L'armée russe, désorganisée par sa défaite de Moukden, réduite à une
infériorité de 120.000 à 150.000 hommes par rapport à son adversaire,
poursuit lentement vers le nord sa pénible retraite.
Les premiers jours qui ont suivi la bataille, les escarmouches
d'arrière-garde ont été incessantes. On pouvait, à tout moment, redouter
un nouveau désastre; mais les Japonais, aussi exténués que les Russes,
n'ont pas pu poursuivre avec énergie. Leur seul effort sérieux a été
tenté sur le Fan-Ho, au sud de Tié-Ling, le 14 mars; il n'a pu empêcher
les Russes de s'arrêter quatre jours en ce point, de s'y reformer, puis
de continuer leur marche vers le nord, en détruisant derrière eux tous
les ponts des nombreuses rivières et en particulier ceux du Houn-Ho, au
sud de Moukden et du Tchai-Ho, au nord de Tié Ling. Cette précaution
ralentit considérablement la marche des Japonais qui ne peuvent songer à
pousser en avant des forces importantes avant d'avoir rétabli les ponts
et la voie ferrée.
Aussi la retraite des Russes est-elle, depuis quelque temps, arrêtée. Le
gros de leurs armées paraît réuni auprès de Kouan Tcheng-Tsé et de
Goutchouline. Cette ville, grand entrepôt, centre des formations de la
Croix-Rouge, est protégée par des travaux récents de fortification: un
grand camp permet d'y abriter plusieurs corps d'armée.
Plus au nord, le chemin de fer traverse la rivière Soungari, colossal
affluent de l'Amour, dont le cours, impétueux à cette époque de la fonte
des neiges et d'une largeur de 900 à 1.500 mètres, l'absence de tout
pont en dehors de celui du Transmandchourien, enfin les collines
dominantes de la rive droite font un obstacle de premier ordre.
Une partie importante des troupes de Liniévitch s'est rassemblée vers
Kirin, seconde capitale de la Mandchourie, située au débouché de la
montagne, centre d'une contrée spécialement riche et fertile. Cette
séparation de l'armée russe en deux masses est de nature à inquiéter un
peu, car chacune d'elle est assez faible pour pouvoir être écrasée par
une attaque en forces. Mais elle est rendue inévitable par la situation
stratégique. Les Russes, en effet, ont à protéger deux directions
particulièrement menacées: d'une part, celle de Kharbin, leur centre
vital, et de Tsi-Tsi-Kar, où les Japonais pourraient, s'ils y
parvenaient, les couper de la Russie; d'autre part, celle de
Vladivostok, que les Nippons ne cachent pas leur intention d'aller
assiéger prochainement. Or, de Moukden, une seule route conduit de ce
côté, celle de Kirin et Ningouta.
Chaque jour, Liniévitch reçoit des renforts: le 4e corps vient
d'arriver, ainsi que deux brigades de chasseurs et plusieurs escadrons;
des postes de garde de la voie ferrée ont été ramassés pendant la
retraite. C'est un appoint de 60.000 à 70.000 hommes qui s'ajoute aux
140.000 hommes auxquels ont été réduits les débris des trois armées au
lendemain de Moukden.
Mais ces 200.000 hommes sont bien insuffisants pour permettre, avant
longtemps, de lutter avec quelque chance de succès contre les 300.000 à
350.000 dont dispose Oyama. Le Transsibérien amène à Liniévitch environ
1.000 hommes par jour. Mais le Japon a montré qu'il était capable, lui
aussi, de préparer et d'envoyer des renforts dans la même proportion.
En outre, la région dans laquelle s'opère la retraite sur Kharbin
constitue, de Tié-Ling au Soungari, sur plus de 300 kilomètres, une
sorte de couloir, large et peuplé, mais ruiné depuis longtemps par la
présence des armées. Il est limité, à l'est, par la montagne, couverte
seulement d'interminables forêts presque vierges; à l'ouest, par une
immense plaine désertique, sans eau, sans arbres, sans habitants, où, à
perte de vue, ne pousse qu'une inutilisable herbe sauvage. Les
géographes l'ont baptisée: «désert de Gobi oriental», et les Mandchous:
«Terre des herbes».
L'armée a donc le plus grand besoin de conserver Kirin pour pouvoir
vivre sans être obligée de recourir au Transsibérien, ce qui diminuerait
les transports de troupes.
Le gros de l'armée japonaise est resté jusqu'ici autour de Tié-Ling,
Moukden et Facoumen, avec de fortes avant-gardes à hauteur de
Tchan-Tou-Fou, sur les routes principales. Fidèle à la tactique des
doubles mouvements enveloppants qui lui a jusqu'ici si bien réussi, et
que permet son énorme supériorité, Oyama semble pousser peu à peu vers
le nord, par Facoumen, une forte colonne dont nous avons déjà signalé
l'existence sur notre croquis du 18 mars. D'autre part, des mouvements,
entourés d'un grand mystère, s'effectuent dans la haute montagne. Les
Japonais veulent-ils attaquer en force à Kirin en débouchant de
plusieurs directions, ou ont-ils, comme certains le supposent, détaché
un corps important qui, évitant Kirin, se glisserait sur Ningouta pour
couper la voie ferrée et courir ensuite à l'attaque de Vladivostok? On
ne saurait pour le moment le préciser. On a même été jusqu'à parler
d'une nouvelle armée qui, rassemblée secrètement au nord de la Corée,
serait prête à marcher, sous les ordres de Kawamoura, vers le Toumen et
le grand port russe.
En tout cas, il est certain qu'Oyama ne restera pas inactif et qu'il ne
tardera pas à chercher à profiter de l'énorme supériorité qu'il a sur
son adversaire.