IV

Elle demeura là longtemps, comme hypnotisée, à contempler, non le

présent de Mrs Cope, mais son propre passé. Gannett, de bonne heure, ce

matin-là, était parti pour une longue promenade. Il avait pris

l’habitude de vagabonder ainsi dans la montagne avec divers compagnons

d’hôtels; mais eût-il été à sa portée, Lydia ne serait pas allée le

trouver maintenant: elle avait trop à faire avec elle-même, d’abord.

Elle reconnaissait avec surprise à quel point, dans ces derniers mois,

elle avait perdu l’habitude de l’examen de conscience. Depuis leur

arrivée à l’hôtel Bellosguardo, elle et Gannett s’étaient tacitement

évités eux-mêmes comme ils s’évitaient l’un l’autre.

Elle fut rappelée à elle-même par le sifflet du bateau de trois heures

qui approchait du débarcadère à deux pas de la grille.--Trois heures!

Gannett serait bientôt de retour: il lui avait dit de l’attendre avant

quatre heures. Elle se leva brusquement, se détourna de l’hôtel, de

cette façade inquisitive. Elle n’avait pas encore le courage de voir

Gannett, de rentrer. Elle se glissa dans une des allées couvertes, puis

s’engagea dans un sentier qui menait à la montagne...

* * * * *

Il faisait nuit quand elle ouvrit la porte de leur salon. Gannett était

assis sur le rebord de la fenêtre, fumant une cigarette. La cigarette,

maintenant, était sa grande ressource: il n’avait pas écrit une ligne

durant les deux mois qu’ils venaient de passer à l’hôtel Bellosguardo.

Sous ce rapport, ce n’était décidément pas le milieu rêvé!

A l’entrée de Lydia, il se leva:

--Où étiez-vous donc? Je commençais à m’inquiéter.

Elle s’assit sur une chaise, près de la porte.

--Dans la montagne, dit-elle sur un ton de lassitude.

--Seule?

--Oui.

Il jeta sa cigarette: la voix avait sonné de telle sorte qu’il éprouvait

le besoin de voir la figure.

--Allumons-nous? suggéra-t-il.

Comme Lydia ne répondait pas, il souleva le globe de la lampe et mit une

allumette contre la mèche. Puis il la regarda:

--Qu’y a-t-il? Vous semblez éreintée.

Elle s’assit et parcourut d’un œil vague le petit salon où la pâle lueur

de la lampe permettait à peine de deviner les lignes du mobilier, le

bureau couvert de livres et de papiers, les gerbes de jasmin et de roses

thé qui se fanaient sur la cheminée. «Comme tout cela est devenu cher et

familier!» pensa-t-elle.

--Lydia, qu’y a-t-il? répéta Gannett.

Elle s’éloigna de lui, tâta les épingles de son chapeau, et s’écarta

pour poser sur la table chapeau et ombrelle. Tout à coup elle dit:

--Cette femme m’a parlé.

--Cette femme?... Quelle femme?

--Mrs Linton... ou plutôt Mrs Cope.

Gannett eut un geste d’ennui, mais elle vit clairement qu’il ne

saisissait pas toute l’importance de ses paroles.

--Diable! Elle vous a dit?...

--Elle m’a tout dit!

Gannett la regarda anxieusement:

--Quelle impudence! Je suis navré, ma chérie, que vous ayez été exposée

à pareille chose.

--Exposée!

Lydia se mit à rire.

Le front de Gannett se rembrunit et ils détournèrent les yeux l’un de

l’autre.

--Savez-vous pourquoi elle m’a tout raconté? Pour la meilleure des

raisons. Parce qu’à première vue elle a deviné que nous étions toutes

les deux à fourrer dans le même sac.

--Lydia!

--Il était donc tout naturel que, dans son embarras, elle eût recours à

moi.

--Quel embarras?

--Elle a lieu de croire, paraît-il, que la famille de lord Trevenna

cherche à le faire rompre avant qu’elle ait obtenu son divorce...

--Alors?

--Elle s’est imaginée qu’il vous avait consulté hier soir sur le

meilleur moyen de se débarrasser d’elle.

Gannett se leva, furieux:

--Eh bien! en quoi toute cette sale affaire vous regarde-t-elle?

Pourquoi cette femme est-elle allée vous trouver?

--Vous ne le voyez pas? C’est pourtant bien simple: je devais vous

soutirer le secret de lord Trevenna.

--Pour l’obliger, elle?

--Oui; ou bien, si je ne voulais pas l’obliger, pour me préserver, moi.

--Pour vous préserver, vous? Et de qui?

--D’elle, qui pourrait dire à tout le monde, dans l’hôtel, que nous

sommes toutes les deux à fourrer dans le même sac.

--Elle vous en a menacée?

--Elle m’a laissé le choix de le dire moi-même ou de le laisser dire par

elle.

--La gueuse!

Il y eut un long silence. Lydia s’était assise sur le canapé, hors du

cercle de la lampe; Gannett s’appuyait contre la fenêtre.

--Quand cela s’est-il passé? Je veux dire: à quelle heure?

Elle lui jeta un regard vague:

--Je ne sais pas... après le déjeuner, je crois. Oui, je me rappelle,

c’était vers trois heures.

Gannett revint au milieu de la pièce, et, comme il approchait de la

lumière, Lydia vit que son front s’était éclairci.

--Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle.

--Parce qu’au moment où je suis rentré, vers trois heures et demie, on

distribuait le courrier, et Mrs Cope attendait, comme d’habitude, pour

fondre sur ses lettres: vous savez qu’elle guette toujours le facteur.

Comme elle était tout près de moi, je n’ai pu m’empêcher de voir une

dépêche qu’on lui remettait. Elle la déchira, jeta un coup d’œil sur le

contenu, et fila en coup de vent pour remonter chez elle, tandis que le

gérant lui criait qu’elle avait oublié toutes ses autres lettres. Je ne

crois pas qu’elle ait un moment repensé à vous après que cette dépêche

fut dans ses mains.

--Pourquoi?

--Parce qu’elle était trop affairée. J’étais à la fenêtre, vous

guettant, lorsque le bateau de cinq heures est parti; et devinez qui

j’ai vu monter à bord, avec armes et bagages, domestique, femme de

chambre, sacs de voyage et caniche? Mrs Cope et Trevenna! Juste une

heure et demie pour tout emballer!... Et il fallait la voir quand ils

sont partis! Elle était radieuse, serrant la main à tout le monde,

agitant son mouchoir du haut du pont, distribuant des saluts et des

sourires comme une impératrice... Si jamais femme a reçu à point nommé

ce qu’elle désirait, c’est bien celle-là. Je parie qu’avant une semaine

elle sera lady Trevenna.

--Vous croyez qu’elle a son divorce?

--J’en suis sûr. Et elle doit en avoir reçu précisément la nouvelle

après sa conversation avec vous.

Lydia garda le silence.

A la fin, elle dit avec une espèce de gêne:

--Elle était furieuse quand elle m’a quittée. Il ne fallait pas beaucoup

de temps pour parler à lady Susan Condit.

--Elle n’a pas parlé à lady Susan Condit.

--Comment le savez-vous?

--Parce qu’en descendant, il y a une demi-heure, j’ai rencontré lady

Susan...

Il se tut, avec un demi-sourire.

--Eh bien?...

--Et elle s’est arrêtée pour me demander si je pensais que vous

consentiriez à être patronnesse d’un concert de charité qu’elle

organise.

Malgré eux, ils éclatèrent de rire. Le rire de Lydia finit par des

sanglots et elle tomba sur un fauteuil, la figure cachée dans ses mains.

Gannett se pencha sur elle et s’efforça de dégager son visage.

--La vilaine femme! dit-il. J’aurais dû vous prévenir de vous tenir à

distance; je ne me pardonne pas d’y avoir manqué!... Il m’avait parlé

sous le sceau du secret; et je n’aurais jamais imaginé... Enfin, tout

cela est fini.

Lydia leva la tête:

--Pas pour moi; ce n’est que le commencement.

--Que voulez-vous dire?

Elle l’écarta doucement et se dirigea vers la fenêtre. Là, tournée vers

l’obscurité du lac, elle continua:

--C’est que, voyez-vous, cela pourrait arriver encore, à tout moment.

--Quoi?

--Cela... ce risque d’être découverts. Et nous pourrions difficilement

compter, une autre fois, sur une aussi heureuse combinaison de hasards.

Il s’assit en gémissant.

Elle, obstinément tournée vers la nuit, reprit alors:

--Je désire que vous alliez tout dire à lady Susan... et aux autres...

Gannett, qui marchait vers elle, s’arrêta:

--Pourquoi? dit-il, avec moins de surprise dans la voix qu’elle ne s’y

attendait.

--Parce que je me suis conduite bassement, abominablement, depuis que

nous sommes ici, laissant croire à ces gens que nous étions mariés...

mentant, pour ainsi dire, chaque fois que je respirais...

--Oui, c’est ce que j’ai senti aussi! s’écria Gannett avec une énergie

soudaine.

Ces mots secouèrent Lydia comme une tempête: il lui sembla que toutes

ses pensées tombaient autour d’elle en ruines.

--Vous aussi, vous avez senti cela?

--Oui, certes! répondit-il, d’une voix basse et véhémente. Me

croyez-vous donc mieux fait que vous pour le rôle de lâche que nous

jouons?

Il retomba sur le bras d’un fauteuil et tous deux se regardèrent comme

des aveugles qui tout à coup voient clair.

--Mais cependant vous vous êtes plu ici? dit-elle avec hésitation.

--Oh! oui, je me suis plu, ici. (Il se mit à marcher avec impatience.)

Vous aussi, n’est-ce pas?

--Oui,--s’écria-t-elle,--c’est ce qu’il y a de pis... c’est ce que je ne

puis supporter. Je croyais rester pour vous... parce que vous pensiez

pouvoir écrire ici, et peut-être, au début, était-ce vraiment la raison.

Mais ensuite, c’est pour moi que j’ai voulu rester ici: je m’y suis plu.

(Elle éclata de rire.) Oh! voyez-vous l’amère dérision de la chose? Ces

gens, les prototypes mêmes des gens assommants dont vous m’aviez

éloignée, avec les mêmes œillères, la même moralité qui consiste à ne

pas marcher sur les gazons, les mêmes petites vertus circonspectes et

les mêmes petits vices poltrons, eh bien! je me suis cramponnée à eux,

j’en ai fait mes délices, j’ai fait de mon mieux pour leur plaire. J’ai

flagorné Lady Susan, j’ai potiné avec miss Pinsent, j’ai été bégueule

avec Mrs Ainger. La respectabilité! C’était la chose du monde qui, j’en

étais persuadée, m’était la plus indifférente... et voilà qu’elle m’est

devenue si précieuse que je l’ai volée parce que je ne pouvais plus

l’avoir autrement!

Elle traversa la pièce, revint près de Gannett et se mit à rire de

nouveau:

--Moi qui me croyais si ennemie du convenu! On dirait que je suis née un

porte-cartes à la main. Il fallait me voir avec cette pauvre femme dans

le jardin. Elle est venue, la malheureuse, me demander aide parce que,

d’après elle, ayant «péché», comme ils disent, je devais avoir quelque

pitié de celles qui ont succombé aux mêmes tentations. Eh bien, non!

Elle ne me connaissait pas. Lady Susan aurait été plus compatissante,

parce que Lady Susan n’aurait pas eu peur. J’ai détesté cette femme; je

n’ai eu qu’une seule idée: ne pas être vue avec elle. Je l’aurais tuée,

pour avoir deviné mon secret! La seule chose qui m’importait, à ce

moment, c’était ma position auprès de Lady Susan.

Gannett ne disait rien.

--Et vous?... vous l’avez senti aussi!--continua-t-elle d’un ton

amer.--Vous avez été tout aussi heureux que moi de vous trouver avec ces

gens-là; vous avez laissé le chapelain vous parler pendant des heures

religion et morale. Lorsqu’on vous a prié de faire la quête au temple,

je vous guettais: vous aviez envie d’accepter.

Elle vint tout contre lui, appuya la main sur son bras:

--Savez-vous que je commence à voir à quoi sert le mariage? A tenir les

gens à l’écart l’un de l’autre. Je me dis quelquefois que deux êtres qui

s’aiment ne peuvent être sauvés de la folie que par tout ce qui vient se

mettre entre eux, enfants, devoirs, visites, corvées, relations, tout ce

qui protège l’un contre l’autre les gens mariés. Nous avons vécu dans

une intimité trop étroite: voilà notre péché. Nous avons vu nos âmes à

nu.

Elle retomba sur le canapé, la tête dans ses mains.

Gannett restait debout devant elle, perplexe: il lui semblait qu’elle

était entraînée par quelque implacable courant, tandis qu’il demeurait

inutile sur la rive.

Enfin il parla:

--Lydia, ne me dites pas que je suis stupide... mais ne voyez-vous pas

vous-même que cela ne peut continuer ainsi?

--Oui, je le vois bien, fit-elle sans lever la tête.

Le visage de Gannett s’éclaira.

--Alors nous partirons demain.

--Nous partirons?... pour aller où?

--A Paris, nous marier.

Elle resta longtemps sans répondre; puis elle dit lentement:

--Consentirait-on à nous recevoir ici, si nous étions mariés?

--Nous recevoir ici?

--Je veux dire lady Susan... et les autres.

--Nous recevoir?... Mais oui, naturellement!

--Pas s’ils savaient... à moins qu’ils ne fissent semblant de ne pas

savoir.

Il eut un geste d’impatience.

--Nous ne reviendrons pas ici, et les autres n’ont pas besoin de

savoir... personne n’a besoin de savoir.

Elle soupira.

--Alors, ce n’est qu’une autre forme de tromperie, et plus misérable

encore. Ne le voyez-vous donc pas?

--Je vois que nous ne devons pas de comptes à lady Susan ni à ses

pareilles!

--Alors, pourquoi avez-vous honte de ce que nous faisons ici?

--Parce que j’en ai assez de faire comme si vous étiez ma femme quand

vous ne l’êtes pas... quand vous ne voulez pas l’être.

Elle le regarda tristement:

--Si j’étais votre femme, il vous faudrait continuer... Il vous faudrait

faire comme si je n’avais jamais été... autre chose. Et nos amis

seraient forcés de faire comme s’ils vous croyaient.

Gannett arracha le gland du canapé, le jeta violemment par terre.

--Vous êtes impossible, gémit-il.

--Ce n’est pas moi... c’est de vivre ensemble qui est impossible pour

nous. Je veux seulement vous montrer que le mariage n’y ferait rien.

--Qu’est-ce qui pourrait y faire quelque chose, alors?

Elle releva la tête:

--Que je vous quitte.

--Que vous me quittiez?

Il restait là, sur le canapé, immobile, regardant le gland qui gisait à

l’autre bout de la pièce. Enfin, poussé par quelque instinct de lui

rendre la douleur qu’elle lui infligeait, il dit lentement:

--Et où iriez-vous, si vous me quittiez?

--Oh! s’écria-t-elle.

Aussitôt il fut à son côté:

--Lydia!... Lydia!... vous savez bien que ce n’est pas là ce que je

voulais dire! Mais vous m’avez mis hors de moi. Je ne sais plus ce que

je dis. Ne pouvez-vous donc cesser de vous torturer ainsi vous-même?

C’est nous détruire tous les deux.

--C’est pourquoi il faut que je vous quitte.

--Comme vous dites cela facilement! (Il abaissa les mains de Lydia et la

contraignit de le regarder en face.) Vous êtes très scrupuleuse pour

vous... et pour les autres. Mais avez-vous pensé à moi? Vous n’avez pas

le droit de me quitter, à moins que vous n’ayez cessé de m’aimer...

--C’est parce que je vous aime...

--Alors j’ai le droit d’être écouté. Si vous m’aimez, vous ne pouvez pas

me quitter.

Les yeux de Lydia le défièrent:

--Pourquoi pas?

Il lâcha ses mains et se leva.

--Vous le pourriez? dit-il tristement.

Il était tard, la lueur de la lampe vacilla et s’éteignit. Lydia se mit

debout avec un frisson et se dirigea vers sa chambre.

V

Au petit jour, un bruit qui se faisait dans la chambre de Lydia réveilla

Gannett d’un sommeil inquiet. Il se mit sur son séant, il écouta: elle

remuait doucement, comme si elle eût craint de le déranger. Il

l’entendit repousser une des persiennes, qui grinça; puis il y eut un

moment de silence: il pensa qu’elle attendait de savoir si le bruit

l’avait réveillé.

Bientôt elle recommença de remuer. Elle avait eu, sans doute, une nuit

d’insomnie, et s’habillait pour aller respirer au jardin. Gannett se

leva aussi; mais, par un indéfinissable instinct, ses mouvements étaient

aussi prudents que ceux de Lydia. Il se glissa vers la fenêtre, à pas de

loup, et regarda par les lames de la persienne.

Il avait plu pendant la nuit; l’aube était grise et triste. Les

montagnes, de l’autre côté du lac, emmitouflées de nuages, se

réfléchissaient à sa surface comme dans un miroir terni. Dans le jardin,

les oiseaux commençaient à secouer les gouttes de rosée qui pendaient

aux branches des lauriers-tins immobiles.

Gannett se sentit pris d’une immense pitié. L’apparente indépendance

intellectuelle de Lydia l’avait aveuglé, lui, pour un temps, sur le

caractère féminin de son esprit. Il n’avait jamais songé qu’elle pût,

tout comme les autres femmes, pleurer et chercher un appui: ses

intuitions étaient d’une telle lucidité qu’on les prenait pour le

résultat d’un raisonnement. Il voyait maintenant la cruauté qu’il avait

commise en la détachant des conditions normales de la vie; il constatait

la profondeur avec laquelle Lydia avait pénétré jusqu’à la véritable

cause de leur souffrance. Leur vie était impossible, comme elle avait

dit; et son pire châtiment, c’était qu’elle avait rendu toute autre vie

impossible pour eux. Même si son amour, à lui, avait diminué, il était

lié à Lydia maintenant par tous les liens de la pitié et du remords; et

elle, la pauvre enfant, était forcée de revenir à lui comme Latude à son

cachot...

Un nouveau bruit le fit tressaillir: c’était la porte de Lydia qui se

fermait avec précaution. Il s’approcha de la sienne, sur la pointe des

pieds; il entendit les pas de Lydia s’éloigner dans le couloir. Alors il

retourna à sa fenêtre et regarda dehors.

Une ou deux minutes après, il la vit descendre les marches du porche et

entrer dans le jardin. Il ne pouvait distinguer sa figure, mais il y

avait dans son extérieur quelque chose qui le frappa. Elle portait un

long manteau de voyage sous les plis duquel il reconnut le relief d’un

sac ou d’un paquet. Il poussa un grand soupir et continua de l’observer.

Elle descendit rapidement l’allée de lauriers-tins qui menait à la

grille; puis elle s’arrêta un moment et parcourut des yeux la petite

place ombragée. Sous les arbres, les bancs de pierre étaient vides; elle

parut puiser du courage dans la solitude qui l’entourait, car elle

traversa la petite place, vers l’embarcadère du vapeur, et fit une pause

devant le guichet, au bout du quai. Maintenant elle prenait son billet.

Gannett se retourna pour regarder l’heure à la pendule: le bateau serait

là dans cinq minutes. Il n’avait que le temps de sauter dans ses habits

et de la rejoindre...

Il ne bougea pas; une force obscure le retint. Si, dans le tumulte de

ses sentiments, une pensée surnageait, c’était qu’il devait la laisser

aller si tel était son désir, à elle. La veille au soir, il avait parlé

de ses droits, à lui:--de quels droits?... En fin de compte, ils

étaient, lui et elle, deux êtres séparés, qui n’étaient pas fondus en un

seul par le miracle de corvées, d’obligations, d’abnégations communes,

mais se trouvaient liés ensemble dans une noyade de passion, où ils

résistaient tout à la fois et se cramponnaient l’un à l’autre, en

coulant...

Après avoir pris son billet, Lydia était restée là un moment, les yeux

errant à travers le lac; puis il la vit s’asseoir sur un des bancs près

de l’embarcadère. Lui et elle, à cette minute, guettaient le même son:

le sifflet du vapeur qui doublerait le promontoire voisin. Gannett se

retourna pour regarder encore la pendule: c’était l’heure du bateau

maintenant.

Où irait-elle? Que serait sa vie après qu’elle l’aurait quitté? Elle

n’avait pas de proches parents, elle avait peu d’amis. De l’argent, elle

en avait assez; mais elle demandait tant de choses à la vie, et si

complexes et tellement immatérielles! Il se la figura marchant nu-pieds

à travers un désert pierreux. Personne ne la comprendrait, personne ne

la plaindrait... et lui qui la comprenait et qui la plaignait, il était

impuissant à lui venir en aide...

Il vit qu’elle s’était levée de son banc et qu’elle s’était avancée vers

le bord du lac. Elle resta là, regardant du côté d’où devait venir le

vapeur; puis elle retourna au guichet, sans doute pour demander la cause

du retard. Ensuite elle revint vers le banc et s’y assit, la tête

penchée. A quoi pensait-elle?

Le sifflet retentit soudain: Lydia tressaillit, et Gannett fit un

mouvement involontaire vers la porte. Puis il revint à son poste et

continua de l’observer: elle restait là, immobile, les yeux fixés sur la

traînée de fumée qui précédait l’apparition du bateau. Enfin le petit

bâtiment contourna la pointe,--un cadavre blanc sur l’eau couleur de

plomb--: une minute après, haletant, il faisait machine en arrière

contre le quai.

Les quelques voyageurs qui l’attendaient--deux ou trois paysans et un

prêtre--étaient groupés auprès du guichet. Lydia demeurait à part, sous

les arbres.

Le vapeur était maintenant à quai; on jeta la passerelle, et les paysans

montèrent avec leurs paniers de légumes, suivis du prêtre. Cependant

Lydia ne bougeait toujours pas. Une cloche tinta, plaintivement; puis ce

fut un rugissement de vapeur; quelqu’un, apparemment, avait crié à la

voyageuse qu’elle serait en retard: elle s’élança, comme pour répondre à

un appel. Elle s’avança d’un pas indécis; puis, au bord du quai, elle

s’arrêta. Gannett vit un matelot lui faire signe; la cloche sonna encore

et Lydia mit le pied sur la passerelle.

A mi-chemin de la courte pente qui menait au pont, elle s’arrêta de

nouveau, puis se retourna et revint en courant au bord. On retira la

passerelle, la cloche cessa de tinter et le bateau se remit en marche.

Lydia, lentement, revenait vers le jardin...

En approchant de l’hôtel, elle leva furtivement les yeux: Gannett

disparut de la fenêtre. Il s’assit auprès de la table: un indicateur

était là, sous sa main, et, machinalement, sans savoir ce qu’il faisait,

il se mit à chercher les heures des trains pour Paris...

Les metteurs en scène · 第 25 / 40 题