avait point entendu.

—Je peux bien te dire ce que tu as fait, moi!... reprit-il; tu m'as

empêché de travailler, chaque fois que je l'ai voulu...

—Misères!... dit l'Américain avec mépris.

—Tu m'as fait toujours pousser en avant, poursuivit Blaise, en me

montrant au bout du voyage je ne sais quelle chimère que j'ai eu la

sottise de prendre au sérieux...

—Patience!...

—Patience!... mais nous voilà maintenant à plus de cent lieues de

Paris, avec un habit pour deux et quelques francs!...

—Sept francs soixante, interrompit l'Américain, qui compta dans le

creux de sa main le contenu de sa poche.

—Et, par-dessus le marché, poursuivit encore Blaise, dont la colère

faisait place peu à peu à la tristesse, une grande fille que nous

traînons partout... et qui mange!...

Robert remit son argent sous sa blouse; ses paupières eurent un

battement rapide.

—Elle est bien belle!... murmura-t-il avec une emphase contenue.

—A quoi ça peut-il nous servir?...

L'Américain jeta un regard de côté vers le lit, dont les rideaux

de serge cachaient sa compagne de voyage.

Puis il prit un air de mystérieuse importance pour répliquer:

—A tout!

Blaise mit ses deux coudes sur ses genoux et ne répondit que par un

geste de fatigue ennuyée.

Il y eut un silence, pendant lequel Robert, attentif et les sourcils

rapprochés par la réflexion, semblait poursuivre une pensée chère.

Au bout de deux ou trois minutes, une bonne odeur de cuisine, montant

des profondeurs du rez-de-chaussée, filtra par les fentes de la porte

et vint embaumer l'atmosphère de la chambre.

L'Endormeur se redressa et aspira une forte bouffée de cet air tout

plein de promesses. Ses narines se gonflèrent; sa face s'épanouit en un

gros sourire gourmand.

—Au diable! s'écria-t-il presque gaiement; nous aurons le temps

de nous battre quand les sept francs seront mangés!... Aide-moi à

rapprocher la table, Robert... Nous allons trinquer encore une fois,

les pieds au feu, comme de bons camarades!

L'Américain ne fit pas plus d'attention à ce retour subit de joyeuse

humeur qu'à la récente colère de Blaise. Il prêta son aide sans mot

dire, et la table fut poussée jusqu'auprès du foyer.

La servante revenait en ce moment avec une magnifique omelette et

une épaule de mouton à peine entamée.

Nos deux compagnons s'assirent l'un vis-à-vis de l'autre, et durant un

gros quart d'heure, leurs bouches pleines ne donnèrent passage qu'à

de rares paroles. C'étaient deux vaillants mangeurs; Blaise surtout

engloutissait les morceaux avec un entrain au-dessus de tout éloge.

L'omelette et l'épaule de mouton s'évanouirent, arrosées par un petit

vin nantais qui se buvait comme du cidre.

Il ne resta bientôt plus sur la table qu'un os merveilleusement

nettoyé, avec un tout petit morceau de fromage.

Blaise tendit le bras pour saisir cette dernière proie, mais il

rencontra la main de Robert, qui semblait vouloir défendre l'assiette.

—Nous partagerons, dit-il en riant.

—Ce n'est pas pour moi, répliqua l'Américain. Lola n'a pas mangé

depuis hier.

La figure de Blaise se rembrunit.

—Lola!... Lola!... grommela-t-il entre ses dents.

Puis il ajouta tout haut:

—M. Robert, tu es comme ces mendiants imbéciles qui jeûnent pour

garder un morceau de pain à leur caniche... mais, cette fois, tu as

trop tardé; il fallait économiser sur ta part.

L'œil de Robert eut un rayonnement hostile, mais sa main se retira.

—Tu n'as pas de cœur!... murmura-t-il.

—J'ai faim, répliqua le gros garçon.

Il vida dans le verre de son compagnon le reste de la dernière

bouteille, et frappa sur la table à grand bruit.

—D'autre vin! cria-t-il à la servante qui accourait; du tabac et des

pipes!...

Quelques secondes après, ils ne se voyaient plus qu'à travers un nuage.

Blaise était dans un état de béatitude incomparable; il ne songeait

ni à la veille ni au lendemain. Robert lui-même avait évidemment subi

l'influence heureuse du copieux repas qui venait après une longue

diète; son visage exprimait le bien-être et le repos; mais il semblait

réfléchir toujours.

—Est-ce que tu me gardes rancune? demanda l'Endormeur.

—Pourquoi?...

—Pour Lola.

—Non.

—A la bonne heure!... Vois-tu bien, Robert, si je te savais amoureux,

je te passerais pas mal de choses... Mais du diable si tu es capable

d'être amoureux, toi!

Robert, qui venait de bourrer sa pipe, regardait machinalement les

lignes imprimées sur le papier du cornet à tabac.

Tout à coup ses yeux brillèrent en même temps que de profondes rides se

creusaient à son front.

—Comme cela ferait notre affaire!... murmura-t-il.

Et, au lieu de répondre à la muette question que lui adressait le

regard de Blaise, il ajouta:

—Cinq mille francs de contributions directes!... ça suppose bien

quarante mille livres de rente... n'est-ce pas, l'Endormeur?

—A peu près.

—Quarante mille livres de rente en bons immeubles!... Toi qui as été

dans les affaires, Blaise, combien ça peut-il valoir en capital?

—C'est selon les pays.

—En Bretagne... ici... aux environs de Redon?

Blaise compta sur ses doigts; il était d'humeur à se prêter à toute

fantaisie.

—Ici, répliqua-t-il, on afferme mal. Il faut bien des bouts de terre

pour faire mille francs de rente... Ça doit valoir douze à quinze cent

mille francs.

Robert s'agita sur sa chaise et ses yeux brillèrent davantage.

Il versa le tabac sur la nappe et déroula le cornet, afin de lire

mieux.

On eût dit que les lignes tracées sur ce chiffon de papier avaient

un mystérieux pouvoir, tant l'émotion de l'Américain était visible.

—Quinze cent mille francs! répétait-il en caressant le cornet du

regard; ça vaut la peine, au moins!...

L'Endormeur se pencha en avant pour voir ce mystérieux papier qui

semblait jeter son camarade en de si profondes rêveries.

C'était tout simplement un rôle de contributions pour l'année 1816,

signé par M. le percepteur du canton de la Gacilly.

Blaise se renversa sur le dossier de son siége. A tout hasard, il avait

espéré mieux.

L'Américain, cependant, lisait lentement et à demi-voix:

«René-Charles-Julien le Tixier, vicomte de Penhoël, propriétaire, pour

sa maison de Penhoël et retenue, trois cent cinquante francs; pour

sa métairie de la Lande-Triste, soixante et quatorze francs; pour sa

chanvrière du Port-Corbeau et dépendances, cent cinquante francs; pour

sa métairie du Pré-Neuf, ensemble les taillis de Fontaine, cent francs.»

—Ça t'amuse?... interrompit l'Endormeur.

«Pour la maison dite de l'Aîné, poursuivit Robert, qui s'absorbait de

plus en plus dans sa lecture, et les moulins des Houssayes, sous le

haut pays, cent vingt-cinq francs. Pour le petit Penhoël avec la futaie

de Quintaine...»

Blaise bâilla; puis il se prit à siffler un air de chanson à boire.

Robert interrompit sa lecture et se mit à contempler le papier avec de

grands yeux fixes.

—Dire que j'avais l'idée! murmura-t-il en appuyant un doigt sur son

front, et que cela me tombe justement sous la main!

—Le fait est que c'est un coup du ciel! répliqua Blaise; nous avons

sept francs et je ne sais plus combien de centimes; si nous achetions

le château de Penhoël, les moulins des _Broussailles_, la ferme de

n'importe quoi et la futaie de pretantaine?...

Robert le regarda fixement et secoua la tête d'un air sérieux.

—Je ne ris pas, dit-il.

—Parbleu! je crois bien!...

—J'ai une idée.

Blaise fit la grimace.

—Écoute, reprit l'Américain en rapprochant son siége et d'un ton si

positif que le gros blond perdit son sourire moqueur, nous n'avons

pas de quoi poursuivre notre voyage... nous n'avons pas de quoi

rebrousser chemin... Il faut nous établir ici.

—Je ne demanderais pas mieux, commença Blaise.

—Ne m'interromps pas... Paris est bon pour les folies, et les voyages

conviennent aux jeunes gens. Mais te voilà qui arrives à la maturité,

ami Blaise... et moi, je suis plus vieux que mon âge.

—D'où il faut conclure, murmura l'Endormeur, qu'il y aurait pour nous

avantage à devenir des provinciaux paisibles et payant de notables

contributions... Je suis de ton avis.

—Moi, je te dis de me laisser poursuivre... Nous sommes venus en

Bretagne sur sa réputation de bonne foi antique et de patriarcale

loyauté... De loin, j'avoue que je la regardais comme une terre

promise... j'ai perdu là-dessus quelques illusions... Mais, en somme,

si nous n'avons rien gagné, c'est que nous n'avons rien risqué...

J'attendais une occasion... je cherchais... nous étions trop riches...

Aujourd'hui nous sommes dans cette excellente situation qui gagna

toutes les grandes batailles: il nous faut vaincre ou mourir!

Il éleva l'extrait du rôle des contributions au-dessus de sa tête.

—Voilà le prix de la victoire! s'écria-t-il avec un véritable

enthousiasme; le total est de cinq mille francs, ce qui, d'après ton

propre calcul, donne quarante mille livres de rente, soit cinq cent

mille écus de capital!... Eh bien, au pis aller, quand il ne nous en

reviendrait que la moitié!...

Le petit vin du Nantais n'abonde pas en principes alcooliques, mais nos

deux voyageurs en avaient bu une quantité considérable. Blaise était

rouge comme une cerise, et le sang se montrait sous la peau basanée de

Robert lui-même.

Blaise se prit à rire à la conclusion du discours de son frère en

aventures; mais, sous ce rire, qui n'était plus de la franche moquerie,

perçait déjà un vague et secret espoir.

Nous l'avons dit, Robert, quoique bien jeune, avait fait ses preuves.

—Je me contenterais du pis aller, dit Blaise.

—Le hasard est le plus fort de tous les dieux! reprit Robert et je

vois un augure dans ce chiffon qui me tombe du ciel... Veux-tu partager

l'aubaine?

L'Endormeur hésita un instant, car il restait en lui une bonne dose

d'incrédulité.

—Décide-toi, poursuivit Robert; à la rigueur, je puis me passer

de ta compagnie... et, franchement, s'il n'était pas pénible... et

dangereux... d'abandonner un bon camarade tel que toi, j'aimerais

à tenter seul l'aventure...

Blaise, à son tour, rapprocha son siége.

—Voyons ton idée? dit-il en mettant définitivement de côté son sourire.

—Acceptes-tu?

—Quand tu m'auras expliqué...

—C'est à prendre ou à laisser... Acceptes-tu?

—J'accepte.

—Touche là! dit l'Américain dont le regard inquiet prit tout à coup

une fixité résolue; et gare à celui qui renoncera!

Il se leva et alla ouvrir la porte de la chambre pour voir si par

hasard quelque oreille curieuse n'était point aux écoutes. Il n'y avait

personne dans le corridor.

En revenant vers le foyer, il s'arrêta devant le lit où reposait sa

compagne de voyage, et en écarta les rideaux doucement.

Le jour qui pénétra par cette ouverture éclaira une charmante figure de

jeune femme.

C'était un visage d'une régularité parfaite, mais dont les traits,

fatigués déjà et pâlis, avaient comme un voile de froideur morne.

Peut-être était-ce l'effet de la souffrance ou du sommeil. Lola dormait

profondément. Son front et sa joue se cachaient à moitié sous les

boucles prodigues d'une chevelure noire en désordre.

Lola s'était jetée tout habillée sur le lit. Elle y gardait la pose

que son extrême fatigue lui avait conseillée au moment de l'arrivée. Sa

tête s'appuyait sur son bras; tout son corps s'affaissait en un abandon

avide de repos. L'étoffe usée de sa robe dessinait ses formes exquises

et jeunes, comme ces indiscrètes draperies que le statuaire colle sur

le nu.

Robert avait raison: elle était bien belle!

Il la contempla un instant dans son sommeil de plomb; puis il laissa

retomber les rideaux de serge.

Un sourire satisfait errait autour de sa lèvre bombée.

L'Endormeur attendait; ses yeux disaient une curiosité impatiente.

Robert reprit sa place auprès du feu, et emplit les deux verres

jusqu'aux bords.

II

UNE REDINGOTE A DEUX.

Robert s'était recueilli un instant.

—Suis-moi bien, dit-il d'un ton très-froid et en sablant son vin de

Nantes à petites gorgées. Il y a ici un jeune homme fort riche et de

bonne maison qui voyage avec son domestique.

—Où ça? demanda Blaise dont le regard fit ingénument le tour de la

chambre.

—Ne te donne pas la peine de chercher, répliqua l'Américain. Le jeune

homme riche et son domestique, c'est toi et c'est moi.

—Ah!... fit l'Endormeur dont la bouche large resta entr'ouverte.

—Nous n'avons qu'un habit, poursuivit Robert en forme d'explication;

et il faut pouvoir se présenter si l'on veut faire quelque chose...

—C'est juste, dit l'Endormeur qui entrevoyait vaguement l'idée de

son camarade; mais c'est que ça peut durer longtemps, et une fois la

comédie entamée, nous ne pourrons plus changer de rôle comme par le

passé.

Blaise faisait ici allusion aux règles équitables et fraternelles qui

régissaient l'association. Ils avaient quitté tous les deux Paris,

où leur industrie subissait peut-être une de ces crises qui jettent

périodiquement sur la province une nuée de bons garçons de leur sorte.

On leur avait parlé de la Bretagne, ce paradis de bonne foi antique,

où la défiance n'a point encore pénétré. Ils étaient venus l'esprit

tout plein de pensées de conquête, comme Pizarre ou Cortès à la veille

de vaincre Montézume ou les Incas. Mais de Paris à Redon la route est

longue, et ils s'étaient arrêtés plus d'une fois en chemin. On avait

fait argent de tout.

Depuis que le dernier habit avait été vendu pour subvenir aux frais du

voyage, les deux compagnons se partageaient loyalement les bénéfices de

la redingote. Chacun avait son jour pour porter les bottes presque

neuves, le chapeau noir et le reste du costume bourgeois. Le lendemain

venaient les gros souliers invalides, la blouse et la casquette.

Robert mit son verre vide sur la table.

—Il s'agit d'une fortune! dit-il sans élever la voix, mais avec

emphase; voilà des mois entiers que j'arrange tout cela dans ma tête...

J'aime à mûrir un projet, vois-tu bien, et si nous n'étions pas au bord

du fossé, j'attendrais volontiers encore...

—Quant à cela, interrompit Blaise, moi j'aime assez à faire les choses

en deux temps; mais reste à savoir qui sera le maître et qui sera le

domestique...

L'Américain plongea sa main sous sa blouse et ramena un jeu de cartes

dont la couleur annonçait un fort long usage.

—On peut jouer ça, dit-il.

L'Endormeur regardait avec une certaine défiance les doigts de son

compagnon, qui mettait à brouiller les cartes une surprenante agilité.

—Hum!... fit-il en secouant la tête; c'est que tu joues diablement

bien, M. Robert!

Celui-ci cessa de mêler son paquet de cartes.

—Il y a un autre moyen, murmura-t-il; partageons et séparons-nous!

Blaise fronça le sourcil et ne répondit point.

—Mais, surtout, décidons-nous! reprit l'Américain d'un ton

délibéré. Tu pourras m'être fort utile, sans doute; mais en somme, je

ne sais pas encore à quoi!... Pas de surprise!... si l'affaire ne te va

pas, je te rends ta parole!

—Bien obligé! grommela Blaise; j'aime mieux jouer.

—Réfléchis bien!... Il ne s'agit ni d'un jour ni d'une semaine... ça

peut durer longtemps, comme tu dis, et une fois l'affaire lancée, je le

répète, gare à qui reculera!

—Mais, objecta l'Endormeur, le perdant ne sera domestique que pour la

montre?

—Pas tout à fait!... Assurément, dans le tête-à-tête, nous resterons

deux bons amis comme autrefois... mais, pour tout ce qui regarde

l'affaire, il faudra que le maître puisse commander et que le

domestique obéisse.

—Diable!... fit Blaise en se grattant l'oreille.

—Quant à la conduite à tenir devant les étrangers, je n'ai pas besoin

de t'en parler...

—Sans doute...

—Tant que durera l'affaire, depuis le premier jour jusqu'au dernier,

respect et obéissance!

—Mais, dit Blaise, en définitive, combien de temps ça pourrait-il se

prolonger?...

—Je n'en sais rien.

—Un mois?

L'épaule de l'Américain eut un mouvement significatif.

—Six mois? reprit Blaise; pas possible!

—Six mois... un an... deux ans, répliqua Robert; on ne peut rien

préciser.

—Ah çà! s'écria Blaise en fixant sur lui ses gros yeux bleus, tu es

donc bien sûr de gagner la partie?

Un imperceptible sourire releva la lèvre de l'Américain, qui retint sa

réponse durant deux ou trois secondes.

—J'y compte, dit-il enfin d'un ton de persuasive franchise. Pourquoi

m'en cacherais-je? Mais quand je devrais perdre dix fois, j'engagerais

encore la partie... Qu'est-ce qu'un an ou deux de travail et de

peine?... et le maître, d'ailleurs, n'aura-t-il pas plus de mal que

le domestique?... Vois-tu, je sens que je ne suis pas à ma place dans

cette vie d'aventures... J'ai des goûts honnêtes et paisibles... Je

regarde le but avant de mesurer l'épreuve... Que diable! mon garçon, il

faut un peu de philosophie! Quand on a la perspective de mourir de faim

un jour ou l'autre, on ne raisonne pas comme un millionnaire... Je n'ai

rien, et je me demande ce que je ne ferais pas pour avoir quelque chose.

L'Endormeur approuva du bonnet.

—Je ne suis pas un voleur, moi, reprit Robert qui s'animait en

parlant. J'ai l'ambition d'être un homme d'esprit et de ressources,

voilà tout!... Avec cela et du courage, on trouve toujours un petit

trou par où passer... On cherche longtemps; les sots vous accusent

d'être un songe-creux; puis l'occasion arrive, et vogue la galère!...

—Ça peut avoir son bon côté, dit Blaise.

—Qu'importe un an ou deux? poursuivit encore l'Américain. Nous sommes

jeunes, et, pour ma part, quand le tour sera fait, je n'aurai pas même

l'âge d'être électeur.

—Électeur!... répéta Blaise.

—Oui, je pense un peu à la politique... Mais c'est une autre

histoire... Y sommes-nous?

—Donne les cartes, répliqua l'Endormeur non sans un reste de

répugnance; et fais attention que tu ne joues pas contre un bourgeois!

L'Américain lui jeta le paquet de cartes d'un air superbe.

—Donne toi-même, dit-il, si tu as peur.

Et pendant que Blaise mêlait, il ajouta:

—C'est bien entendu, n'est-ce pas?... Nous savons ce que nous jouons.

—Pas trop, repartit Blaise, et il faut être bien bas percé pour

risquer comme ça un an ou deux de sa vie, sans être sûr...

—Deux ans ou plus, interrompit Robert; je vois que tu comprends

parfaitement notre partie.

—Quel jeu?... demanda l'Endormeur.

—Celui que tu voudras.

—C'est que tu les sais tous trop bien!...

—Tu peux en inventer un nouveau.

Blaise réfléchit un instant.

—Eh bien, reprit-il, je vais donner sept cartes sans atout, et celui

qui fera le moins de levées aura gagné.

—Convenu!

L'Américain coupa sans avoir l'air d'y toucher, et Blaise fit les jeux.

Les quatorze cartes tombèrent l'une après l'autre; Robert avait trois

levées et l'Endormeur quatre.

—Tu as triché! s'écria ce dernier en frappant son poing contre la

table.

Robert repoussa les cartes.

—J'ai joué franc jeu, répondit-il, et je vais te dire pourquoi...

Il m'était indifférent de perdre ou de gagner, parce que, dans notre

affaire, le métier de maître sera très-difficile... Je ne t'aurais pas

donné trois jours pour me demander à changer de rôle!... Allons, mon

fils, déshabille-toi!

Ce disant, l'Américain ôta sa blouse, son pantalon et ses vieux

souliers.

Blaise ne se pressait point.

—J'ai froid..., dit Robert. Ce serait dommage de casser les vitres

entre vieux amis!...

L'Endormeur était d'une force musculaire évidemment supérieure;

cependant cette menace détournée fit quelque effet sur lui, car il se

prit à dépouiller lentement son costume fashionable.

Robert chaussa les bottes avec un évident plaisir.

—Te voilà bien malade! disait-il en activant sa toilette; tu vas

être bien logé, bien nourri, bien vêtu, et la fortune te viendra en

dormant... car nous partagerons en frères.

—Et si tout ça tombe dans l'eau?... soupira Blaise.

Robert passait la redingote.

—Écoute, dit-il en jetant un coup d'œil au petit miroir qui pendait

au-dessus de la cheminée; ça commence bien, et j'ai tant de confiance

que je te promettrais presque de te servir, à mon tour, si tu n'es pas

content après l'affaire faite!...

—Promets, dit Blaise.

—Eh bien, soit.

—Le même temps que je t'aurai servi?...

—Le même temps.

—Je te préviens, M. Robert, que je n'oublierai pas cela!...

Maintenant, explique-toi en grand, et plutôt deux fois qu'une, car du

diable si je devine la fin de la farce!

L'échange des costumes était accompli; et, en vérité, les choses

semblaient ainsi bien plus logiquement arrangées. Chacun des deux

compagnons était désormais à sa place: l'Américain avait l'air

d'un monsieur dans toute la force du terme, et la blouse allait à

l'Endormeur comme un gant.

—Ça s'expliquera de soi-même, répondit Robert, et dans un quart

d'heure tu en sauras tout aussi long que moi; mais, avant tout, il nous

reste quelques petits détails à régler... D'abord, tu as trop d'esprit

pour prendre la chose en mauvaise part, j'aimerais à te voir mettre de

côté cette habitude que tu as de me tutoyer...

—Ah! fit Blaise.

—Mesure de prudence, tu m'entends bien?... Ça pourrait t'échapper

devant le monde.

—On te dira _vous_, M. Robert!

—A merveille!... A présent ce nom-là lui-même ne me convient plus

guère... Quand on est né un peu, on ne s'appelle pas Robert; il faut

prendre carrément son rang dans le monde... Voyons parmi mes

anciens noms... A Londres, je m'appelais Robert Wolf.

—C'est trop goddam! dit Blaise.

—En Italie, on m'appelait Gaëtano.

—C'est trop ténor!

—A Vienne, Belowski...

—C'est trop bottier!... Que diable! je veux au moins être le valet

d'un homme d'importance... Appelle-toi le baron de quelque chose.

—Peuh! fit l'Américain, on me prendrait pour un sous-préfet de

l'empire... Et puis les titres sont bien usés!... Je m'appellerai tout

bonnement M. Robert de Blois... C'est simple et ça sonne la noblesse

historique... Encore un coup, ami Blaise, et puis nous allons commencer!

Il versa deux amples rasades et leva son verre comme s'il allait porter

un toast.

Ses yeux se fixaient à travers les carreaux de la fenêtre sur le port

Saint-Nicolas et les campagnes de la Loire-Inférieure qui s'étendaient,

à perte de vue, au delà de la Vilaine. Le soleil d'automne, à son

déclin, jetait sa lumière rougeâtre sur le paysage. Robert semblait

pris par une subite rêverie.

—Le pays est mauvais pour les pauvres diables, c'est vrai,

murmura-t-il; mais voilà de bonnes terres et de jolies maisons!...

Un homme sage pourrait être heureux là comme le poisson dans l'eau...

Qui sait si l'une d'elles n'appartient pas à notre brave M. de Penhoël?

Blaise ne put retenir un sourire.

—Je ne sais pas ce que tu vas faire, dit-il; mais tu es fameusement

fort, après tout, pour entamer une drôlerie, et j'ai bon espoir... Ce

brave monsieur campagnard!... Il me semble le voir!

—Et moi aussi!

—Cinquante-cinq à soixante ans!

—Plutôt soixante.

—Front chauve...

—Deux touffes de cheveux grisâtres sur les tempes!

—Lunettes d'or...

—Tabatière dito!

—Habit marron...

—Souliers à boucles!

—Une femme respectable...

—Qui eut une grande réputation de beauté avant la constituante...

—Sèche et roide comme un portrait de famille!...

—Et qui l'a rendu père de huit à dix enfants, décemment échelonnés!

Blaise tendit son verre.

—A nos quarante mille livres de rente! dit-il.

Robert trinqua et but avec action.

Puis il se redressa tout à coup en secouant son épaisse chevelure noire.

—A l'œuvre! s'écria-t-il; suivant les circonstances, nous pourrons

avoir une soirée laborieuse... A dater de ce moment, Blaise, vous

entrez en exercice.

—J'attends les ordres de monsieur, dit l'Endormeur qui gardait au

coin de sa lèvre un reste de sourire sceptique, mais dont le regard

indiquait une singulière curiosité.

—Vous allez descendre, reprit l'Américain d'un ton de commandement;

sans faire semblant de rien, vous sortirez dans la rue et vous lirez

l'enseigne de l'auberge.

—Jusqu'à présent, murmura Blaise, ça ne me paraît pas la mer à boire!

—Une fois pour toutes, répondit Robert en reprenant sa familiarité

accoutumée, il faut bien te mettre dans la tête que j'agis d'après un

plan raisonnable, et que les commissions dont je pourrais te charger

auront toute leur importance... Ris tant que tu voudras, mais exécute

mes ordres à la lettre, ou je ne réponds de rien!... Tu vas donc lire

l'enseigne de l'auberge, et me rapporter le nom de notre hôte...

En revenant, tu prieras le brave homme de monter me parler... va!

Blaise sortit.

Le jeune M. de Blois, resté seul, se prit à parcourir la chambre de

long en large.

Sa tête travaillait énergiquement, et des paroles sans suite tombaient

par instants de ses lèvres.

C'était véritablement un cavalier assez remarquable. La redingote

indivise que bourrait naguère le gros corps de Blaise dessinait la

grâce souple et forte de sa taille. Il y avait de l'intelligence et de

la volonté sur les traits réguliers de son visage bruni; mais, dans

ce moment où il se savait à l'abri de tout regard, son œil avait

plus que jamais cette étrange expression d'inquiétude qui déparait sa

physionomie. On lisait dans sa prunelle mobile et comme tremblante

une sorte d'agitation maladive, agissant à l'encontre d'une hardiesse

apprise.

Cet homme devait oser beaucoup, mais trembler en osant.

Deux ou trois fois, dans sa promenade, il s'arrêta devant le lit

où reposait sa compagne de voyage. La belle Lola dormait toujours,

subissant l'effet d'une lassitude accablante. L'étape de la matinée

avait été rude, puisque Robert et Blaise, jeunes et forts tous les

deux, étaient arrivés haletants et brisés de fatigue.

Il y avait bien longtemps que la pauvre Lola marchait ainsi chaque

jour, et que les cailloux des routes de Bretagne faisaient saigner ses

petits pieds charmants.

Chaque fois que Robert s'arrêtait auprès du lit, il restait trois ou

quatre secondes en contemplation devant la beauté de la jeune femme.

Son regard semblait compter les bruns anneaux de la luxueuse chevelure

qui s'éparpillait sur l'oreiller de Lola. Il admirait d'un œil

connaisseur l'ovale pur et gracieux de son visage, la frange riche de

ses cils, et ce bel abandon que le sommeil gardait à sa pose.

Mais, dans la contemplation de Robert, il n'y avait pas un atome

d'amour. Sa prunelle restait froide, et vous eussiez dit quelque

marchand d'esclaves détaillant les suprêmes beautés d'une almée à

vendre sur le pont d'un corsaire de Turquie.

Quand il laissait retomber le rideau, un sourire content mais fugitif

errait autour de sa lèvre.

Puis ses réflexions se renouaient, craintives et agitées; sa paupière

frémissait à son insu; son regard s'agitait, cauteleux et inquiet.

La porte s'ouvrit, donnant passage à l'aubergiste et à Blaise.

Au bruit qu'ils firent en entrant, la physionomie de Robert se

remonta brusquement comme par l'effet d'un mystérieux ressort. Son

œil devint calme et souriant: on eût dit un de ces hommes heureux

qui passent dans la vie sans préoccupation et sans soucis.

L'aubergiste, qui s'arrêta auprès de la porte, la casquette à la main,

dut lui trouver assurément grande mine, car il exécuta le plus beau de

ses saluts.

Robert lui envoya, en se rasseyant au coin du feu, un bonjour affable

et gracieux.

—Entrez, mon cher monsieur, dit-il.

Blaise, qui avait devancé l'aubergiste, passa tout auprès de Robert et

lui glissa ces seuls mots à l'oreille:

—M. Géraud...

L'Américain remercia par un signe de tête.

—Approchez donc..., reprit-il. Je vous demande pardon de vous avoir

dérangé ainsi sans compliment, mais c'est que j'ai beaucoup de choses à

vous demander, mon cher monsieur.

Les gens de la haute Bretagne sont presque aussi défiants que des

Normands; c'est une rude tâche que de leur accrocher la première parole.

En revanche, une fois la glace rompue, on est souvent dédommagé trop

amplement.

L'aubergiste était un vieil homme bien couvert et d'apparence fort

honnête. Ses petits yeux gris avaient cette pointe sournoise

qui, chez les campagnards, n'est pas absolument inconciliable avec la

franchise.

Il se tenait debout entre Blaise et Robert. Sans faire semblant

de rien, son regard poussait à droite et à gauche de courtes

reconnaissances. Sa casquette, qu'il tortillait entre ses doigts avec

zèle, lui servait de maintien, et le tuyau noir de sa pipe, sortant du

vaste gousset de son gilet, laissait échapper encore un mince filet de

fumée.

—Ah! ah! fit-il en manière de réponse à l'exorde de Robert.

Et il salua.

—Beaucoup de choses, répéta l'Américain. Vous ne vous doutez guère, je

parie, que vous êtes ici en face d'une bien vieille connaissance?

—Oh! oh! fit le bonhomme en écarquillant les yeux.

—Ça vous étonne! reprit l'Américain qui redoublait de condescendante

gaieté. Vous ne vous souvenez pas de m'avoir jamais vu? Aussi n'est-ce

pas comme cela que je l'entends... Blaise, mon garçon, tu peux

t'asseoir... En voyage on ne fait pas de façons... Mais, auparavant,

avance un siége à notre hôte... Mon cher monsieur, pas de compliments;

il y a place pour trois.

L'aubergiste et Blaise s'assirent.

—Quand je dis que vous êtes pour moi une vieille connaissance, reprit

Robert, c'est que j'ai entendu parler bien souvent de vous.

—Eh! eh!... fit le bonhomme.

—Le père Géraud, parbleu!... maître du _Mouton couronné_!

—Tout ça est sur mon enseigne, grommela l'aubergiste.

Blaise, qui n'avait rien à faire, sinon à juger les coups, se détourna

pour cacher un sourire.

L'Américain fit comme s'il n'avait pas entendu.

—La meilleure auberge de Redon! poursuivit-il, et le plus franc

compère de tout le département d'Ille-et-Vilaine!

L'aubergiste eut un demi-sourire; le compliment le flattait au vif;

mais sa vieille prudence lui conseillait la retenue.

—Et ce n'est pas tout près d'ici qu'on me disait cela, père Géraud!

reprit encore Robert. Ce n'est ni à Vannes, ni à Nantes, ni même à

Rennes.

—A Saint-Brieuc peut-être?... murmura le bonhomme.

—Non pas!... c'est plus loin encore... Père Géraud, vous êtes connu

jusqu'à Paris!

Paris est le lieu magique que la province déteste et adore.

Le maître du _Mouton couronné_ releva ses yeux gris, où brillait un

orgueil modeste, mélangé de curiosité.

—Ah! ah! fit-il, à Paris!... en la grand'ville!... et qui donc parle

du père Géraud de ce côté-là?

—C'est là le diable! pensa l'Endormeur.

Robert mit un reproche caressant dans son sourire.

—Oh! M. Géraud! M. Géraud!... dit-il. Le bon garçon serait cruellement

mortifié s'il vous entendait faire cette question-là... Vous avez donc

bien des amis à Paris?

—Non fait! répliqua l'aubergiste; je ne m'en connais même pas du

tout...

—Ça se gâte! pensa Blaise; mauvaise histoire!...

—Eh bien, poursuivit Robert, à l'entendre parler de vous, je ne me

serais jamais douté que vous eussiez pu l'oublier!

—Mais qui donc, à la fin?...

—Ainsi, vous me laisserez vous dire son nom? prononça Robert avec

lenteur, comme s'il eût voulu laisser à l'ami ingrat le temps de se

souvenir.

Il n'y avait pas une ombre de trouble sur sa physionomie calme et

souriante. Blaise, au contraire, qui voyait l'audacieux mensonge sur

le point d'être découvert, et la comédie tomber dès la première scène,

cachait mal son désappointement.

Tandis qu'il maugréait contre l'imprudence de son camarade, celui-ci

regardait toujours l'aubergiste, qui fouillait sa mémoire de la

meilleure foi du monde.

—Je veux que _Gripi_[1] me brûle..., grommelait le bonhomme.

[1] Petit nom de Satan dans les campagnes de l'Ille-et-Vilaine.

Robert l'interrompit en répétant:

—Ah! M. Géraud!... M. Géraud!...

Puis il ajouta d'un air presque sévère:

—Si vous n'avez pas trouvé dans une minute, je vous dirai son nom...

et vous aurez grande honte de l'avoir oublié!

Il y avait une sincérité si profonde dans l'accent de Robert, que

Blaise lui-même ne savait plus que penser.

Quant à l'aubergiste, il se creusait la tête de tout son cœur.

—Je suis un gueux!... s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front

d'un énorme coup de poing.

A cet instant seulement, un observateur aurait pu deviner combien

grande avait été l'anxiété de Robert. Il respira fortement. Ce fut

l'affaire d'une seconde, et sa physionomie ne trahit aucune surprise.

—Un gueux! disait cependant le bonhomme; c'est vrai tout de même!...

sans Joseph Gautier, j'aurais passé l'arme à gauche dans la rade de

Brest! Je parie que c'est Joseph Gautier?

—Parbleu! s'écria Robert.

Blaise éprouvait ce sentiment d'un dilettante expert qui écoute un

talent de premier ordre.

—Enfin, père Géraud, continua l'Américain, mieux vaut tard que

jamais!... Ce brave Joseph m'a-t-il souvent parlé de vous au moins!...

Géraud! ancien matelot.

—Artilleur de marine, puis cuisinier au long cours, rectifia le

bonhomme.

—A qui le dites-vous!... s'écria Robert; la langue m'a tourné...

Mettez-vous bien dans la tête que je sais votre histoire mieux que

vous-même!

—C'est égal, dit l'aubergiste; j'aurais dû penser à Gautier tout de

suite!... Mais comment va-t-il à présent?

—A merveille... sa femme aussi.

—Sa femme!... depuis quand donc est-il marié?

—Depuis trois mois... Blaise, mon domestique, a été son garçon de

noces...

—Oui..., dit l'Endormeur, et ça a été assez bien!

La bonne figure de l'aubergiste exprima un peu de défiance revenue.

—Tiens! tiens! murmura-t-il, c'est que Joseph Gautier était un

monsieur, autrefois...

—Et ça vous surprend qu'il ait choisi un domestique?... commença

Robert.

—Oh! oh!... dit le père Géraud, je n'ai pas voulu offenser M. Blaise.

—J'entends bien... mais tel que vous le voyez, Blaise n'est pas tout

à fait un domestique ordinaire... Il a été élevé dans ma famille, et

c'est presque mon ami.

Le père Géraud salua Blaise.

—Comme ça ou autrement, dit-il, je n'ai pas besoin de vous faire de

grandes phrases... Puisque vous venez de la part de mon vieux Gautier,

le père Géraud et sa case sont à votre disposition... Une poignée de

mains s'il n'y a pas d'offense?

Robert s'empressa de tendre sa main que le bonhomme serra en conscience.

—Et venez-vous comme ça pour passer du temps par chez nous? reprit-il.

—Je viens de Paris, comme je vous l'ai dit, répliqua Robert;

et même de beaucoup plus loin... Le but de mon voyage est de visiter

un gentilhomme de vos environs que je ne connais pas du tout

personnellement, et au sujet duquel je serais bien aise de prendre

langue à l'avance.

Cette phrase, malgré sa simplicité apparente, était de celles qui

sonnent toujours mal aux oreilles bretonnes. En ce temps-là, comme

avant et depuis, il y avait force dissidences politiques dans la

province; or, partout où la guerre civile a passé, le questionneur

curieux prend volontiers physionomie d'espion.

Le petit œil gris du père Géraud se baissa, tandis qu'il murmurait

son prudent:

—Ah! ah!...

—Les détails que je demande, reprit l'Américain, sont en définitive

peu de chose, car je sais d'avance que la famille de Penhoël est riche

et respectable...

—Oh! oh!... fit le bonhomme avec une certaine emphase; il s'agit des

Penhoël?...

—Un message que j'ai pour le vicomte, et qui m'a fait prendre par

Redon au lieu d'aller tout droit à Nantes... Y a-t-il loin d'ici à

Penhoël?

—Un bon bout de chemin, répliqua le père Géraud.

—Et... le vicomte est-il aussi galant homme qu'on le dit?

Le maître du _Mouton couronné_ fut un instant avant de répondre.

—Pour ça, répliqua-t-il enfin, Penhoël a toujours été l'honneur du

pays depuis que le monde est monde! Monsieur est un bon chrétien,

madame est une sainte... Mais il y en a qui disent que le nom de

Penhoël serait mieux porté encore si l'aîné n'avait pas quitté le pays

pour aller le bon Dieu sait où...

—Ah! dit l'Américain, comme s'il eût été initié déjà en partie aux

secrets de cette famille dont un chiffon de papier lui avait révélé

l'existence par hasard, on parle encore de l'aîné?

—On en parlera toujours, répliqua l'aubergiste avec lenteur et d'un

accent de tristesse.

—Et cependant, reprit Robert, il y a longtemps déjà qu'il est parti!...

—Voilà bientôt quinze ans... Mais qu'importent les années quand on a

laissé un bon souvenir au fond de tous les cœurs?

Robert croisa ses mains sur ses genoux et hocha la tête d'un air

attendri.

—Pauvre cher Penhoël!... murmura-t-il.

Le bonhomme Géraud, qui s'était incliné tout pensif, se redressa

vivement et jeta sur Robert un regard étonné.

Sa surprise n'était pas plus grande que celle de Blaise, qui suivait

cette scène avec la curiosité d'un amateur de spectacle, savourant

les péripéties imprévues d'une première représentation.

Il connaissait le but de Robert, et, depuis l'arrivée de l'aubergiste,

il devinait peu à peu la route que son compagnon voulait prendre; mais

comme il eût été incapable lui-même de suivre sans broncher cette voie

difficile et périlleuse, chaque pas fait en avant lui était un sujet

d'admiration.

Robert grandissait à ses yeux et prenait pour lui, depuis quelques

minutes, des proportions héroïques.

Il attendait, dissimulant de son mieux sa surprise et gardant l'air

indifférent qui convenait à son rôle.

—Ce sont de bonnes paroles que vous venez de prononcer, M. Géraud,

poursuivait cependant Robert; je ne peux pas vous dire combien elles

m'ont réjoui l'âme!... Ah! si le pauvre Penhoël était seulement là pour

les entendre!...

L'honnête figure de l'aubergiste devenait toute pâle d'émotion.

—De quel Penhoël parlez-vous donc, monsieur?... murmura-t-il d'une

voix tremblante.

—De celui qui est bien loin de la Bretagne, à cette heure.

—De l'aîné? reprit le père Géraud, dont la voix trembla

davantage; de M. Louis?... il n'est donc pas mort?...

L'Américain eut un gros rire joyeux et franc.

—Pas que je sache, répliqua-t-il.

—Et vous le connaissez?

—Mon digne M. Géraud, repartit Robert en clignant de l'œil,

pourquoi toutes ces questions?... Depuis deux minutes, vous avez deviné

que je vais au château de la part du pauvre Louis de Penhoël.

Blaise se mit à tisonner le feu pour dissimuler son enthousiasme.

Une larme roula sur la joue du père Géraud.

III

L'ABSENT.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 1 · 第 1 / 11 段