Bien qu'il sût ne pouvoir se présenter chez le cardinal Sanguinetti que
vers onze heures, Pierre, qui avait pris un train matinal, descendit dès
neuf heures à la petite gare de Frascati. Déjà, il y était venu, en un
de ses jours d'oisiveté forcée; il avait fait l'excursion classique de
ces Châteaux romains, qui vont de Frascati à Rocca di Papa, et de Rocca
di Papa au Monte Cave; et il était charmé, il se promettait deux heures
de promenade apaisante, sur ces premiers coteaux des monts Albains, où
Frascati est bâti parmi les roseaux, les oliviers et les vignes,
dominant l'immense mer rousse de la Campagne, comme du haut d'un
promontoire, jusqu'à Rome lointaine qui blanchit, telle qu'un îlot de
marbre, à six grandes lieues.
Ah! ce Frascati, sur son mamelon verdoyant, au pied des hauteurs boisées
de Tusculum, avec sa terrasse fameuse d'où l'on a la plus belle vue du
monde, avec ses anciennes villas patriciennes aux fières et élégantes
façades Renaissance, aux parcs magnifiques, toujours verts, plantés de
cyprès, de pins et de chênes! C'était une douceur, une joie, une
séduction dont il ne se serait jamais lassé. Et, depuis plus d'une
heure, il errait délicieusement par les routes bordées d'antiques
oliviers noueux, par les chemins couverts, qu'ombrageaient les grands
arbres des propriétés voisines, par les sentiers odorants, au bout
desquels, à chaque coude, la Campagne se déroulait à l'infini, lorsqu'il
fit une rencontre imprévue, qui le contraria d'abord.
Il était redescendu près de la gare, dans les terrains bas, d'anciennes
vignes où tout un mouvement de constructions nouvelles s'était produit
depuis quelques années; et il fut surpris de voir une victoria, très
correctement attelée de deux chevaux, qui venait de Rome, s'arrêter près
de lui, et de s'entendre appeler par son nom.
--Comment! monsieur l'abbé Froment, vous ici en promenade, de si bonne
heure!
Alors, il reconnut le comte Prada qui, étant descendu, laissa la voiture
vide achever la route, tandis qu'il faisait à pied les deux ou trois
derniers cents mètres, à côté du jeune prêtre. Après une cordiale
poignée de main, il expliqua son goût.
--Oui, je me sers rarement du chemin de fer, je viens en voiture. Ça
promène mes chevaux... Vous savez que j'ai des intérêts par ici, toute
une affaire de constructions, qui malheureusement ne va pas très bien.
Et c'est pourquoi, malgré la saison avancée, je suis encore forcé d'y
venir plus souvent que je ne voudrais.
Pierre, en effet, savait cette histoire. Les Boccanera avaient dû vendre
la villa somptueuse, bâtie là par un cardinal, leur ancêtre, sur les
plans de Jacques de la Porte, dans la seconde moitié du seizième siècle:
une demeure d'été royale, d'admirables ombrages, des charmilles, des
bassins, des cascades, surtout une terrasse, célèbre entre toutes celles
du pays, qui s'avançait comme un cap, au-dessus de la Campagne romaine,
dont l'immensité sans fin va des montagnes de la Sabine aux sables de la
Méditerranée. Et, dans le partage, Benedetta tenait de sa mère de vastes
champs de vignes, en bas de Frascati, qu'elle avait apportés en dot à
Prada, au moment où la folie de la pierre soufflait de Rome sur les
provinces. Aussi Prada avait-il eu l'idée de construire là tout un
quartier de villas bourgeoises, dans le goût de celles qui encombrent la
banlieue de Paris. Mais peu d'acheteurs s'étaient présentés,
l'effondrement financier était survenu, et il liquidait péniblement
cette affaire fâcheuse, après en avoir désintéressé sa femme, dès leur
séparation.
--Et puis, continua-t-il, avec une voiture, on arrive, on part, quand on
veut; tandis qu'on est esclave des heures du chemin de fer. Ainsi, j'ai
ce matin rendez-vous avec des entrepreneurs, des experts, des avocats,
et je ne sais le temps qu'ils vont me prendre... Un merveilleux pays,
n'est-ce pas? dont nous avons raison d'être très fiers, à Rome. J'ai
beau y avoir en ce moment des ennuis, je ne puis m'y retrouver, sans que
mon cœur batte de joie.
Ce qu'il ne disait pas, c'était que son amie, comme il la nommait,
Lisbeth Kauffmann, venait de passer l'été dans une des villas neuves, où
elle avait installé son atelier de délicieuse artiste, visité par toute
la colonie étrangère, qui tolérait l'irrégularité de sa situation,
depuis la mort de son mari, grâce à sa gaieté et à sa peinture, juste
assez pour être libre. On avait fini même par accepter sa grossesse, et
elle était rentrée à Rome dès le milieu de novembre, pour y accoucher
d'un gros garçon, dont la venue avait rallumé, dans les salons blancs et
dans les salons noirs, les commérages passionnés sur le divorce imminent
de Benedetta et de Prada. L'amour de ce dernier pour Frascati était
sûrement fait de ses tendres souvenirs et de la grande joie d'orgueil où
le jetait cette naissance d'un fils.
Pierre, qui gardait en sa présence une gêne, comme une sorte de malaise,
dans sa haine instinctive des hommes d'argent et de proie, voulut
pourtant répondre à son amabilité parfaite, en lui demandant des
nouvelles de son père, le vieil Orlando, le héros de la conquête.
--Oh! à part les jambes, il se porte à merveille, il vivra cent ans. Ce
pauvre père! j'aurais été si heureux de l'installer dans une de ces
petites maisons, cet été! Mais jamais il n'a voulu, il s'entête à ne pas
quitter Rome, comme s'il craignait qu'on ne la lui reprît, pendant son
absence.
Il éclata d'un beau rire, s'égayant tout seul à plaisanter ainsi l'âge
héroïque et démodé de l'indépendance. Puis, il ajouta:
--Il me parlait encore de vous hier, monsieur l'abbé. Il s'étonne de ne
pas vous avoir revu.
Cela chagrina Pierre, car il s'était mis à aimer Orlando d'une tendresse
respectueuse. Deux fois, depuis la première visite, il était retourné le
saluer; et, à chaque fois, le vieillard avait refusé de causer de Rome,
tant que son jeune ami n'aurait pas tout vu, tout senti, tout compris.
Plus tard, il serait temps, lorsque l'un et l'autre pourraient conclure.
--Je vous en prie, s'écria Pierre, veuillez lui dire que je ne l'oublie
pas et que, si ma visite se fait attendre, c'est que je désire le
satisfaire. Mais je ne partirai pas sans aller lui dire combien j'ai été
touché de son accueil.
Tous deux continuaient à marcher lentement, par la route montante, au
milieu des quelques villas nouvelles, dont plusieurs n'étaient même pas
achevées. Et, lorsque Prada sut que le prêtre était venu pour se
présenter chez le cardinal Sanguinetti, il eut un nouveau rire, son rire
de loup aimable, qui découvrait ses dents blanches.
--C'est vrai, il est ici, depuis que le pape est souffrant... Ah! vous
allez le trouver dans un bel état de fièvre!
--Pourquoi donc?
--Mais parce que les nouvelles de la santé du Saint-Père ne sont pas
bonnes, ce matin. Quand j'ai quitté Rome, le bruit courait qu'il avait
passé une nuit affreuse.
Il s'était arrêté à un coude de la route, devant une antique chapelle,
une petite église, d'une grâce solitaire et triste, à la lisière d'un
bois d'oliviers. Et, tout à côté, se trouvait une masure tombant en
ruine, l'ancienne cure sans doute, d'où sortait un prêtre, grand,
noueux, la face épaisse et terreuse, qui, d'un double tour de clef,
ferma rudement la porte, avant de s'éloigner.
--Tenez! reprit railleusement le comte, en voici un dont le cœur doit
battre aussi bien fort, et qui monte sûrement chez votre cardinal, aux
nouvelles.
Pierre, surpris, avait regardé le prêtre.
--Je le connais, dit-il. C'est lui, si je ne me trompe, que j'ai vu, le
lendemain de mon arrivée, chez le cardinal Boccanera, auquel il
apportait un panier de figues, en venant lui demander un bon certificat
pour son jeune frère, qu'une violence, un coup de couteau, je crois,
avait fait mettre en prison, certificat d'ailleurs que le cardinal lui a
refusé absolument.
--C'est lui-même, n'en doutez pas, car il a été autrefois un familier de
la villa Boccanera, où son jeune frère était jardinier. Aujourd'hui, il
est le client, la créature du cardinal Sanguinetti... Ah! une figure
curieuse, que ce Santobono, comme vous n'en avez pas en France, je
suppose! Il vit tout seul, dans ce logis qui croule, il dessert cette
très vieille chapelle de Sainte-Marie des Champs, où l'on ne vient pas
entendre la messe trois fois par année. Oui, une véritable sinécure, qui
lui permet de vivre, avec son millier de francs de traitement, en paysan
philosophe, cultivant le jardin assez vaste, que vous voyez là, entouré
de grands murs.
En effet, le clos s'étendait sur la pente, derrière la cure, fermé
soigneusement de toutes parts, comme un refuge farouche où les regards
eux-mêmes ne pénétraient pas. Et l'on n'apercevait, par-dessus la
muraille de gauche, qu'un superbe figuier, un figuier géant, dont les
feuilles hautes se découpaient en noir sur le ciel clair.
Prada s'était remis à marcher, et il continuait à parler de Santobono,
qui l'intéressait évidemment. Un prêtre patriote, un garibaldien. Né à
Nemi, dans ce coin resté sauvage des monts Albains, il était du peuple,
encore près de la terre; mais il avait étudié, il savait assez
d'histoire pour connaître la grandeur passée de Rome et pour rêver le
rétablissement de l'empire romain, au profit de la jeune Italie. Et il
s'était mis à croire passionnément qu'un grand pape seul pouvait
réaliser ce rêve, en s'emparant du pouvoir, puis en conquérant toutes
les autres nations. Quoi de plus simple, puisque le pape commandait à
des millions de catholiques? Est-ce que la moitié de l'Europe n'était
pas à lui? La France, l'Espagne, l'Autriche céderaient, dès qu'elles le
verraient puissant, dictant des lois au monde. Quant à l'Allemagne et à
l'Angleterre, à toutes les nations protestantes, elles seraient
inévitablement conquises, la papauté étant l'unique digue qu'on pût
opposer à l'erreur, qui devait un jour se briser contre elle.
Politiquement, il s'était malgré ça déclaré en faveur de l'Allemagne,
dans la pensée que la France avait besoin d'être écrasée, pour se jeter
entre les bras du Saint-Père. Et les contradictions, les imaginations
folles se heurtaient ainsi dans cette tête fumeuse, où les idées
brûlaient, tournaient vite à la violence, sous la rudesse primitive de
la race: un barbare de l'Évangile, un ami des humbles et des souffrants,
qui était de la famille des sectaires exaltés, capables des grandes
vertus et des grands crimes.
--Oui, conclut Prada, il s'est donné au cardinal Sanguinetti, parce
qu'il a vu en lui le grand pape possible, le pape de demain, qui doit
faire de Rome l'unique capitale des peuples. Et cela ne va pas, non
plus, sans quelque ambition plus basse, celle, par exemple, de conquérir
un titre de chanoine, ou celle encore de se faire aider dans les petits
désagréments de l'existence, comme le jour où il a eu besoin de tirer
son frère d'embarras. On met sa chance sur un cardinal, ainsi qu'on
nourrit un terne à la loterie: si le cardinal sort pape, on gagne une
fortune... C'est pourquoi vous le voyez là-bas marcher à si longues
enjambées, dans la hâte de savoir si Léon XIII va mourir et si son terne
sortira avec Sanguinetti coiffant la tiare.
Intéressé et pris d'inquiétude, Pierre demanda:
--Croyez-vous donc le pape malade à ce point?
Le comte sourit, leva les deux bras.
--Ah! est-ce qu'on sait? ils sont tous malades, quand ils ont intérêt à
l'être. Mais je le crois vraiment indisposé, un dérangement
d'entrailles, dit-on; et, à son âge, la moindre indisposition peut
devenir fatale.
Quelques pas furent faits en silence; puis, de nouveau, le prêtre posa
une question.
--Alors, si le Saint-Siège se trouvait libre, le cardinal Sanguinetti
aurait de grandes chances?
--De grandes chances! de grandes chances! voilà encore une de ces choses
qu'on ne sait jamais. La vérité est qu'on le classe parmi les candidats
possibles; et, si le désir d'être pape suffisait, Sanguinetti serait
sûrement le pape futur, car il y met une passion, une fougue de volonté
extraordinaire, brûlé jusqu'aux os par cette ambition suprême. C'est
même là sa faiblesse, il s'use et il le sent. Aussi doit-il être décidé
à tout pour les derniers jours de lutte. Soyez certain que, s'il est
venu s'enfermer ici, en ce moment critique, ce doit être afin de mieux
diriger sa bataille de loin, tout en affectant un désir de retraite, un
détachement du meilleur effet.
Et il s'étendit complaisamment sur Sanguinetti, dont il aimait
l'intrigue, l'âpre appétit de conquête, l'activité excessive, même un
peu brouillonne. Il l'avait connu à son retour de la nonciature de
Vienne, rompu aux affaires, résolu dès lors à mettre la main sur la
tiare. Cette ambition expliquait tout, ses brouilles et ses
raccommodements avec le pape régnant, sa tendresse pour l'Allemagne
suivie d'une brusque évolution vers la France, ses attitudes successives
devant l'Italie, d'abord le souhait d'une entente, puis une
intransigeance absolue, pas de concessions, tant que Rome ne serait pas
évacuée. Et il semblait s'en tenir là désormais, il affectait de
déplorer le règne flottant de Léon XIII, de garder sa fervente
admiration à Pie IX, le grand pape héroïque de la résistance, dont le
bon cœur n'empêchait pas l'inébranlable fermeté. C'était dire que, lui,
restaurerait la bonhomie sans faiblesse dans l'Église, en dehors des
complaisances dangereuses de la politique. Pourtant, il ne rêvait que de
politique au fond, il avait dû en arriver à tout un programme,
volontairement vague, mais que ses clients, ses créatures répandaient,
d'un air de mystère extasié. Depuis une autre indisposition du pape, qui
datait déjà du printemps, il vivait dans une inquiétude mortelle, car le
bruit avait couru que les Jésuites, bien que le cardinal Boccanera ne
les aimât guère, se résigneraient à le soutenir. Sans doute, ce dernier
était rude, d'une piété outrée, dangereuse, en ce siècle de tolérance;
seulement, n'appartenait-il pas au patriciat, son élection ne
signifierait-elle pas que jamais la papauté ne renoncerait au pouvoir
temporel? Dès lors, Boccanera était devenu l'homme redoutable aux yeux
de Sanguinetti, lequel ne vivait plus, se voyait dépouillé, passait ses
heures à chercher la combinaison qui le débarrasserait de ce rival
tout-puissant, sans ménager les histoires abominables sur ses
complaisances pour Benedetta et Dario, sans cesser de le représenter
comme l'Antéchrist, dont le règne devait consommer la ruine de la
papauté. Sa dernière combinaison, afin de s'assurer l'appui des
Jésuites, était donc de faire répandre par ses familiers que lui, non
seulement maintiendrait intact le principe du pouvoir temporel, mais
encore qu'il s'engageait à reconquérir ce pouvoir. Et il avait tout un
plan qu'on se chuchotait à l'oreille, un plan d'une victoire certaine,
foudroyant dans ses résultats, malgré d'apparentes concessions: ne plus
défendre aux catholiques de voter et d'être candidats, envoyer à la
Chambre cent membres, puis deux cents, puis trois cents, renverser lors
la monarchie de Savoie, pour installer une sorte de vaste fédération des
provinces italiennes, dont le Saint-Père, rentré en possession de Rome,
deviendrait le Président auguste et souverain.
En terminant, Prada se mit à rire de nouveau, montrant ses dents
blanches, peu faites pour lâcher la proie.
--Vous voyez que nous avons à bien nous défendre, car il s'agit de nous
jeter dehors. Heureusement qu'il y a, à tout cela, de petits
empêchements. Mais de tels rêves n'en ont pas moins une action énorme
sur certaines cervelles exaltées, comme celle de ce Santobono par
exemple; et, tenez! en voilà un que Sanguinetti mènerait loin, d'un mot,
s'il voulait... Ah! il a de bonnes jambes! Regardez-le donc là-haut, il
est arrivé, il entre dans le petit palais du cardinal, cette villa toute
blanche qui a des balcons sculptés.
En effet, on apercevait le petit palais, une des premières maisons de
Frascati, construction moderne, de style Renaissance, et dont les
fenêtres s'ouvraient sur l'immensité de la Campagne romaine.
Il était onze heures, et comme Pierre prenait congé du comte, pour
monter faire lui-même sa visite, celui-ci garda un instant sa main dans
la sienne.
--Vous ne savez pas, si vous étiez très gentil, eh bien! vous
déjeuneriez avec moi... Voulez-vous? Dès que vous serez libre, venez me
rejoindre à ce restaurant, là, cette façade rose. Moi, en une heure,
j'aurai réglé mes affaires, et je serai ravi de ne pas manger seul.
D'abord, Pierre refusa, se défendit; mais il n'avait aucune excuse
possible; et il dut se rendre enfin, cédant malgré lui au charme réel de
Prada. Dès qu'ils se furent séparés, il n'eut qu'à monter une rue, pour
se trouver à la porte du cardinal. Ce dernier était d'un abord très
facile, par un besoin naturel d'expansion, par un calcul aussi de jouer
à l'homme populaire. A Frascati surtout, ses portes s'ouvraient à deux
battants, même devant les plus humbles soutanes. Le jeune prêtre fut
donc introduit tout de suite, un peu étonné de cet accueil, en se
souvenant de la mauvaise humeur du domestique de Rome, qui lui avait
déconseillé le voyage, Son Éminence n'aimant pas à être dérangée, quand
elle était souffrante. A la vérité, il n'était guère question de
maladie, car tout souriait, tout luisait dans cette aimable villa,
inondée de soleil. Le salon d'attente, où l'on venait de le laisser
seul, meublé d'un affreux meuble de velours rouge, n'avait ni luxe ni
confort; mais il était égayé par la plus belle lumière du monde, et il
donnait sur cette extraordinaire Campagne, si plate, si nue, d'une
beauté sans égale, toute de rêve, dans le continuel mirage du passé.
Aussi, en attendant d'être reçu, alla-t-il se planter à une des
fenêtres, grande ouverte sur un balcon, émerveillé, parcourant des yeux
la mer sans fin des herbages, jusqu'aux blancheurs lointaines de Rome,
que dominait le dôme de Saint-Pierre, une petite tache étincelante, à
peine large comme l'ongle du petit doigt.
Il s'oubliait là, lorsque le bruit d'une conversation, dont les mots lui
arrivaient très nets, le surprit. Il se pencha, il finit par comprendre
que c'était Son Éminence elle-même, debout sur le balcon voisin, qui
causait avec un prêtre, dont il voyait seulement un bout de soutane.
Tout de suite, d'ailleurs, il avait reconnu Santobono. Son premier
mouvement fut de se retirer, par discrétion; et puis, les paroles qu'il
entendit le retinrent.
--Nous allons savoir dans un instant, disait Son Éminence de sa voix
grasse. J'ai envoyé Eufemio à Rome, je n'ai de confiance qu'en lui. Et
voici le train qui le ramène.
En effet, un train arrivait par la plaine vaste, petit encore, tel qu'un
jouet d'enfant. Ce devait être pour le guetter que Sanguinetti était
venu s'accouder à la balustrade du balcon. Et il restait là, les yeux
sur Rome, au loin.
Santobono prononça passionnément quelques mots, que Pierre entendit mal.
Mais, tout de suite, le cardinal reprit, distinctement:
--Oui, oui, mon cher, une catastrophe serait un grand malheur. Ah! que
Dieu nous conserve longtemps encore Sa Sainteté...
Il s'arrêta, et comme il n'était pas hypocrite, il compléta sa pensé:
--Du moins qu'il nous la conserve en ce moment, car l'heure est
mauvaise, je suis dans l'angoisse la plus affreuse, les partisans de
l'Antéchrist ont gagné beaucoup de terrain dans ces derniers temps.
Un cri échappa à Santobono.
--Oh! Votre Éminence agira, triomphera!
--Moi, mon cher! Mais que voulez-vous que je fasse? Je ne suis qu'à la
disposition de mes amis, de ceux qui croiront en moi, uniquement pour la
victoire du Saint-Siège. C'est eux qui doivent agir, travailler chacun
dans ses moyens à barrer la route aux méchants, de manière à ce que les
bons réussissent... Ah! si l'Antéchrist règne...
Ce mot d'Antéchrist, qui revenait ainsi, troublait beaucoup Pierre. Tout
d'un coup, il se souvint de ce que lui avait dit le comte: l'Antéchrist,
c'était le cardinal Boccanera.
--Mon cher, songez à cela: l'Antéchrist au Vatican, consommant la ruine
de la religion par son orgueil implacable, sa volonté de fer, sa sombre
folie du néant; car il n'y a plus à en douter, il est la bête de mort
annoncée par les prophéties, celle qui menace de tout engloutir avec
elle, dans sa furieuse course aux ténèbres de l'abîme. Je le connais, il
ne rêve qu'obstination et qu'effondrement, il prendra les piliers du
temple et les ébranlera pour s'abîmer sous les décombres, lui et la
catholicité entière. Je ne lui donne pas six mois, sans qu'il soit
chassé de Rome, fâché avec toutes les nations, exécré de l'Italie,
traînant par le monde le fantôme errant du dernier pape.
Un grognement sourd, un juron étouffé de Santobono accueillit cette
effroyable prédiction. Mais le train était arrivé en gare; et, parmi les
quelques voyageurs qui venaient d'en descendre, Pierre distinguait un
petit abbé, dont la soutane battait les cuisses, tant il marchait vite.
C'était l'abbé Eufemio, le secrétaire du cardinal. Quand il eut aperçu
celui-ci au balcon, il lâcha tout respect humain, il se mit à courir,
pour gravir la rue en pente.
--Ah! voici Eufemio! s'écria Son Éminence, frémissante d'anxiété. Nous
allons savoir, nous allons savoir enfin!
Le secrétaire s'était engouffré sous la porte, et il dut monter si
vivement, que Pierre, presque aussitôt, le vit traverser hors d'haleine
le salon d'attente, où il se trouvait, puis disparaître dans le cabinet
du cardinal. Celui-ci avait quitté le balcon pour aller à la rencontre
de son messager; mais il y revint, au milieu de questions,
d'exclamations, de tout un tumulte, causé par les mauvaises nouvelles.
--Alors, c'est bien vrai, la nuit a été mauvaise, Sa Sainteté n'a pas
dormi un instant... Des coliques, vous a-t-on raconté? Mais, à son âge,
rien n'est plus grave, ça peut l'emporter en deux heures... Et les
médecins, que disent-ils?
La réponse ne parvint pas à Pierre. Seulement, il comprit en entendant
le cardinal reprendre:
--Oh! les médecins, ils ne savent jamais. D'ailleurs, quand ils ne
veulent plus parler, c'est que la mort n'est pas loin... Mon Dieu! quel
malheur, si la catastrophe ne peut être reculée de quelques jours!
Il se tut, et Pierre le sentit, les yeux de nouveau sur Rome, là-bas,
regardant de toute son angoisse ambitieuse le dôme de Saint-Pierre, la
petite tache étincelante, à peine grande comme l'ongle du petit doigt,
au milieu de l'immense plaine rousse. Quel trouble, quelle agitation, si
le pape était mort! Et il aurait voulu n'avoir qu'à étendre le bras pour
prendre dans le creux de sa main la Ville éternelle, la Ville sacrée,
qui ne tenait pas plus de place, à l'horizon, qu'un tas de gravier, jeté
là par la pelle d'un enfant. Déjà, il rêvait du conclave, lorsque les
dais des autres cardinaux s'abattraient, et que le sien, immobile,
souverain, le couronnerait de pourpre.
--Mais vous avez raison, mon cher, s'écria-t-il en s'adressant à
Santobono, il faut agir, c'est pour le salut de l'Église... Et puis, il
n'est pas possible que le ciel ne soit pas avec nous, qui voulons
uniquement son triomphe. S'il le faut, au moment suprême, il saura bien
foudroyer l'Antéchrist.
Alors, pour la première fois, Pierre entendit nettement Santobono, qui
disait d'une voix rude, avec une sorte de sauvage décision:
--Oh! si le ciel tarde, on l'aidera!
Puis, ce fut tout, il ne saisit plus qu'un murmure confus. Le balcon
était vide, et son attente recommença, dans le salon ensoleillé, d'une
gaieté calme et délicieuse. Brusquement, la porte du cabinet de travail
s'ouvrit toute grande, un domestique l'introduisit; et il fut étonné de
trouver le cardinal seul, sans avoir vu sortir les deux prêtres, qui
s'en étaient allés par une autre porte.
Dans la vive lumière blonde, le cardinal était debout près d'une
fenêtre, avec sa face colorée au nez fort, aux grosses lèvres, son air
de jeunesse trapue et vigoureuse, malgré ses soixante ans. Il avait
repris le sourire paternel dont il accueillait les plus humbles, par
bonne politique. Et, tout de suite, dès que Pierre se fut incliné et eut
baisé l'anneau, il lui indiqua une chaise.
--Asseyez-vous, cher fils, asseyez-vous... Voyons, vous venez pour cette
malheureuse affaire de votre livre. Je suis bien heureux, bien heureux
d'en causer avec vous.
Lui-même avait pris une chaise, devant cette fenêtre ouverte sur Rome,
dont il semblait ne pouvoir s'éloigner. Le prêtre s'aperçut qu'il ne
l'écoutait guère, les yeux de nouveau là-bas, vers la proie si
chaudement désirée, pendant qu'il s'excusait d'être venu le troubler
dans son repos. Pourtant, l'apparence d'aimable attention était
parfaite, il s'émerveilla de la volonté que cet homme devait avoir, pour
paraître si calme, si dévoué aux affaires des autres, lorsqu'un tel vent
de tempête soufflait en lui.
--Votre Éminence daignera donc me pardonner...
--Mais vous avez bien fait de venir, puisque ma santé chancelante me
retient ici... Je vais un peu mieux, d'ailleurs, et il est très naturel
que vous désiriez me fournir des explications, défendre votre œuvre,
éclairer mon jugement. Même je m'étonnais de ne pas vous avoir encore
vu, car je sais que votre foi est grande et que vous n'épargnez pas vos
démarches pour convertir vos juges... Parlez, cher fils, je vous écoute,
de toute la bonne joie que j'aurais à vous absoudre.
Et Pierre se laissa prendre à ces bienveillantes paroles. Un espoir lui
revint, celui de gagner à sa cause le préfet de l'Index, tout-puissant.
Il le jugeait déjà d'une intelligence rare, d'une cordialité exquise,
cet ancien nonce qui avait appris, à Bruxelles d'abord, puis à Vienne,
l'art mondain de renvoyer ravis, les gens qu'il bernait, en leur
promettant tout, sans leur rien accorder. Aussi retrouva-t-il une fois
encore sa flamme d'apôtre, pour exposer ses idées sur la Rome de demain,
la Rome qu'il rêvait, de nouveau maîtresse du monde, si elle revenait au
christianisme de Jésus, dans l'ardent amour des petits et des humbles.
Sanguinetti souriait, hochait doucement la tête, s'exclamait de
ravissement.
--Très bien, très bien! c'est parfait... Ah! je pense comme vous, cher
fils! On ne peut mieux dire... Mais c'est l'évidence même, vous êtes là
avec tous les bons esprits.
Puis, tout le côté poésie le touchait profondément, disait-il. Il aimait
à passer, comme Léon XIII, par rivalité sans doute, pour un latiniste
des plus distingués, et il avait voué à Virgile une tendresse spéciale
et sans bornes.
--Je sais, je sais, votre page sur le printemps qui revient, consolant
les pauvres que l'hiver a glacés, oh! je l'ai relue trois fois! Et vous
doutez-vous que vous êtes plein de tournures latines? J'ai noté chez
vous plus de cinquante expressions qu'on retrouverait dans les Églogues.
Un charme, votre livre, un vrai charme!
Comme il n'était point sot, et qu'il sentait là, dans ce petit prêtre,
une grande intelligence, il finissait par s'intéresser, non pas à lui,
mais au profit quelconque qu'il y avait peut-être à tirer de lui.
C'était, dans sa fièvre d'intrigues, sa continuelle préoccupation, tirer
des autres, des créatures que Dieu lui envoyait, tout ce qu'elles lui
apportaient d'utile à son propre triomphe. Et il se détournait un
instant de Rome, il regardait en face son interlocuteur, l'écoutait
parler, en se demandant à quoi il pourrait bien l'employer, tout de
suite, dans la crise qu'il traversait, ou plus tard, quand il serait
pape. Mais le prêtre commit encore une fois la faute d'attaquer le
pouvoir temporel de l'Église et de prononcer les mots malencontreux de
religion nouvelle.
D'un geste, le cardinal l'arrêta, toujours souriant, sans rien perdre de
son amabilité, bien que sa résolution, prise depuis longtemps, fût dès
lors confirmée et définitive.
--Certainement, cher fils, vous avez raison sur bien des points, et je
suis souvent avec vous, oh! tout à fait... Seulement, voyons, vous
ignorez sans doute que je suis ici le protecteur de Lourdes. Alors,
après la page que vous avez écrite sur la Grotte, comment voulez-vous
que je me prononce pour vous, contre les Pères?
Pierre fut atterré par ce fait, qu'il ignorait en effet. Personne
n'avait eu la précaution de l'avertir. A Rome, les œuvres catholiques
du monde entier ont chacune pour protecteur un cardinal, désigné par le
Saint-Père, chargé de la représenter et de la défendre au besoin.
--Ces bons Pères! continua doucement Sanguinetti, vous leur avez fait
beaucoup de peine, et vraiment nous avons les mains liées, nous ne
pouvons augmenter leur chagrin davantage... Si vous saviez le nombre de
messes qu'ils nous envoient! Sans eux, je connais plus d'un de nos
pauvres prêtres qui mourrait de faim.
Il n'y avait qu'à s'incliner. Pierre se heurtait une fois de plus à
cette question d'argent, à la nécessité où se trouvait le Saint-Siège
d'assurer son budget, bon an mal an. C'était toujours le servage du
pape, que la perte de Rome avait libéré du souci de régner, mais que sa
gratitude forcée pour les aumônes reçues, clouait quand même à la terre.
Les besoins étaient si grands, que l'argent régnait, était la puissance
souveraine, devant laquelle tout pliait en cour de Rome.
Sanguinetti se leva pour donner congé au visiteur.
--Mais, cher fils, reprit-il avec effusion, ne vous désespérez pas. Je
n'ai d'ailleurs que ma voix, je vous promets de tenir compte des
excellentes explications que vous venez de me fournir... Et qui sait? si
Dieu est avec vous, il vous sauvera, même malgré nous!
C'était son ordinaire tactique, il avait pour principe de ne jamais
pousser personne à bout, en renvoyant les gens sans espoir. A quoi bon
dire à celui-ci que la condamnation de son livre était chose faite et
que le seul parti prudent serait de le désavouer? Il n'y avait qu'un
sauvage, comme Boccanera, pour souffler la colère sur les âmes de feu et
les jeter à la rébellion.
--Espérez, espérez! répéta-t-il avec son sourire, en ayant l'air de
sous-entendre une foule de choses heureuses, qu'il ne pouvait dire.
Pierre, profondément touché, se sentit renaître. Il oubliait même la
conversation qu'il avait surprise, cette âpreté d'ambition, cette rage
sourde contre le rival redouté. Et puis, chez les puissants,
l'intelligence ne pouvait-elle tenir lieu de cœur? Si celui-ci était
pape un jour, et s'il avait compris, ne serait-il pas peut-être le pape
attendu, acceptant la tâche de réorganiser l'Église des États-Unis
d'Europe, maîtresse spirituelle du monde? Il le remercia avec émotion,
s'inclina et le laissa à son rêve, debout devant cette fenêtre grande
ouverte, d'où Rome lui apparaissait au loin toute précieuse et luisante
comme un joyau, telle la tiare d'or et de pierreries, dans le
resplendissement du soleil d'automne.
Il était près d'une heure, lorsque Pierre et le comte Prada purent enfin
déjeuner, à une des petites tables du restaurant, où ils s'étaient donné
rendez-vous. Leurs affaires les avaient retardés l'un et l'autre. Mais
le comte paraissait fort gai, ayant réglé à son avantage des questions
fâcheuses; et le prêtre lui-même, repris d'espérance, s'abandonnait, se
laissait délicieusement vivre, dans la douceur de ce dernier beau jour.
Aussi le déjeuner fut-il charmant, au milieu de la grande salle claire,
peinte en bleu et en rose, absolument déserte à cette époque de l'année.
Des Amours volaient au plafond, des paysages rappelant de loin les
Châteaux romains décoraient les murs. Et ils mangèrent des choses
fraîches, ils burent de ce vin de Frascati, qui a un goût brûlé de
terroir, comme si les anciens volcans avaient laissé à la terre un peu
de leur flamme.
Longuement, la conversation roula sur les monts Albains, dont la grâce
farouche domine si heureusement la plate Campagne romaine, pour le
plaisir des yeux. Pierre, qui avait fait la classique excursion en
voiture, de Frascati à Nemi, était resté sous le charme; et il en
parlait encore avec feu. C'était d'abord l'adorable chemin de Frascati à
Albano, montant et descendant au flanc des collines, plantées de
roseaux, de vignes et d'oliviers, parmi lesquels s'ouvraient de
continuelles échappées sur l'immensité houleuse de la Campagne. A
gauche, le village de Rocca di Papa, en amphithéâtre, blanchissait sur
un mamelon, au-dessous du Monte Cave, couronné de grands arbres
séculaires. De ce point de la route, lorsqu'on se retournait vers
Frascati, on apercevait, très haut, à la lisière d'un bois de pins, les
ruines lointaines de Tusculum, de grandes ruines rousses, cuites par des
siècles de soleil, et d'où la vue sans bornes devait être admirable.
Puis, on traversait Marino, à la grande rue en pente, à la vaste église,
au vieux palais noirci et à demi mangé des Colonna. Puis, après un bois
de chênes verts, on longeait le lac d'Albano, spectacle unique au monde:
les ruines d'Albe la Longue en face, de l'autre côté des eaux immobiles,
clair miroir; le Monte Cave à gauche, avec Rocca di Papa et Palazzola;
et Castel-Gandolfo à droite, dominant le lac, comme du haut d'une
falaise. Dans le cratère éteint, ainsi qu'au fond d'une coupe de verdure
géante, le lac dormait, lourd et mort, une nappe de métal fondu, que le
soleil moirait d'or d'un côté, tandis que l'autre moitié, dans l'ombre,
était noire. Et la route montait ensuite, jusqu'à Castel-Gandolfo,
perché sur son rocher, tel qu'un oiseau blanc, entre le lac et la mer,
toujours rafraîchi par une brise, même aux heures les plus brûlantes de
l'été, autrefois célèbre par sa villa des Papes, où Pie IX aimait à
vivre des journées d'indolence, où Léon XIII n'est jamais venu. Et la
route descendait ensuite; et les chênes verts recommençaient, des chênes
verts fameux par leur énormité, une double rangée de colosses, de
monstres aux membres tordus, deux ou trois fois centenaires; et l'on
arrivait enfin à Albano, une petite ville moins nettoyée, moins
modernisée que Frascati, un coin de terroir qui a gardé un peu de son
odeur d'ancienne sauvagerie; et c'était encore l'Arricia, avec le palais
Chigi, des coteaux couverts de forêts, des ponts enjambant des gorges
débordantes d'ombrages; et c'était encore Genzano, c'était encore Nemi,
de plus en plus reculés et farouches, perdus au milieu des rocs et des
arbres.
Ah! ce Nemi, quel souvenir ineffaçable Pierre en avait gardé, ce Nemi
au bord de son lac, ce Nemi délicieux de loin, d'une apparition si
charmeresse, évocatrice des anciennes légendes, des villes fées nées
dans la verdure du mystère des eaux, et d'une saleté repoussante quand
on l'aborde enfin, croulant de partout, dominé encore par la tour des
Orsini, comme par le génie mauvais des anciens âges, qui semble y
maintenir les mœurs féroces, les passions violentes et les coups de
couteau! Il était de là, ce Santobono, dont le frère avait tué, et qui
lui-même semblait brûler d'une flamme meurtrière, avec ses yeux de
crime, luisants tels que des braises. Et le lac, le lac rond comme une
lune éteinte, tombée là, dans ce fond de cratère, cette coupe plus
profonde et plus étroite qu'au lac d'Albano, couverte d'arbres d'une
vigueur et d'une densité prodigieuses! Les pins, les ormes, les saules,
en un flot vert de branches qui s'écrasent, descendent jusqu'à la rive.
Cette fécondité formidable naît des continuelles vapeurs d'eau qui se
dégagent, sous l'action torride du soleil, dont les rayons s'amassent
dans ce creux, en un foyer de fournaise. C'est une humidité chaude et
lourde, les allées des jardins environnants se verdissent de mousses,
des brouillards épais emplissent souvent le matin l'immense coupe d'une
vapeur blanche, comme d'un lait fumeux de sorcière, aux louches
maléfices. Et Pierre se souvenait bien de son malaise, devant ce lac où
paraissent dormir des atrocités anciennes, toute une religion
mystérieuse d'abominables pratiques, au milieu de l'admirable décor. Il
l'avait vu, à l'approche du soir, dans l'ombre de sa ceinture de forêts,
tel qu'une plaque de métal terni, noir et argent, d'une immobilité
pesante; et cette eau très claire, mais si profonde, cette eau déserte,
sans une barque, cette eau morte, auguste et sépulcrale, lui avait
laissé une indicible tristesse, une mélancolie à en mourir, la
désespérance des grands ruts solitaires, la terre et les eaux gonflées
de la douleur muette des germes, inquiétantes de fécondité. Ah! ces
bords noirs qui s'enfonçaient, ce lac morne et noir qui gisait, là-bas,
au fond!
Le comte Prada s'était mis à rire de cette impression.
--Oui, oui, c'est vrai, le lac de Nemi n'est pas gai tous les jours. Je
l'ai vu, par des temps gris, couleur de plomb; et les grands soleils,
tout en l'éclairant, ne l'animent guère. Pour mon compte, je sais que je
périrais d'ennui, s'il me fallait vivre en face de cette eau toute nue.
Mais il a pour lui les poètes et les femmes romanesques, celles qui
adorent les grands amours passionnés, aux dénouements tragiques.
Puis, comme les deux convives s'étaient levés de table, pour aller
prendre le café sur une terrasse, la conversation changea.
--Est-ce que, ce soir, reprit le comte, vous comptez vous rendre à la
réception du prince Buongiovanni? Ce sera, pour un étranger, un
spectacle curieux, que je vous conseille de ne pas manquer.
--Oui, j'ai une invitation, répondit Pierre. C'est un de mes amis,
monsieur Narcisse Habert, un attaché de notre ambassade, qui me l'a
procurée et qui, du reste, doit m'y conduire.
En effet, il devait y avoir, le soir même, une fête au palais
Buongiovanni, sur le Corso, un de ces rares galas comme il ne s'en donne
que deux ou trois par hiver. On racontait que celui-ci dépasserait tout
en magnificence, car il avait lieu à l'occasion des fiançailles de
Celia, la petite princesse. Brusquement, le prince, après avoir giflé sa
fille, disait-on, et avoir lui-même couru des risques sérieux
d'apoplexie, dans une crise d'effroyable colère, venait de céder devant
le tranquille et doux entêtement de la jeune fille, en consentant à son
mariage avec le lieutenant Attilio, le fils du ministre Sacco; et tous
les salons de Rome, le monde blanc aussi bien que le monde noir, en
étaient bouleversés.
Le comte Prada s'égayait de nouveau.
--Vous verrez un beau spectacle, je vous assure! Moi, j'en suis
enchanté, pour mon bon cousin Attilio, qui est vraiment un très honnête
et très charmant garçon. Et rien au monde ne me ferait manquer l'entrée,
dans les antiques salons des Buongiovanni, de mon cher oncle Sacco, qui
vient enfin de décrocher le portefeuille de l'Agriculture. Ce sera
vraiment extraordinaire et superbe... Ce matin, mon père, qui prend tout
au sérieux, m'a dit qu'il n'en avait pas fermé l'œil de la nuit.
Il s'interrompit, pour reprendre aussitôt:
--Dites donc, il est déjà deux heures et demie, vous n'aurez plus un
train avant cinq heures. Et vous ne savez pas ce que vous devriez faire?
ce serait de rentrer à Rome avec moi, en voiture.
Mais Pierre se récriait.
--Non, non, merci mille fois! Je dîne avec mon ami Narcisse, je ne puis
m'attarder.
--Eh! vous ne vous attarderez pas, au contraire! Nous allons partir à
trois heures, nous serons à Rome avant cinq heures... Il n'y a pas de
promenade plus délicieuse à faire, quand le jour tombe, et, voyons! je
vous promets un admirable coucher de soleil.
Il fut si pressant que le prêtre dut accepter, gagné décidément par tant
d'amabilité et de belle humeur. Ils passèrent encore une heure fort
agréable, à causer de Rome, de l'Italie, de la France. Ils étaient
remontés un instant dans Frascati, où le comte voulait revoir un
entrepreneur. Et, comme trois heures sonnaient, ils partirent enfin,
mollement bercés côte à côte, sur les coussins de la victoria, au trot
léger des deux chevaux. C'était délicieux, en effet, ce retour à Rome,
au travers de l'immense Campagne nue, sous le grand ciel limpide, par
cette fin exquise de la plus douce des journées d'automne.
Mais d'abord, à grande allure, la victoria dut descendre les pentes de
Frascati, entre de continuels champs de vignes et des bois d'oliviers.
La route pavée tournait, peu fréquentée: à peine quelques paysans en
vieux chapeaux de feutre noir, un mulet blanc, une carriole attelée d'un
âne; c'était seulement le dimanche que les débits de vin se peuplaient
et que les artisans à leur aise venaient manger le chevreau dans les
bastides d'alentour. On passa devant une fontaine monumentale, à un
coude du chemin. Tout un troupeau de moutons défila, barra un instant le
passage. Et, toujours, au fond des lentes ondulations de l'immense
Campagne rousse, Rome lointaine apparaissait dans les vapeurs violettes
du soir, semblait s'enfoncer peu à peu, à mesure que la voiture
descendait davantage. Il vint un moment où elle ne fut plus, au ras de
l'horizon, qu'une mince raie grise, à peine étoilée de blanc par
quelques façades ensoleillées. Puis, elle s'abîma en terre, elle se noya
sous la houle des champs infinis.
Maintenant, la victoria roulait en plaine, laissant derrière elle les
monts Albains, tandis qu'à droite, à gauche, en face, commençait la mer
des prairies et des chaumes. Et ce fut alors que le comte, s'étant
penché, s'écria:
--Tenez! voyez donc en avant, là-bas, notre homme de ce matin, le
Santobono en personne... Hein? quel gaillard, comme il marche! Mes
chevaux ont peine à le rattraper.
Pierre se pencha à son tour. C'était bien le curé de Sainte-Marie des
Champs, grand et noueux, comme taillé à coups de serpe, dans sa longue
soutane noire. Sous la fine lumière, le clair soleil blond qui
l'inondait, il faisait une dure tache d'encre; et il allait d'un tel
pas, régulier et rude, qu'il ressemblait au destin en marche. Au bout de
son bras droit pendait quelque chose, un objet qu'on distinguait mal.
Quand la voiture eut fini par l'atteindre, Prada donna l'ordre au cocher
de ralentir; et il engagea la conversation.
--Bonjour, l'abbé! vous allez bien?
--Très bien, monsieur le comte. Mille grâces!
--Et où courez-vous donc si gaillardement?
--Monsieur le comte, je vais à Rome.
--Comment, à Rome? Si tard!
--Oh! j'y serai presque aussitôt que vous. La route ne me fait pas peur,
et c'est de l'argent vite gagné.
Il ne perdait pas une enjambée, tournant à peine la tête, allongeant le
pas, le long des roues; si bien que Prada, mis en joie par la rencontre,
dit tout bas à Pierre:
--Attendez, il nous amusera.
Puis, à voix haute:
--Puisque vous allez à Rome, l'abbé, montez donc, il y a une place pour
vous.
Immédiatement, sans se faire prier davantage, Santobono accepta.
--Je veux bien, mille grâces!... Ça vaut encore mieux de ne point user
ses souliers.
Et il monta, s'installa sur le strapontin, refusant avec une brusque
humilité la place que Pierre voulait poliment lui céder près du comte.
Ceux-ci venaient enfin de reconnaître, dans l'objet qu'il portait, un
petit panier plein de figues, joliment arrangé et recouvert de feuilles.
Les chevaux étaient repartis à un trot plus vif, la voiture roulait sur
la belle route plate.
--Alors, vous allez à Rome? reprit le comte, pour faire causer le curé.
--Oui, oui, je vais porter à Son Éminence révérendissime le cardinal
Boccanera ces quelques figues, les dernières de la saison, dont j'avais
promis de lui faire le petit cadeau.
Il avait posé sur ses genoux le panier, qu'il tenait soigneusement entre
ses grosses mains noueuses, ainsi qu'une chose fragile et rare.
--Ah! les figues fameuses de votre figuier! C'est vrai, elles sont tout
miel... Mais débarrassez-vous donc, vous n'allez pas les garder sur vos
genoux jusqu'à Rome. Donnez-les-moi, je vais les mettre dans la capote.
Il s'agita, les défendit, ne voulut absolument pas s'en séparer.
--Mille grâces! mille grâces!... Elles ne me gênent, pas du tout, elles
sont très bien là, et je suis sûr de cette façon qu'il ne leur arrivera
pas d'accident.
Cette passion de Santobono pour les fruits de son jardin amusait
beaucoup Prada, qui poussait le coude de Pierre. Il demanda de nouveau:
--Et le cardinal les aime, vos figues?
--Oh! monsieur le comte, Son Éminence daigne les adorer. Autrefois,
lorsqu'elle passait l'été à la villa, elle ne voulait pas en manger d'un
autre arbre. Alors, vous comprenez, ça ne me coûte guère de lui faire
plaisir, du moment que je connais son goût.
Mais il avait jeté sur Pierre un regard si aigu, que le comte sentît la
nécessité de les présenter l'un à l'autre.
--Monsieur l'abbé Froment est justement descendu au palais Boccanera, où
il loge depuis trois mois.
--Je sais, je sais, dit avec tranquillité Santobono. J'ai vu monsieur
l'abbé chez Son Éminence, un jour où, déjà, j'étais allé porter des
figues. Seulement, elles étaient moins mûres. Celles-ci sont parfaites.
Il eut un regard de complaisance sur le petit panier, qu'il parut serrer
plus étroitement entre ses doigts énormes, couverts de poils fauves. Et
il se fit un silence, tandis que la Campagne se déroulait sans fin, aux
deux bords. Les maisons avaient disparu depuis longtemps, pas un mur,
pas un arbre, rien que les ondulations vastes, dont l'approche de
l'hiver commençait à verdir les herbes maigres et rases. Une tour, une
ruine à demi écroulée, qui apparut à gauche, prit tout à coup une
importance extraordinaire, droite dans le ciel limpide, au-dessus de la
ligne plate, illimitée de l'horizon. Puis, à droite, dans un grand parc,
fermé de pieux, se montrèrent de lointaines silhouettes de bœufs et de
chevaux; d'autres bœufs, attelés encore, rentraient lentement du
labour, sous les piqûres de l'aiguillon; tandis qu'un fermier, lancé au
galop d'un petit cheval rouge, achevait de donner son coup d'œil du
soir, à travers les terres labourées. La route par moments se peuplait.
Un biroccino, très légère voiture à deux grandes roues, avec un simple
siège posé sur l'essieu, venait de filer comme le vent. De temps à
autre, la victoria dépassait un carrotino, la charrette basse, dans
laquelle le paysan, abrité sous une sorte de tente aux couleurs vives,
apportait à Rome le vin, les légumes, les fruits des Châteaux romains.
On entendait de loin les clochettes grêles des chevaux, s'en allant
d'eux-mêmes, par le chemin bien connu, pendant que le paysan d'ordinaire
dormait à poings fermés. Des femmes rentraient par groupes de trois ou
quatre, la jupe relevée, les cheveux nus et noirs, avec des fichus
écarlates. Et la route se vidait ensuite, et le désert se faisait de
plus en plus, sans un passant, sans une bête, pendant des kilomètres,
sous le ciel rond et infini, où descendait le soleil oblique, là-bas, au
bout de cette mer vide, d'une monotonie grandiose et triste.
--Et le pape, l'abbé? demanda soudain Prada; est-il mort?
Santobono ne s'effara même pas.
--J'espère bien, dit-il simplement, que Sa Sainteté a encore de longs
jours à vivre, pour le triomphe de l'Église.
--Alors, vous avez eu de bonnes nouvelles, ce matin, chez votre évêque,
le cardinal Sanguinetti?
Cette fois, le curé ne put réprimer un léger tressaillement. On l'avait
donc vu? Lui, dans sa hâte, n'avait pas remarqué ces deux passants, qui
venaient derrière son dos, sur la route.
--Oh! répondit-il, en se remettant tout de suite, on ne sait jamais au
juste si les nouvelles sont bonnes ou mauvaises... Il paraît que Sa
Sainteté a passé une assez pénible nuit, et je fais des vœux pour que
la nuit prochaine soit meilleure.
Un instant, il sembla se recueillir; puis, il ajouta:
--Si, d'ailleurs, Dieu croyait l'heure venue de rappeler à lui Sa
Sainteté, il ne laisserait pas son troupeau sans pasteur, il aurait déjà
choisi et marqué le Souverain Pontife de demain.
Cette belle réponse accrut encore la joie de Prada.
--Vraiment, l'abbé, vous êtes extraordinaire... Alors, vous pensez que
les papes se font ainsi par la grâce de Dieu? Le pape de demain est
nommé là-haut, n'est-ce pas? et il attend, simplement. Je m'imaginais,
moi, que les hommes se mêlaient un peu de l'affaire... Mais peut-être
savez-vous déjà quel est le cardinal élu d'avance par la faveur divine!
Et il continua ses plaisanteries faciles d'incroyant, qui laissaient du
reste le prêtre dans un calme parfait. Ce dernier finit même par rire,
lui aussi, lorsque le comte, faisant allusion à l'ancienne passion que
le peuple joueur de Rome mettait, lors de chaque conclave, à parier sur
l'élu probable, lui dit qu'il y aurait là, pour lui, une fortune à
gagner, s'il était dans le secret de Dieu. Puis, il fut question des
trois soutanes blanches, de trois grandeurs différentes, qui attendaient
dans une armoire du Vatican, toujours prêtes: serait-ce cette fois la
petite, la grande, ou la moyenne, qu'on emploierait? A la moindre
maladie sérieuse du pape régnant, c'était ainsi une émotion
extraordinaire, un réveil aigu de toutes les ambitions, de toutes les
intrigues, à ce point que, non seulement dans le monde noir, mais encore
dans la ville entière, il n'y avait plus d'autre curiosité, d'autre
entretien, d'autre occupation, que pour discuter les titres des
cardinaux et peur prédire celui qui l'emporterait.
--Voyons, voyons, reprit Prada, puisque vous savez, vous, je veux
absolument que vous me disiez... Sera-ce le cardinal Moretta?
Santobono, malgré son évidente volonté de rester digne et désintéressé,
en bon prêtre pieux, se passionnait peu à peu, cédait à sa flamme
intérieure. Et cet interrogatoire l'acheva, il ne put se contenir
davantage.
--Moretta, allons donc! il est vendu à toute l'Europe!
--Sera-ce le cardinal Bartolini?
--Vous n'y pensez pas!... Bartolini! mais il s'est usé à tout vouloir et
à ne jamais rien obtenir!
--Alors, sera-ce le cardinal Dozio?
--Dozio, Dozio! Ah! si Dozio l'emportait, ce serait à désespérer de
notre sainte Église, car il n'y a pas d'esprit plus bas ni plus méchant!
Prada leva les mains, comme s'il était à bout de candidats sérieux. Il
mettait un malin plaisir à ne pas nommer le cardinal Sanguinetti, le
candidat certain du curé, pour exaspérer celui-ci davantage. Puis,
soudain, il parut avoir trouvé, il s'écria gaiement:
--Ah! j'y suis, je connais votre homme... Le cardinal Boccanera!
Du coup, Santobono fut touché en plein cœur, dans sa rancune, dans sa
foi de patriote. Déjà, sa bouche terrible s'ouvrait, il allait crier
non, non! de toute sa force. Mais il parvint à retenir le cri, réduit au
silence, avec son cadeau sur les genoux, ce petit panier de figues, que
ses deux mains serrèrent, à le briser; et l'effort qu'il dut faire, le
laissa si frémissant, qu'il fut forcé d'attendre, avant de répondre
d'une voix calmée:
--Son Éminence révérendissime le cardinal Boccanera est un saint homme,
digne du trône, et je craindrais seulement qu'il n'apportât la guerre,
dans sa haine contre notre Italie nouvelle.
Mais Prada voulut aggraver la blessure.
--Enfin, celui-ci, vous l'acceptez, vous l'aimez trop pour ne pas vous
réjouir de ses chances. Et je crois que, cette fois, nous sommes dans le
vrai, car tout le monde est convaincu que le conclave n'en peut nommer
un autre... Allons, il est très grand, ce sera la grande soutane blanche
qui servira.
--La grande soutane, la grande soutane, gronda Santobono sourdement et
comme malgré lui, à moins pourtant...
Il n'acheva pas, de nouveau vainqueur de sa passion. Et Pierre, qui
écoutait en silence, s'émerveilla, car il se rappelait la conversation
qu'il avait surprise, chez le cardinal Sanguinetti. Évidemment, les
figues n'étaient qu'un prétexte pour forcer la porte du palais
Boccanera, où quelque familier, l'abbé Paparelli sans doute, pouvait
seul donner des renseignements certains à son ancien camarade. Mais quel
empire cet exalté avait sur lui-même, dans les mouvements les plus
désordonnés de son âme!
Aux deux côtés de la route, la Campagne continuait à dérouler à l'infini
ses nappes d'herbe, et Prada regardait sans voir, devenu sérieux et
songeur. Il acheva tout haut ses réflexions.
--Vous savez ce qu'on dira, l'abbé, s'il meurt cette fois... Ça ne sent
guère bon, ce brusque malaise, ces coliques, ces nouvelles qu'on
cache... Oui, oui, le poison, comme pour les autres.
Pierre eut un sursaut de stupeur. Le pape empoisonné!
--Comment! le poison, encore! cria-t-il.
Effaré, il les contemplait tous les deux. Le poison comme aux temps des
Borgia, comme dans un drame romantique, à la fin de notre dix-neuvième
siècle! Cette imagination lui semblait à la fois monstrueuse et
ridicule.
Santobono, la face devenue immobile, impénétrable, ne répondit pas. Mais
Prada hocha la tête, et la conversation ne fut plus qu'entre lui et le
jeune prêtre.
--Eh! oui, le poison, encore... A Rome, la peur en est restée vivace et
très grande. Dès qu'une mort y paraît inexplicable, trop prompte ou
accompagnée de circonstances tragiques, la première pensée est unanime,
tout le monde crie au poison; et remarquez qu'il n'est pas de ville, je
crois, où les morts subites soient plus fréquentes, je ne sais au juste
pour quelles causes, les fièvres, dit-on... Oui, oui, le poison avec
toute sa légende, le poison qui tue comme la foudre et ne laisse pas de
trace, la fameuse recette léguée d'âge en âge, sous les empereurs et
sous les papes, et jusqu'à nos jours de bourgeoise démocratie.
Il finissait par sourire pourtant, un peu sceptique lui-même, dans sa
terreur sourde, de race et d'éducation. Et il citait des faits. Les
dames romaines se débarrassaient de leurs maris ou de leurs amants, en
employant le venin d'un crapaud rouge. Plus pratique, Locuste
s'adressait aux plantes, faisait bouillir une plante qui devait être
l'aconit. Après les Borgia, la Toffana vendait, à Naples, dans des
fioles décorées de l'image de saint Nicolas de Bari, une eau célèbre, à
base d'arsenic sans doute. Et c'étaient encore des histoires
extraordinaires, des épingles à la piqûre foudroyante, une coupe de vin
qu'on empoisonnait en y effeuillant une rose, une bécasse qu'un couteau
préparé partageait en deux et dont la moitié contaminée tuait l'un des
deux convives.
--Moi qui vous parle, j'ai eu, dans ma jeunesse, un ami dont la fiancée,
à l'église, le jour du mariage, est tombée morte pour avoir simplement
respiré un bouquet de fleurs... Alors, pourquoi ne voulez-vous pas que
la fameuse recette se soit réellement transmise et reste connue de
quelques initiés?
--Mais, dit Pierre, parce que la chimie a fait trop de progrès. Si les
anciens croyaient à des poisons mystérieux, c'était qu'ils manquaient de
tout moyen d'analyse. Aujourd'hui, la drogue des Borgia mènerait droit
en cour d'assises le naïf qui s'en servirait. Ce sont des contes à
dormir debout, et c'est à peine si les bonnes gens les tolèrent encore
dans les romans-feuilletons.
--Je veux bien, reprit le comte, avec son sourire gêné. Vous avez sans
doute raison... Seulement, allez donc dire cela, tenez! à votre hôte, au
cardinal Boccanera, qui a tenu dans ses bras un vieil ami à lui,
tendrement aimé, monsignor Gallo, mort l'été dernier, en deux heures.
--En deux heures, une congestion cérébrale suffit, et un anévrisme tue
même en deux minutes.
--C'est vrai, mais demandez-lui ce qu'il a pensé devant les longs
frissons, la face qui se plombait, les yeux qui se creusaient, ce masque
d'épouvante où il ne retrouvait plus rien de son ami. Il en a la
conviction absolue, monsignor Gallo a été empoisonné, parce qu'il était
son confident le plus cher, son conseiller toujours écouté, dont les
sages avis étaient des garants de victoire.
L'ahurissement de Pierre avait grandi. Il s'adressa directement à
Santobono, qui achevait de le troubler par son impassibilité irritante.
--C'est imbécile, c'est effroyable, et vous aussi, monsieur le curé,
vous croyez à ces affreuses histoires?
Pas un poil du prêtre ne bougea. Il ne desserra pas ses grosses lèvres
violentes, il ne détourna pas ses yeux de flamme noire, qu'il tenait
fixés sur Prada. Celui-ci, d'ailleurs, continuait à donner des exemples.
Et monsignor Nazzarelli, qu'on avait trouvé dans son lit, réduit et
calciné comme un charbon! et monsignor Brando, frappé à Saint-Pierre
même, pendant les vêpres, mort dans la sacristie, vêtu de ses habits
sacerdotaux!
--Ah! mon Dieu! soupira Pierre, vous m'en direz tant, que je finirai par
trembler, moi aussi, et par ne plus oser manger que des œufs à la
coque, dans votre terrible Rome!
Cette boutade les égaya un instant, le comte et lui. Et c'était vrai,
une terrible Rome se dégageait de leur conversation, la ville éternelle
du crime, du poignard et du poison, où, depuis plus de deux mille ans,
depuis le premier mur bâti, la rage du pouvoir, l'appétit furieux de
posséder et de jouir, avait armé les mains, ensanglanté le pavé, jeté
des victimes au Tibre ou dans la terre. Assassinats et empoisonnements
sous les empereurs, empoisonnements et assassinats sous les papes, le
même flot d'abominations roulait les morts sur ce sol tragique, dans la
gloire souveraine du soleil.
--N'importe, reprit le comte, ceux qui prennent leurs précautions n'ont
peut-être pas tort. On dit que plus d'un cardinal frissonne et se méfie.
J'en sais un qui ne mange rien que les viandes achetées et préparées par
son cuisinier. Et, quant au pape, s'il a des inquiétudes...
Pierre eut un nouveau cri de stupeur.
--Comment, le pape lui-même! le pape a la crainte du poison!
--Eh oui! mon cher abbé, on le prétend du moins. Il est certainement des
jours où il se voit le premier menacé. Ne savez-vous pas que l'ancienne
croyance, à Rome, est qu'un pape ne doit pas vivre trop vieux, et que,
lorsqu'il s'entête à ne pas mourir à temps, on l'aide? Sa place est
naturellement au ciel, dès qu'un pape tombe en enfance, devient une
gêne, même un danger pour l'Église par sa sénilité. Les choses,
d'ailleurs, sont faites très proprement, le moindre rhume est le
prétexte décent pour qu'il ne s'oublie pas davantage sur le trône de
Saint-Pierre.
A ce propos, il ajouta de curieux détails. Un prélat, disait-on, voulant
calmer les craintes de Sa Sainteté, avait imaginé tout un système de
précautions, entre autres une petite voiture cadenassée pour les
provisions destinées à la table pontificale, très frugale du reste. Mais
cette voiture était restée à l'état de simple projet.
--Et puis, quoi? finit-il par conclure en riant, il faut bien mourir un
jour, surtout lorsque c'est pour le bien de l'Église... N'est-ce pas,
l'abbé?
Depuis un instant, Santobono, dans son immobilité, avait baissé les
regards, comme s'il eût examiné sans fin le petit panier de figues,
qu'il tenait sur ses genoux avec tant de précautions, tel qu'un saint
sacrement. Interpellé d'une façon si directe et si vive, il ne put
éviter de relever les yeux. Mais il ne sortit pas de son grand silence,
il se contenta d'incliner longuement la tête.
--N'est-ce pas, l'abbé, répéta Prada, que c'est Dieu seul, et non le
poison, qui fait mourir?... On raconte que telle a été la dernière
parole du pauvre monsignor Gallo, quand il a expiré dans les bras de son
ami, le cardinal Boccanera.
Une seconde fois, sans parler, Santobono inclina la tête. Et tous trois
se turent, songeurs.
La voiture roulait, roulait sans cesse par l'immensité nue de la
Campagne. Toute droite, la route paraissait aller à l'infini. A mesure
que le soleil descendait vers l'horizon, des jeux d'ombre et de lumière
marquaient davantage les vastes ondulations des terrains, qui se
succédaient ainsi, d'un vert rose et d'un gris violâtre, jusqu'aux bords
lointains du ciel. Le long de la route, à droite, à gauche, il n'y avait
toujours que de grands chardons séchés, des fenouils géants aux ombelles
jaunes. Puis, ce fut encore, à un moment, un attelage de quatre bœufs,
attardés dans un labour, s'enlevant en noir sur l'air pâle, d'une
extraordinaire grandeur, au milieu de la morne solitude. Plus loin, des
moutons en tas, dont le vent apportait l'âpre odeur de suint, tachaient
de brun les herbes reverdies; tandis qu'un chien, parfois, aboyait,
seule voix distincte, dans le sourd frisson de ce désert silencieux, où
semblait régner la paix souveraine des morts. Mais il y eut un chant
léger, des alouettes s'envolaient, une d'elles monta très haut, tout en
haut du ciel d'or limpide. Et, en face, au fond de ce ciel pur, cristal
limpide, Rome de plus en plus grandissait, avec ses tours et ses dômes,
ainsi qu'une ville de marbre blanc, qui naîtrait d'un mirage parmi les
verdures d'un jardin enchanté.
--Matteo, cria Prada à son cocher, arrête-nous à l'Osteria Romana.
Et, s'adressant à ses compagnons:
--Je vous prie de m'excuser, je vais voir s'il n'y a pas des œufs frais
pour mon père. Il les adore.
On arrivait, et la voiture s'arrêta. C'était, au bord même de la route,
une sorte d'auberge primitive, au nom sonore et fier: Antica Osteria
Romana, simple relais pour les charretiers, où les chasseurs seuls se
hasardaient à boire une carafe de vin blanc, en mangeant une omelette et
un morceau de jambon. Pourtant, le dimanche parfois, le petit peuple de
Rome poussait jusque-là, venait s'y réjouir. Mais, en semaine, dans
l'immense Campagne nue, des journées s'écoulaient, sans qu'une âme y
entrât.
Déjà le comte sautait lestement de la voiture, en disant:
--J'en ai pour une minute, je reviens tout de suite.
L'osteria ne se composait que d'une longue construction basse, à un seul
étage; et l'on montait à cet étage par un escalier extérieur, fait de
grosses pierres, que les grands soleils avaient cuites. Toute la
bâtisse, d'ailleurs, était fruste, couleur de vieil or. Il y avait, au
rez-de-chaussée, une salle commune, une remise, une écurie, des hangars.
A côté, près d'un bouquet de pins parasols, l'arbre unique qui poussait
dans le sol ingrat, se trouvait une tonnelle en roseaux, sous laquelle
étaient rangées cinq ou six tables de bois, équarries à coups de hache.
Et, comme fond à ce coin de vie pauvre et morne, se dressait, derrière,
un fragment d'aqueduc antique, dont les arches béantes sur le vide,
écroulées à demi, coupaient seules la ligne plate de l'horizon sans
bornes.
Mais le comte revint brusquement sur ses pas.
--Dites donc, l'abbé, vous accepterez bien un verre de vin blanc. Je
sais que vous êtes un peu vigneron, et il y a ici un petit vin qu'il
faut connaître.
Santobono, sans se faire prier, tranquillement, descendit à son tour.
--Oh! je le connais, je le connais. C'est un vin de Marino, qu'on
récolte dans une terre plus maigre que nos terres de Frascati.
Et, comme il ne lâchait toujours pas son panier de figues, l'emportant
avec lui, le comte s'impatienta.
--Voyons, vous n'en avez pas besoin, laissez-le donc dans la voiture!
Le curé ne répondit pas, marcha devant, tandis que Pierre se décidait
aussi à descendre, curieux de voir une osteria, une de ces guinguettes
du petit peuple, dont on lui avait parlé.
Prada était connu, tout de suite une vieille femme s'était montrée,
grande, sèche, d'allure royale dans sa misérable jupe. Là dernière fois,
elle avait fini par trouver une demi-douzaine d'œufs frais; et, cette
fois, elle allait voir, sans rien promettre d'avance; car elle ne savait
jamais, les poules pondaient au hasard, dans tous les coins.
--Bon, bon! voyez cela, on va nous servir une carafe de vin blanc.
Tous trois entrèrent dans la salle commune. La nuit y était déjà noire.
Bien que la saison chaude fût passée, on y entendait, dès le seuil, le
ronflement sourd du vol des mouches. Une odeur âcre de vin aigrelet et
d'huile rance prenait à la gorge. Et, dès que leurs yeux se furent un
peu accoutumés, ils purent distinguer la vaste pièce, noircie,
empuantie, meublée simplement de bancs et de tables, en gros bois, à
peine raboté. Elle semblait vide, tellement le silence y était absolu,
sous le vol des mouches. Il y avait pourtant là deux hommes, deux
passants, immobiles et muets, devant leurs verres pleins. Sur une chaise
basse, près de la porte, dans le peu de jour qui entrait, la fille de la
maison, une maigre fille jaune, tremblait de fièvre, les deux mains
serrées entre les genoux, oisive.
En sentant le malaise de Pierre, le comte proposa de se faire servir
dehors.
--Nous serons beaucoup mieux, il fait si doux!
Et la fille, pendant que la mère cherchait les œufs et que le père,
sous un hangar voisin, raccommodait une roue, dut se lever en
grelottant, pour porter la carafe de vin et les trois verres sur une des
tables de la tonnelle. Elle empocha les six sous de la carafe, elle
retourna s'asseoir, sans une parole, l'air maussade d'avoir été forcée
de faire un tel voyage.
Gaiement, lorsque tous trois se furent attablés, Prada emplit les
verres, malgré les supplications de Pierre, incapable, disait-il, de
boire ainsi du vin entre ses repas.
--Bah! bah! vous trinquerez toujours... N'est-ce pas, l'abbé, qu'il est
amusant, ce petit vin?... Voyons, à la santé du pape, puisqu'il est
souffrant!
Santobono, après avoir vidé son verre d'un trait, fit claquer sa langue.
Il avait posé le panier par terre, à côté de lui, d'une main douce, avec
un soin paternel; et il enleva son chapeau, il respira largement. La
soirée était vraiment délicieuse, une pureté de ciel admirable, un
immense ciel d'or tendre, au-dessus de cette mer sans fin de la
Campagne, qui allait s'endormir dans une immobilité, une paix
souveraine. Et le petit vent dont les souffles passaient, au travers du
grand silence, avait un goût exquis d'herbes et de fleurs sauvages.
--Mon Dieu! qu'on est bien! murmura Pierre gagné par ce charme. Et quel
désert d'éternel repos, pour y oublier le reste du monde!
Mais Prada, qui avait vidé la carafe, en remplissant de nouveau le verre
du curé, s'amusait fort, sans rien dire, d'une aventure, qu'il fut
d'abord seul à remarquer. Il avertit le jeune prêtre d'un coup d'œil de
gaie complicité; et, dès lors, tous deux en suivirent les péripéties
dramatiques. Quelques poules maigres erraient autour d'eux, dans l'herbe
roussie, en quête des sauterelles. Or, une de ces poules, une petite
poule noire, fine et luisante, d'une grande effronterie, ayant aperçu le
panier de figues, par terre, s'en approchait avec hardiesse. Pourtant,
quand elle fut tout près, elle prit peur, recula. Elle raidissait le
cou, tournait la tête, dardait la braise de son œil rond. Enfin, la
passion fut la plus forte; et, comme une figue se montrait entre deux
feuilles, elle s'avança sans hâte, en levant les pattes très haut; et,
brusquement, elle allongea un grand coup de bec, elle troua la figue,
qui saigna.
Prada, heureux comme un enfant, put lâcher l'éclat de rire qu'il avait
contenu à grand'peine.
--Attention! l'abbé, gare à vos figues!
Justement, Santobono achevait son second verre, la tête renversée, les
yeux au ciel, dans une béate satisfaction. Il eut un sursaut, regarda,
comprit en voyant la poule. Et ce fut tout un éclat de colère, de grands
gestes, des invectives terribles. Mais la poule, qui donnait à ce moment
un autre coup de bec, ne lâcha pas, piqua la figue, l'emporta, les ailes
battantes, si prompte et si comique, que Prada et Pierre lui-même rirent
aux larmes, devant la fureur impuissante de Santobono, qui la poursuivit
un instant, en la menaçant du poing.
--Voilà ce que c'est que de ne pas avoir laissé le panier dans la
voiture, dit le comte. Si je ne vous avais pas prévenu, la poule
mangeait tout.
Sans répondre, grondant encore de sourdes imprécations, le curé avait
posé le panier sur la table; et il souleva les feuilles, rangea de
nouveau les figues avec art, pour combler le trou; puis, les feuilles
replacées, le mal réparé, il se calma.
Il était temps de repartir, le soleil s'abaissait à l'horizon, la nuit
était proche. Aussi le comte finit-il par s'impatienter.
--Eh bien! et ces œufs!
Et, ne voyant pas revenir la femme, il se mit à sa recherche. Il entra
dans l'écurie, visita ensuite la remise. La femme ne s'y trouvait point.
Alors, il passa derrière la maison, pour jeter un coup d'œil sous les
hangars. Mais, là, tout d'un coup, une chose inattendue l'arrêta net.
Par terre, la petite poule noire gisait, foudroyée, morte. Elle n'avait
au bec qu'un mince flot de sang, violâtre, et qui coulait encore.
D'abord, il ne fut qu'étonné. Il se baissa, la toucha. Elle était
tiède, souple et molle, telle qu'un chiffon. Sans doute un coup de sang.
Puis, aussitôt, il devint affreusement pâle, la vérité l'envahissait, le
glaçait. Comme dans un éclair, il évoquait Léon XIII malade, Santobono
courant aux nouvelles chez le cardinal Sanguinetti, partant ensuite pour
Rome faire cadeau du panier de figues au cardinal Boccanera. Et il se
rappelait la conversation depuis Frascati, la mort éventuelle du pape,
les candidats possibles à la tiare, les histoires légendaires de poison
qui terrorisaient encore les alentours du Vatican; et il revoyait le
curé avec son petit panier sur les genoux, plein de soins paternels; et
il revoyait la petite poule noire piquant dans le panier, se sauvant
avec une figue au bec. La petite poule était là, morte, foudroyée.
Sa conviction fut immédiate, absolue. Mais il n'eut pas même le temps de
se demander ce qu'il allait faire. Une voix, derrière lui, se récriait.
--Tiens! c'est la petite poule, qu'a-t-elle donc?
C'était Pierre qui, laissant remonter Santobono en voiture, avait fait,
lui aussi, le tour de la maison, pour regarder de plus près le fragment
d'aqueduc, à demi écroulé parmi les pins parasols.
Prada, frémissant comme s'il était le coupable, répondit par un
mensonge, sans l'avoir prémédité, cédant à une sorte d'instinct.
--Mais elle est morte... Imaginez-vous qu'il y a eu bataille. Au moment
où j'arrivais, cette autre poule que vous apercevez là-bas, s'est jetée
sur celle-ci pour avoir la figue qu'elle tenait encore, et lui a, d'un
coup de bec, défoncé le crâne... Vous voyez bien, le sang coule.
Pourquoi disait-il ces choses? Il s'étonnait lui-même en les inventant.
Voulait-il donc rester maître de la situation, n'être avec personne dans
l'abominable confidence, pour agir ensuite à son gré? C'était à la fois
une gêne honteuse devant un étranger, un goût personnel de la violence
qui mêlait de l'admiration à sa révolte d'honnête homme, un sourd
besoin d'examiner la chose au point de vue de son intérêt personnel,
avant de prendre un parti. Honnête homme, il l'était, il n'allait
sûrement pas laisser empoisonner les gens.
Pierre, pitoyable aux bêtes, regardait la poule avec la petite émotion
que lui causait la brusque suppression de toute vie. Et il accepta très
naturellement l'histoire.
--Ah! ces poules, elles sont entre elles d'une férocité imbécile que les
hommes ont à peine égalée! J'avais un poulailler chez moi, et une
d'elles ne pouvait se blesser à la patte, sans que toutes les autres, en
voyant perler le sang, vinssent la piquer et la manger jusqu'à l'os.
Tout de suite, Prada s'éloigna; et, justement, la femme le cherchait de
son côté, pour lui remettre quatre œufs, qu'elle avait dénichés à
grand'peine, dans les coins de la maison. Il se hâta de les payer,
rappela Pierre qui s'attardait.
--Dépêchons, dépêchons! Maintenant, nous ne serons plus à Rome qu'à la
nuit noire.
Dans la voiture, ils retrouvèrent Santobono, qui attendait
tranquillement. Il avait repris sa place sur le strapontin, l'échine
fortement appuyée contre le siège du cocher, ses grandes jambes ramenées
sous lui; et il tenait de nouveau, sur ses genoux, le petit panier de
figues, si coquettement arrangé, qu'il protégeait de ses grosses mains
noueuses, comme une chose rare et fragile, que le moindre cahot des
roues aurait pu endommager. Sa soutane faisait une grande tache sombre.
Dans sa face épaisse et terreuse de paysan resté près de la sauvage
terre, mal dégrossi par ses quelques années d'études théologiques, ses
yeux seuls semblaient vivre, d'une flamme noire, dévorante de passion.
En l'apercevant si carrément installé, si calme, Prada avait eu un petit
frisson. Puis, dès que la victoria se fut remise à rouler, par la route
toute droite et sans fin:
--Eh bien! l'abbé, voilà un coup de vin qui va nous protéger du mauvais
air. Si le pape pouvait faire comme nous, ça le guérirait sûrement de
ses coliques.
Mais Santobono, pour toute réponse, ne lâcha qu'un sourd grondement. Il
ne voulait plus parler, il s'enferma dans un absolu silence, comme
envahi par la nuit lente qui tombait. Et Prada se tut à son tour, les
yeux fixés sur lui, en se demandant ce qu'il allait faire.
La route tournait, puis la voiture roula, roula encore, sur une chaussée
interminable, dont le pavé blanc semblait filer à l'infini, d'un trait.
Maintenant, cette blancheur de la route prenait une sorte de lumière,
déroulait un ruban de neige, tandis que la Campagne immense, aux deux
bords, se noyait peu à peu d'une ombre fine. Dans les creux des vastes
ondulations, les ténèbres s'amassaient, une marée violâtre semblait s'en
épandre, recouvrant partout de son flot l'herbe rase, élargissant la
plaine à perte de vue, telle qu'une mer déteinte. Tout se confondait, ce
n'était plus que la houle indistincte et neutre, d'un bout de l'horizon
à l'autre. Et le désert s'était vidé encore, une dernière charrette
indolente venait de passer, un dernier tintement de clochettes claires
s'éteignait au loin; plus un passant, plus une bête, la mort des
couleurs et des sons, toute vie tombant au sommeil, à la paix sereine du
néant. A droite, des fragments d'aqueduc continuaient à se montrer de
place en place, pareils à des tronçons de mille-pattes géants, que la
faux des siècles aurait coupés; puis, ce fut, à gauche, une nouvelle
tour, dont la haute ruine sombre barra le ciel d'un pieu noir; et
d'autres morceaux d'aqueduc franchirent la route, prirent de ce côté une
valeur démesurée, en se détachant sur le coucher du soleil. Ah! l'heure
unique, l'heure du crépuscule dans la Campagne romaine, quand tout s'y
noie et s'y résume, l'heure de l'immensité nue, de l'infini dans la
simplicité! Il n'y a rien, rien que la ligne ronde et plate de
l'horizon, rien que la tache d'une ruine, isolée, debout, et ce rien est
d'une majesté, d'une grandeur souveraines.
Mais le soleil se couchait, là-bas, à gauche, vers la mer. Dans le ciel
limpide, il descendait, tel qu'un globe de braise, d'un rouge aveuglant.
Il plongea lentement derrière l'horizon, et il n'y eut d'autres nuages
que quelques vapeurs d'incendie, comme si la mer lointaine eût
bouillonné soudain, sous la flamme de cette royale visite. Tout de
suite, quand il eut disparu, ce coin du ciel s'empourpra d'une mare de
sang, tandis que la Campagne devenait grise. Il n'y avait plus, au bout
de la plaine décolorée, que ce lac de pourpre, dont on voyait le brasier
peu à peu mourir, derrière les arches noires des aqueducs; et, de
l'autre côté, les autres arches éparses, restées roses, s'enlevaient en
clair sur le ciel couleur d'étain. Puis, les vapeurs d'incendie se
dissipèrent, le couchant finit par s'éteindre, dans une grande
mélancolie farouche. Au firmament apaisé, devenu de cendre bleue, les
étoiles s'allumaient une à une, pendant que les lumières de Rome encore
lointaine, au ras de l'horizon, en face, scintillaient pareilles à des
phares.
Et Prada, dans le silence songeur de ses deux compagnons, au milieu de
l'infinie tristesse du soir, envahi lui-même d'une détresse indicible,
continuait à se questionner, à se demander ce qu'il allait faire. Ses
yeux n'avaient pas quitté Santobono, dont la figure se noyait de nuit,
mais si tranquille, abandonnant son grand corps au balancement de la
voiture. Il se répétait qu'il ne pouvait laisser empoisonner ainsi les
gens. Les figues étaient sûrement destinées au cardinal Boccanera, et
peu lui importait en somme un cardinal de plus ou de moins, un pape
possible dont l'action historique future était difficile à prévoir. Dans
son âpre conception de conquérant, tout à la lutte pour la vie, le mieux
lui avait toujours semblé de laisser faire le destin, sans compter qu'il
ne voyait aucun mal à ce que le prêtre mangeât le prêtre, ce qui égayait
son athéisme. Il songea aussi qu'il pouvait être dangereux d'intervenir
dans cette abominable affaire, au fond des basses intrigues, louches et
insondables, du monde noir. Mais le cardinal n'était pas seul au palais
Boccanera: les figues ne pouvaient-elles se tromper d'adresse, aller à
d'autres personnes, qu'on ne voulait pas atteindre? Cette idée de
révoltant hasard, maintenant, le hantait. Et, sans qu'il voulût y
arrêter sa pensée, les visages de Benedetta et de Dario s'étaient
dressés devant lui, revenaient malgré son effort pour ne pas les voir,
s'imposaient. Si Benedetta, si Dario mangeaient de ces fruits?
Benedetta, il l'écarta tout de suite, car il savait qu'elle faisait
table à part avec sa tante, qu'il n'y avait rien de commun entre les
deux cuisines. Mais Dario déjeunait chaque jour avec son oncle. Un
instant, il vit Dario pris d'un spasme, tomber entre les bras du
cardinal, comme le pauvre monsignor Gallo, la face grise, les yeux
creux, foudroyé en deux heures.
Non, non! cela était affreux, il ne pouvait permettre une abomination
pareille. Alors, son parti fut arrêté. Il allait attendre que la nuit
fût complète; et, tout simplement, il prendrait le panier sur les genoux
du curé, il le jetterait à la volée dans quelque trou d'ombre, sans dire
un mot. Le curé comprendrait. L'autre, le jeune prêtre, ne s'apercevrait
peut-être pas de l'aventure. D'ailleurs, peu importait, car il était
bien décidé à ne pas même expliquer son acte. Et il se sentit tout à
fait calmé, lorsque l'idée lui vint de jeter le panier, au moment où la
voiture passerait sous la porte Furba, quelques kilomètres avant Rome.
Dans les ténèbres de la porte, ce serait très bien, on ne pourrait rien
voir.
--Nous nous sommes attardés, nous ne serons guère à Rome avant six
heures, reprit-il tout haut, en se tournant vers Pierre. Mais vous aurez
le temps d'aller vous habiller et de rejoindre votre ami.
Et, sans attendre la réponse, il s'adressa à Santobono:
--Vos figues arriveront bien tard.
--Oh! dit le curé, Son Éminence reçoit jusqu'à huit heures. Et puis, ce
n'est pas pour ce soir, les figues! On ne mange pas de figues le soir.
Ce sera pour demain matin.
Il retomba dans son silence, il ne parla plus.
--Pour demain matin, oui, oui! sans doute, répéta Prada. Et le cardinal
pourra vraiment s'en régaler, si personne ne l'aide.
Pierre, étourdiment, donna alors une nouvelle qu'il savait.
--Il sera sans doute seul à les manger, car son neveu, le prince Dario,
a dû partir aujourd'hui pour Naples, un petit voyage de convalescence,
après l'accident qui l'a tenu au lit pendant un grand mois.
Brusquement, il s'arrêta, en songeant à qui il parlait. Mais le comte
avait remarqué sa gêne.
--Allez, allez, mon cher monsieur Froment, vous ne me faites aucune
peine. C'est déjà très ancien... Et il est parti, ce jeune homme,
dites-vous?
--Oui, à moins qu'il n'ait remis son départ. Je m'attends à ne pas le
retrouver au palais.
Pendant un instant, on n'entendit plus, de nouveau, que le roulement
continu des roues. Et Prada se taisait, repris de trouble, rendu au
malaise de son incertitude. Si pourtant Dario n'était pas là, de quoi
allait-il se mêler? Toutes ces réflexions lui fatiguaient le crâne, et
il finit par penser tout haut.
--S'il s'en est allé, ce doit être par convenance, afin de ne pas
assister à la soirée des Buongiovanni, car la congrégation du Concile
s'est réunie ce matin pour se prononcer définitivement, dans le procès
que la comtesse m'a intenté... Oui, tout à l'heure, je saurai si
l'annulation de notre mariage sera signée par le Saint-Père.
Sa voix était devenue un peu rauque, on sentait la vieille blessure se
rouvrir et saigner, la plaie faite à son orgueil d'homme par cette femme
qui était sienne et qui s'était refusée, en se réservant pour un autre.
Son amie Lisbeth avait eu beau lui donner un enfant, l'accusation
d'impuissance, l'outrage à sa virilité, renaissait sans cesse, lui
gonflait le cœur d'aveugles colères. Il eut un violent et brusque
frisson, comme si tout un grand souffle glacé lui eût traversé la chair;
et, détournant l'entretien, il ajouta tout à coup:
--Il ne fait vraiment pas chaud, ce soir... Voici l'heure mauvaise, à
Rome, l'heure de la tombée du jour, où l'on empoigne très bien une bonne
fièvre, si l'on ne se méfie pas... Tenez! ramenez la couverture sur vos
jambes, enveloppez-vous soigneusement.
Puis, comme on approchait de la porte Furba, le silence se fit encore,
plus lourd, pareil au sommeil invincible qui endormait la Campagne,
submergée dans la nuit. Enfin, la porte apparut, à la clarté des étoiles
vives; et elle n'était autre qu'une arcade de l'Acqua Felice, sous
laquelle passait la route. Ce débris d'aqueduc semblait, de loin, barrer
le passage de sa masse énorme de vieux murs à demi écroulés. Ensuite,
l'arche géante, toute noire d'ombre, se creusait, telle qu'un porche
béant. Et l'on passait en pleines ténèbres, dans le roulement plus
sonore des roues.
Lorsqu'on fut de l'autre côté, Santobono avait toujours sur les genoux
le petit panier de figues, et Prada le regardait, bouleversé, se
demandant par quelle subite paralysie de ses deux mains, il ne l'avait
pas saisi, jeté aux ténèbres. Cependant, il y était décidé encore,
quelques secondes avant de pénétrer sous la voûte. Il l'avait même
regardé une dernière fois, pour bien calculer le mouvement qu'il aurait
à faire. Que venait-il donc de se passer en lui? Et il se sentait en
proie à une indécision grandissante, incapable désormais de vouloir un
acte définitif, ayant le besoin d'attendre, dans l'idée sourde de se
satisfaire pleinement et avant tout. Pourquoi se serait-il pressé
maintenant, puisque Dario était sans doute parti et puisque ces figues
ne seraient sûrement pas mangées avant le lendemain? Le soir même, il
devait apprendre si la congrégation du Concile avait annulé son mariage,
il saurait jusqu'à quel point la justice de Dieu était vénale et
mensongère. Certes, il ne laisserait empoisonner personne, pas même le
cardinal Boccanera, dont l'existence, cependant, lui importait si peu.
Mais, depuis le départ de Frascati, n'était-ce pas le destin en marche
que ce petit panier? Ne cédait-il pas à une jouissance d'absolu pouvoir,
en se disant qu'il était le maître de l'arrêter ou de lui permettre
d'aller jusqu'au bout de son œuvre de mort? Et, d'ailleurs, il
s'abandonnait à la plus obscure des luttes, il ne raisonnait pas, les
mains liées au point de ne pouvoir agir autrement, convaincu qu'il irait
glisser une lettre d'avertissement dans la boîte aux lettres du palais,
avant de se mettre au lit, tout en étant heureux de penser que, si
pourtant il avait intérêt à ne pas le faire, il ne le ferait pas.
Alors, le reste de la route s'acheva, au milieu de ce silence las, dans
le frisson du soir, qui semblait avoir glacé les trois hommes.
Vainement, le comte, pour échapper au combat de ses réflexions, revint
sur le gala des Buongiovanni, donnant des détails, décrivant les
splendeurs auxquelles on allait assister: ses paroles tombaient rares,
gênées et distraites. Puis, il s'efforça de réconforter Pierre, de le
rendre à son espoir, en lui reparlant du cardinal Sanguinetti, si
aimable, si plein de promesses; et, bien que le jeune prêtre rentrât
très heureux, dans l'idée que son livre n'était pas condamné encore et
qu'il triompherait peut-être, si on l'aidait, il répondit à peine, tout
à sa rêverie. Santobono ne parla pas, ne bougea pas, comme disparu, noir
dans la nuit noire. Et les lumières de Rome s'étaient multipliées, des
maisons avaient reparu, à droite, à gauche, d'abord espacées largement,
peu à peu ininterrompues. C'était le faubourg, des champs de roseaux
encore, des haies vives, des oliviers dont la tête dépassait les long
murs de clôture, de grands portails aux piliers surmontés de vases,
enfin la ville, avec ses rangées de petites maisons grises, de commerces
pauvres, de cabarets borgnes, d'où sortaient parfois des cris et des
bruits de bataille.
Prada voulut absolument conduire ses compagnons rue Giulia, à cinquante
mètres du palais.
--Cela ne me gêne pas, et d'aucune façon, je vous assure... Voyons, vous
ne pouvez achever la route à pied, pressés comme vous l'êtes!
Déjà, la rue Giulia dormait dans sa paix séculaire, absolument déserte,
d'une mélancolie d'abandon, avec la double file morne de ses becs de
gaz. Et, dès qu'il fut descendu de voiture, Santobono n'attendit pas
Pierre, qui, d'ailleurs, passait toujours par la petite porte, sur la
ruelle latérale.
--Au revoir, l'abbé.
--Au revoir, monsieur le comte. Mille grâces!
Alors, tous deux purent le suivre du regard jusqu'au palais Boccanera,
dont la vieille porte monumentale, noire d'ombre, était encore grande
ouverte. Un instant, ils virent sa haute taille rugueuse qui barrait
cette ombre. Puis, il entra, il s'engouffra avec son petit panier,
portant le destin.