Pierre, lorsqu'il s'éveilla, fut tout surpris d'entendre sonner onze
heures. Dans la fatigue de ce bal, où il était resté si tard, il avait
dormi d'un sommeil d'enfant, d'une paix délicieuse, comme s'il avait, en
dormant, senti son bonheur. Et, dès qu'il eut ouvert les yeux, le
radieux soleil qui entrait par les fenêtres, le baigna d'espoir. Sa
première pensée fut que, le soir enfin, il verrait le pape, à neuf
heures. Encore dix heures, qu'allait-il faire, pendant cette journée
bénie, dont le ciel splendide et pur lui semblait d'un si heureux
présage?
Il se leva, ouvrit les fenêtres, laissa entrer la tiédeur de l'air, qui
lui sembla avoir ce goût de fruit et de fleur, remarqué dès le jour de
son arrivée, dont il avait plus tard essayé vainement d'analyser la
nature, un goût d'orange et de rose. Était-ce possible qu'on fût en
décembre? Quel pays adorable, pour qu'avril parût y refleurir, au seuil
même de l'hiver! Puis, sa toilette faite, comme il s'accoudait, pour
regarder au delà du Tibre, couleur d'or, les pentes du Janicule, vertes
en toute saison, il aperçut Benedetta assise près de la fontaine, dans
le petit jardin abandonné du palais. Et il descendit, ne pouvant tenir
en place, cédant à un besoin de vie, de gaieté et de beauté.
Tout de suite, Benedetta poussa le cri qu'il attendait d'elle,
rayonnante, resplendissante, les deux mains tendues.
--Ah! mon cher abbé, que je suis heureuse, que je suis heureuse!
Souvent, ils avaient passé les matinées dans ce coin de calme et
d'oubli. Mais quelles matinées tristes, quand, l'un et l'autre, ils
étaient sans espérance! Aujourd'hui, l'abandon des allées envahies par
les herbes folles, les buis qui avaient poussé dans le vieux bassin
comblé, les orangers symétriques qui seuls indiquaient l'ancien dessin
des plates-bandes, leur semblaient avoir un charme infini, une intimité
rêveuse et tendre, dans laquelle il était très bon de reposer sa joie.
Et surtout il faisait si tiède, à côté du grand laurier, dans l'angle où
se trouvait la fontaine! L'eau mince coulait sans fin de l'énorme bouche
béante du masque tragique, avec sa chanson de flûte. Une fraîcheur
montait du grand sarcophage de marbre, dont le bas-relief déroulait une
bacchanale frénétique, des faunes emportant, renversant des femmes sous
leurs baisers voraces. Et l'on était là hors des temps et des lieux, au
fond d'un passé révolu, si lointain, que les alentours disparaissaient,
les constructions récentes des quais, le quartier éventré, gris encore
de la poussière des décombres, Rome elle-même bouleversée, en mal d'un
monde nouveau.
--Ah! répéta Benedetta, que je suis heureuse!... J'étouffais dans ma
chambre, j'ai dû descendre ici, tant mon cœur avait besoin de place,
d'air et de soleil, pour battre à son aise!
Elle était assise, près du sarcophage, sur le fragment de colonne
renversée, qui servait de banc; et elle voulut que le prêtre vînt se
mettre à côté d'elle. Jamais il ne l'avait vue d'une telle beauté, avec
ses noirs cheveux encadrant sa face pure, toute rosée et délicate comme
une fleur, au plein soleil. Ses yeux immenses et sans fond, dans la
lumière, étaient des brasiers où roulait de l'or; tandis que sa bouche
d'enfance, sa bouche de candeur et de sage raison, avait un rire de
bonne créature, libre enfin d'aimer selon son cœur, sans offenser ni
les hommes ni Dieu. Et elle faisait ses projets d'avenir, rêvant tout
haut.
--Ah! maintenant, c'est bien simple, puisque j'ai déjà obtenu la
séparation de corps, je finirai par obtenir le divorce civil, du moment
que l'Église aura annulé mon mariage. Et j'épouserai Dario, oui! vers le
printemps prochain, peut-être plus tôt, si l'on arrive à hâter les
formalités... Ce soir, à six heures, il part pour Naples, où il va
régler une affaire d'intérêt, une propriété que nous y possédions
encore, et qu'il a fallu vendre, car tout cela a coûté très cher. Mais
qu'importe à présent, puisque nous voilà l'un à l'autre!... Dans
quelques jours, dès qu'il sera revenu, que de bonnes heures, comme nous
allons rire, comme nous passerons le temps gaiement! Je n'en ai pas
dormi, après ce bal qui a été si beau, tant j'ai fait des projets, ah!
des projets magnifiques, vous verrez, vous verrez, car je veux que vous
restiez à Rome, désormais, jusqu'à notre mariage.
Il se mit à rire avec elle, gagné par cette explosion de jeunesse et de
bonheur, au point qu'il devait faire un rude effort sur lui-même, pour
ne pas dire lui aussi sa félicité, l'espoir dont sa prochaine entrevue
avec le pape l'emplissait. Mais il avait juré de n'en parler à personne.
Dans le silence frissonnant de l'étroit jardin ensoleillé, un cri
persistant d'oiseau revenait par intervalles; et Benedetta en
plaisantant leva la tête, regarda une cage qui était accrochée à une
fenêtre du premier étage.
--Oui, oui! Tata, crie bien fort, sois contente. Il faut que tout le
monde soit content dans la maison.
Puis, se retournant vers Pierre, de son air fou d'écolière en vacances:
--Vous connaissez bien Tata?... Comment, vous ne connaissez pas Tata?...
Mais c'est la perruche de mon oncle le cardinal! Je la lui ai donnée au
dernier printemps, et il l'adore, il lui permet de voler les morceaux
sur son assiette. C'est lui qui la soigne, qui la sort et qui la
rentre, craignant si fort de lui voir prendre un rhume, qu'il la laisse
dans la salle à manger, la seule pièce de son appartement où il fasse un
peu chaud.
Pierre, levant les yeux lui aussi, regardait la perruche, une de ces
jolies petites perruches d'un vert cendré, si soyeuses et si souples.
Elle se pendait du bec aux barreaux de sa cage, se balançait, battait
des ailes, dans l'allégresse du clair soleil.
--Parle-t-elle? demanda-t-il.
--Ah! non, elle crie, répondit Benedetta en riant. Mon oncle prétend
qu'il entend tout ce qu'elle dit et qu'il cause très bien avec elle.
Brusquement, elle sauta à un autre sujet, comme si une obscure liaison
d'idées la faisait penser à son autre oncle, à l'oncle par alliance
qu'elle avait à Paris.
--Vous devez avoir reçu une lettre du vicomte de la Choue... Il m'a
écrit hier son chagrin de voir que vous n'arriviez pas à être reçu par
Sa Sainteté. Il avait tant compté sur vous, sur votre victoire, pour le
triomphe de ses idées!
En effet, Pierre recevait fréquemment des lettres du vicomte, où
celui-ci se désespérait de l'importance prise par son adversaire, le
baron de Fouras, depuis le grand succès de sa dernière campagne à Rome,
avec le pèlerinage international du Denier de Saint-Pierre. C'était le
réveil du vieux parti catholique intransigeant, toutes les conquêtes
libérales du néo-catholicisme menacées, si l'on n'obtenait pas du
Saint-Père une adhésion formelle aux fameuses corporations obligatoires,
pour battre en brèche les corporations libres, soutenues par les
conservateurs. Et il accablait Pierre, lui envoyait des plans
compliqués, dans son impatience de le voir reçu enfin au Vatican.
--Oui, oui, murmura celui-ci, j'avais eu déjà une lettre dimanche, et
j'en ai encore trouvé une hier soir, en revenant de Frascati... Ah! je
serais si heureux, si heureux de pouvoir lui répondre par la bonne
nouvelle!
De nouveau, sa joie déborda, à la pensée que le soir il verrait le pape,
lui ouvrirait son âme brûlante d'amour, recevrait de lui l'encouragement
suprême, raffermi dans sa mission du salut social, au nom fraternel des
petits et des pauvres. Et il ne put se contenir davantage, il lâcha son
secret, qui lui gonflait le cœur.
--Vous savez, c'est fait, mon audience est pour ce soir.
Benedetta ne comprit pas d'abord.
--Comment ça?
--Oui, monsignor Nani a bien voulu m'apprendre, ce matin, à ce bal, que
le Saint-Père, auquel il avait remis mon livre, désirait me voir... Et
je serai reçu ce soir, à neuf heures.
Elle était devenue toute rouge, tellement elle faisait sienne la joie du
jeune prêtre, qu'elle avait fini par aimer d'une ardente amitié. Et ce
succès d'un ami tombant dans sa félicité à elle, prenait une importance
extraordinaire, comme une certitude de complète réussite pour tout le
monde. Elle eut un cri de superstitieuse exaltée et ravie.
--Ah! mon Dieu! ça va nous porter chance!... Ah! que je suis heureuse,
mon ami, que je suis heureuse de voir que le bonheur vous arrive en même
temps qu'à moi! C'est encore pour moi du bonheur, un bonheur que vous ne
pouvez pas vous imaginer... Et c'est sûr, maintenant, que tout marchera
très bien, car une maison où il y a quelqu'un qui voit le pape est
bénie, la foudre ne la frappe plus.
Elle riait plus haut, elle tapait des mains, si éclatante de gaieté,
qu'il s'inquiéta.
--Chut! chut! on m'a demandé le secret... Je vous en supplie, pas un mot
à personne, ni à votre tante, ni même à Son Éminence... Monsignor Nani
serait très contrarié.
Alors, elle promit de se taire. Elle s'attendrissait, parlait de
monsignor Nani comme d'un bienfaiteur, car n'était-ce pas à lui qu'elle
devait d'être parvenue enfin à faire annuler son mariage? Puis, reprise
d'une bouffée de folle joie:
--Dites donc, mon ami, n'est-ce pas que le bonheur seul est bon?... Vous
ne me demandez pas des larmes, aujourd'hui, même pour les pauvres qui
souffrent, qui ont froid et qui ont faim... Ah! c'est qu'il n'y a
vraiment que le bonheur de vivre! Ça guérit tout. On ne souffre pas, on
n'a pas froid, on n'a pas faim, quand on est heureux!
Stupéfait, il la regarda, dans la surprise que lui causait cette
singulière solution donnée à la question redoutable de la misère.
Soudainement, il sentait que toute sa tentative d'apostolat était vaine,
sur cette fille d'un beau ciel, ayant en elle l'atavisme de tant de
siècles de souveraine aristocratie. Il avait voulu la catéchiser,
l'amener à l'amour chrétien des humbles et des misérables, la conquérir
à la nouvelle Italie qu'il rêvait, éveillée aux temps nouveaux, pleine
de pitié pour les choses et pour les êtres. Et, si elle s'était
attendrie avec lui sur les souffrances du bas peuple, aux heures où elle
souffrait elle-même, le cœur saignant des plus cruelles blessures, la
voilà qui, dès sa guérison, célébrait l'universelle félicité, en
créature des brûlants étés et des hivers doux comme des printemps!
--Mais, dit-il, tout le monde n'est pas heureux.
--Oh! si, oh! si, cria-t-elle. C'est que vous ne les connaissez pas, les
pauvres!... Qu'on donne à une fille de notre Transtévère le garçon
qu'elle aime, et elle est aussi radieuse qu'une reine, elle mange son
pain sec, le soir, en lui trouvant le goût sucré le plus délicieux. Les
mères qui sauvent un enfant d'une maladie, les hommes qui sont
vainqueurs dans une bataille, ou bien qui voient leurs numéros sortir à
la loterie, tout le monde est comme ça, tout le monde ne demande que de
la chance et du plaisir... Allez, vous aurez beau vouloir être juste et
tâcher de mieux répartir la fortune, il n'y aura toujours de satisfaits
que ceux dont le cœur chantera, souvent même sans en savoir la cause,
par un beau jour de soleil comme aujourd'hui!
Il eut un geste d'abandon, ne voulant pas l'attrister, en plaidant de
nouveau la cause de tant de pauvres êtres, qui, à cette minute même,
agonisaient au loin, quelque part, succombant à la douleur physique ou à
la douleur morale. Mais, brusquement, dans l'air si lumineux et si doux,
une ombre immense passa, il sentit la tristesse infinie de la joie, la
désespérance sans bornes du soleil, comme si quelqu'un qu'on ne voyait
pas avait laissé tomber cette ombre. Était-ce donc l'odeur trop forte du
laurier, la senteur amère des orangers et des buis qui lui donnaient ce
vertige? Était-ce le frisson de sensuelle tiédeur dont ses veines se
mettaient à battre, parmi ces ruines, dans ce coin de passion très
ancienne? Ou plutôt n'était-ce que ce sarcophage avec son enragée
bacchanale, qui éveillait l'idée de la mort prochaine, au fond même des
obscures voluptés de l'amour, sous le baiser inassouvi des amants? Un
instant, la claire chanson de la fontaine lui parut un long sanglot, et
il lui sembla que tout s'anéantissait, dans cette ombre formidable venue
de l'invisible.
Déjà, Benedetta lui avait pris les deux mains et le réveillait à
l'enchantement d'être là, près d'elle.
--L'élève est bien indocile, n'est-ce pas? mon ami, et elle a le crâne
bien dur. Que voulez-vous? il y a des idées qui n'entrent pas dans notre
tête. Non, jamais vous ne ferez entrer ces choses dans la tête d'une
fille de Rome... Aimez-nous donc, contentez-vous donc de nous aimer
telles que nous sommes, belles de toute notre force, autant que nous
pouvons l'être!
Et elle était si belle à cette minute, si belle dans le resplendissement
de son bonheur, qu'il en tremblait, comme devant un dieu, devant la
toute-puissance qui menait le monde.
--Oui, oui, bégaya-t-il, la beauté, la beauté, souveraine encore,
souveraine toujours... Ah! que ne peut-elle suffire à rassasier
l'éternelle faim des pauvres hommes!
--Bah! bah! cria-t-elle joyeusement, il fait bon vivre... Montons dîner,
ma tante doit nous attendre.
Le dîner avait lieu à une heure, et les rares fois où Pierre ne mangeait
pas dehors, il avait son couvert mis à la table de ces dames, dans la
petite salle à manger du second, qui donnait sur la cour, d'une
tristesse mortelle. A la même heure, au premier étage, dans la salle
ensoleillée dont les fenêtres ouvraient sur le Tibre, le cardinal
dînait, lui aussi, très heureux d'avoir pour convive son neveu Dario,
car son secrétaire, don Vigilio, son autre convive habituel, ne
desserrait les dents que lorsqu'on l'interrogeait. Les deux services
étaient absolument distincts, ni la même cuisine, ni le même personnel;
et il n'existait guère de commune, en bas, qu'une grande pièce servant
d'office.
Mais la salle à manger du second avait beau être morne, attristée par le
demi-jour verdâtre de la cour, le déjeuner de ces dames et du jeune
prêtre fut très gai. Donna Serafina, si rigide d'ordinaire, semblait
elle-même détendue par une grande félicité intérieure. Sans doute elle
n'avait pas encore épuisé les délices de son triomphe de la veille, au
bras de Morano, à ce bal; et ce fut elle qui parla de la soirée la
première, pleine d'éloges, bien que la présence du roi et de la reine
l'eût beaucoup gênée, disait-elle. Elle raconta comme quoi, par une
tactique savante, elle avait évité de se faire présenter. D'ailleurs,
elle espérait que son affection bien connue pour Celia, dont elle était
la marraine, suffirait à expliquer sa présence dans ce salon neutre, où
tous les pouvoirs s'étaient coudoyés. Elle devait pourtant garder un
scrupule, car elle annonça que, tout de suite après le déjeuner, elle
comptait sortir, pour se rendre au Vatican, chez le cardinal
secrétaire, à qui elle désirait parler d'une œuvre dont elle était dame
patronnesse. Cette visite de compensation, le lendemain de la soirée des
Buongiovanni, devait lui sembler indispensable. Jamais elle n'avait
brûlé de plus de zèle, ni de plus d'espoir, à propos du prochain
avènement de son frère, le cardinal, au trône de saint Pierre: c'était,
pour elle, un suprême triomphe une exaltation de sa race, que son
orgueil du nom jugeait nécessaire et inévitable; et, pendant la dernière
indisposition du pape régnant, elle avait poussé les choses jusqu'à
s'inquiéter du trousseau qu'elle voulait faire marquer aux armes du
nouveau pontife.
Benedetta ne cessa de plaisanter, riant de tout, parlant de Celia et
d'Attilio avec la tendresse passionnée d'une femme dont le bonheur
d'amour se plaît au bonheur d'un couple ami. Puis, comme on venait de
servir le dessert, elle s'adressa au valet, d'un air de surprise:
--Eh bien? Giacomo, et les figues?
Celui-ci, avec ses gestes lents, comme endormis, la regarda sans
comprendre. Heureusement, Victorine traversait la pièce.
--Et les figues, Victorine, pourquoi ne nous les sert-on pas?
--Quelles figues donc, contessina?
--Mais les figues que j'ai vues ce matin à l'office, par où j'ai eu la
curiosité de passer en allant au jardin... Des figues superbes, dans un
petit panier. Même, je me suis étonnée qu'il pût encore y en avoir, en
cette saison... Je les aime bien, moi. Je m'étais régalée à l'avance, en
songeant que j'en mangerais au dîner.
Victorine se mit à rire.
--Ah! contessina, je sais, je sais... Ce sont les figues que ce prêtre
de Frascati, vous vous rappelez, le curé de là-bas, est venu, hier soir,
déposer en personne pour Son Éminence. J'étais là, il a répété à trois
reprises que c'était un cadeau, qu'il fallait le mettre sur la table de
Son Éminence, sans même déranger une feuille... Alors, on a fait comme
il a dit.
--Eh bien! c'est gentil, s'écria Benedetta, avec une colère comique. En
voilà des gourmands qui se régalent sans nous! Il me semble qu'on aurait
pu partager.
Donna Serafina intervint, en demandant à Victorine:
--N'est-ce pas? vous parlez du curé qui venait autrefois nous voir à la
villa.
--Oui, oui, le curé Santobono, celui qui dessert là-bas la petite église
Sainte-Marie des Champs... Quand il vient, il fait toujours demander
l'abbé Paparelli, dont il a été le camarade au séminaire, je crois. Et,
hier soir encore, c'est l'abbé Paparelli qui a dû nous l'amener à
l'office, avec son panier... Oh! ce panier! imaginez-vous que, malgré
les recommandations, on avait oublié de le mettre tout à l'heure sur la
table de Son Éminence, de sorte que les figues n'auraient, ce matin, été
pour personne, si l'abbé Paparelli n'était descendu les prendre en
courant et ne les avait montées lui-même, avec une vraie dévotion, comme
s'il portait le saint sacrement... Il est vrai que Son Éminence les
trouve si bonnes!
--Ce n'est pas ce matin que mon frère leur fera grande fête, conclut la
princesse, car il a un peu de dérangement, il a passé une nuit mauvaise.
Au nom répété de Paparelli, elle était devenue soucieuse. Le caudataire,
avec sa face molle et ridée, sa taille grosse et courte de vieille fille
dévote en jupe noire, lui déplaisait, depuis qu'elle s'était aperçue de
l'extraordinaire empire qu'il prenait sur le cardinal, du fond de son
humilité et de son effacement. Il n'était rien qu'un domestique, en
apparence le plus chétif, et il gouvernait, elle le sentait combattre sa
propre influence, défaire souvent ce qu'elle avait fait, pour le
triomphe des ambitions de son frère. Le pis était que, deux fois déjà,
elle le soupçonnait d'avoir poussé celui-ci à des actes qu'elle
considérait comme de véritables fautes. Peut-être s'était-elle trompée,
elle lui rendait cette justice qu'il avait de rares mérites et une piété
tout à fait exemplaire.
Cependant, Benedetta continuait à rire et à plaisanter. Et, comme
Victorine était sortie de la salle, elle appela le valet.
--Écoutez, Giacomo, vous allez me faire une petite commission...
Elle s'interrompit, pour dire à sa tante et à Pierre:
--Je vous en prie, faisons valoir nos droits... Moi, je les vois à
table, en bas, presque au-dessous de nous. Ils doivent, comme nous, en
être au dessert. Mon oncle soulève les feuilles, se sert avec un bon
sourire, passe le panier à Dario, qui le passe à don Vigilio. Et, tous
les trois, ils mangent avec componction... Les voyez-vous? les
voyez-vous?
Elle les voyait, elle, et c'était son besoin d'être près de Dario, sa
continuelle pensée volant vers lui, qui l'évoquait ainsi, avec les deux
autres. Son cœur était en bas, elle voyait, elle entendait, elle
sentait, par tous les sens exquis de son amour.
--Giacomo, vous allez descendre, vous allez dire à Son Éminence que nous
mourons d'envie de goûter à ses figues et qu'elle serait bien aimable en
nous envoyant celles dont elle ne voudra pas.
Mais donna Serafina, de nouveau, intervint, retrouvant sa voix sévère.
--Giacomo, je vous prie de ne pas bouger.
Et elle s'adressa à sa nièce:
--Allons, assez d'enfantillages!... J'ai l'horreur de ces sortes de
gamineries.
--Oh! ma tante, murmura Benedetta, je suis si heureuse, il y a si
longtemps que je n'ai ri de si bon cœur!
Pierre, jusque-là, s'était contenté d'écouter, s'égayant simplement
lui-même de la voir gaie à ce point. Comme il se produisait un petit
froid, il parla alors, dit son propre étonnement d'avoir aperçu la
veille, si tard en saison, des fruits sur ce fameux figuier de
Frascati. Cela tenait sans doute à l'exposition de l'arbre, au grand mur
qui le protégeait.
--Ah! vous avez vu le fameux figuier? demanda Benedetta.
--Mais oui, j'ai même voyage avec les figues qui vous ont fait tant
d'envie.
--Comment cela, voyagé avec les figues?
Déjà, il regrettait la parole qui venait de lui échapper. Puis, il
préféra tout dire.
--J'ai rencontré là-bas quelqu'un qui était venu en voiture et qui a
voulu absolument me ramener à Rome. En route, nous avons recueilli le
curé Santobono, parti à pied pour faire le chemin, très gaillardement,
avec son panier... Même nous nous sommes arrêtés un instant dans une
osteria.
Il continua, conta le voyage, dit ses impressions vives, au travers de
la Campagne romaine, envahie par le crépuscule. Mais Benedetta le
regardait fixement, prévenue, renseignée, n'ignorant pas les fréquentes
visites que Prada faisait, là-bas, à ses terrains et à ses
constructions.
--Quelqu'un, quelqu'un, murmura-t-elle, le comte, n'est-ce pas?
--Oui, madame, le comte, répondit simplement Pierre. Je l'ai revu cette
nuit, il était bouleversé, et il faut le plaindre.
Les deux femmes ne se blessèrent pas, tellement cette parole charitable
du jeune prêtre était dite avec une émotion profonde et naturelle, dans
le débordement d'amour qu'il aurait voulu épandre sur les êtres et sur
les choses. Donna Serafina resta immobile, comme si elle affectait de
n'avoir pas même entendu; tandis que Benedetta, d'un geste, sembla dire
qu'elle n'avait à témoigner ni pitié ni haine pour un homme qui lui
était devenu complètement étranger. Cependant, elle ne riait plus, elle
finit par dire, en songeant au petit panier qui s'était promené dans la
voiture de Prada:
--Ah! ces figues, tenez! je n'en ai plus envie du tout, je préfère
maintenant ne pas en avoir mangé.
Tout de suite après le café, donna Serafina les quitta, dans la hâte
qu'elle avait de mettre un chapeau et de partir pour le Vatican. Restés
seuls, Benedetta et Pierre s'attardèrent à table un instant encore,
repris de leur gaieté, causant en bons amis. Le prêtre reparla de son
audience du soir, de sa fièvre d'impatience heureuse. A peine deux
heures, encore sept heures à attendre: qu'allait-il faire, à quoi
allait-il employer cette après-midi interminable? Alors, elle, très
gentiment, eut une idée.
--Vous ne savez pas, eh bien! puisque nous sommes tous si contents, il
ne faut pas nous quitter... Dario a sa voiture. Il doit, comme nous,
avoir fini de déjeuner, et je vais lui faire dire de monter nous
prendre, de nous emmener pour une grande promenade, le long du Tibre,
très loin.
Elle tapait dans ses mains, ravie de ce beau projet. Mais, juste à ce
moment, don Vigilio parut, l'air effaré.
--Est-ce que la princesse n'est pas là?
--Non, ma tante est sortie... Qu'y a-t-il donc?
--C'est Son Éminence qui m'envoie... Le prince vient de se sentir
indisposé, en se levant de table... Oh! rien, rien de bien grave sans
doute.
Elle eut un cri, plutôt de surprise que d'inquiétude.
--Comment, Dario!... Mais nous allons tous descendre. Venez donc,
monsieur l'abbé. Il ne faut pas qu'il soit malade, pour nous emmener en
voiture.
Puis, dans l'escalier, comme elle rencontrait Victorine, elle la fit
descendre aussi.
--Dario se trouve indisposé, on peut avoir besoin de toi.
Tous quatre entrèrent dans la chambre, vaste et surannée, meublée
simplement, où le jeune prince venait déjà de passer un long mois,
cloué là par sa blessure à l'épaule. On y arrivait en traversant un
petit salon; et, partant du cabinet de toilette voisin, un couloir
reliait ces pièces à l'appartement intime du cardinal: la salle à
manger, la chambre à coucher, le cabinet de travail, relativement
étroits, qu'on avait taillés dans une des immenses salles de jadis, à
l'aide de cloisons. Il y avait encore la chapelle, dont la porte ouvrait
sur le couloir, une simple chambre nue, où se trouvait un autel de bois
peint, sans un tapis, sans une chaise, rien que le carreau dur et froid,
pour s'agenouiller et prier.
En entrant, Benedetta courut au lit, sur lequel Dario était allongé,
tout vêtu. Près de lui, le cardinal Boccanera se tenait debout,
paternellement; et, dans l'inquiétude commençante, il gardait sa haute
taille fière, son calme d'âme souveraine et sans reproche.
--Quoi donc? mon Dario, que t'arrive-t-il?
Mais le prince eut un sourire, voulant la rassurer. Il n'était encore
que très pâle, l'air ivre.
--Oh! ce n'est rien, un étourdissement... Imagine-toi, c'est comme si
j'avais bu. Tout d'un coup, j'ai vu trouble, et il m'a semblé que
j'allais tomber... Alors, je n'ai eu que le temps de venir me jeter sur
mon lit.
Il respira fortement, en homme qui a besoin de reprendre haleine. Et le
cardinal, à son tour, entra dans quelques détails.
--Nous achevions tranquillement de déjeuner, je donnais des ordres à don
Vigilio pour l'après-midi, et j'étais sur le point de quitter la table,
lorsque j'ai vu Dario se lever et chanceler... Il n'a pas voulu se
rasseoir, il est venu ici d'un pas vacillant de somnambule, en ouvrant
les portes de ses mains tâtonnantes... Et nous l'avons suivi, sans
comprendre. J'avoue que je cherche, que je ne comprends pas encore.
D'un geste, il disait sa surprise, il indiquait l'appartement, où
semblait avoir soufflé un brusque vent de catastrophe. Toutes les
portes étaient restées grandes ouvertes, on voyait en enfilade le
cabinet de toilette, puis le couloir, au bout duquel la salle à manger
apparaissait dans son désordre de pièce abandonnée soudainement, avec la
table servie encore, les serviettes jetées, les chaises repoussées.
Cependant, on ne s'effarait toujours pas.
Benedetta fit, à voix haute, la réflexion habituelle en pareil cas.
--Pourvu que vous n'ayez rien mangé de mauvais!
D'un autre geste, en souriant, le cardinal dit la sobriété ordinaire de
sa table.
--Oh! des œufs, des côtelettes d'agneau, un plat d'oseille, ce n'est
pas ce qui a pu lui charger l'estomac. Moi, je ne bois que de l'eau
pure; lui, prend deux doigts de vin blanc... Non, non, la nourriture n'y
est pour rien.
--Et puis, se permit de faire remarquer don Vigilio Son Éminence et moi,
nous serions également indisposés.
Dario, qui avait un moment fermé les yeux, les rouvrit, respira
fortement de nouveau, en s'efforçant de rire.
--Allons, allons! ce ne sera rien, je me sens déjà beaucoup plus à
l'aise. Il faut que je me remue.
--Alors, reprit Benedetta, écoute le projet que j'ai fait... Tu vas me
prendre en voiture, avec monsieur l'abbé Froment, et tu nous conduiras
dans la Campagne, très loin.
--Volontiers! Elle est gentille, ton idée... Victorine, aidez-moi donc.
Il s'était soulevé, en s'aidant péniblement du poignet. Mais, avant que
la servante se fût avancée, il eut une légère convulsion, il retomba,
comme foudroyé par une syncope. Ce fut le cardinal, resté au bord du
lit, qui le reçut dans ses bras, tandis que la contessina, cette fois,
perdait la tête.
--Mon Dieu! mon Dieu! ça le reprend... Vite, vite, il faut le médecin.
--Si j'allais en courant le chercher? offrit Pierre, que la scène
commençait à bouleverser, lui aussi.
--Non, non! pas vous, restez ici... Victorine va se dépêcher. Elle
connaît l'adresse... Le docteur Giordano, tu sais, Victorine.
La servante partit, et un lourd silence tomba dans la pièce, où un
frisson d'anxiété croissait de minute en minute. Benedetta, très pâle,
était revenue près du lit, pendant que le cardinal, qui avait gardé
Dario entre ses bras, la tête tombée sur son épaule, le regardait. Et un
affreux soupçon venait de naître en lui, vague, indéterminé encore: il
lui trouvait la face grise, le masque d'angoisse terrifiée, qu'il avait
remarqué chez le plus cher ami de son cœur, monsignor Gallo, quand il
l'avait ainsi tenu sur sa poitrine, deux heures avant sa mort. C'était
la même syncope, la même sensation qu'il n'étreignait plus que le corps
froid d'un être aimé, dont le cœur s'arrêtait; c'était surtout la
pensée grandissante du poison, venu de l'ombre, frappant dans l'ombre,
autour de lui, en coup de foudre. Longtemps, il resta penché de la
sorte, au-dessus du visage de son neveu, du dernier de sa race,
cherchant, étudiant, retrouvant les symptômes du mal mystérieux et
implacable, qui lui avait déjà emporté la moitié de lui-même.
Mais Benedetta, à demi-voix, le suppliait.
--Mon oncle, vous allez vous fatiguer... Je vous en prie,
laissez-le-moi, je le tiendrai un peu, à mon tour... N'ayez pas peur, je
le tiendrai très doucement, il sentira que c'est moi, et ça le
réveillera peut-être.
Il leva enfin la tête, la regarda; et il lui céda la place, après
l'avoir serrée et baisée éperdument, les yeux gros de larmes, toute une
brusque émotion, où l'adoration qu'il avait pour elle fondait la rigide
froideur qu'il affectait d'habitude.
--Ah! ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! bégaya-t-il, avec un grand
tremblement de chêne déraciné.
Tout de suite, d'ailleurs, il se maîtrisa, se reconquit. Et, tandis que
Pierre et don Vigilio, immobiles, muets, attendaient qu'on eût besoin
d'eux, désespérés de n'être bons à rien, il se mit à marcher avec
lenteur au travers de la chambre. Puis, cette pièce parut être trop
étroite pour les pensées qu'il roulait, il s'écarta d'abord jusque dans
le cabinet de toilette, il finit par enfiler le couloir, par pousser
jusqu'à la salle à manger. Et il allait toujours, et il revenait
toujours, sérieux, impassible, la tête basse, perdu dans la même rêverie
sombre. Quel monde de réflexions s'agitait dans le crâne de ce croyant,
de ce prince hautain, qui s'était donné à Dieu, et qui était sans
pouvoir contre l'inévitable destinée? De temps à autre, il revenait près
du lit, s'assurait des progrès du mal, regardait sur le visage de Dario
où en était la crise; ensuite, il repartait du même pas rythmique,
disparaissait, reparaissait, comme emporté par la régularité monotone
des forces que l'homme n'arrête point. Peut-être se trompait-il,
peut-être ne s'agissait-il que d'une simple indisposition, dont le
médecin sourirait. Il fallait espérer et attendre. Et il allait encore,
et il revenait encore, et rien, au milieu du silence lourd, ne pouvait
sonner plus anxieusement que les pas cadencés de ce haut vieillard, dans
l'attente du destin.
La porte se rouvrit, Victorine rentra, essoufflée.
--Le médecin, je l'ai trouvé, le voici!
De son air souriant, le docteur Giordano se présenta, avec sa petite
tête rose à boucles blanches, toute sa personne discrètement paterne,
qui lui donnaient une allure d'aimable prélat. Mais, dès qu'il eut
flairé la chambre, vu ce monde angoissé, qui l'attendait, il devint
aussitôt très grave, il prit l'attitude fermée, l'absolu respect du
secret ecclésiastique, qu'il devait à la fréquentation de sa clientèle
d'Église. Et il ne laissa échapper qu'un mot, murmuré à peine, dès qu'il
eut jeté un regard sur le malade.
--Comment, encore! ça recommence!
Sans doute, il faisait allusion au coup de couteau qu'il avait récemment
soigné. Qui donc s'acharnait sur ce pauvre jeune prince, si inoffensif,
si peu gênant? Personne, du reste, ne pouvait comprendre, si ce
n'étaient Pierre et Benedetta; et celle-ci se trouvait dans une telle
fièvre d'impatience, brûlant d'être rassurée, qu'elle n'écoutait pas,
n'entendait pas.
--Oh! docteur, je vous en supplie, voyez-le, examinez-le, dites-nous que
ce n'est rien... Ça ne peut rien être, puisqu'il était si bien portant,
si gai tout à l'heure... Ce n'est rien, ce n'est rien, n'est-ce pas?
--Sans doute, sans doute, contessina, ce n'est certainement rien... Nous
allons voir.
Il s'était tourné, et il s'inclina profondément devant le cardinal, qui
revenait du fond de la salle à manger, de son pas égal et songeur, pour
se planter au pied du lit, immobile. Sans doute lut-il, dans les yeux
sombres fixés sur les siens, une inquiétude mortelle, car il n'ajouta
rien, il se mit à examiner Dario, en homme qui a senti le prix des
minutes. Et, à mesure que son examen avançait, son visage d'affable
optimisme prenait une gravité blême, une sourde terreur, que témoignait
seule un petit frémissement des lèvres. C'était lui qui, précisément,
avait assisté monsignor Gallo dans la crise dont celui-ci était mort,
une crise de fièvre infectieuse, ainsi qu'il l'avait diagnostiqué pour
le bulletin de décès. Sans doute lui aussi reconnaissait les mêmes
terribles symptômes, la face d'un gris de plomb, l'hébétement d'affreuse
ivresse; et, en vieux médecin romain, habitué aux morts subites, il
sentait passer le mauvais air qui tue, sans que la science ait encore
bien compris, exhalaison putride du Tibre ou séculaire poison de la
légende.
Mais il avait relevé la tête, et son regard de nouveau se rencontra avec
le regard noir du cardinal, qui ne le quittait pas.
--Monsieur Giordano, demanda enfin celui-ci, vous n'êtes pas trop
inquiet, j'espère?... Ce n'est qu'une mauvaise digestion, n'est-ce pas?
Le médecin s'inclina une seconde fois. Il devinait, au léger tremblement
de la voix, la cruelle anxiété de cet homme puissant, frappé encore dans
la plus chère affection de son cœur.
--Votre Éminence doit avoir raison, une digestion mauvaise certainement.
Parfois, de tels accidents sont dangereux, quand la fièvre s'en mêle...
Je n'ai pas besoin de dire à Votre Éminence combien elle peut compter
sur ma prudence et sur mon zèle...
Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt de sa voix nette de praticien:
--Le temps presse, il faut déshabiller le prince et agir promptement.
Qu'on me laisse un instant seul, j'aime mieux cela.
Cependant, il retint Victorine, en disant qu'elle l'aiderait. S'il avait
besoin d'un autre aide, il prendrait Giacomo. Son désir évident était
d'éloigner la famille, afin d'être plus libre, sans témoins gênants. Et
le cardinal comprit, s'empara doucement de Benedetta, pour l'emmener
lui-même à son bras jusque dans la salle à manger où Pierre et don
Vigilio les suivirent.
Quand les portes furent refermées, le plus morne et le plus pesant des
silences régna dans cette salle à manger, que le clair soleil d'hiver
inondait d'une lumière et d'une tiédeur délicieuses. La table était
toujours servie, avec son couvert abandonné, la nappe salie de miettes,
une tasse de café à demi pleine encore; et, au milieu, se trouvait le
panier de figues, dont on avait écarté les feuilles, mais où ne
manquaient que deux ou trois fruits. Devant la fenêtre, Tata, la
perruche, sortie de sa cage, était sur son bâton, ravie, éblouie, dans
un grand rayon jaune, où dansaient des poussières. Pourtant, elle avait
cessé de crier et de se lisser les plumes du bec, étonnée de voir
entrer tout ce monde, très sage, tournant la tête à demi pour mieux
étudier ces gens, de son œil rond et scrutateur.
Des minutes interminables s'écoulèrent, dans l'attente fébrile de ce qui
se passait au fond de la chambre voisine. Don Vigilio s'était
silencieusement assis à l'écart, tandis que Benedetta et Pierre, restés
debout, se taisaient eux aussi, immobiles. Et le cardinal avait repris
sa marche sans fin, ce piétinement instinctif et berceur, par lequel il
semblait vouloir tromper son impatience, arriver plus vite à
l'explication qu'il cherchait obscurément, au milieu d'une effroyable
tempête d'idées. Pendant que son pas rythmé sonnait avec une régularité
machinale, c'était en lui une fureur sombre, une recherche exaspérée du
pourquoi et du comment, une extraordinaire confusion des mouvements les
plus extrêmes et les plus contraires. Mais déjà, à deux reprises, en
passant, il avait promené son regard sur la débandade de la table, comme
s'il y avait quêté quelque chose. Était-ce, peut-être, ce café inachevé?
ce pain dont les miettes traînaient encore? ces côtelettes d'agneau dont
il restait un os? Puis, au moment où, pour la troisième fois, il passait
en regardant, ses yeux rencontrèrent le panier de figues; et il s'arrêta
net, sous le coup d'une révélation soudaine. L'idée l'avait saisi,
l'envahissait, sans qu'il sût quelle expérience faire pour que le
brusque soupçon se changeât en certitude. Un instant, il resta ainsi,
combattu, ne trouvant pas, les yeux fixés sur ce panier. Enfin, il prit
une figue, l'approcha, comme pour l'examiner de tout près. Mais elle
n'offrait rien de particulier, il allait la remettre parmi les autres,
lorsque Tata, la perruche, qui adorait les figues, poussa un cri
strident. Et ce fut une illumination, l'expérience cherchée qui
s'offrait.
Lentement, de son air sérieux, le visage noyé d'ombre, le cardinal porta
la figue à la perruche, la lui donna, sans une hésitation ni un regret.
C'était une très jolie bête, la seule qu'il eût ainsi aimée
passionnément. Allongeant son fin corps souple, dont la soie de cendre
verte se moirait de rose au soleil, elle avait pris gentiment la figue
dans sa patte, puis l'avait fendue d'un coup de bec. Mais, quand elle
l'eut fouillée, elle n'en mangea que très peu, elle laissa tomber la
peau, pleine encore. Lui, toujours grave, impassible, regardait,
attendait. L'attente fut de trois grandes minutes. Un moment, il se
rassura, il gratta la tête de la perruche, qui, pleine d'aise, se
faisait caresser, tournait le cou, levait sur son maître son petit œil
rouge, d'un vif éclat de rubis. Et, tout d'un coup, elle se renversa
sans même un battement d'ailes, elle tomba comme un plomb. Tata était
morte, foudroyée.
Boccanera n'eut qu'un geste, les deux mains levées, jetées au ciel, dans
l'épouvante de ce qu'il savait enfin. Grand Dieu! un tel crime, une si
affreuse méprise, un jeu si abominable du destin! Aucun cri de douleur
ne lui échappa, l'ombre de son visage était devenue farouche et noire.
Pourtant, il y eut un cri, un cri éclatant de Benedetta, qui, ainsi que
Pierre et don Vigilio, avait d'abord suivi l'acte du cardinal avec un
étonnement qui s'était ensuite changé en terreur.
--Du poison! du poison! ah! Dario, mon cœur, mon âme!
Mais le cardinal avait violemment saisi le poignet de sa nièce, en
lançant un coup d'œil oblique sur les deux petits prêtres, ce
secrétaire et cet étranger, présents à la scène.
--Tais-toi! tais-toi!
Elle se dégagea, d'une secousse, révoltée, soulevée par une rage de
colère et de haine.
--Pourquoi donc me taire? C'est Prada qui a fait le coup, je le
dénoncerai, je veux qu'il meure, lui aussi!... Je vous dis que c'est
Prada, je le sais bien, puisque monsieur Froment est revenu hier de
Frascati, dans sa voiture, avec ce curé Santobono et ce panier de
figues... Oui, oui! j'ai des témoins, c'est Prada, c'est Prada!
--Non, non! tu es folle, tais-toi!
Et il avait repris les mains de la jeune femme, il tâchait de la
maîtriser de toute son autorité souveraine. Lui, qui savait l'influence
que le cardinal Sanguinetti exerçait sur la tête exaltée de Santobono,
venait de s'expliquer l'aventure, non pas une complicité directe, mais
une poussée sourde, l'animal excité, puis lâché sur le rival gênant, à
l'heure où le trône pontifical allait sans doute être libre. La
probabilité, la certitude de cela avait brusquement éclaté à ses yeux,
sans qu'il eût besoin de tout comprendre, malgré les lacunes et les
obscurités. Cela était, parce qu'il sentait que cela devait être.
--Non, entends-tu! ce n'est pas Prada... Cet homme n'a aucune raison de
m'en vouloir, et moi seul étais visé, c'est à moi qu'on a donné ces
fruits... Voyons, réfléchis! Il a fallu une indisposition imprévue pour
m'empêcher d'en manger ma grosse part, car on sait que je les adore; et,
pendant que mon pauvre Dario les goûtait seul, je plaisantais, je lui
disais de me garder les plus belles pour demain... L'abominable chose
était pour moi, et c'est lui qui est frappé, ah! Seigneur! par le hasard
le plus féroce, la plus monstrueuse des sottises du sort... Seigneur,
Seigneur! vous nous avez donc abandonnés!
Des larmes étaient montées à ses yeux, tandis qu'elle, frémissante, ne
semblait pas convaincue encore.
--Mais, mon oncle, vous n'avez aucun ennemi, pourquoi voulez-vous que ce
Santobono attente ainsi à vos jours?
Un instant, il resta muet, sans pouvoir trouver une réponse suffisante.
Déjà, la volonté du silence se faisait en lui, dans une grandeur
suprême. Puis, un souvenir lui revint, et il se résigna au mensonge.
--Santobono a toujours eu la cervelle un peu dérangée, et je sais qu'il
m'exècre, depuis que j'ai refusé de tirer de prison son frère, un de nos
anciens jardiniers, en lui donnant le bon certificat qu'il ne méritait
certes pas... Des rancunes mortelles n'ont souvent pas des causes plus
graves. Il aura cru qu'il avait une vengeance à tirer de moi.
Alors, Benedetta, brisée, incapable de discuter davantage, se laissa
tomber sur une chaise, avec un geste d'abandon désespéré.
--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! je ne sais plus... Et puis, qu'est-ce que
ça fait, maintenant que mon Dario en est là? Il n'y a qu'une chose, il
faut le sauver, je veux qu'on le sauve... Comme c'est long, ce qu'ils
font dans cette chambre! Pourquoi Victorine ne vient-elle pas nous
chercher?
Le silence recommença, éperdu. Le cardinal, sans parler, prit sur la
table le panier de figues, le porta dans une armoire, qu'il ferma à
double tour; puis, il mit la clef dans sa poche. Sans doute, dès que la
nuit serait tombée, il se proposait de le faire disparaître lui-même, en
descendant le jeter au Tibre. Mais, comme il revenait de l'armoire, il
aperçut ces deux petits prêtres, dont les yeux l'avaient forcément
suivi. Et il leur dit simplement, grandement:
--Messieurs, je n'ai pas besoin de vous demander d'être discrets... Il
est des scandales qu'il faut épargner à l'Église, laquelle n'est pas, ne
peut pas être coupable. Livrer un des nôtres aux tribunaux civils, s'il
est criminel, c'est frapper l'Église entière, car les passions mauvaises
s'emparent dès lors du procès, pour faire remonter jusqu'à elle la
responsabilité du crime. Et notre seul devoir est de remettre le
meurtrier aux mains de Dieu, qui saura le punir plus sûrement... Ah!
pour ma part, que je sois atteint dans ma personne ou dans ma famille,
dans mes plus tendres affections, je déclare, au nom du Christ mort sur
la croix, que je n'ai ni colère, ni besoin de vengeance, et que
j'efface le nom du meurtrier de ma mémoire, et que j'ensevelis son
action abominable dans l'éternel silence de la tombe!
Et sa haute taille semblait avoir grandi encore, pendant que, la main
levée dans un geste large, il prononçait ce serment, cet abandon de ses
ennemis à l'unique justice de Dieu; car ce n'était pas de Santobono
qu'il entendait parler seulement, mais aussi du cardinal Sanguinetti,
dont il avait deviné l'influence néfaste. Et une infinie détresse, une
souffrance tragique le bouleversait, dans l'héroïsme de son orgueil, à
la pensée de la lutte sombre autour de la tiare, de tout ce qui
s'agitait de mauvais et de vorace, au fond des ténèbres.
Puis, comme Pierre et don Vigilio s'inclinaient, pour lui promettre de
se taire, une émotion invincible l'étrangla, le sanglot qu'il refoulait
monta brusquement à sa gorge, pendant qu'il bégayait:
--Ah! mon pauvre enfant, mon pauvre enfant! Ah! l'unique fils de notre
race, le seul amour et le seul espoir de mon cœur! Ah! mourir, mourir
ainsi!
Mais, violente de nouveau, Benedetta s'était relevée.
--Mourir? qui donc, Dario?... Je ne veux pas, nous allons le soigner,
nous allons retourner près de lui. Et nous le prendrons dans nos bras,
et nous le sauverons. Venez, mon oncle, venez vite... Je ne veux pas, je
ne veux pas, je ne veux pas qu'il meure!
Elle marchait vers la porte, rien ne l'aurait empêchée de rentrer dans
la chambre, lorsque, justement, Victorine parut, l'air égaré, ayant
perdu tout courage, malgré sa belle sérénité habituelle.
--Le docteur prie madame et Son Éminence de venir tout de suite, tout de
suite.
Pierre, frappé de stupeur par ces choses, ne les suivit pas, resta un
instant en arrière, avec don Vigilio, dans la salle à manger
ensoleillée. Eh quoi! le poison, le poison comme au temps des Borgia,
dissimulé élégamment, servi avec ces fruits par un traître ténébreux,
qu'on n'osait même pas dénoncer! Et il se rappelait sa conversation, au
retour de Frascati, son scepticisme de Parisien à propos de ces drogues
légendaires, qu'il n'admettait qu'au cinquième acte d'un drame
romantique. Et elles étaient vraies, les abominables histoires, les
bouquets et les couteaux empoisonnés, les prélats et jusqu'aux papes
gênants qu'on supprimait en leur apportant leur chocolat du matin; car
ce Santobono passionné et tragique était bien un empoisonneur, il n'en
pouvait plus douter, il revoyait toute sa journée de la veille, sous cet
effrayant éclairage: les paroles d'ambition et de menace qu'il avait
surprises chez le cardinal Sanguinetti, la hâte d'agir devant la mort
probable du pape régnant, la suggestion du crime au nom du salut de
l'Église, puis ce curé rencontré sur la route, avec son petit panier de
figues, puis ce panier promené par le crépuscule de la mélancolique
campagne, longuement, dévotement, sur les genoux du prêtre, ce panier
dont le souvenir le hantait maintenant d'un cauchemar, dont il reverrait
toujours, avec un frisson, et la forme, et la couleur, et l'odeur. Le
poison, le poison! c'était vrai pourtant, ça existait, ça circulait
encore dans l'ombre du monde noir, au milieu des âpres appétits de
conquête et de domination!
Et, soudainement, dans la mémoire de Pierre, la figure de Prada se
dressa, elle aussi. Tout à l'heure, lorsque Benedetta l'avait accusé si
violemment, il s'était un moment avancé pour le défendre, pour crier
cette histoire du poison qu'il savait, et le point d'où le panier était
parti, et la main qui l'avait offert. Mais, aussitôt, une réflexion
venait de le glacer: si Prada n'avait pas fait le crime, Prada l'avait
laissé faire. Un souvenir encore, aigu comme une lame, le traversait,
celui de la petite poule noire, dans le morne décor de l'osteria, morte
sous le hangar, foudroyée, avec le mince flot de sang violâtre qui lui
coulait du bec. Et ici, en bas de son perchoir, Tata, la perruche,
gisait de même, molle et tiède, le bec taché d'une goutte de sang.
Pourquoi donc Prada avait-il menti en racontant une bataille? C'était
toute une complication de passions et de luttes obscures, dans les
ténèbres desquelles Pierre sentait qu'il perdait pied; de même qu'il ne
savait comment reconstituer l'effroyable combat qui avait dû se produire
dans le cerveau de cet homme, pendant la nuit du bal. Il ne pouvait le
revoir à son côté, l'évoquer pendant son retour matinal au palais
Boccanera, sans frémir, en devinant sourdement tout ce qui s'était
décidé d'épouvantable, à cette porte. D'ailleurs, malgré les obscurités
et les impossibilités, que ce fût contre le cardinal ou plutôt dans
l'espoir d'une flèche égarée qui le vengerait, au petit bonheur du
hasard farouche, le fait terrible était là: Prada savait, Prada aurait
pu arrêter le destin en marche, et il avait laissé le destin accomplir
son aveugle besogne de mort.
Mais Pierre, en tournant la tête, aperçut don Vigilio à l'écart, sur la
chaise d'où il n'avait pas bougé, si défait et si pâle, qu'il le crut
frappé, lui aussi.
--Est-ce que vous êtes souffrant?
D'abord, le secrétaire sembla ne pouvoir répondre, tellement la terreur
le serrait à la gorge. Puis, d'une voix basse:
--Non, non, je n'en ai pas mangé... Ah! grand Dieu! quand je songe que
j'en avais grande envie et que la déférence seule m'a retenu, en voyant
que Son Éminence n'en mangeait pas!
Il eut un petit grelottement de tout son corps, à cette pensée que son
humilité seule venait de le sauver. Et il gardait, sur ses mains, sur
son visage, le froid de la mort voisine, dont il avait senti le
frôlement.
A deux reprises, il finit par soupirer, tandis que, dans son effroi, il
écartait d'un geste l'affreuse chose, en murmurant:
--Ah! Paparelli, Paparelli!
Pierre, très ému, n'ignorant pas ce qu'il pensait du caudataire, tâcha
de savoir.
--Quoi? que voulez-vous dire? Est-ce que vous l'accusez?... Croyez-vous
donc qu'ils l'ont poussé et que ce sont eux, en somme?
Le mot de Jésuites ne fut pas même dit, mais la grande ombre noire passa
dans le gai soleil de la salle à manger, qu'elle parut un moment emplir
de ténèbres.
--Eux, ah! oui! cria don Vigilio, eux partout! eux toujours! Dès qu'on
pleure, dès qu'on meurt, ils en sont, ce sont eux, quand même! Et
c'était fait pour moi, je m'étonne de n'y être pas resté!
Puis, de nouveau, il jeta sa plainte sourde de crainte, d'exécration et
de colère:
--Ah! Paparelli, Paparelli!
Et il se tut, refusant de répondre, regardant de ses yeux effarés les
murs de la salle, comme s'il allait en voir sortir le caudataire, avec
sa face molle de vieille fille, son trot roulant de souris rongeuse, ses
mains de mystère et d'envahissement, qui étaient allées prendre à
l'office le panier de figues oublié, pour l'apporter sur la table.
Alors, tous deux se décidèrent à retourner dans la chambre, où peut-être
avait-on besoin d'eux; et Pierre, en entrant, fut saisi du déchirant
spectacle qu'elle offrait. Depuis une demi-heure, vainement, le docteur
Giordano, soupçonnant le poison, avait employé les remèdes d'usage, un
vomitif, puis la magnésie. Il venait même de faire battre, par
Victorine, des blancs d'œufs dans de l'eau. Mais le mal empirait, avec
une si foudroyante rapidité, que maintenant tout secours devenait
inutile. Déshabillé, couché sur le dos, le buste soutenu par des
oreillers, et les bras allongés hors des draps, Dario était effrayant,
dans cette sorte d'ivresse anxieuse qui caractérisait ce mal mystérieux
et redoutable, auquel monsignor Gallo, déjà, et d'autres, avaient
succombé. Il semblait frappé d'une stupeur de vertige, ses yeux
s'enfonçaient de plus en plus au fond des orbites noires, tandis que la
face entière se desséchait, vieillissait à vue d'œil, envahie d'une
ombre grise, couleur de la terre. Depuis un instant, accablé, il avait
fermé les yeux, il n'avait de vivants que les souffles oppressés,
pénibles et longs, qui soulevaient sa poitrine. Et, debout, penchée sur
ce pauvre visage d'agonisant, Benedetta se tenait là, souffrant sa
souffrance, envahie par une telle douleur impuissante, qu'elle-même
était méconnaissable, si blanche, si éperdue d'angoisse, comme prise
elle aussi par la mort, peu à peu, en même temps que lui.
Dans l'embrasure de fenêtre où le cardinal Boccanera avait emmené le
docteur Giordano, il y eut quelques mots échangés à voix basse.
--Il est perdu, n'est-ce pas?
Le docteur, bouleversé également, eut un geste désolé de vaincu.
--Hélas! oui. Je dois prévenir Votre Éminence que dans une heure tout
sera fini.
Un court silence régna.
--Et, n'est-ce pas, de la même maladie que Gallo?
Puis, comme le docteur ne répondait pas, tremblant, détournant les yeux:
--Enfin, d'une fièvre infectieuse?
Giordano entendait bien ce que le cardinal lui demandait ainsi. C'était
le silence, le crime enfoui, à jamais, pour le bon renom de sa mère
l'Église. Et rien n'était plus grand, d'une grandeur tragique plus
haute, que ce vieillard de soixante-dix ans, si droit encore et
souverain, ne voulant pas que sa famille spirituelle pût déchoir, pas
plus qu'il ne consentait à ce qu'on traînât sa famille humaine dans les
inévitables salissures d'un procès retentissant. Non, non! le silence,
l'éternel silence où tout repose et s'oublie!
De son air doux de discrétion cléricale, le docteur finit par
s'incliner.
--Évidemment, d'une fièvre infectieuse, comme le dit si bien Votre
Éminence.
Deux grosses larmes, aussitôt, reparurent dans les yeux de Boccanera.
Maintenant qu'il avait mis Dieu à l'abri, son humanité saignait de
nouveau. Il supplia le médecin de tenter un effort suprême, d'essayer
l'impossible; mais celui-ci secouait la tête, montrait le malade de ses
pauvres mains tremblantes. Pour son père, pour sa mère, il n'aurait rien
pu. La mort était là. A quoi bon fatiguer, torturer un mourant, dont il
n'aurait fait qu'aggraver les souffrances? Et, comme le cardinal, devant
la catastrophe prochaine, songeait à sa sœur Serafina, se désespérait
en disant qu'elle ne pourrait embrasser son neveu une dernière fois, si
elle s'attardait au Vatican, où elle devait être, le médecin offrit
d'aller la chercher avec sa voiture, qu'il avait gardée en bas. C'était
une affaire de vingt minutes. Il serait de retour, si, dans les derniers
moments, on avait besoin de lui.
Resté seul dans l'embrasure, le cardinal s'y tint immobile, un instant
encore. Par la fenêtre, les yeux obscurcis de ses larmes, il regardait
le ciel. Et ses bras frémissants se tendirent, en un geste d'imploration
ardente. O Dieu! puisque la science des hommes était si courte et si
vaine, puisque ce médecin s'en allait ainsi, heureux de sauver
l'embarras de son impuissance, ô Dieu! que ne faisiez-vous un miracle,
pour montrer l'éclat de votre pouvoir sans bornes! Un miracle, un
miracle! il le demandait du fond de son âme de croyant, avec
l'insistance, la prière impérative d'un prince de la terre, qui croyait
avoir rendu au ciel un service considérable, par sa vie entière donnée à
l'Église. Il le demandait pour la continuation de sa race, pour que le
dernier mâle ne disparût pas si misérablement, pour qu'il pût épouser
cette cousine tant aimée, là pleurante et si malheureuse à cette heure.
Un miracle, un miracle! au profit de ces deux chers enfants! un miracle
qui fît renaître la famille! un miracle qui éternisât le glorieux nom
des Boccanera, en permettant qu'il sortît de ces jeunes époux toute une
lignée sans nombre de vaillants et de fidèles!
Lorsqu'il revint au milieu de la chambre, le cardinal apparut
transfiguré, les yeux séchés par la foi, l'âme désormais forte et
soumise, exempte de toute faiblesse. Il s'était remis entre les mains de
Dieu, il avait résolu d'administrer lui-même l'extrême-onction à Dario.
D'un geste, il appela don Vigilio, il l'emmena dans la petite pièce
voisine, qui lui servait de chapelle, et dont il avait toujours la clef
sur lui. Cette pièce nue, où personne n'entrait, cette pièce où se
trouvait simplement un petit autel de bois peint, surmonté d'un grand
crucifix de cuivre, avait dans le palais un renom de lieu saint, inconnu
et terrible, car Son Éminence, disait-on, y passait les nuits à genoux,
conversant avec Dieu en personne. Et, pour qu'il y entrât publiquement,
pour qu'il en laissât ainsi la porte large ouverte, il fallait qu'il
voulût forcer Dieu à en sortir avec lui, dans son désir d'un miracle.
On avait ménagé une armoire derrière l'autel, et le cardinal y passa
prendre l'étole et le surplis. La boîte aux saintes huiles était
également là, une très ancienne boîte d'argent, timbrée des armes des
Boccanera. Puis, don Vigilio étant rentré dans la chambre à la suite de
l'officiant, pour l'assister, les paroles latines tout de suite
alternèrent.
--_Pax huic domui._
--_Et omnibus habitantibus in ea._
La mort venait, si menaçante, si prochaine, que tous les préparatifs
habituels se trouvaient forcément supprimés. Il n'y avait ni les deux
cierges, ni la petite table recouverte d'une nappe blanche. De même,
l'assistant n'ayant pas apporté le bénitier et l'aspersoir, l'officiant
dut se contenter de faire le geste, bénissant la chambre et le mourant,
en prononçant les paroles du rituel:
--_Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor; lavabis me, et super nivem
dealbabor._
Dans un long frisson, en voyant paraître le cardinal, avec les saintes
huiles, Benedetta était tombée à genoux, au pied du lit; tandis que
Pierre et Victorine, un peu en arrière, s'agenouillaient eux aussi,
bouleversés par la douloureuse grandeur du spectacle. Et, de ses yeux
immenses, élargis dans sa face d'une pâleur de neige, la contessina ne
quittait pas du regard son Dario qu'elle ne reconnaissait plus, le
visage terreux, la peau tannée et ridée ainsi que celle d'un vieillard.
Et ce n'était pas pour leur mariage, accepté et désiré par lui, que leur
oncle, ce tout-puissant prince de l'Église, apportait le sacrement,
c'était pour la rupture suprême, la fin humaine de tout orgueil, la mort
qui achève et emporte les races, comme le vent balaye la poussière des
routes.
Il ne pouvait s'attarder, il récita promptement le _Credo_ à demi-voix.
--_Credo in unum Deum..._
--_Amen_, répondit don Vigilio.
Après les prières du rituel, ce dernier balbutia les litanies, pour que
le ciel prît en pitié l'homme misérable qui allait comparaître devant
Dieu, si un prodige de Dieu ne lui faisait pas grâce.
Alors, sans prendre le temps de se laver les doigts, le cardinal ouvrit
la boîte des saintes huiles; et, se bornant à une seule onction, comme
il était permis dans le cas d'urgence, il posa, du bout de l'aiguille
d'argent, une seule goutte sur la bouche desséchée, déjà flétrie par la
mort.
--_Per istam sanctam unctionem, et suam piissimam misericordiam,
indulgeat tibi Dominus quidquid per visum, auditum, odoratum, gustum,
tactum, deliquisti._
Ah! de quel cœur brûlant de foi il les prononçait, ces appels au
pardon, pour que la divine miséricorde effaçât les péchés commis par
les cinq sens, ces cinq portes de l'éternelle tentation ouvertes sur
l'âme! Mais c'était encore avec l'espoir que, si Dieu avait frappé le
pauvre être pour ses fautes, peut-être aurait-il l'indulgence entière de
le rendre même à la vie, dès qu'il les aurait pardonnées. La vie, ô
Seigneur! la vie, pour que cette antique lignée des Boccanera pullule
encore, continue à vous servir au travers des âges, dans les combats et
devant les autels!
Un instant, le cardinal resta les mains frémissantes, regardant la face
muette, les yeux fermés du moribond, attendant le miracle. Rien ne se
produisait, pas une clarté n'avait lui. Don Vigilio venait d'essuyer la
bouche avec un petit flocon d'ouate, sans qu'un soupir de soulagement
sortît des lèvres. Et l'oraison dernière fut dite, l'officiant retourna
dans la chapelle, suivi de l'assistant, au milieu de l'effrayant silence
qui retombait. Et là tous deux s'agenouillèrent, le cardinal s'abîma
dans une prière brûlante, sur le carreau nu. Les yeux levés vers le
crucifix de cuivre, il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien, il se
donna tout entier, suppliant Jésus de le prendre à la place de son
neveu, s'il fallait un holocauste, ne désespérant toujours pas de
fléchir la colère céleste, tant que Dario aurait un souffle de vie, et
tant que lui-même serait ainsi à genoux, en conversation avec Dieu. Il
était à la fois si humble et si souverain! De Dieu à un Boccanera,
l'entente n'allait-elle donc pas se faire? Le vieux palais pouvait
crouler, il n'aurait pas senti la chute des poutres.
Dans la chambre, cependant, rien n'avait bougé encore, sous le poids de
cette majesté tragique que la cérémonie semblait y avoir laissée. Et ce
fut alors seulement que Dario ouvrit les paupières. Il regarda ses
mains, il les vit si vieillies, si réduites, qu'un immense regret de
l'existence se peignit au fond de ses yeux. Sans doute, à ce moment de
lucidité, au milieu de cette sorte de griserie du poison qui
l'accablait, il eut pour la première fois conscience de son état. Ah!
mourir, dans une telle douleur, une telle déchéance, quelle révoltante
abomination pour cet être de légèreté et d'égoïsme, pour cet amant de la
beauté, de la gaieté et de la lumière, qui ne savait pas souffrir! Le
destin féroce châtiait en lui avec trop de rudesse sa race finissante.
Il se fit horreur à lui-même, il fut pris d'un désespoir, d'une terreur
d'enfant, qui lui donnèrent la force de se soulever sur son séant et de
regarder éperdument autour de la chambre, pour voir si tout le monde ne
l'avait pas abandonné. Et, lorsque son regard rencontra Benedetta
toujours agenouillée au pied du lit, il eut un suprême élan vers elle,
il lui tendit ses deux bras, brûlant du désir égoïste de l'emmener à son
cou.
--Oh! Benedetta, Benedetta... Viens, viens, ne me laisse pas mourir
seul!
Elle, dans la stupeur de son attente, immobile, ne l'avait pas quitté
des yeux. Le mal horrible qui emportait son amant, semblait de plus en
plus la posséder et la détruire, à mesure que lui s'affaiblissait. Elle
devenait d'une blancheur immatérielle; et, par les trous de ses
prunelles si claires, on commençait à voir son âme. Mais, quand elle
l'aperçut, ressuscitant, les bras tendus et l'appelant, elle se leva à
son tour, elle s'approcha, se tint debout près du lit.
--Je viens, mon Dario... Me voilà, me voilà!
Et Pierre et Victorine, alors, toujours à genoux, assistèrent à l'acte
sublime, d'une si extraordinaire grandeur, qu'ils en restèrent cloués au
sol, comme devant un spectacle extra-terrestre, où les humains n'avaient
plus à intervenir. Elle-même, Benedetta parlait, agissait en créature
délivrée de tous liens conventionnels et sociaux, déjà hors de la vie,
ne voyant et n'interpellant plus les êtres et les choses que de très
loin, du fond de l'inconnu où elle allait disparaître.
--Ah! mon Dario, on a voulu nous séparer. Oui, c'est pour que je ne
puisse me donner à toi, c'est pour que nous ne soyons jamais heureux,
aux bras l'un de l'autre, qu'on a résolu ta mort, en sachant bien que ta
vie emporterait la mienne... Et c'est cet homme qui te tue, oui! il est
ton assassin, même si un autre t'a frappé. C'est lui qui est la cause
première, qui m'a volée à toi quand j'allais être tienne, qui a ravagé
notre existence à tous deux, qui a soufflé autour de nous, en nous,
l'exécrable poison dont nous mourons... Ah! que je le hais, que je le
hais, d'une haine dont je voudrais l'écraser avant de partir à ton cou!
Elle n'élevait pas la voix, elle disait ces choses affreuses dans un
murmure profond, simplement, passionnément. Prada ne fut pas même nommé,
et elle se tourna à peine vers Pierre, frappé d'immobilité, derrière
elle, pour ajouter d'un air de commandement:
--Vous qui verrez son père, je vous charge de lui dire que j'ai maudit
son fils. Le héros si tendre m'a bien aimée, je l'aime bien encore, et
cette parole que vous lui porterez lui déchirera le cœur. Mais je veux
qu'il sache, il doit savoir, pour la vérité et pour la justice.
Fou de peur, sanglotant, Dario tendit de nouveau les bras, en sentant
qu'elle ne le regardait plus, qu'il n'avait plus ses yeux clairs fixés
sur les siens.
--Benedetta, Benedetta... Viens, viens, oh! cette nuit toute noire, je
ne veux pas y entrer seul!
--Je viens, je viens, mon Dario... Me voilà!
Elle s'était rapprochée encore, elle le touchait presque, debout contre
le lit.
--Ah! ce serment que j'avais fait à la Madone de n'être à aucun homme,
pas même à toi, avant que Dieu l'eût permis, par la bénédiction d'un de
ses prêtres! Je mettais une noblesse supérieure, divine, à être
immaculée, vierge comme la Vierge, ignorante des souillures et des
bassesses de la chair. Et c'était en outre un cadeau d'amour exquis et
rare, d'un prix inestimable, que je voulais faire à l'amant élu par mon
cœur, pour qu'il fût à jamais le seul maître de mon âme et de mon
corps... Cette virginité dont j'étais si orgueilleuse, je l'ai défendue
contre l'autre, des ongles et des dents, comme on se défend contre un
loup, je l'ai défendue contre toi, avec des larmes, pour que tu n'en
salisses pas le trésor, dans une fièvre sacrilège, avant l'heure sainte
des délices permises... Et si tu savais quelles terribles luttes je
soutenais aussi contre moi-même, pour ne pas céder! J'avais un besoin
fou de te crier de me prendre, de me posséder, de m'emporter. Car
c'était toi tout entier que je voulais, et c'était moi tout entière que
je te donnais, oui! sans réserve, en femme qui sait, et qui accepte, et
qui réclame tout l'amour, celui qui fait l'épouse et la mère... Ah! mon
serment à la Madone, avec quelle peine je l'ai tenu, lorsque le vieux
sang soufflait chez moi en tempête, et maintenant quel désastre!
Elle se rapprocha encore, tandis que sa voix basse se faisait plus
ardente.
--Tu te souviens, le soir où tu es rentré, avec un coup de couteau dans
l'épaule... Je t'ai cru mort, j'ai crié de rage, à l'idée que tu allais
partir, que j'allais te perdre, sans que nous eussions connu le bonheur.
J'insultais la Madone, je regrettais, en ce moment-là, de ne m'être pas
damnée avec toi, pour mourir avec toi, enlacés tous les deux dans une
étreinte si rude, qu'il aurait fallu nous enterrer ensemble... Et dire
que ce terrible avertissement ne devait servir à rien! J'ai été assez
aveugle, assez sotte, pour ne pas entendre la leçon. Te voilà frappé de
nouveau, on te vole à mon amour, et tu t'en vas avant que je me sois
donnée enfin, lorsqu'il en était temps encore... Ah! misérable
orgueilleuse, rêveuse imbécile!
Ce qui grondait à présent dans sa voix étouffée, c'était, contre
elle-même, la colère de la femme pratique et raisonnable qu'elle avait
toujours été. Est-ce que la Madone, si maternelle, voulait le malheur
des amants? Quelle indignation ou quelle tristesse aurait-elle eue, à
les voir aux bras l'un de l'autre, si passionnés, si heureux? Non, non!
les anges ne pleuraient pas, quand deux amants, même en dehors du
prêtre, s'aimaient sur la terre; au contraire, ils souriaient, ils
chantaient d'allégresse. Et c'était sûrement une duperie abominable que
de ne pas épuiser la joie d'aimer sous le soleil, quand le sang de la
vie battait dans les veines.
--Benedetta, Benedetta! répéta le mourant, en l'épouvante d'enfant qu'il
avait de s'en aller seul ainsi, au fond de l'éternelle nuit noire.
--Me voilà, me voilà! mon Dario... Je viens!
Puis, comme elle s'imagina que la servante, immobile pourtant, avait eu
un geste pour se lever et pour l'empêcher de faire l'acte:
--Laisse, laisse, Victorine, rien au monde désormais ne peut empêcher
cela, parce que cela est plus fort que tout, plus fort que la mort.
Quelque chose, il y a un instant, quand j'étais à genoux, m'a redressée,
m'a poussée. Je sais où je vais... Et, d'ailleurs, n'ai-je pas juré, le
soir du coup de couteau? N'ai-je pas promis d'être à lui seul, jusque
dans la terre, s'il le fallait? Que je le baise, et qu'il m'emporte!
Nous serons morts, nous serons mariés tout de même et pour toujours!
Elle revint au moribond, elle le touchait maintenant.
--Mon Dario, me voilà, me voilà!
Et ce fut inouï. Dans une exaltation grandissante, dans une flambée
d'amour qui la soulevait, elle commença sans hâte à se dévêtir. D'abord,
le corsage tomba, et les bras blancs, les épaules blanches
resplendirent; puis, les jupes glissèrent, et, déchaussés, les pieds
blancs, les chevilles blanches, fleurirent sur le tapis; puis, les
derniers linges, un à un, s'en allèrent, et le ventre blanc, la gorge
blanche, les cuisses blanches, s'épanouirent en une haute floraison
blanche. Jusqu'au dernier voile, elle avait tout retiré, avec une
audace ingénue, une tranquillité souveraine, comme si elle se trouvait
seule. Elle était debout, telle qu'un grand lis, dans sa nudité candide,
dans sa royauté dédaigneuse, ignorante des regards. Elle éclairait, elle
parfumait la morne chambre de la beauté de son corps, un prodige de
beauté, la perfection vivante des plus beaux marbres, le col d'une
reine, la poitrine d'une déesse guerrière, la ligne fière et souple de
l'épaule au talon, les rondeurs sacrées des membres et des flancs. Et
elle était si blanche, que ni les statues de marbre, ni les colombes, ni
la neige elle-même, n'étaient plus blanches.
--Mon Dario, me voilà, me voilà!
Comme renversés à terre par une apparition, le glorieux flamboiement
d'une vision sainte, Pierre et Victorine la regardaient de leurs yeux
aveuglés, éblouis. Celle-ci n'avait pas même fait un mouvement pour
l'arrêter dans son action extraordinaire, envahie de cette sorte de
respect terrifié qu'on éprouve devant les folies de la passion et de la
foi. Et, lui, paralysé, sentait passer quelque chose de si grand, qu'il
n'était plus capable que d'un frisson d'admiration éperdue. Rien d'impur
ne lui venait de cette nudité de neige et de lis, de cette vierge de
candeur et de noblesse, dont le corps semblait rayonner d'une lumière
propre, de l'éclat même du puissant amour dont il brûlait. Elle ne le
choquait pas plus qu'une œuvre de vérité, transfigurée par le génie.
--Mon Dario, me voilà, me voilà!
Et Benedetta, s'étant couchée, prit dans ses bras Dario agonisant, dont
les bras n'eurent que la force de se refermer sur elle. Enfin, elle
avait voulu cela, dans sa tranquillité apparente, dans la blancheur
liliale de son obstination, sous laquelle grondait une rouge fureur
d'incendie. Toujours, cette violence l'avait dévorée, même aux heures de
calme. Maintenant que le destin abominable lui volait son amant, elle
refusait de se résigner à cette duperie de le perdre sans s'être
donnée, puisqu'elle avait eu la sottise de ne pas se donner, lorsqu'ils
étaient tous les deux souriants de tendresse, rayonnants de force. Et,
dans sa folie, éclatait la révolte de la nature, le cri inconscient de
la femme qui ne voulait pas mourir inféconde, inutile comme la graine
emportée par un vent de désastre, et dont ne germera plus aucune autre
vie.
--Mon Dario, me voilà, me voilà!
Elle l'étreignait de tous ses membres nus, de toute son âme nue. Et
Pierre, à ce moment, aperçut contre le mur, au chevet du lit, les armes
des Boccanera, un ancien panneau de broderie d'or et de soies de
couleur, sur velours violet. Oui, c'était bien le dragon ailé soufflant
des flammes; c'était bien la devise farouche et ardente, _Bocca nera,
Alma rosa_, bouche noire, âme rouge, la bouche enténébrée d'un
rugissement, l'âme flamboyant comme un brasier de foi et d'amour. Toute
cette vieille race de passion et de violence, aux légendes tragiques,
venait de renaître, pour pousser cette fille dernière, si adorable, à
ces effrayantes et prodigieuses fiançailles dans la mort. Et la vue des
armes brodées évoqua en lui un autre souvenir, celui du portrait de
Cassia Boccanera, l'amoureuse et la justicière, qui s'était jetée au
Tibre avec son frère, Ercole, et le cadavre de son amant, Flavio
Corradini. N'était-ce pas la même étreinte désespérée qui tâchait de
vaincre la mort, la même sauvagerie se jetant à l'abîme avec le corps du
bien-aimé, l'élu et l'unique? Toutes deux se ressemblaient ainsi que des
sœurs, celle qui revivait en haut, sur l'ancienne toile, celle qui se
mourait là de la mort de son amant, comme si cette dernière n'était que
la revenante de l'autre, avec leurs mêmes traits d'enfance délicate, la
même bouche de désir et les mêmes grands yeux de rêve, dans la même
petite face ronde, sage et têtue.
--Mon Dario, me voilà, me voilà!
Pendant une éternité, une seconde peut-être, ils s'étreignirent. Elle y
apportait une frénésie du don d'elle-même, une frénésie sacrée allant au
delà de la vie, jusque dans l'infini noir de l'inconnu, qui commençait
pour eux. Elle se mêlait à lui, entrait dans lui, sans terreur ni
répugnance du mal qui le rendait méconnaissable; et lui, qui venait
d'expirer sous ce grand bonheur dont la félicité lui arrivait enfin,
restait les bras serrés, noués convulsivement autour d'elle, comme s'il
l'emportait. Alors, fut-ce de la douleur de cette possession incomplète,
en songeant à sa virginité inutile, qui ne pouvait plus être fécondée?
ou bien fut-ce au milieu de la joie suprême d'avoir consommé quand même
le mariage, de toute la volonté de son être? Elle eut au cœur, dans
cette étreinte de l'impuissante mort, un tel flot de sang, que son cœur
éclata. Elle était morte au cou de son amant mort, tous les deux
étroitement serrés, à jamais, entre les bras l'un de l'autre.
Il y eut un gémissement, Victorine s'était approchée, avait compris;
tandis que Pierre, debout lui aussi, restait frémissant d'admiration et
de larmes, soulevé par le sublime.
--Voyez, voyez, bégaya à voix très basse la servante, elle ne bouge
plus, elle ne souffle plus. Ma pauvre enfant, ma pauvre enfant! elle est
morte!
Et le prêtre murmura:
--Mon Dieu! qu'ils sont beaux!
C'était vrai, jamais beauté si haute, si resplendissante, n'avait éclaté
sur des visages morts. La face, tout à l'heure terreuse et vieillie de
Dario, venait de prendre une pâleur, une noblesse de marbre, les traits
allongés, simplifiés, comme dans un élan d'ineffable allégresse.
Benedetta restait très grave, avec un pli d'ardente volonté aux lèvres,
tandis que la figure entière exprimait une béatitude douloureuse et
infinie, dans une infinie blancheur. Ils mêlaient leurs chevelures, et
leurs yeux, restés grands ouverts, les uns au fond des autres,
continuaient à se regarder sans fin, d'une éternelle douceur de
caresse. Ils étaient le couple pour toujours enlacé, parti pour
l'immortalité dans l'enchantement de leur union, et qui avait vaincu la
mort, et de qui rayonnait cette beauté ravie de l'amour immortel et
vainqueur.
Mais les sanglots de Victorine crevaient enfin, mêlés à de telles
plaintes, qu'il s'ensuivit toute une confusion. Et Pierre, bouleversé à
présent, ne s'expliqua pas trop comment la chambre se trouva tout d'un
coup envahie par des gens, qu'une sorte de terreur désespérée agitait.
Le cardinal avait dû accourir de sa chapelle, avec don Vigilio. Sans
doute aussi, à cette minute, le docteur Giordano ramenait donna
Serafina, prévenue de la mort prochaine de son neveu, car elle était là
maintenant, dans la stupeur de ces coups de foudre successifs qui
frappaient la maison. Lui-même, le docteur avait cet étonnement troublé
des plus vieux médecins dont l'expérience s'effare toujours devant les
faits; et il tentait une explication, il parlait en hésitant d'un
anévrisme possible, peut-être d'une embolie.
Victorine, en servante que sa douleur faisait l'égale de ses maîtres,
osa l'interrompre.
--Ah! monsieur le docteur, ils s'aimaient trop tous les deux, est-ce que
ça ne suffit pas pour mourir ensemble?
Donna Serafina, après avoir baisé au front les chers enfants, voulut
leur fermer les yeux. Mais elle ne put y parvenir, les paupières se
rouvraient dès que le doigt les abandonnait, les yeux recommençaient à
se sourire, à échanger fixement la caresse de leur regard d'éternité.
Et, comme elle parlait, pour la décence, de séparer les deux corps, en
essayant de dénouer leurs membres:
--Oh! madame, oh! madame! se récria de nouveau Victorine. Vous leur
casseriez plutôt les bras. Voyez donc, on dirait que les doigts sont
entrés dans les épaules, jamais ils ne se quitteront.
Alors, le cardinal intervint. Dieu n'avait pas fait le miracle. Il
était livide, sans une larme, dans un désespoir glacé qui le
grandissait. Il eut un geste souverain d'absolution, de sanctification,
comme si, en prince de l'Église, disposant des volontés du ciel, il
acceptait ainsi les deux amants embrassés devant le tribunal suprême,
largement dédaigneux des convenances, en face de ce cas de superbe
amour, ému jusqu'aux entrailles par les souffrances de leur vie et par
la beauté de leur mort.
--Laissez-les, laissez-les, ma sœur, ne les troublez pas dans leur
sommeil... Que leurs yeux restent ouverts, puisqu'ils veulent avoir
jusqu'à la fin des temps pour se regarder, sans jamais en être las! Et
qu'ils dorment donc aux bras l'un de l'autre, puisqu'ils n'ont pas péché
durant leur existence, et qu'ils ne se sont ainsi noués d'une étreinte
que pour se coucher dans la terre!
Il ajouta, redevenant le prince romain, au sang d'orgueil, chaud encore
des anciennes aventures de batailles et de passions:
--Deux Boccanera peuvent dormir ainsi, Rome entière les admirera et les
pleurera... Laissez-les, laissez-les l'un à l'autre, ma sœur. Dieu les
connaît et les attend.
Tous les assistants s'étaient agenouillés, le cardinal récita lui-même
les prières des morts. La nuit venait, une ombre croissante envahissait
la chambre, où bientôt deux flammes de cierge brillèrent comme deux
étoiles.
Puis, sans savoir comment, Pierre se retrouva dans le petit jardin
abandonné du palais, au bord du Tibre. Il devait y être descendu,
étouffant de fatigue et de chagrin, ayant besoin d'air. Les ténèbres
noyaient le coin charmant, l'antique sarcophage ou le mince filet d'eau
tombant du masque tragique chantait sa grêle chanson de flûte; et le
laurier qui l'ombrageait, les buis amers, les orangers des plates-bandes
n'étaient plus que des masses indistinctes, sous le ciel d'un bleu noir.
Ah! comme il était doux et gai le matin, ce délicieux jardin
mélancolique! et comme les rires de Benedetta y avaient laissé un écho
désolé, toute cette belle joie sonnante du bonheur prochain, qui
maintenant gisait là-haut, dans le néant des choses et des êtres! Il eut
le cœur serré si douloureusement, qu'il éclata en gros sanglots, assis
à la place même où elle s'était assise, sur le fragment de colonne
renversée, dans l'air qu'elle avait respiré et qui paraissait garder son
odeur pure de femme adorable.
Tout d'un coup, une horloge au loin sonna six heures. Et Pierre eut un
brusque sursaut, en se souvenant que c'était le soir même que le pape
devait le recevoir, à neuf heures. Encore trois heures. Il n'y avait pas
songé pendant l'effrayante catastrophe, il lui semblait que des mois et
des mois s'étaient écoulés, cela revenait en lui comme un très ancien
rendez-vous, auquel, après des années d'absence, on arrive vieilli, le
cœur et le cerveau changés par des événements sans nombre. Et,
péniblement, il reprenait pied. Dans trois heures, il irait au Vatican,
il verrait enfin le pape.