II

Depuis bientôt dix ans, Jean Le Fanois menait cette vie assommante et

équivoque de lanceur de nouveaux riches dans le monde parisien. Il s’y

était laissé aller peu à peu, à la suite de relations accidentellement

nouées avec un richissime Américain, au moment où Le Fanois lui-même se

trouvait dans la dèche. Comment ce garçon affamé de luxe, habitué depuis

sa première jeunesse à l’existence facile et coûteuse du clubman

parisien, eût-il résisté à l’aubaine inespérée d’une telle relation? Son

nouvel ami, cœur excellent et esprit naïf, ne demandait qu’à jouir de

ses millions en compagnie de quelques amis de choix. Collectionneur à

ses heures, comme beaucoup de ses compatriotes, il sut apprécier les

goûts artistiques de Le Fanois, et le chargea de l’ameublement et des

décorations de l’élégant hôtel qu’il venait d’acheter à un rastaquouère

en faillite. Jean fut ravi de l’occasion de se produire en amateur

éclairé; et, en acquérant de beaux objets d’art pour son ami, il trouva

un peu du plaisir qu’il aurait eu à se les offrir lui-même. Puis il

apprit que l’on pouvait gagner à ce jeu des récompenses plus durables

que ce plaisir altruiste. Il toucha de fortes sommes auprès des

brocanteurs ravis du client qu’il leur amenait; et bien que cette

transaction le gênât légèrement la première fois qu’elle lui fut

proposée, il s’y habitua vite, d’autant plus que de grosses pertes au

jeu avaient sérieusement entamé sa modeste fortune.

Il jouissait d’une façon plus désintéressée de la vie d’oisiveté

luxueuse à laquelle il se trouvait mêlé. Les compatriotes dont son ami

était entouré menaient une existence absolument désœuvrée, sans

occupations fixes ni relations suivies, mais avec quel art ils en

cachaient le vide profond sous les dehors d’une activité effrénée!

Croisières en yacht, voyages en automobile, dîners luxueux aux

restaurants à la mode, après-midi de flânerie élégante à Bagatelle ou à

Saint-James, visites aux courses, aux expositions artistiques, soirées

aux petits théâtres à l’usage des touristes avertis, toutes ces

distractions coûteuses et monotones se suivaient et se renouvelaient

sans lasser le besoin d’occupation hérité d’une ascendance énergique et

tenace, qui avait mis à amasser l’argent la même rage d’activité qu’ils

mettaient, eux, à le dissiper. Certes, Le Fanois s’ennuyait souvent dans

ce milieu puéril et flottant. Mais il y trouvait de si douces

compensations! Non seulement ses transactions avec les antiquaires lui

donnaient l’occasion d’acquérir à vil prix quelques-uns de ces charmants

objets dont il aimait à être entouré, mais à force de vivre aux crochets

des autres, il était parvenu à réaliser quelques économies qui lui

avaient enfin permis d’organiser une existence à lui.

Un beau jour son Mécène mourut en léguant toute sa fortune à des parents

d’Amérique. Ce fut une grosse déception pour Le Fanois; mais

heureusement un successeur se présenta bientôt, et peu à peu il

s’habitua à son rôle de _metteur en scène_--c’est lui qui l’avait ainsi

défini--et devint le conseiller attitré des pèlerins d’outremer qu’anime

le pieux désir de dépenser leurs millions au profit des oisifs

parisiens.

Ses liens de famille, et sa personnalité fine et charmante, lui avaient

permis de rester en relation avec le vrai monde, celui qui se tient à

l’écart de l’existence cosmopolite; et Le Fanois jouait le rôle

d’intermédiaire entre les transfuges de ce milieu, ceux que tourmente la

soif du luxe et du mouvement, et les explorateurs du Nouveau Monde qui

aspiraient à pénétrer dans leur société fermée.

Cependant sa tâche n’avait pris des proportions sérieuses--il n’était

devenu vraiment _homme d’affaires_--que depuis qu’il avait fait

connaissance avec miss Blanche Lambart. Cette jeune fille, rencontrée

dans une réunion de la colonie étrangère, l’avait tout de suite frappé

par son air d’intelligence fine et exempte de préjugés. Il avait trop

pratiqué ses compatriotes pour ne pas s’apercevoir très vite qu’elle

avait une origine plus distinguée que la plupart de ceux qui tentaient

l’assaut de la société parisienne. Tout en elle décelait une éducation

soignée, une facilité mondaine très grande, la fréquentation habituelle

d’un milieu raffiné. Cependant, il eut bientôt deviné qu’elle vivait,

comme lui, aux dépens de gens qu’elle méprisait.

Lorsqu’ils lièrent connaissance, miss Lambart était la compagne de

voyage d’une veuve milliardaire de Chicago, qui rêvait un «beau

mariage». Au premier mot, Le Fanois et miss Lambart s’entendirent pour

lancer la dame et lui chercher un époux à la hauteur de ses exigences.

Mais il faut croire que la veuve fut aussi peu reconnaissante que le

patron de Le Fanois, car, le mariage accompli, elle lâcha miss Lambart,

qui dut se mettre à la recherche d’une autre bienfaitrice. Elle ne tarda

pas à en trouver une, et de nouveau elle demanda secours à Le Fanois

pour lancer sa protégée.

Ce pacte tacite durait depuis trois ou quatre ans. Le Fanois ignorait

toujours quelle triste nécessité avait poussé la jeune fille à mener une

telle existence. Etait-ce le goût du luxe, ou le besoin d’agitation

continuelle qui anime si souvent ses compatriotes? Sortait-elle d’une de

ces petites villes américaines dont on lui avait décrit l’ambiance

triste et monotone, où les femmes se morfondent dans une solitude

oisive, tandis que leurs maris s’acharnent à amasser une fortune dont ni

les uns ni les autres ne savent jouir? Il croyait plutôt deviner en elle

une des épaves de la grande existence mondaine de New-York, trop pauvre

pour lutter avec le luxe qui l’environnait, trop fière et trop difficile

pour s’astreindre à un mariage médiocre. Mais, quel que fût son passé,

elle avait pour Le Fanois un charme singulier et indéfinissable. Jamais

il ne lui avait dit un mot d’amour. Malgré ses allures libres, son

vocabulaire ultra-moderne, il sentait en elle une droiture presque

farouche, qui la défendait, mieux même que son ton d’ironie voulue,

contre toute familiarité.

Ils s’entendaient donc tout simplement en bons camarades, toujours

heureux de se retrouver, et se défendant contre l’humiliation de leur

complicité secrète en s’en moquant avec une franchise cynique.

Les metteurs en scène · 第 12 / 40 题