Depuis quelques jours on lit sur un placard oblong suspendu au balcon de
la Maison-Dorée: «Exposition publique des dessins de M. Vattemare.» Nous
vous introduirons plus tard dans cette vaste et curieuse collection; il
importe préalablement de vous entretenir de celui qui l'a fondée. Nul,
dit-on, n'est prophète en son pays, et m. A. Vattemare est beaucoup plus
connu des Anglais et des Américains que de ses compatriotes.
M. Alexandre Vattemare nous apparaît sous un double aspect. Désigné par
son prénom, c'est au artiste dramatique qui excelle dans les rôles à
travestissements, et qu'on a vu au Gymnase dans _l'Auberge de Calais_ et
autre pièces dont il remplissait seul tous les personnages. Sous son nom
propre, c'est l'auteur d'un projet d'échange entre les bibliothèques.
Alexandre mime recueille des applaudissements sur les théâtres du monde
entier; M. Vattemare entre au conseil des peuples pour en provoquer les
délibérations. Alexandre s'adresse à la foule avide d'émotions; M.
Vattemare confère avec les artistes, les bibliographes et les rois. Le
public s'amuse des transformations protéiennes d'Alexandre; les chefs
des États s'étonnent de l'honorable persistance de M. Vattemare. M.
Vattemare prodigue les guinées de l'acteur Alexandre pour réaliser une
idée utile.
M. Vattemare s'était dit en 1815: «Un nombre infini de doubles se
trouvent toujours dans les musées, les collections, les galeries, les
bibliothèques; ces doubles, relégués dans les magasins, sont enfouis et
perdus à jamais; pourquoi ne pas leur rendre une valeur réelle? Qu'on
organise entre les grands dépôts scientifiques un échange régulier de
leurs doubles, et tous seront plus complets et plus riches sans qu'il en
ait coûté à l'État autre chose que le soin d'une intelligente
organisation.» Ce projet conçu, M. Vattemare parcourt le monde pour le
proposer aux souverains; il se fait le missionnaire de son idée, ne
demandant à la profession d'acteur que des ressources pécunières.
Partout l'échange des doubles trouve des approbateurs: les savants, les
rois, les ministres, les gens de lettres, les artistes encouragent M.
Vattemare, correspondent avec lui, travaillent ou dessinent pour lui.
Une médaille est fondue en son honneur à la monnaie de Berlin. De retour
en France, il soumet son plan à la Chambre des Députés, qui, le 16 mars
1836, renvoie la pétition au ministre de l'instruction publique; le 26,
à la Chambre des Pairs, M. le duc de Fézensac, rapporteur, proclame la
pétition utile et importante. «C'est, dit-il, une grande et noble pensée
que d'unir ainsi les diverses nations de l'Europe par un commerce de
richesses littéraires et scientifiques.» La Chambre des Pairs ordonne le
renvoi de la pétition aux ministres de l'instruction publique et des
affaires scientifiques, et le projet d'échange s'en va sommeiller dans
la nécropole des cartons ministériels.
[Illustration.]
M. Vattemare ne s'est pas découragé. De même que O'Connell répète:
«Agitez!» le Pierre l'Ermite de l'union intellectuelle: n'a cessé du
crier par le monde: «Échangez vos doubles! échangez vos doubles!» Il a
obtenu les suffrages autographes d'un grand nombre d'illustres
personnages de tous les pays. Puis, après avoir récolté les adhérions
européennes, M. Vattemare, le 20 septembre 1839, s'est embarqué pour
New-York. Là, on l'a accueilli avec un fanatisme incroyable; il a voyagé
d'États en États, provoquant des _meetings_, remuant les congrès et les
populations; un bill a été vote à l'unanimité par les deux Chambres pour
la fondation de bibliothèques et la mise à exécution du système
d'échange. «Est-il une idée plus belle et plus heureuse?» écrivait M.
White, représentant de la Louisiane. «La belle France, disait le général
Keim, représentant de la Pennsylvanie, la belle France nous offre
toujours des bienfaits: jadis elle nous envoya un Lafayette pour aider à
l'établissement de notre liberté politique; aujourd'hui nous en recevons
Vattemare, qui mettra le comble à nos plaisirs intellectuels.» Fanny
Elsler n'était pas encore arrivée, je crois, aux États-Unis, et n'avait
pas augmenté cette dette de reconnaissance des représentants américains
«en mettant le comble à leurs plaisirs moraux.»
Chose pénible à penser, tant de zèle, de démarches, de sacrifices,
d'enthousiasme, de discours et de _meetings_, ont amené d'imperceptibles
résultats; seulement l'État du Maine, les villes de Baltimore, Boston,
New-York et Washington, ont transmis à la ville de Paris quelques
documenta administratifs, et notre conseil municipal y a répondu, le 21
décembre 1842, par l'expédition des _Comptes et Budgets de la Ville_, de
_l'Histoire du choléra_, des _Ordonnances de la Préfecture de Police_,
et autres renseignements que les Américains auront probablement soin de
ne lire jamais. Les échanges des doubles, s'ils ont lieu, se font à huis
clos, de bibliothèque à bibliothèque, et non point par une grande
disposition législative, comme l'aurait désiré M. A. Vattemare.
Heureusement pour nous consoler, en attendant mieux, nous avons les onze
cuits dessins qu'il a rapportés de ses voyages. Nous parlerons de cette
exposition.
Une Soirée orientale à Paris.
Les artistes voyageurs et les voyageurs artistes gardent religieusement
les costumes des pays qu'ils ont visités. Ce ne sont pas seulement pour
eux de précieux souvenirs; ce sont aussi des preuves incontestables de
leurs lointaines pérégrinations. A leurs ami qui les interrogent, ils
disent: J ai vu la Grèce; voici la fustanelle d'une Palyare de Samos ou
de Chio--J'étais à Stamboul; voici le fez d'un bachalda (officier de
police) et le chapeau d'un derviche.--J'ai hérité de ce bonnet kahnouk
après la mort du brave qui le portait. Voici un sabre turc, un mousquet
japonais, un châle indien, un cric malais, des bottes chinoises. Voyez
et croyez.»
[Illustration: Soirée orientale chez M. H...]
Les voyageurs aiment aussi à se parer des costumes qu'ils ont portés
dans leurs courses aventureuses; ils y joignent, s'ils le peuvent, les
gestes et le langage des pays lointains; alors la métamorphose est
presque complète. C'est sous l'empire de ces caprices que, par une belle
soirée d'été, le mois dernier, des artistes et des voyageurs se sont
réunis chez M. H.... architecte, sous une tente élégante ornée de
fleurs, sans autres meubles que des divans. Nul n'était admis sous le
frac; tous les invités portaient avec aisance des costumes orientaux
d'une fidélité scrupuleuse. C'était une réunion vraiment curieuse, et
les diverses langues qu'on y parlait en faisaient une sorte de petite
Babel.
Les scheicks arabes des provinces de l'Yémen, avec leurs longues robes
de soie, leurs ceintures de cachemire et les pieds chaussés de sandales,
causaient, assis sur le tapis, avec l'habitant des montagnes, de
l'Assyr; le soldat régulier d'Abd-el-Kader, avec ses armes grossières et
ses haillons pittoresques, fraternisait avec un agha allié de la France;
le palyare grec, revêtu de son costume resplendissant de broderies,
entretenait un arnaute, son voisin, dans la langue, dégénérée d'Homère;
un autre, sous le costume d'un fellah égyptien, faisait entendre le cri
monotone du muezzim, tandis qu'un jeune orientaliste, portant le costume
du hizam égyptien, chantait d'une voix dolente une chanson arabe; l'un
fumait le gargouli indien, l'autre le narguilé persan, le chibouk turc
ou le chiche arabe. Il y avait là des Tartares des Persans, des Indiens,
des Japonais, des Turcs, des Égyptiens, des Nubiens. Chaque peuple y
était représenté.
Les passants attardés près de la place Vendôme ont dû croire un instant
que l'Orient avait envahi la grande cité, ou que six mois de l'année
venaient d'être tout à coup supprimés par ordonnance, et que l'on était
en carnaval.
Le dessin que nous donnons est du au crayon habile de M. Karl Girardet,
qui a visité l'Égypte, et qui figurait à ce titre parmi les invités de
M. H....
Tous les personnages représentés sont des portraits; et nos lecteurs
reconnaîtront aisément sous ces déguisements quelques-uns de nos
artistes et des savants les plus célèbres.
Coots.