Depuis bientôt dix ans, Jean Le Fanois menait cette vie assommante et
équivoque de lanceur de nouveaux riches dans le monde parisien. Il s’y
était laissé aller peu à peu, à la suite de relations accidentellement
nouées avec un richissime Américain, au moment où Le Fanois lui-même se
trouvait dans la dèche. Comment ce garçon affamé de luxe, habitué depuis
sa première jeunesse à l’existence facile et coûteuse du clubman
parisien, eût-il résisté à l’aubaine inespérée d’une telle relation? Son
nouvel ami, cœur excellent et esprit naïf, ne demandait qu’à jouir de
ses millions en compagnie de quelques amis de choix. Collectionneur à
ses heures, comme beaucoup de ses compatriotes, il sut apprécier les
goûts artistiques de Le Fanois, et le chargea de l’ameublement et des
décorations de l’élégant hôtel qu’il venait d’acheter à un rastaquouère
en faillite. Jean fut ravi de l’occasion de se produire en amateur
éclairé; et, en acquérant de beaux objets d’art pour son ami, il trouva
un peu du plaisir qu’il aurait eu à se les offrir lui-même. Puis il
apprit que l’on pouvait gagner à ce jeu des récompenses plus durables
que ce plaisir altruiste. Il toucha de fortes sommes auprès des
brocanteurs ravis du client qu’il leur amenait; et bien que cette
transaction le gênât légèrement la première fois qu’elle lui fut
proposée, il s’y habitua vite, d’autant plus que de grosses pertes au
jeu avaient sérieusement entamé sa modeste fortune.
Il jouissait d’une façon plus désintéressée de la vie d’oisiveté
luxueuse à laquelle il se trouvait mêlé. Les compatriotes dont son ami
était entouré menaient une existence absolument désœuvrée, sans
occupations fixes ni relations suivies, mais avec quel art ils en
cachaient le vide profond sous les dehors d’une activité effrénée!
Croisières en yacht, voyages en automobile, dîners luxueux aux
restaurants à la mode, après-midi de flânerie élégante à Bagatelle ou à
Saint-James, visites aux courses, aux expositions artistiques, soirées
aux petits théâtres à l’usage des touristes avertis, toutes ces
distractions coûteuses et monotones se suivaient et se renouvelaient
sans lasser le besoin d’occupation hérité d’une ascendance énergique et
tenace, qui avait mis à amasser l’argent la même rage d’activité qu’ils
mettaient, eux, à le dissiper. Certes, Le Fanois s’ennuyait souvent dans
ce milieu puéril et flottant. Mais il y trouvait de si douces
compensations! Non seulement ses transactions avec les antiquaires lui
donnaient l’occasion d’acquérir à vil prix quelques-uns de ces charmants
objets dont il aimait à être entouré, mais à force de vivre aux crochets
des autres, il était parvenu à réaliser quelques économies qui lui
avaient enfin permis d’organiser une existence à lui.
Un beau jour son Mécène mourut en léguant toute sa fortune à des parents
d’Amérique. Ce fut une grosse déception pour Le Fanois; mais
heureusement un successeur se présenta bientôt, et peu à peu il
s’habitua à son rôle de _metteur en scène_--c’est lui qui l’avait ainsi
défini--et devint le conseiller attitré des pèlerins d’outremer qu’anime
le pieux désir de dépenser leurs millions au profit des oisifs
parisiens.
Ses liens de famille, et sa personnalité fine et charmante, lui avaient
permis de rester en relation avec le vrai monde, celui qui se tient à
l’écart de l’existence cosmopolite; et Le Fanois jouait le rôle
d’intermédiaire entre les transfuges de ce milieu, ceux que tourmente la
soif du luxe et du mouvement, et les explorateurs du Nouveau Monde qui
aspiraient à pénétrer dans leur société fermée.
Cependant sa tâche n’avait pris des proportions sérieuses--il n’était
devenu vraiment _homme d’affaires_--que depuis qu’il avait fait
connaissance avec miss Blanche Lambart. Cette jeune fille, rencontrée
dans une réunion de la colonie étrangère, l’avait tout de suite frappé
par son air d’intelligence fine et exempte de préjugés. Il avait trop
pratiqué ses compatriotes pour ne pas s’apercevoir très vite qu’elle
avait une origine plus distinguée que la plupart de ceux qui tentaient
l’assaut de la société parisienne. Tout en elle décelait une éducation
soignée, une facilité mondaine très grande, la fréquentation habituelle
d’un milieu raffiné. Cependant, il eut bientôt deviné qu’elle vivait,
comme lui, aux dépens de gens qu’elle méprisait.
Lorsqu’ils lièrent connaissance, miss Lambart était la compagne de
voyage d’une veuve milliardaire de Chicago, qui rêvait un «beau
mariage». Au premier mot, Le Fanois et miss Lambart s’entendirent pour
lancer la dame et lui chercher un époux à la hauteur de ses exigences.
Mais il faut croire que la veuve fut aussi peu reconnaissante que le
patron de Le Fanois, car, le mariage accompli, elle lâcha miss Lambart,
qui dut se mettre à la recherche d’une autre bienfaitrice. Elle ne tarda
pas à en trouver une, et de nouveau elle demanda secours à Le Fanois
pour lancer sa protégée.
Ce pacte tacite durait depuis trois ou quatre ans. Le Fanois ignorait
toujours quelle triste nécessité avait poussé la jeune fille à mener une
telle existence. Etait-ce le goût du luxe, ou le besoin d’agitation
continuelle qui anime si souvent ses compatriotes? Sortait-elle d’une de
ces petites villes américaines dont on lui avait décrit l’ambiance
triste et monotone, où les femmes se morfondent dans une solitude
oisive, tandis que leurs maris s’acharnent à amasser une fortune dont ni
les uns ni les autres ne savent jouir? Il croyait plutôt deviner en elle
une des épaves de la grande existence mondaine de New-York, trop pauvre
pour lutter avec le luxe qui l’environnait, trop fière et trop difficile
pour s’astreindre à un mariage médiocre. Mais, quel que fût son passé,
elle avait pour Le Fanois un charme singulier et indéfinissable. Jamais
il ne lui avait dit un mot d’amour. Malgré ses allures libres, son
vocabulaire ultra-moderne, il sentait en elle une droiture presque
farouche, qui la défendait, mieux même que son ton d’ironie voulue,
contre toute familiarité.
Ils s’entendaient donc tout simplement en bons camarades, toujours
heureux de se retrouver, et se défendant contre l’humiliation de leur
complicité secrète en s’en moquant avec une franchise cynique.