Le matin, au Concours hippique. Un joli soleil dore, à travers les
hautes coupoles de verre où les moineaux volettent et piaillent, le
sable jaune de la piste, fait briller les ors des tentures et les
feuilles des petits orangers bien alignés, en bouquets tout neufs,
autour des «obstacles». On époussette, on range, on apporte des fleurs
fraîches, tandis qu'au bout de l'immense manège désert, à l'écart,--sur
une petite piste improvisée dans la grande,--un peloton de cavaliers
silencieusement galope. C'est l'examen d'équitation des jeunes gens: une
séance que l'élégante clientèle des après-midi dédaigne et qu'elle a
tort de dédaigner. Leurs chevaux ne sont point jolis. Ce sont d'honnêtes
rosses empruntées aux manèges que ces écoliers fréquentent, mais ils
sont, eux, si gentils... les uns, sanglés dans la tunique du potache,
que déborde un faux col trop haut, et coiffés du képi souple, à la mode
de Saumur; les autres, costumés militairement, la taille raide sous le
dolman bleu de «l'Escadron de Saint-Georges»; ou simples _sportsmen_.
mais qu'on sent déjà passés maîtres en l'art de s'habiller: jambières de
cuir fauve, culotte anglaise, jaquette d'impeccable coupe, gants blancs,
le melon noir posé un peu en arrière et de côté, comme il convient...
Ils marchent, trottent, évoluent sous l'oeil du jury sévère; ceux-là,
graves et sans coquetterie, soucieux surtout d'être bien notés; ceux-ci,
plutôt préoccupés d'intéresser notre petit groupe de spectatrices (nous
ne sommes pas vingt femmes en tout!) parmi lesquelles j'aperçois des
mamans attentives et des jeunes filles (grandes soeurs? petites
cousines?) qui rient tout bas, en se chuchotant des choses à l'oreille.
Ce sont des enfants, ces cavaliers, mais en qui déjà s'ébauchent
plaisamment les hommes qu'ils seront demain, et je crois que je saurais
deviner, au passage, à quoi rêve chacun d'eux, dans le bercement de
cette chevauchée matinale; voici le piocheur, et voici le paresseux;
voici l'ambitieux, et voici le dilettante; celui que séduiront les
aventures difficiles, et celui que sa jument, très soignée, n'emmènera
jamais très loin du Bois... Il y a des façons, à seize ans, d'être
adroit ou gauche; de sourire, de saluer, de boutonner ses gants, de
«surveiller» sa silhouette, qui ne trompent pas l'oeil d'une femme.
Onze heures et demie. Les petits cavaliers se sont dispersés au trot de
leurs maigres montures; le long des Champs-Élysées, des attelages légers
passent, des automobiles se croisent, dans un vertige de vitesse; les
deux palais, le pont Alexandre-III, déploient dans la lumière de ce
radieux matin de printemps la splendeur de leurs pierres neuves... C'est
une Exposition universelle qui nous a légué ce décor. Alors, pourquoi
donc est-ce la mode, à Paris, de parler aujourd'hui des Expositions
universelles avec tant de dédain? Un député proposait, ces jours-ci,
qu'on en organisât une en 1911; à l'unanimité, cette proposition fut
rejetée. On ne consent à promettre une Exposition universelle aux
Parisiens que pour 1920, s'ils sont bien sages.
Pourquoi si tard? Les Français se reprochent mutuellement de ne point
aimer les voyages lointains, d'ignorer les choses de l'étranger. Ces
Expositions ne leur étaient-elles pas de très commodes occasions de
s'instruire sans se déranger et d'attirer vers eux, d'installer à côté
d'eux des sympathies que leur paresse hésitait à aller conquérir sur
place?
Je ne pense pas que ces rapides rapprochements de peuple à peuple
laissent aux hommes le temps de se pénétrer très à fond; mais ils leur
offrent un moyen agréable de se côtoyer, de s'effleurer profitablement,
de se renseigner sur mille choses qu'on ignorait ou qu'on savait mal.
Une Exposition internationale, c'est, en même temps qu'une vaste leçon
de choses, une école de diplomatie et de politesse. A distance, on se
méfiait les uns des autres; on se détestait même, à tout hasard; et il a
suffi d'édifier sur un terrain vague quelques vitrines et de mettre
diverses choses dedans, pour que tout de suite, autour de ces étalages
éphémères, des gens de tous pays se rencontrassent avec le désir de se
mieux connaître et l'illusion de s'aimer un peu...
J'ai même constaté que cette illusion devient une réalité quelquefois.
C'est surtout par l'éloignement, par les préjugés et la mauvaise foi des
écrivains que sont entretenues les méfiances bêtes, les animosités qui
divisent, de pays à pays, les pauvres hommes. Poussez l'un vers l'autre
deux êtres qui croyaient s'abhorrer; faites-les se coudoyer,
s'entretenir de leurs affaires autour d'une table bien servie, dans la
fumée des cigarettes; et voilà une amitié conclue. Je ne sais quel
philosophe a écrit que le grand tort des hommes qui n'ont point les
mêmes patries est de ne pas dîner ensemble assez souvent. C'est vrai.
Rien ne vaut le _contact_. Il y a huit jours, cette visite à Tanger de
l'empereur allemand nous apparaissait comme quelque chose de menaçant;
je suis sûre pourtant que si l'on interrogeait sur la signification de
cet événement le jeune diplomate et l'officier français avec qui l'on
vit, dans cet instant-là, bavarder familièrement Guillaume II, tous deux
protesteraient que ce monarque est un homme à qui nous prêtons bien
imprudemment des intentions vilaines qu'il n'a pas. Ils l'ont vu; il a
serré leurs mains: les voilà conquis... Laissons venir à nous les
étrangers; promenons de l'Opéra-Comique à Trianon les «reines» de la
Mi-Carême italienne; en bien montrant Paris aux étudiants de Gottingue
et de Francfort qui le visitent depuis une semaine, apprenons-leur à
l'aimer. Le «contact»... en vérité, même entre gens d'un même pays, il
n'y a que cela qui importe.
«Savez-vous, madame, me disait un jour un ingénieur des Postes, pourquoi
les abonnés du téléphone malmènent si rudement, parfois, nos employées?
C'est _qu'ils ne les voient pas_. La distance donne une sécurité qui
rend lâche, supprime chez les gens les mieux élevés le sentiment de
certains égards nécessaires.»
J'ai deux amis (l'un député modéré, l'autre conseiller municipal
d'extrême gauche) qui sont friands de cuisine russe. Ils se détestaient
sans se connaître. Je les réunis à ma table de temps en temps pour leur
faire manger de la pintade aux groseilles et du cochon de lait à la
crème de raifort. Et ainsi, petit à petit, ces deux hommes sont arrivés
à se mettre à peu près d'accord sur une certaine façon de séparer, sans
trop de dégâts pour personne, les Eglises de l'État.
Mieux que cela: je connais un explorateur qui, à force de fréquenter les
nègres de l'Oubangui, s'est mis à les aimer. Il parle d'eux avec une
émotion gentille; et presque toujours, en principe, il est «pour le
noir» contre le blanc. Je l'ai rencontré avant-hier, dans un salon de
coloniaux où l'on s'entretenait du départ de Brazza pour le Congo. Une
dame demandait:
--Il y a des anthropophages, de ce côté-là?
--Beaucoup.
--Quelle horreur!
L'explorateur sourit:
--Comme on a vite fait, dit-il, de penser du mal des gens qu'on ne
connaît pas! Savez-vous, madame, ce que c'est, au juste, qu'un
anthropophage?
C'est un pauvre noir, ignorant de tout, dénué de tout, obligé de
subsister tant bien que mal en un pays sans culture où le gibier est
introuvable, et qui, n'ayant parfois d'autre nourriture à se mettre sous
la dent que le corps d'un ennemi tué à la guerre, prend le parti de le
manger.
Mais je vous assure que cela n'exclut pas une certaine aménité de
moeurs. J'ai régné naguère, comme chef de poste, sur des tribus
d'anthropophages qui étaient d'aimables gens et s'étonnaient fort de me
voir me fâcher quand, d'une expédition faite à mon insu (ces noirs ne
cessent de guerroyer entre eux) ils me rapportaient une jambe, une
épaule d'ennemi pour que j'en garnisse mon pot-au-feu. Brazza, qui a
vécu sans escorte et sans armes au milieu de ces hommes-là et qui
s'était fait aimer d'eux, vous dira que l'anthropophage ne se sent pas
plus cruel, en employant à son alimentation les «morceaux» de l'ennemi
qu'il a tué, que nous ne nous sentons cruels nous-mêmes, quand nous
menons un veau à l'abattoir.
»Car aucun sentiment de haine, aucun besoin de vengeance, n'est-ce pas,
ne nous incite au massacre des bêtes... Même (et cela est très bouffon)
nous les avons «aimées» vivantes, le plus sincèrement du monde, avant de
les aimer mortes. Mme Deshoulières composait des églogues sur les
«petits moutons» en attendant d'en manger les côtelettes; et la vue d'un
mignon poussin, d'un caneton vivant dont les parents nous seront servis
tout à l'heure en fricassée ou en chaufroid, remue doucement nos âmes.
»Car nous sommes des gens sensibles... Mais nous sommes cyniques aussi.
Nous parons de fleurs, au lendemain des concours agricoles, les
quartiers de nos animaux gras; nous aménageons nos boucheries en coquets
salons de chair fraîche. Nous faisons même de l'esprit: j'ai vu l'autre
jour, dans une gare du Métro, une affiche où figurait un boeuf rêvant
devant un pot de Liebig, avec cette légende: «Pressentiment douloureux»!
»Les anthropophages ont plus de dignité, madame. Ils mangent leurs
vaincus; mais ils ne les blaguent pas.»