Quand, à la tombée de la nuit, le train les déposa enfin au bord d’un
des lacs, Lydia fut bien aise de n’avoir pas, comme d’habitude, à passer
d’une solitude dans une autre. Leur perpétuel voyage, depuis un an,
avait ressemblé à une fuite de proscrits: à travers la Sicile, la
Dalmatie, la Transylvanie et l’Italie méridionale, ils avaient
tacitement persisté à éviter leur prochain. L’isolement, d’abord, avait
donné une saveur plus profonde à leur bonheur, comme la nuit donne plus
d’intensité au parfum de certaines fleurs; mais, dans la nouvelle phase
où ils entraient, le plus vif désir de Lydia était qu’ils ne fussent
plus exposés de cette façon anormale à l’action mutuelle de leurs
pensées.
Elle frémit pourtant lorsque la masse illuminée de l’élégant hôtel
anglo-américain dressa sur la rive, devant le bateau qui avançait, tout
ce qu’il représentait d’ordre social,--liste des voyageurs, services
religieux, et douce inquisition de la table d’hôte. Le fait seul que
dans quelques minutes, elle figurerait sur le registre de l’hôtel sous
le nom de Mrs Gannett semblait affaiblir le ressort de sa résistance.
Ils avaient eu l’intention de ne passer là qu’une seule nuit, en route
pour un village perché parmi les glaciers du mont Rose; mais, dès son
premier pas dans la lumière éclatante de la salle à manger, Lydia
éprouva le soulagement d’être perdue dans une foule, de ne plus être,
pour un moment du moins, le point de mire de Gannett; et sur le visage
de celui-ci elle saisit le reflet de son propre sentiment.
Après le dîner, lorsqu’elle remonta chez elle, Gannett entra par hasard
dans le fumoir; une ou deux heures plus tard, assise dans l’obscurité de
la fenêtre, elle entendit en bas le son de sa voix et le vit arpenter
la terrasse avec un autre fumeur à son côté. Quand il remonta, il lui
dit qu’il avait causé avec le chapelain de l’hôtel,--un très brave
homme.
--Quel monde en miniature que ces hôtels! La plupart des gens vivent là
tout l’été, puis ils émigrent en Italie ou sur la Riviera. Les Anglais
sont les seuls qui sachent mener avec dignité ce genre de vie. Ces
vieilles dames à voix douce, drapées dans leurs châles du Shetland,
emportent dans leurs valises, pour ainsi dire, l’Empire britannique.
_Civis Romanus sum_. Ce serait une curieuse étude... il y aurait
peut-être là de bons éléments pour moi.
Il se tenait debout devant elle, avec ce regard vif et préoccupé du
romancier sur la piste d’un sujet. Et ce fut pour elle un nouveau
soulagement, mêlé de quelque chagrin, de constater que, pour la première
fois depuis qu’ils étaient ensemble, il s’apercevait à peine de sa
présence.
--Pensez-vous pouvoir écrire ici?
--Ici? Je n’en sais rien, dit-il en baissant les yeux. Après être resté
si longtemps loin de tout, les premières impressions sont nécessairement
très fortes. Je vois déjà une douzaine de filons à suivre...
Il s’arrêta, un peu embarrassé.
--Alors il faut les suivre. Nous resterons, dit-elle avec une résolution
subite.
--Rester ici?
Il la regarda, tout étonné; puis il marcha vers la fenêtre et ses yeux
plongèrent dans la nuit paisible du jardin.
--Pourquoi pas? fit-elle, sur un ton d’irritation voilée.
--Cet endroit est plein de vieilles filles qui potinent avec le
chapelain. Seriez-vous à votre aise?... Naturellement, ce serait autre
chose, si...
Elle flamba:
--Que voulez-vous que cela me fasse? Cela ne les regarde pas.
--Non, bien entendu; mais vous n’arriverez pas à le leur faire admettre!
--Elles peuvent penser ce qu’elles voudront.
Gannett la regarda, hésitant:
--C’est à vous de décider.
--Nous resterons, dit-elle vivement.
Gannett, avant qu’ils se fussent rencontrés, s’était fait un nom comme
auteur de nouvelles et d’un roman qui avait eu l’honneur d’être
largement discuté. Les critiques avaient déclaré qu’il «promettait»
beaucoup, et Lydia s’accusait maintenant d’avoir trop longtemps
interrompu l’accomplissement de ces promesses. Au début,--et n’y
avait-il pas là une particulière ironie?--il lui avait maintes fois
juré que ses facultés latentes n’atteindraient leur plein développement
qu’auprès d’elle; et cette assurance avait presque donné à la conduite
de Lydia la dignité d’une vocation. Il y avait eu des moments où elle
s’était sentie incapable d’assumer devant la postérité la responsabilité
de borner sa carrière. Et cependant il n’avait pas écrit une ligne
depuis qu’ils étaient ensemble: son premier désir d’écrire avait jailli
au contact repris avec le monde. S’était-il donc trompé? Le choix le
plus intelligent a-t-il des effets plus désastreux que les aveugles
combinaisons du hasard? Ou bien y avait-il, pour elle, une réponse
encore plus humiliante à ses perplexités? Cette soudaine impulsion
d’activité coïncidait trop exactement avec le désir qu’elle-même
éprouvait de se soustraire à l’observation de Gannett: elle se demandait
s’il ne recherchait pas, lui aussi, un refuge contre d’intolérables
problèmes.
--Il faut vous mettre au travail demain! s’écria-t-elle.
Et elle dissimula le tremblement de sa voix dans un rire, en ajoutant:
--Je me demande s’il y a de l’encre dans l’encrier?
* * * * *
Sans compter le reste, à l’hôtel Bellosguardo, comme disait la vieille
miss Pinsent, on avait «un certain ton». C’est à lady Susan Condit qu’on
devait cet inestimable bienfait: dans l’opinion de miss Pinsent il
venait même avant les terrains de tennis et le chapelain attaché à
l’établissement. La visite annuelle de lady Susan faisait de l’hôtel ce
qu’il était. Miss Pinsent aurait été la dernière personne à déprécier un
tel privilège:
--C’est si important, ma chère, disait-elle à Lydia, qu’il y ait
quelqu’un pour donner le ton à la petite famille que nous formons ici.
Et personne n’est plus à même de le donner que lady Susan, fille d’un
grand seigneur, et douée d’un caractère si résolu! Tenez, la chère Mrs
Ainger, qui devrait remplir ce rôle en l’absence de lady Susan, refuse
absolument de se déclarer. (Miss Pinsent eut un reniflement de
dérision.) C’est la nièce d’un évêque, ma chère: eh bien! je l’ai vue,
de mes yeux vue, céder sa place à table à je ne sais quels Américains du
Sud, pour leur faire plaisir, et devant nous tous... Un tel manque de
dignité! Lady Susan lui a dit son fait, du reste.
Miss Pinsent jeta un coup d’œil sur le lac et rajusta ses frisons dorés.
--Mais je ne nie pas, bien entendu, continua-t-elle, que l’attitude de
lady Susan ne soit parfois difficile à imiter pour nous autres. M.
Grossart, notre excellent propriétaire, en souffre de temps en temps: il
nous l’a dit en confidence, à Mrs Ainger et à moi. Il est naturel, après
tout, que le pauvre homme veuille remplir son hôtel, n’est-ce pas? Et
lady Susan est tellement difficile pour les nouveaux venus! On pourrait
même dire qu’elle les condamne d’avance, par principe. Et cependant elle
a eu des avertissements: elle a failli commettre une effroyable erreur
avec la duchesse de Levens, qui se teignait les cheveux, jurait et
fumait.
Miss Pinsent reprit son tricot en soupirant:
--Il y a, bien entendu, des exceptions. Elle a eu tout de suite de la
sympathie pour vous et pour M. Gannett: ç’a été remarquable, oui
vraiment... Oh! je ne veux pas dire que l’un ou l’autre... non, bien
entendu! C’était parfaitement naturel: tout le monde vous a trouvés si
charmants, si intéressants, dès le premier jour!... Nous savions,
d’abord, que M. Gannett était un lettré, par les revues que vous
receviez; mais vous comprenez ce que je veux dire: lady Susan... je ne
veux pas dire, comme Mrs Ainger, qu’elle est hostile à tous les nouveaux
venus, mais elle est tellement disposée à _ne pas_ les aimer que nous
avons tous été surpris de la voir vous accueillir ainsi.
Miss Pinsent lança un coup d’œil significatif par la longue allée de
lauriers-tins. De l’autre bout, un homme et une femme venaient vers
Lydia et vers elle.
--Dans le cas de ce couple-ci, c’est tout différent, j’en conviens. Ces
gens-là ont contre eux les apparences; mais, comme dit Mrs Ainger, on ne
peut rien affirmer de positif.
--Elle est très belle, hasarda Lydia, en tournant les yeux vers la femme
qui, sous le dôme d’une ombrelle éclatante, montrait la taille trop
svelte et le teint invraisemblable d’une chromo de magazine illustré.
--C’est le pis de son affaire: elle est trop belle.
--Après tout, ce n’est pas sa faute.
--Il y a des femmes qui s’arrangent pour ne pas l’être! fit miss Pinsent
d’un ton sceptique.
--Mais ne trouvez-vous pas lady Susan un peu injuste, étant donné que
l’on ne sait rien d’exact sur eux?
--Mais, ma chère, c’est justement ce qu’il y a contre eux: c’est
infiniment plus fâcheux que n’importe quel renseignement précis.
Lydia songea qu’en effet, dans le cas de la belle Mrs Linton, cela
pourrait bien être vrai.
--Je me demande pourquoi ils sont venus ici, dit-elle d’un ton rêveur.
--Cela aussi est contre eux. C’est toujours mauvais signe quand des gens
voyants viennent dans un endroit tranquille. Et ils ont amené des
fourgons entiers de caisses: sa femme de chambre a dit à Mrs Ainger
qu’ils avaient l’intention de rester un temps indéfini.
--Et lady Susan lui a vraiment tourné le dos dans le hall?
--Ma chère, elle a dit qu’elle le faisait pour le salut commun: à cela
il n’y a pas de réplique! Mais ce pauvre Grossart est sens dessus
dessous. Les Linton ont pris, vous le savez, l’appartement le plus cher,
le salon en damas jaune qui est au-dessus de la voûte, et ils boivent du
champagne à tous les repas.
Elles se turent tandis que passaient près d’elles M. et Mrs Linton,
celle-ci avec un front orageux et le menton menaçant, celui-là jeune,
blond, avec la tête basse de l’enfant qui résiste et que sa bonne tire
derrière elle.
--Qu’est-ce que votre mari pense d’eux, ma chère? murmura miss Pinsent.
Lydia se baissa pour cueillir une violette dans la bordure.
--Il ne me l’a pas dit.
--Trouverait-il bon que vous leur adressiez la parole? Je sais combien
les Américaines comme il faut sont difficiles. Je suis persuadée que
votre façon d’agir aurait de l’importance, et même du poids, auprès de
lady Susan.
--Chère miss Pinsent, vous me flattez!
Lydia se leva en ramassant son livre et son ombrelle.
--Enfin, si l’on vous demande votre opinion, si lady Susan vous la
demande, il me semble que vous ferez bien de préparer votre réponse! lui
jeta miss Pinsent comme elle s’éloignait.