Une dizaine de jours plus tard, les deux amis se retrouvèrent; mais
cette fois-ci ce fut dans un des salons dorés de l’hôtel Smithers. Mrs
Smithers et sa fille étaient parties en automobile pour la journée, et
un coup de téléphone de Blanche avait prévenu le jeune homme qu’elle
l’attendrait seule chez leurs amies.
--Eh bien, cher collègue, dit-il, en serrant la main de la jeune fille,
l’affaire a donc traîné de votre côté? Du mien, c’est allé tout seul; je
n’attendais qu’un signe de vous.
D’un geste, miss Lambart lui indiqua un fauteuil en face du sien.
--Ce signe, je n’ai pu vous le faire que ce matin. J’ai eu un rude
combat à livrer.
--Un combat? De quoi parlez-vous? On ne veut donc pas de mon prétendant?
--Mrs Smithers en voudrait, vous le devinez bien,--elle eut un pâle
sourire--mais il paraît que Catherine a d’autres visées.
--Comment? Cette petite sotte?--il fronça les sourcils--et alors?
Blanche hésitait toujours, jouant d’une main distraite avec les glands
de soie qui bordaient les revers de son corsage. Enfin elle dit:
--Et alors, malgré moi, j’ai pris parti pour Catherine, je l’ai défendue
contre sa mère!
Le Fanois la regarda d’un œil étonné.
--Mais que veut-elle donc, cette enfant? Je n’y suis plus.
--Mais si, vous y êtes, mon ami, car c’est vous qu’elle veut!
Elle lui lança cette parole sur un rire moqueur, comme si elle lui
jetait un défi au visage.
Le jeune homme se leva vivement de son siège. Sa figure avait pâli, et
il caressait distraitement sa moustache, comme pour cacher une
contraction nerveuse de ses lèvres.
--Comment? Qu’entendez-vous par là? balbutia-t-il.
--C’est comme je vous le dis. Catherine prétend n’épouser que l’homme
qu’elle aime, et c’est vous qu’elle aime.
Il restait debout devant elle, appuyant les deux mains sur le petit
guéridon surchargé de bronzes qui les séparait.
--C’est moi, c’est moi? répétait-il.
Blanche eut un petit rire moqueur.
--Voyons, cela vous étonne à ce point?
--A ce point et au delà!--Il la regarda brusquement.--Comment, vous
croyez?...
--Mais non, mais non! Je sais très bien que vous avez joué cartes sur
table. Seulement, ce n’est pas la première fois, n’est-ce pas, que l’on
s’éprend de vous sans que vous y soyez pour quelque chose?
Il haussa les épaules avec un geste de mépris; puis il se détourna,
arpenta une ou deux fois la pièce, et revint se placer en face de la
jeune fille.
--Mais la mère ne consentirait sans doute jamais? demanda-t-il
brusquement.
Une vive rougeur baigna le visage de Blanche Lambart, et elle se leva
aussi.
--Alors, vous, vous consentez? dit-elle, le regardant bien dans les
yeux.
Il rougit aussi et se mit à tordre ses gants entre ses doigts nerveux.
--Moi, moi? Je n’en sais rien, je demande seulement...
--Eh bien, l’affaire est bouclée. J’ai obtenu le consentement de Mrs
Smithers.
Il la regarda, ébahi.
--Vous l’avez obtenu? Comment donc? C’est incroyable!
--Mais non. Au fond, c’est une bonne femme. Elle adore sa petite
Catherine, pour rien au monde elle ne consentirait à la rendre
malheureuse. A nous deux, Catherine et moi, nous avons eu vite fait de
vaincre ses résistances. Catherine fera un mariage d’amour, et c’est
elle, Mrs Smithers, qui fera le grand mariage.
Le Fanois poussa un dernier cri d’étonnement.
--Comment, elle? C’est elle qui voudrait épouser Sestre?
--Oh! je ne crois pas qu’elle aspire à remplacer sa fille. Mais nous
trouverons bien quelqu’un d’un âge plus convenable. Vous vous en
chargerez, n’est-ce pas? Vraiment, elle n’est pas trop mal depuis
qu’elle a maigri et qu’elle porte des robes foncées.
Blanche s’interrompit vivement.
--J’entends sonner, les voici qui reviennent.
Et, comme Le Fanois regardait autour de lui, cherchant un moyen de
s’évader sans être vu, elle reprit en souriant:
--Non, restez. Vous savez que, dans ce milieu, on se dispense de
formalités; et j’ai promis à Catherine de vous retenir.
Elle ajouta doucement, en le quittant:
--Elle vous aime follement; soyez bon pour elle, n’est-ce pas?
V
Six semaines plus tard, Jean Le Fanois arpentait de nouveau le salon
doré de Mrs Smithers.
Cette fois, il s’y trouvait seul; mais, quand il eut traversé la pièce
plusieurs fois en long et en large, et piétiné nerveusement devant la
belle pendule en bronze ciselé qui surmontait la cheminée, il entendit
derrière lui un léger froissement de jupes, et se retourna pour aller
au-devant de miss Lambart.
C’était la première fois qu’ils se voyaient depuis les fiançailles.
Le lendemain même de sa dernière conversation avec Le Fanois, la jeune
fille était partie pour Londres, où elle devait rendre visite à des
amis. Malgré les supplications de Mrs Smithers, son absence se prolongea
bien au delà de la date fixée pour son retour. Elle écrivit qu’elle
était fortement grippée, puis elle prétexta une lente convalescence qui
lui faisait redouter les fatigues du voyage.
Elle ne se décida à revenir que sur un télégramme lui annonçant que
Catherine Smithers était tombée gravement malade, et elle n’était de
retour que depuis quelques heures lorsque Le Fanois se présenta.
Dès qu’elle parut, il fut frappé par la pâleur extrême de ses traits
maigres et défaits, sur lesquels l’inquiétude qu’elle ressentait pour
son amie se confondait avec les traces de son indisposition récente.
--C’est donc bien grave? demanda le jeune homme, après avoir échangé une
poignée de main avec elle.
--Je le crains, hélas! La pneumonie a gagné l’autre poumon, et la pauvre
petite a une grosse fièvre.
Ils continuèrent à causer à voix basse de la maladie de Catherine. La
pneumonie s’était déclarée la veille seulement, à la suite d’un rhume
mal soigné. Mrs Smithers, affolée, ne quittait pas le chevet de sa
fille. Quatre médecins et trois gardes entouraient la malade de leurs
soins, et la mère, au désespoir, parlait d’appeler un spécialiste de
New-York. Pour le moment, les symptômes étaient bien graves; cependant,
les médecins se déclaraient dans l’impossibilité de se prononcer avant
vingt-quatre heures sur l’issue de la maladie.
--La pauvre petite vous demande, mais on craint de l’agiter, et Mrs
Smithers m’a priée de lui transmettre quelques mots de votre part.
Le Fanois avait les larmes aux yeux.
--La pauvre enfant! Dites-lui, dites-lui bien que je...
Il hésita et parut subitement gêné par le regard tranquille de miss
Lambart.
L’ombre d’un sourire moqueur effleura les lèvres pâlies de la jeune
fille.
--Je saurai ce qu’il faut lui dire, reprit-elle avec une légère nuance
d’amertume.
Le Fanois la regarda; puis il prit sa main, qu’il baisa.
--Je vous en prie, dit-il.
Et elle le quitta.
Deux jours plus tard, la pauvre fiancée mourut. Sa mère, qui, jusqu’au
dernier moment, s’était figurée qu’elle pourrait la sauver à coups
d’argent, resta profondément ébranlée par ce désastre qui, pour la
première fois, semblait lui démontrer l’impuissance de ses millions.
Elle répétait sans cesse à Blanche et à Le Fanois: «Mais qu’est-ce que
j’aurais pu dépenser en plus?» Et elle se reprochait de ne pas avoir
fait venir le spécialiste de New-York, oubliant que la mort était
survenue avant qu’il eût pu arriver. Néanmoins, elle se consola un peu
quand elle apprit que toute la haute société parisienne, émue par la
mort tragique de la jeune fille, avait tenu à assister aux obsèques; et
elle fit chercher une centaine d’exemplaires du _Paris Herald_, qu’elle
expédia à ses amis d’Amérique.
Le Fanois et miss Lambart ne se revirent pas après les funérailles. La
jeune fille, reprise par sa grippe, et très attristée par la mort de
Catherine, avait dû s’aliter; et le lendemain même Mrs Smithers pria Le
Fanois de l’accompagner à Cannes, où elle parlait d’aller cacher son
deuil, bien que la saison mondaine y battît son plein. Le jeune homme ne
pouvait guère résister à la prière de celle qui avait dû être sa
belle-mère, et miss Lambart resta seule dans le somptueux hôtel où elle
s’était installée en arrivant de Londres.
Des semaines s’écoulèrent. Mrs Smithers n’écrivait point, et Blanche,
sachant que l’orthographe avait pour elle des difficultés
insurmontables, finit par demander de ses nouvelles à Le Fanois. La
réponse de celui-ci se fit attendre toute une semaine: puis il écrivit
de Barcelone, où il était allé en automobile avec Mrs Smithers, qui
cherchait à se distraire par un petit voyage en Espagne.
Quelques jours plus tard, Blanche reçut de Saint-Sébastien deux mots
griffonnés à la hâte par Mrs Smithers, qui annonçait son prochain
retour, et priait la jeune fille de lui faire préparer par les
couturiers de la rue de la Paix un choix de toilettes «convenables».
Dans un post-scriptum elle lui demandait d’aller prendre chez le
bijoutier son sautoir de perles noires, «seule parure qu’elle pût songer
à porter». Miss Lambart exécuta ces commissions et retourna s’installer
chez elle la veille de l’arrivée de Mrs Smithers.
Le lendemain, à l’heure du thé, elle attendit la visite de Le Fanois,
qu’elle avait prié de passer chez elle. Quand le jeune homme se
présenta, plus pâle et plus mince que de coutume dans ses vêtements de
deuil, elle alla au-devant de lui avec un sourire où une pointe
d’attendrissement se mêlait à sa tristesse. Le Fanois fut frappé par le
regard doux et lumineux de ses grands yeux gris. On eût dit que, pour la
première fois de sa vie, elle osait soulever le masque d’ironie qui
voilait habituellement ses jolis traits.
Elle mit la main dans la sienne et le regarda longuement.
--Comme il me tarde de causer avec vous! J’ai tant de choses à vous
dire, dit-elle d’une voix douce et caressante.
Et elle lui fit signe de prendre un fauteuil tout près du sien.
Il s’assit silencieusement, et pendant un instant tous deux se turent;
puis, d’un ton ému, elle se mit à parler de Catherine.
Le visage de Le Fanois s’assombrit, et il eut un geste presque irrité.
--Mais qu’avez-vous donc? dit-elle, étonnée.
Il balbutia:
--J’ai que... que l’amour de cette enfant me pèse, que j’ai honte de ne
pas avoir pu le lui rendre comme je l’aurais voulu, comme elle le
méritait. N’en parlons plus, je vous en prie.
Miss Lambart répondit en souriant:
--Elle ne s’en est jamais doutée; elle vous croyait sincèrement
amoureux.
Il rougit.
--Vous ne voyez donc pas que j’ai honte de cela aussi?
Elle le regardait toujours avec son sourire attendri.
--Parlons de Mrs Smithers, alors. Je ne l’ai vue qu’un instant ce matin.
Elle était tellement prise par ses fournisseurs que je me suis sauvée.
Le Fanois baissa les yeux.
--Elle va mieux, elle cherche à se créer des occupations, dit-il
négligemment.
--En effet; et je crois qu’elle y réussira. Elle m’a parlé d’un déjeuner
intime qu’elle compte offrir la semaine prochaine à un grand-duc de
passage à Paris. Ne commencez-vous pas à être de mon avis? reprit-elle,
comme Le Fanois se taisait. Ne croyez-vous pas que Mrs Smithers fera un
beau mariage?
--Mais... vraiment... il me semble que ce n’est guère le moment d’y
songer.
--Vous croyez? Eh bien, je ne partage pas votre opinion. Il me semble,
au contraire, que cette pauvre femme a besoin de se distraire. Elle
aimait sincèrement sa fille, mais elle ne sait pas vivre avec sa
douleur. Et puis le deuil lui va si bien; ses toilettes noires
l’amincissent. Et depuis qu’elle a cessé de teindre ses cheveux, elle a
rajeuni de dix ans. Est-ce vous qui lui avez donné cet excellent
conseil?
Le Fanois fronça les sourcils avec un petit rire agacé.
--Vraiment, chère amie, si vous croyez que je m’occupe à ce point-là de
la toilette de Mrs Smithers!
Miss Lambart sourit.
--Si cela vous ennuie de causer de Mrs Smithers, voulez-vous que nous
parlions un peu de moi?
Tout de suite il parut plus à l’aise.
--De vous? Vous savez bien que c’est un sujet dont je ne me lasse
jamais.
Elle était assise devant lui, svelte et fine dans sa robe sombre, qui
faisait ressortir la transparence pâle de son teint, avivait la rougeur
des lèvres, mettait des lueurs dorées sur ses cheveux trop blonds. Le
Fanois se dit que jamais elle n’avait été plus jolie, plus séduisante;
cependant, comme il sentait son regard grave se poser doucement sur le
sien, il détourna les yeux.
--Oui, reprit-elle, je voudrais vous parler de moi. J’ai une
nouvelle,--une grosse nouvelle,--à vous annoncer.
Il leva vivement la tête.
--Vous vous mariez?
--Peut-être; c’est possible; je n’en sais rien!
Elle le fixait toujours avec son regard calme et doux, qui semblait
éclairé par un rayonnement intérieur.
--Vous m’avez demandé, tantôt, de ne pas vous parler de l’amour de cette
pauvre enfant que nous pleurons. Je dois cependant vous dire qu’elle
était si heureuse en se croyant aimée de vous, qu’elle a voulu qu’un peu
de son bonheur rejaillît sur les autres. Elle savait, la pauvre chérie,
que c’était moi qui avais plaidé votre cause auprès de sa mère, que
j’avais lutté vaillamment, loyalement pour elle, et le jour même où elle
est tombée malade elle m’a appelée chez elle pour m’exprimer sa
reconnaissance.
Le Fanois avait reculé son fauteuil. Il se souleva à demi avec un
mouvement irréfléchi; puis il se ravisa et se rassit.
--Continuez, dit-il à voix basse.
--Elle était tellement émue, la pauvre chère petite, qu’elle avait de la
peine à trouver ses paroles; mais je devinais bien ce qu’elle voulait me
dire, et je l’embrassai, en la priant de se taire et de se calmer. Alors
elle me répondit qu’il lui serait impossible de jouir de son propre
bonheur sans faire ce qu’elle pouvait pour assurer le mien. Elle me
savait presque sans ressources, et ne supportait pas l’idée que je
continuasse à vivre aux dépens des autres. Elle avait appris qu’en
France une jeune fille ne peut guère se marier sans dot, et elle me pria
d’accepter une donation qu’elle glissa dans ma main avec ses pauvres
doigts brûlés de fièvre. Sa mine m’inquiétait déjà, et j’acceptai son
cadeau avec un baiser, mais sans même jeter un coup d’œil sur le papier.
Le lendemain la pneumonie se déclara, et trois jours après, elle était
morte. J’avais serré le papier dans mon écritoire, et ce n’est que le
jour après l’enterrement que je le regardai.
Elle s’arrêta un instant; puis elle glissa sa main sous les dentelles de
son corsage, et en retira une feuille pliée qu’elle remit à Le Fanois.
--Tenez, dit-elle d’une voix tremblante.
Machinalement le jeune homme déplia la feuille, et y jeta un coup d’œil
étonné.
--Un million... un million... balbutia-t-il.
--Ma foi, oui. La richesse de ces gens est invraisemblable. Ils vous
font des donations d’un million comme ils régleraient la note du
boulanger.
Elle se tut et leurs yeux se rencontrèrent.
--C’est comme dans les contes de fée, n’est-ce pas? dit-elle avec un
petit rire nerveux.
Le Fanois s’était levé, et lui avait remis le papier d’une main qui
tremblait légèrement.
De nouveau, il y eut un silence entre eux. Il était allé s’accouder à la
cheminée, tandis que la jeune fille demeurait assise, les mains croisées
sur les genoux, la tête légèrement inclinée. Ce fut Le Fanois qui parla
le premier.
--Comme je suis heureux pour vous! Vous n’en doutez pas, n’est-ce pas?
dit-il d’une voix émue, mais sans se rapprocher de Blanche.
Celle-ci leva lentement la tête et le regarda en rougissant.
--Et votre promesse; l’avez-vous oubliée? demanda-t-elle brusquement.
--Ma promesse?
Les joues de Le Fanois s’inondèrent de sang.
Elle continuait à l’envisager avec ses yeux profonds et tendres, qui
semblaient chercher à deviner ce qui se passait en lui. Puis, comme il
se taisait toujours, et restait appuyé contre la cheminée, sans faire
mine de s’approcher d’elle, elle pâlit subitement et se leva.
--Je vois que vous l’avez oubliée en effet; tant pis! dit-elle en
s’efforçant de prendre un ton enjoué, que démentaient ses pauvres yeux
subitement voilés de larmes.
Le Fanois, au son de sa voix, se retourna brusquement, et s’avançant
vers elle, lui saisit les poignets d’un geste violent et passionné.
--Non, non, je ne l’ai pas oubliée, je ne l’ai pas oubliée!
s’écria-t-il, en l’attirant vers lui.
Elle eut un petit cri d’effarement joyeux; puis, au moment où elle
allait céder à son étreinte, elle le regarda de nouveau et se jeta en
arrière en le repoussant de toute la force de ses bras raidis.
--Mais qu’avez-vous, qu’avez-vous donc? dit-elle d’un ton d’épouvante.
Le Fanois lui tenait toujours les poignets serrés entre ses doigts
crispés, et ils restèrent ainsi, un instant, les yeux dans les yeux.
--Jean, qu’avez-vous? Parlez, je vous en supplie! répéta-t-elle,
haletante.
Il lâcha brusquement ses mains, et se détourna d’elle avec un geste
désespéré.
--J’ai... que j’épouse la mère, dit-il en ricanant.