LABOUR ET MOISSON.

La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées

sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus

nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a

été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre

humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais

Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il

n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.

Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut

juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de

la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification;

l'_Aramon_ phocéen et le _Fourca_ romain ont conservé leur nom et leur

forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction

desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être

plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les

départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc

est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à

l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le

travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se

nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du

mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore

qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui

se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c

que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie

essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les

charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail

aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de

la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.

Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les

perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures

charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche,

portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs,

par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement

illettrés, étrangers aux mathématiques.

Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la

charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode

d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des

animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la

charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs

cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans

le jonc.

Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez

bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail;

les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis

l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte

sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de

mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au

collier, comme les chevaux.

Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux,

des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son

épine dorsale semble plutôt destiné à _porter_ qu'à _tirer_, cependant

un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de

labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux.

Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus

rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler

ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus

glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du

département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort

nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de

six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement

semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord

quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa

charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du

concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa

portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile

pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la

terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles

sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de

la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux.

C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes

étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez

grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une

réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du

département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à

la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des

équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air

des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour

des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le

poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des

ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de

cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en

arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à

cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la

voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes

et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître

fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même

nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même

quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de

lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le

laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison

de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son

instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement

pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine

raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens

sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que

ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il

eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la

perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé

avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les

autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes,

proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de

rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on

leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par

des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre

d'instruments à vent, formaient un étrange charivari.

Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit

de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux

d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins

de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets,

vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui

venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que

l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et

les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et

l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le

labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une

économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites

économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite

qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres

énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population.

La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont

traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est

un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de

celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la

sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le

proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans

le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le

nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à

l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également

bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente

charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du

Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains

efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la

Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informe _harna_, ou

charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue,

emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui,

longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de

l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et

a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine;

c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent

aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à

cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution

agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et

d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue

brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler.

Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner.

L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère

et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans

sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements,

où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et

perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure

partie de la paille.

Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et

tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis

trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès.

Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement

supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le

moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement

de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins,

munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger

à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune

fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la

nomment _sape_. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de

la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui

des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le

moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille

toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui

tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un

mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme

suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en

gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre

par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de

sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple

arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas

sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé

debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie

augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois

autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte

en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il

en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique.

En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés

belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas

d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette

époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi.

Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps

immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de

l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos

paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années

pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de

Paris, une perte de plusieurs millions.

Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée

pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et

celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être

moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs

qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La

concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la

sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne

passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les

rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres

moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du

Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'_auterons_ ou

_hauterons_, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase:

gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les

hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent

faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est

pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les

chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait

de faux la base d'une gerbe toute préparée.

Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de

l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire

leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la

différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de

s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui

les rappelle.

Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en

Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes

agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus

riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un

simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait

quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la

rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont

beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez

belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité.

La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne

lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes

régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus

simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme

ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute

d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt

la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques

jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs,

la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la

famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains

regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le

négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de

temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes

jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce

qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de

plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie

de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les

meules je paille ou _paillers_, qu'on voit à la porte de chaque

métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture

ou la litière du bétail.

Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont

comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte

accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque

métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle

est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire.

L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé,

toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de

l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement

pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds

des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la

Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par

conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles

d'antiquité. Cette opération se nomme _dépiquage._

[Illustration.]

A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course

circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées

en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue

paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible

et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la

raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou

diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de

la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du

Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans

attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent.

La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont

le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture

principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus

dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme

hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des

gerbes; on la conserve en tas dans les greniers.

[Illustration: Moissonneur à la sape.]

Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi

inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les

conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les

cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en

ont pas besoin.

Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France,

partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute

impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour

n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre;

les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers

à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute

l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des

architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de

perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus

précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les

produits en bon état.

La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues

offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent

dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités

de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans

les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports,

mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve

très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées),

placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol;

les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats,

peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés

à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent

assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès.

Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou

grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée

par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des

meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il

ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas

immédiatement battu est à la merci des éléments.

[Illustration: Moissonneuse à la faucille.]

Les Anglais, dont le génie inventif a perfectionné tant d'industries,

ont fait usage les premiers des machines à battre, aujourd'hui assez

répandues, en France dans les pays de grande culture. Elles ont toutes

pour base la machine écossaise, formée essentiellement de deux cylindres

cannelés, entre lesquels les épis sont engagés et les pailles froissées,

ce qui ne permet pas à un seul train de rester dans l'épi.

Ces machines ont le défaut de coûter fort cher; on ne peut en avoir une

passable à moins de 2,000 francs; les meilleures coûtent le double;

elles ne conviennent par conséquent qu'aux grandes exploitations.

L'usage commence à s'introduire, parmi les fermiers de Seine-et-Marne,

d'Eure-et-Loir (Brie et Beauce), d'acquérir en commun une machine à

faire argent de ses grains; elle laisse toujours une portion

considérable de grains dans l'épi: voilà, certes, bien des motifs pour

que l'agriculture y renonce à jamais. On objecte la suppression de la

main-d'oeuvre; cette objection, qu'on peut opposer d'ailleurs à toute

espèce de mécanique perfectionnée, est ici sans aucune valeur: les bras

manquent pour les travaux des champs; les villes et l'armée absorbent et

dévorent la jeunesse des campagnes; l'emploi des machines à battre, dont

toutes les fermes d'une commune se servent tour à tour.

[Illustration: Moissonneur à la faux.]

[Illustration: Dépiquage des blés dans les départements méridionaux.] Il

reste beaucoup à faire dans cette voie pour doter la petite culture

d'une bonne machine à battre, d'un prix modéré; les divers essais de

fléaux mus par une manivelle adaptée à un cylindre n'ont pas jusqu'ici

atteint ce double but; la moyenne et la petite culture en sont encore au

fléau à bras pour toute ressource; c'est la plus lente et la plus

défectueuse manière de battre les céréales; elle coûte fort cher, elle

met le fermier à la merci des ouvriers au moment où il lui faut battre

ne retranche rien au salaire des travailleurs agricoles. Le grain battu

n'est pas encore sauvé des attaques de ses innommables ennemis. Dans les

greniers, outre les souris qu'il est facile de détruire, il est en proie

à un insecte fort petit, mais très-destructeur, parce qu'il multiplie

prodigieusement. Le charançon (_curculio_) est le fléau de nos greniers.

De tous les moyens de détruire les charançons, le plus simple consiste à

étendre le soir sur les tas de blé de peu d'épaisseur des toisons en

suint, non lavées, provenant de moutons récemment abattus; tous les

charançons se rendent pendant la nuit dans la laine de la toison; chaque

matin on la secoue dans la basse-cour afin que les poules profitent des

charançons, dont elles sont fort avides; au bout de quelques jours, il

n'y a plus de charançons en apparence; mais il suffit de deux ou trois

de ces insectes échappés à la destruction pour repeupler

très-rapidement; puis ceux qui étaient à l'état de larve n'ont pu être

attirés par l'odeur des toisons, et recommencent bientôt une génération

nouvelle.

[Illustration: Moissonneurs faisant des meules.]

Les procédés qui préviennent la multiplication des charançons sont donc

de beaucoup préférables aux procédés de destruction, qui n'atteignent

jamais complètement leur but. Dans les greniers des fermes, on n'emploie

pas d'autre moyen que de remuer fréquemment les grains à la pelle, moyen

long, coûteux et peu efficace. Mais dans les vastes établissements de

meunerie, dont un des plus baux modèles qui soient en Europe est le

moulin à vapeur de la Villette, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin,

on use d'un procédé fort ingénieux, qui exige un bâtiment construit

exprès; le blé, au moyen d'un système de trappes, y est mis en

circulation du haut en bas, d'étage en étage, et remonté à l'étage

supérieur au moyen d'une bascule; il reçoit ainsi l'agitation et la

ventilation nécessaires à sa bonne conservation, et les insectes ne

peuvent s'y multiplier.

Ou sait que dès la plus haute antiquité, les Égyptiens conservaient

leurs grains dans des cavités nommées silos, encore aujourd'hui fort en

usage chez les Arabes de l'Algérie, comme dans tous les pays de

l'Orient. Des essais auxquels se rattachent les noms de MM. Jacques

Laffitte et Ternaux, ont été faits sous la Restauration pour introduire

en France l'usage des silos; quoique les grains s'y conservent assez

bien, l'usage, ne s'en est pas généralement répandu. Il y a pour cela

une raison qui l'emporte sur toute les autres, une raison qu'il faudrait

publier sur les toits pour forcer nos hommes d'État à en faire leur

affaire principale, et nos agronomes à s'en occuper sans relâche: _la

France n'a pas de réserve de céréales_. En temps de paix, elle se

suffit tant bien que mal, grâce au secours des grains étrangers de la

Baltique et de la Mer Noire, qui affluent à bas prix sur tout notre

littoral; mais, qu'on le sache bien, en France, une guerre malheureuse,

une ou deux mauvaises récoltes seulement, c'est la famine.

(Nous donnons aux lecteurs et lectrices de L'ILLUSTRATION le vaudeville

final de l'opéra _On ne s'avise jamais de tout_, charmant _pont-neuf_,

plein de cette bonhomie vive et franche qui distinguait la musique

d'autrefois. MM. les vaudevillistes ne manqueront pas sans doute d'en

tirer parti.)

[Illustration: Partition musicale.]

L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843 · 第 17 / 29 题