Ce soir-là, au crépuscule, comme Benedetta avait fait dire à Pierre
qu'elle désirait lui parler, il descendit et la trouva dans le salon, en
compagnie de Celia, causant toutes deux sous le jour finissant.
--Tu sais que je l'ai vue, votre Pierina, s'écriait la jeune fille,
justement comme il entrait. Oui, oui, et avec Dario encore; ou plutôt
elle devait le guetter, il l'a aperçue qui l'attendait, dans une allée
du Pincio, et il lui a souri. J'ai compris tout de suite... Oh! quelle
beauté!
Benedetta s'égaya doucement de son enthousiasme. Mais un pli un peu
douloureux attristait sa bouche; car, bien que très raisonnable, elle
finissait par souffrir de cette passion, qu'elle sentait si naïve et si
forte. Que Dario s'amusât, elle le comprenait, puisqu'elle se refusait à
lui, qu'il était jeune et qu'il n'était pas dans les ordres. Seulement,
cette misérable fille l'aimait trop, et elle craignait qu'il ne
s'oubliât, la fleur de beauté excusant tout. Aussi avoua-t-elle le
secret de son cœur, en détournant la conversation.
--Asseyez-vous, monsieur l'abbé... Vous voyez, nous sommes en train de
médire. Mon pauvre Dario est accusé de mettre à mal toutes les beautés
de Rome... Ainsi, on raconte qu'il faut voir en lui l'heureux homme qui
offre les bouquets de roses dont la Tonietta promène la blancheur au
Corso, depuis quinze jours.
Celia aussitôt se passionna.
--Mais c'est certain, ma chère! D'abord, on a douté, on a nommé le petit
Pontecorvo et Moretti, le lieutenant. Et les histoires marchaient, tu
penses... Aujourd'hui, tout le monde sait que le coup de cœur de la
Tonietta est Dario en personne. D'ailleurs, il est allé la voir dans sa
loge, au Costanzi.
Et Pierre, en les entendant causer, se souvint de cette Tonietta, que le
jeune prince lui avait montrée, au Pincio, une des rares demi-mondaines
dont la belle société de Rome se préoccupait. Et il se rappela aussi la
galante particularité qui rendait celle-ci célèbre, le caprice
désintéressé qui la prenait parfois pour un amant de passage, dont elle
s'obstinait dès lors à n'accepter chaque matin qu'un bouquet de roses
blanches; de sorte que, lorsqu'elle apparaissait, au Corso, pendant des
semaines souvent, avec ces roses pures, c'était parmi les dames de la
bonne compagnie tout un émoi, toute une ardente curiosité, en quête du
nom de l'homme élu et adoré. Depuis la mort du vieux marquis Manfredi,
qui lui avait laissé son petit palais de la rue des Mille, la Tonietta
était réputée pour la correction de sa voiture, l'élégante simplicité de
sa toilette, que déparaient seuls ses chapeaux un peu extravagants. Il y
avait près d'un mois que le riche Anglais qui l'entretenait, était en
voyage.
--Elle est très bien, elle est très bien, répéta Celia avec conviction,
de son air candide de vierge qui ne s'intéressait qu'aux choses de
l'amour. Et jolie, avec ses grands yeux doux, oh! pas belle comme la
Pierina, non! cela est impossible; mais jolie à voir, une vraie caresse
pour le regard!
D'un geste involontaire, Benedetta sembla écarter la Pierina de nouveau;
et, quant à la Tonietta, elle l'acceptait, elle savait bien qu'elle
était une simple distraction, la caresse d'un moment, ainsi que le
disait son amie.
--Ah! reprit-elle en souriant, mon pauvre Dario qui se ruine en roses
blanches! Il faudra que je le plaisante un peu... Elles finiront par me
le voler, elles ne me le laisseront pas, pour peu que notre affaire
tarde à s'arranger... Heureusement, j'ai de meilleures nouvelles. Oui,
l'affaire va être reprise, et ma tante est sortie justement pour ça.
Et, comme Celia se levait, au moment où Victorine apportait une lampe,
Benedetta se tourna vers Pierre, qui se mettait également debout.
--Restez, il faut que je vous parle.
Mais Celia s'attarda encore, se passionnant maintenant pour le divorce
de son amie, voulant savoir où en étaient les choses et si le mariage
des deux amants aurait bientôt lieu. Et elle l'embrassa éperdument.
--Alors, tu as de l'espoir désormais, tu crois que le Saint-Père le
rendra ta liberté? Oh! ma chérie, que je suis heureuse pour toi, comme
ce sera gentil quand tu seras avec Dario!... Moi, ma chérie, je suis de
mon côté très contente, parce que je vois bien que mon père et ma mère
se lassent de mon entêtement. Hier encore, je leur ai dit, tu sais, de
mon petit air tranquille: «Je veux Attilio, et vous me le donnerez.»
Alors, mon père a eu une colère épouvantable, m'accablant d'injures, me
menaçant du poing, criant que, s'il m'avait fait la tête aussi dure que
la sienne, il la briserait. Et, tout d'un coup, il s'est tourné
furieusement vers ma mère, silencieuse et ennuyée, en disant: «Eh!
donnez-le-lui donc, son Attilio, pour qu'elle nous fiche la paix...» Oh!
ce que je suis contente, ce que je suis contente!
Pierre et Benedetta ne purent s'empêcher de rire, tellement son visage
de vierge, d'une pureté de lis, exprimait une joie innocente et céleste.
Et elle partit enfin, en compagnie de la femme de chambre, qui
l'attendait dans le premier salon.
Dès qu'ils furent seuls, Benedetta fit rasseoir le prêtre.
--Mon ami, c'est un conseil pressant qu'on m'a chargée de vous
donner... Il paraît que le bruit de votre présence à Rome se répand et
qu'on fait circuler sur vous les histoires les plus inquiétantes. Votre
livre serait un appel ardent au schisme, vous-même ne seriez qu'un
schismatique ambitieux et turbulent, qui, après avoir publié son œuvre
à Paris, se serait empressé d'accourir à Rome pour la lancer, en
déchaînant tout un affreux scandale autour d'elle... Si vous tenez
toujours à voir Sa Sainteté pour plaider votre cause, on vous conseille
donc de vous faire oublier, de disparaître complètement pendant deux à
trois semaines.
Pierre écoutait dans la stupeur. Mais on finirait par le rendre enragé!
mais on la lui donnerait, l'idée du schisme, d'un scandale justicier et
libérateur, en le promenant ainsi d'échec en échec, comme pour user sa
patience! Il voulut se récrier, protester. Puis, il eut un geste de
lassitude. A quoi bon, devant cette jeune femme, qui, certainement,
était sincère et affectueuse?
--Qui vous a priée de me donner ce conseil?
Elle ne répondit pas, se contenta de sourire. Et il eut une brusque
intuition.
--C'est monsignor Nani, n'est-ce pas?
Alors, sans vouloir répondre directement, elle se mit à faire un éloge
ému du prélat. Cette fois, il consentait à la diriger dans
l'interminable affaire de l'annulation de son mariage. Il en avait
conféré longuement avec sa tante, donna Serafina, qui venait justement
de se rendre au palais du Saint-Office, pour lui rendre compte de
certaines premières démarches. Le père Lorenza, le confesseur de la
tante et de la nièce, devait aussi se trouver à l'entrevue, car cette
affaire du divorce était au fond son œuvre, il y avait toujours poussé
les deux femmes, comme pour trancher le lien qu'avait noué, au milieu de
si belles illusions, le curé patriote Pisoni. Et elle s'animait, disait
les raisons de son espérance.
--Monsignor Nani peut tout, c'est ce qui me rend si heureuse,
maintenant que mon affaire est entre ses mains... Mon ami, soyez
raisonnable vous aussi, ne vous révoltez pas, abandonnez-vous. Je vous
assure que vous vous en trouverez bien un jour.
La tête basse, Pierre réfléchissait. Rome l'avait enveloppé, il y
satisfaisait à chaque heure des curiosités plus vives, et la pensée d'y
rester deux à trois semaines encore n'avait rien pour lui déplaire. Sans
doute il sentait, dans ces continuels retards, un émiettement possible
de sa volonté, une usure d'où il sortirait diminué, découragé, inutile.
Mais que craignait-il, puisqu'il se jurait toujours de ne rien
abandonner de son livre, de ne voir le Saint-Père que pour affirmer plus
hautement sa foi nouvelle? Il refit tout bas ce serment, puis il céda.
Et, comme il s'excusait d'être un embarras au palais:
--Non, s'écria Benedetta, je suis si ravie de vous avoir! Je vous garde,
je m'imagine que votre présence ici va nous porter bonheur à tous,
maintenant que la chance semble tourner.
Ensuite, il fut convenu qu'il n'irait plus rôder autour de Saint-Pierre
ni du Vatican, où la vue continuelle de sa soutane devait avoir éveillé
l'attention. Il promit même de rester huit jours sans presque sortir du
palais, désireux de relire certains livres, certaines pages d'histoire,
à Rome même. Et il causa encore un instant, heureux du grand calme qui
régnait dans le salon, depuis que la lampe l'éclairait d'une clarté
dormante. Six heures venaient de sonner, la nuit était noire dans la
rue.
--Son Éminence n'a-t-elle pas été souffrante aujourd'hui? demanda-t-il.
--Mais oui, répondit la contessina. Oh! un peu de fatigue seulement,
nous ne sommes pas inquiets... Mon oncle m'a fait prévenir par don
Vigilio qu'il s'enfermait dans sa chambre et qu'il le gardait, pour lui
dicter des lettres... Vous voyez que ce ne sera rien.
Le silence retomba, aucun bruit ne montait de la rue déserte ni du
vieux palais vide, muet et songeur comme une tombe. Et, à ce moment,
dans ce salon si mollement endormi, plein désormais de la douceur d'un
rêve d'espoir, il y eut une entrée en tempête, un tourbillon de jupes,
une haleine entrecoupée d'épouvante. C'était Victorine, qui, disparue
depuis qu'elle avait apporté la lampe, revenait essoufflée, effarée.
--Contessina, contessina...
Benedetta s'était levée, toute blanche, toute froide soudainement, comme
à l'entrée d'un vent de malheur.
--Quoi? quoi?... Qu'as-tu à courir et à trembler?
--Dario, monsieur Dario, en bas... J'étais descendue pour voir si l'on
avait allumé la lanterne du porche, parce qu'on l'oublie souvent... Et
là, sous le porche, dans l'ombre, j'ai butté contre monsieur Dario... Il
est par terre, il a un coup de couteau quelque part.
Un cri jaillit du cœur de l'amoureuse:
--Mort!
--Non, non, blessé.
Mais elle n'entendait pas, elle continuait à crier d'une voix qui
montait:
--Mort! mort!
--Non, non, il m'a parlé... Et, de grâce, taisez-vous! Il m'a fait
taire, moi, parce qu'il ne veut pas qu'on sache; il m'a dit de venir
vous chercher, vous, vous seule; et, tant pis! puisque monsieur l'abbé
est là, il va descendre nous aider. Ce ne sera pas de trop.
Pierre l'écoutait, éperdu lui aussi. Et, lorsqu'elle voulut prendre la
lampe, sa main droite qui tremblait apparut tachée de sang, ayant sans
doute tâté le corps, par terre. Cette vue fut si horrible pour
Benedetta, qu'elle se remit à gémir follement.
--Taisez-vous donc! taisez-vous donc!... Descendons sans faire de bruit.
Je prends la lampe, parce que tout de même il faut voir clair... Vite,
vite!
En bas, en travers du porche, devant l'entrée du vestibule, Dario
gisait sur le dallage, comme si, frappé dans la rue, il n'avait eu que
la force de faire quelques pas pour tomber là. Et il venait de
s'évanouir, très pâle, les lèvres pincées, les yeux clos. Benedetta, qui
retrouvait l'énergie de sa race, dans l'excès de sa douleur, ne se
lamentait plus, ne criait plus, le regardait de ses grands yeux secs,
élargis et fous, sans comprendre. L'horrible, c'était le coup de foudre
de la catastrophe, l'imprévu, l'inexpliqué, le pourquoi et le comment de
ce meurtre, au milieu du silence noir du vieux palais désert, envahi par
la nuit. La blessure devait saigner très peu, les vêtements seuls
étaient souillés.
--Vite, vite! répéta Victorine à demi-voix, après avoir baissé et
promené la lampe pour se rendre compte. Le portier n'est pas là, il est
toujours chez le menuisier d'à côté, à rire avec la femme, et vous voyez
qu'il n'a pas encore allumé la lanterne; mais il peut rentrer...
Monsieur l'abbé et moi, nous allons vite monter le prince dans sa
chambre.
Elle seule avait maintenant toute sa tête, en femme de bel équilibre et
de tranquille activité. Les deux autres, dans leur stupeur persistante,
l'écoutaient sans trouver un mot, lui obéissaient avec une docilité
d'enfant.
--Contessina, il va falloir que vous nous éclairiez. Tenez, prenez la
lampe et baissez-la un peu, pour qu'on voie les marches... Vous,
monsieur l'abbé, chargez-vous des pieds. Moi, je vais le prendre sous
les bras. Et n'ayez pas peur, le pauvre cher mignon n'est pas si lourd!
Ah! cette montée, par l'escalier monumental, aux marches basses, aux
paliers larges comme des salles d'armes! Cela facilitait le cruel
transport, mais quel lugubre cortège, sous la faible clarté vacillante
de la lampe, que Benedetta tenait d'un bras tendu et raidi par la
volonté! Et pas un bruit, pas un souffle, dans la vieille demeure morte,
où l'on n'entendait que l'émiettement des murs, le petit travail de
ruine qui achevait de faire craquer les plafonds. Victorine continuait
à chuchoter des recommandations, tandis que Pierre, de peur de glisser
au bord des pierres luisantes, déployait une force exagérée, qui
l'essoufflait. De grandes ombres folles dansaient le long des piliers,
des vastes murailles nues, jusqu'à la haute voûte, décorée de caissons.
Il fallut faire une halte, tant l'étage paraissait interminable. Puis,
la lente marche fut reprise.
Heureusement, l'appartement de Dario, composé de trois pièces, une
chambre, un cabinet de toilette et un salon, se trouvait au premier, à
la suite de celui du cardinal, dans l'aile qui donnait sur le Tibre. Ils
n'avaient plus qu'à suivre la galerie en étouffant le bruit de leurs
pas; et, enfin, ils eurent le soulagement de coucher le blessé sur son
lit.
Victorine en eut un léger rire de satisfaction.
--C'est fait!... Débarrassez-vous donc de la lampe, contessina. Tenez!
ici, sur cette table... Et je vous réponds bien que personne ne nous a
entendus; d'autant plus que c'est une vraie chance que donna Serafina
soit sortie et que Son Éminence ait gardé don Vigilio avec elle, les
portes closes... J'avais enveloppé les épaules dans ma jupe, pas une
goutte de sang n'a dû tomber; et, tout à l'heure, je donnerai moi-même
un coup d'éponge, en bas.
Elle s'interrompit, alla regarder Dario, puis vivement:
--Il respire... Alors, je vous laisse là tous les deux pour le garder,
et moi je cours chercher le bon docteur Giordano, qui vous a vue naître,
contessina, et qui est un homme sûr.
Quand ils furent seuls, en face du blessé évanoui, dans cette chambre à
demi obscure, où semblait frissonner maintenant tout l'affreux cauchemar
qui était en eux, Benedetta et Pierre restèrent aux deux côtés du lit,
sans trouver encore un mot à se dire. Elle avait ouvert les bras,
s'était tordu les mains, avec un gémissement sourd, dans un besoin de
détendre et d'exhaler sa douleur. Puis, se penchant, elle guetta la vie
sur ce visage pâle, aux yeux fermés. Il respirait en effet, mais d'une
respiration très lente, à peine sensible. Une faible rougeur pourtant
montait à ses joues, et il finit par ouvrir les yeux.
Tout de suite, elle lui avait pris la main, la lui avait serrée, comme
pour y mettre l'angoisse de son cœur; et elle fut si heureuse de sentir
qu'il lui rendait faiblement son étreinte.
--Dis? tu me vois, tu m'entends... Qu'est-il arrivé, mon Dieu?
Mais lui, sans répondre, s'inquiétait de la présence de Pierre. Quand il
l'eut reconnu, il parut l'accepter, cherchant du regard, avec crainte,
si personne autre n'était dans la chambra. Et il finit par murmurer:
--Personne n'a vu, personne ne sait?...
--Non, non, tranquillise-toi. Nous avons pu te monter avec Victorine,
sans rencontrer âme qui vive. Ma tante est sortie, mon oncle est enfermé
chez lui.
Alors, il sembla soulagé, il eut un sourire.
--Je veux que personne ne sache, c'est si bête!
--Qu'est-il donc arrivé, mon Dieu? demanda-t-elle de nouveau.
--Ah! je ne sais pas, je ne sais pas...
Il abaissait les paupières, d'un air de fatigue, tâchant d'échapper à la
question. Puis, il dut comprendre qu'il ferait mieux de dire tout de
suite une partie de la vérité.
--Un homme qui s'était caché dans l'ombre du porche, au crépuscule, et
qui devait m'attendre... Sans doute, alors, quand je suis rentré, il m'a
planté son couteau, là, dans l'épaule.
Frémissante, elle se pencha encore, le regarda au fond des yeux, en
demandant:
--Mais qui donc, qui donc, cet homme?
Et, comme il bégayait, d'une voix de plus en plus lasse, qu'il ne savait
pas, que l'homme avait fui dans les ténèbres, sans qu'il pût le
reconnaître, elle eut un cri terrible.
--C'est Prada, c'est Prada, dis-le, puisque je le sais!
Elle délirait.
--Je le sais, entends-tu! Je n'ai pas été à lui, il ne veut pas que nous
soyons l'un à l'autre, et il te tuera plutôt, le jour où je serai libre
de me donner à toi. Je le connais bien, jamais je ne serai heureuse...
C'est Prada, c'est Prada!
Mais une brusque énergie avait soulevé le blessé, et il protestait
loyalement.
--Non, non! ce n'est pas Prada, et ce n'est pas un homme travaillant
pour lui... Ça, je te le jure. Je n'ai pas reconnu l'homme, mais ce
n'est pas Prada, non, non!
Dario avait un tel accent de vérité, que Benedetta dut être convaincue.
D'ailleurs, elle fut reprise d'épouvante, elle sentit la main qu'elle
tenait mollir dans la sienne, redevenir moite et inerte, comme si elle
se glaçait. Épuisé par l'effort qu'il venait de faire, il était retombé,
la face de nouveau toute blanche, les yeux clos, évanoui. Et il semblait
mourir.
Éperdue, elle le toucha de ses mains tâtonnantes.
--Monsieur l'abbé, voyez donc, voyez donc... Mais il se meurt! mais il
se meurt! le voici déjà tout froid... Ah! grand Dieu, il se meurt!
Pierre, qu'elle bouleversait avec ses cris, s'efforça de la rassurer.
--Il a trop parlé, il a perdu connaissance, comme tout à l'heure... Je
vous assure que je sens son cœur battre. Tenez! mettez votre main... De
grâce, ne vous affolez pas, le médecin va venir, tout ira très bien.
Et elle ne l'écoutait pas, et il assista alors à une scène
extraordinaire qui l'emplit de surprise. Brusquement, elle s'était jetée
sur le corps de l'homme adoré, elle le serrait d'une étreinte
frénétique, elle le baignait de larmes, elle le couvrait de baisers, en
balbutiant des paroles de flamme.
--Ah! si je te perdais, si je te perdais... Et je ne me suis pas donnée
à toi, j'ai eu cette bêtise de me refuser, lorsqu'il était temps encore
de connaître le bonheur... Oui, une idée pour la Madone, une idée que la
virginité lui plaît et qu'on doit se garder vierge à son mari, si l'on
veut qu'elle bénisse le mariage... Qu'est-ce que ça pouvait lui faire
que nous fussions heureux tout de suite? Et puis, et puis, vois-tu, si
elle m'avait trompé, si elle te prenait avant que nous eussions dormi
aux bras l'un de l'autre, eh bien! je n'aurais plus qu'un regret, celui
de ne m'être pas damnée avec toi, oui, oui! la damnation plutôt que de
ne pas nous être possédés de tout notre sang, de toutes nos lèvres!
Était-ce donc la femme si calme, si raisonnable, qui patientait, pour
mieux organiser son existence? Pierre, terrifié, ne la reconnaissait
plus. Jusque-là, il l'avait vue d'une telle réserve, d'une pudeur si
naturelle, dont le charme presque enfantin semblait venir de sa nature
elle-même! Sans doute, sous le coup de la menace et de la peur, le
terrible sang des Boccanera venait de se réveiller en elle, tout un
atavisme de violence, d'orgueil, de furieux appétits, exaspérés et
déchaînés. Elle voulait sa part de vie, sa part d'amour. Et elle
grondait, elle clamait, comme si la mort, en lui prenant son amant, lui
arrachait de sa propre chair.
--Je vous en supplie, madame, répétait le prêtre, calmez-vous... Il vit,
son cœur bat... Vous vous faites un mal affreux.
Mais elle voulait mourir avec lui.
--Oh! mon chéri, si tu t'en vas, emporte-moi, emporte-moi... Je me
coucherai sur ton cœur, je te serrerai si fort entre mes deux bras,
qu'ils entreront dans les tiens, et qu'il faudra bien qu'on nous enterre
ensemble... Oui, oui, nous serons morts et nous serons mariés tous de
même. Je t'ai promis de n'être qu'à toi, je serai à toi malgré tout,
dans la terre s'il le faut... Oh! mon chéri, ouvre les yeux, ouvre la
bouche, baise-moi, si tu ne veux que je meure à mon tour, quand tu seras
mort!
Dans la chambre morne, aux vieux murs assoupis, toute une flambée de
passion sauvage, de feu et de sang, avait passé. Mais les larmes
gagnèrent Benedetta, de gros sanglots la brisèrent, la jetèrent au bord
du lit, aveuglée, sans force. Et, heureusement, mettant fin à la
farouche scène, le médecin parut, amené par Victorine.
Le docteur Giordano, qui avait dépassé la soixantaine, était un petit
vieillard à boucles blanches, rasé et frais de teint, dont toute la
personne paterne avait pris une allure d'aimable prélat, au milieu de sa
clientèle d'Église. Et il était excellent homme, disait-on, soignait les
pauvres pour rien, se montrait surtout d'une réserve et d'une discrétion
ecclésiastiques, dans les cas délicats. Depuis trente ans, tous les
Boccanera, les enfants, les femmes, et jusqu'à l'éminentissime cardinal
lui-même, ne passaient que par ses mains prudentes.
Doucement, éclairé par Victorine, aidé par Pierre, il déshabilla Dario
que la douleur tira de son évanouissement, examina la blessure, la
déclara tout de suite sans danger, de son air souriant. Ce ne serait
rien, trois semaines de lit au plus, et aucune complication à craindre.
Et, comme tous les médecins de Rome, en amoureux des beaux coups de
couteau qu'il avait journellement à soigner, parmi ses clients de hasard
du bas peuple, il s'attardait avec complaisance à la plaie, l'admirait
en connaisseur, trouvait sans doute que c'était là de la besogne bien
faite. Il finit par dire au prince, à demi-voix:
--Nous appelons ça un avertissement... L'homme n'a pas voulu tuer, le
coup a été porté de haut en bas, de façon à glisser dans les chairs,
sans même intéresser l'os... Ah! il faut être adroit, c'est joliment
planté.
--Oui, oui, murmura Dario, il m'a épargné, il m'aurait troué de part en
part.
Benedetta n'entendait point. Depuis que le médecin avait déclaré le cas
sans gravité aucune, en expliquant que la faiblesse et l'évanouissement
ne venaient que de la violente secousse nerveuse, elle était tombée sur
une chaise, dans un état de prostration absolue. C'était la détente de
la femme, après l'affreuse crise de désespoir. Des larmes douces,
lentes, se mirent à couler de ses yeux, et elle se releva, elle vint
embrasser Dario avec une effusion de joie passionnée et muette.
--Dites donc, mon bon docteur, reprit celui-ci, il est inutile qu'on
sache. C'est si ridicule, cette histoire... Personne n'a rien vu,
paraît-il, excepté monsieur l'abbé, à qui je demande le secret... Et,
n'est-ce pas? qu'on n'aille pas surtout inquiéter le cardinal, ni même
ma tante, enfin aucun des amis de la maison.
Le docteur Giordano eut un de ses tranquilles sourires.
--Bien, bien! c'est naturel, ne vous tourmentez pas... Pour tout le
monde, vous êtes tombé dans l'escalier et vous vous êtes démis
l'épaule... Et, maintenant que vous voilà pansé, tâchez de dormir sans
trop de fièvre. Je reviendrai demain matin.
Alors, des jours de grand calme s'écoulèrent lentement, une vie nouvelle
s'organisa pour Pierre. Il resta les premières journées sans même sortir
du vieux palais ensommeillé, lisant, écrivant, n'ayant chaque
après-midi, jusqu'au crépuscule, que la distraction d'aller s'asseoir
dans la chambre de Dario, où il était certain de trouver Benedetta.
Après quarante-huit heures d'une fièvre assez intense, la guérison avait
pris son train accoutumé; et les choses marchaient pour le mieux,
l'histoire de l'épaule démise était acceptée par tout le monde, à ce
point que le cardinal exigea de la stricte économie de donna Serafina
qu'une seconde lanterne fût allumée sur le palier, pour qu'un tel
accident ne se renouvelât plus. Dans cette paix monotone qui se
refaisait, il n'y eut qu'une secousse dernière, une menace de trouble
plutôt, à laquelle Pierre fut mêlé, un soir qu'il s'attardait près du
convalescent.
Comme Benedetta s'était absentée quelques minutes, Victorine, qui avait
monté un bouillon, se pencha en reprenant la tasse, pour dire très bas
au prince:
--Monsieur, c'est une jeune fille, vous savez, la Pierina, qui vient
tous les jours en pleurant demander de vos nouvelles... Je ne puis la
renvoyer, elle rôde, et j'aime mieux vous prévenir.
Malgré lui, Pierre avait entendu; et il eut une brusque certitude, il
comprit tout d'un coup. Dario, qui le regardait, vit bien ce qu'il
pensait. Aussi, sans répondre à Victorine:
--Eh! oui, l'abbé, c'est cette brute de Tito... Je vous demande un peu!
est-ce assez bête?
Mais, bien qu'il se défendît d'avoir rien fait, pour que le frère lui
donnât l'avertissement de ne pas toucher à sa sœur, il souriait d'un
air d'embarras, très ennuyé, un peu honteux même d'une pareille
histoire. Et il fut évidemment soulagé, lorsque le prêtre promit de voir
la jeune fille, si elle revenait, et de lui faire comprendre qu'elle
devait rester chez elle.
--Une aventure stupide, stupide! répétait le prince en exagérant sa
colère, comme pour se railler lui-même. Vraiment, c'est d'un autre
siècle.
Brusquement, il se tut. Benedetta rentrait. Elle revint s'asseoir près
de son cher malade. Et la douce veillée continua, dans la vieille
chambre assoupie, dans le vieux palais mort, d'où ne montait pas un
souffle.
Pierre, quand il sortit de nouveau, ne se hasarda d'abord que dans le
quartier, pour prendre l'air un instant. Cette rue Giulia l'intéressait,
il savait son ancienne splendeur, au temps de Jules II, qui la rectifia
et la rêva bordée de palais splendides. Pendant le carnaval, des
courses y avaient lieu: on partait à pied ou à cheval du palais Farnèse,
pour aller jusqu'à la place Saint-Pierre. Et il venait de lire que
l'ambassadeur du roi de France, d'Estrée, marquis de Couré, qui habitait
le palais Saccheti, y avait fêté magnifiquement, en 1630, la naissance
du dauphin, en y donnant trois grandes courses, du pont Sisto à
Saint-Jean des Florentins, avec un déploiement de luxe extraordinaire,
la rue jonchée de fleurs, toutes les fenêtres pavoisées des plus riches
tentures. Le second soir, une machine de feux d'artifice fut tirée sur
le Tibre, représentant la nef Argo qui emportait Jason à la conquête de
la Toison d'or. Une autre fois, la fontaine des Farnèse, le Mascherone,
coula du vin. Combien ces temps étaient lointains et changés, et
aujourd'hui quelle rue de solitude et de silence, dans la grandeur
triste de son abandon, large et toute droite, ensoleillée ou ténébreuse,
au milieu du quartier désert! Dès neuf heures, le plein soleil
l'enfilait, blanchissait le petit pavé de la chaussée, plate et sans
trottoir; tandis que, sur les deux côtés qui passaient alternativement
de la vive lumière à l'ombre épaisse, les palais anciens, les lourdes et
vieilles maisons dormaient, des portes antiques bardées de plaques et de
clous, des fenêtres barrées par d'énormes grilles de fer, des étages
entiers aux volets clos, comme cloués pour ne plus laisser entrer la
clarté du jour. Quand les portes restaient ouvertes, on apercevait des
voûtes profondes, des cours intérieures, humides et froides, tachées de
verdures sombres, et que, pareils à des cloîtres, des portiques
entouraient. Puis, dans les dépendances, dans les constructions basses
qui avaient fini par se grouper là, surtout du côté des ruelles dévalant
au bord du Tibre, des petites industries silencieuses s'étaient
installées, un boulanger, un tailleur, un relieur, des commerces
obscurs, des fruiteries avec quatre tomates et quatre salades sur une
planche, des débits de vin, qui affichaient les crus de Frascati et de
Genzano, et où les buveurs semblaient morts. Vers le milieu de la rue,
la prison qui s'y trouve actuellement, avec son abominable mur jaune,
n'était point faite pour l'égayer. Toute une volée de fils
télégraphiques suivait de bout en bout ce long couloir de tombe, aux
rares passants, où s'émiettait la poussière du passé, de l'arcade du
palais Farnèse à l'échappée lointaine, au delà du fleuve, sur les arbres
de l'Hôpital du Saint-Esprit. Mais surtout, le soir, dès la nuit faite,
Pierre était saisi par la désolation, la sorte d'horreur sacrée que la
rue prenait. Pas une âme, l'anéantissement absolu. Pas une lumière aux
fenêtres, rien que la double file des becs de gaz, très espacés, des
lueurs affaiblies de veilleuse, mangées par les ténèbres. Les portes
verrouillées, barricadées, d'où pas un bruit, pas un souffle ne sortait.
Seulement, de loin en loin, un débit de vin éclairé, des vitres dépolies
derrière lesquelles brûlait une lampe dans une immobilité complète, sans
un éclat de voix, sans un rire. Et il n'y avait de vivantes que les deux
sentinelles de la prison, l'une devant la porte, l'autre au coin de la
ruelle de droite, toutes les deux debout et figées, dans la rue morte.
D'ailleurs, le quartier entier le passionnait, cet ancien beau quartier
tombé à l'oubli, si écarté de la vie moderne, n'exhalant désormais
qu'une odeur de renfermé, la fade et discrète odeur ecclésiastique. Du
côté de Saint-Jean des Florentins, à l'endroit où le nouveau cours
Victor-Emmanuel est venu tout éventrer, l'opposition était violente,
entre les hautes maisons à cinq étages, sculptées, éclatantes, à peine
finies, et les noires demeures, affaissées et borgnes, des ruelles
voisines. Le soir, des globes électriques étincelaient, d'une blancheur
éblouissante; tandis que les quelques becs de gaz de la rue Giulia et
des autres rues n'étaient plus que des lampions fumeux. C'étaient
d'anciennes voies célèbres, la rue des Banchi Vecchi, la rue du
Pellegrino, la rue de Monserrato, puis une infinité de traverses qui les
coupaient, qui les reliaient, allant toutes vers le Tibre, si étroites,
que les voitures y passaient difficilement. Et chacune avait son église,
une multitude d'églises presque semblables, très décorées, très dorées
et peintes, ouvertes seulement aux heures des offices, pleines alors de
soleil et d'encens. Rue Giulia, outre Saint-Jean des Florentins, outre
San Biagio della Pagnotta, outre Sant'Eligio degli Orefici, se trouvait
dans le bas, derrière le palais Farnèse, l'église des Morts, où il
aimait entrer pour y rêver à cette sauvage Rome, aux pénitents qui
desservaient cette église et dont la mission était d'aller ramasser,
dans la Campagne, les cadavres abandonnés qu'on leur signalait. Un soir,
il y assista au service de deux corps inconnus, depuis quinze jours sans
sépulture, qu'on avait découverts dans un champ, à droite de la voie
Appienne.
Mais la promenade préférée de Pierre devint bientôt le nouveau quai du
Tibre, devant l'autre façade du palais Boccanera. Il n'avait qu'à
descendre le vicolo, l'étroite ruelle, et il débouchait dans un lieu de
solitude, où les choses l'emplissaient d'infinies pensées. Le quai
n'était pas achevé, les travaux semblaient même abandonnés complètement,
c'était tout un chantier immense, encombré de gravats, de pierres de
taille, coupé de palissades à demi rompues et de baraques à outils dont
les toits s'effondraient. Sans cesse le lit du fleuve s'est exhaussé,
tandis que les fouilles continuelles ont abaissé le sol de la ville, aux
deux bords. Aussi était-ce pour la mettre à l'abri des inondations qu'on
venait d'emprisonner les eaux dans ces gigantesques murs de forteresse.
Et il avait fallu surélever les anciennes berges à un tel point, que,
sous l'abri de son portique, la terrasse du petit jardin des Boccanera,
avec son double escalier où l'on amarrait autrefois les bateaux de
plaisance, se trouvait en contre-bas, menacée d'être ensevelie et de
disparaître, quand on achèverait les travaux de voirie. Rien encore
n'était nivelé, les terres rapportées restaient là telles que les
tombereaux les déchargeaient, il n'y avait partout que des fondrières,
des éboulements, au milieu des matériaux laissés à l'abandon. Seuls, des
enfants misérables venaient jouer parmi ces décombres où le palais
s'enfonçait, des ouvriers sans travail dormaient lourdement au grand
soleil, des femmes étendaient leur pauvre lessive sur les tas de
cailloux. Et, cependant, c'était pour Pierre un asile heureux, de paix
certaine, inépuisable en songeries, lorsqu'il s'y oubliait pendant des
heures, à regarder le fleuve, et les quais, et la ville, en face, aux
deux bouts.
Dès huit heures, le soleil dorait la vaste trouée de sa lumière blonde.
Quand il regardait là-bas, vers la gauche, il apercevait les toits
lointains du Transtévère, qui se découpaient, d'un gris bleu noyé de
brume, sur le ciel éclatant. Vers la droite, le fleuve faisait un coude
au delà de l'abside ronde de Saint-Jean des Florentins, les peupliers de
l'Hôpital du Saint-Esprit drapaient sur l'autre rive leur verdoyant
rideau, laissant voir, à l'horizon, le profil clair du Château
Saint-Ange. Mais, surtout, il ne pouvait détacher les yeux de la berge
d'en face, car un morceau de la très vieille Rome y était demeuré
intact. Du pont Sisto au pont Saint-Ange, en effet, se trouvait, sur la
rive droite, la partie des quais laissée en suspens, dont la
construction devait achever, plus tard, de murer le fleuve entre les
deux colossales murailles de forteresse, hautes et blanches. Et c'était
en vérité une surprise et un charme que cette extraordinaire évocation
des anciens âges, cette berge chargée de tout un lambeau de la vieille
ville des papes. Sur la rue de la Lungara, les façades uniformes avaient
dû être rebadigeonnées; mais, ici, les derrières des maisons, qui
descendaient jusque dans l'eau, restaient lézardés, roussis, éclaboussés
de rouille, patinés par les étés brûlants, comme d'antiques bronzes. Et
quel amas, quel entassement incroyable! En bas, des voûtes noires où le
fleuve entrait, des pilotis soutenant des murs, des pans de construction
romaine plongeant à pic; puis, des escaliers raides, disloqués, verdis,
qui montaient de la grève, des terrasses qui se superposaient, des
étages qui alignaient leurs petites fenêtres irrégulières, percées au
hasard, des maisons qui se dressaient par-dessus d'autres maisons; et
cela pêle-mêle, avec une extravagante fantaisie de balcons, de galeries
de bois, de ponts jetés au travers des cours, de bouquets d'arbres qu'on
aurait dits poussés sur les toits, de mansardes ajoutées, plantées au
milieu des tuiles roses. Un égout, en face, tombait d'une gorge de
pierre, usée et souillée, à gros bruit. Partout où la berge
apparaissait, dans le retrait des maisons, elle était couverte d'une
végétation folle, des herbes, des arbustes, des manteaux de lierre
traînant à plis royaux. Et la misère, la saleté disparaissaient sous la
gloire du soleil, les vieilles façades tassées, déjetées, devenaient en
or, des lessives entières qui séchaient aux fenêtres les pavoisaient de
la pourpre des jupons rouges et de la neige aveuglante des linges.
Tandis que, plus haut encore, au-dessus du quartier, le Janicule
s'élevait dans l'éblouissement de l'astre, avec le fin profil de
Saint-Onuphre, parmi les cyprès et les pins.
Souvent, Pierre venait s'accouder sur le parapet de l'énorme mur du
quai, et il restait là longtemps, le cœur gonflé, plein de la tristesse
des siècles morts, à regarder couler le Tibre. Rien n'aurait pu dire la
grande lassitude de ces vieilles eaux, leur morne lenteur, au fond de
cette tranchée babylonienne où elles étaient enfermées, des murailles
démesurées de prison, droites, lisses, nues, toutes blafardes encore,
dans leur laideur neuve. Au soleil, le fleuve jaune se dorait, se
moirait de vert et de bleu, sous le petit frisson de son courant. Mais,
dès qu'il était gagné par l'ombre, il apparaissait opaque, couleur de
boue, d'une vieillesse si épaisse et si lourde, que les maisons d'en
face ne s'y reflétaient même plus. Et quel abandon désolé, quel fleuve
de silence et de solitude! Si, après les pluies d'hiver, il roulait
furieusement parfois son flot menaçant, il s'engourdissait pendant les
longs mois de ciel pur, il traversait Rome sans une voix, d'une coulée
sourde, comme désabusée de tout bruit inutile. On pouvait demeurer là,
penché, durant la journée entière, sans voir passer une barque, une
voile qui l'animât. Les quelques bateaux, les deux ou trois petits
vapeurs venus du littoral, les tartanes qui amenaient les vins de
Sicile, s'arrêtaient tous au pied de l'Aventin. Au delà, il n'y avait
plus que désert, des eaux mortes, dans lesquelles, de loin en loin, un
pêcheur immobile laissait pendre sa ligne. Pierre ne voyait toujours, un
peu à sa droite, au pied de l'ancienne berge, qu'une sorte d'antique
péniche couverte, une arche de Noé à demi pourrie, peut-être un
bateau-lavoir, mais où jamais il n'apercevait une âme; et il y avait
encore, sur une langue de boue, un canot échoué, le flanc crevé,
lamentable dans son symbole de toute navigation impossible et
abandonnée. Ah! cette ruine de fleuve, aussi morte que les ruines
fameuses dont elle était lasse de baigner la poussière, depuis tant de
siècles! Et quelle évocation, ces siècles d'histoire que les eaux jaunes
avaient reflétés, tant de choses, tant d'hommes, dont elles avaient pris
la fatigue et le dégoût, au point d'être devenues si lourdes, si
muettes, si désertes, dans leur souhait de néant!
Ce fut là que Pierre, un matin, reconnut la Pierina, debout derrière une
des baraques de bois qui avaient servi à serrer les outils. Elle
allongeait la tête, elle regardait fixement, depuis des heures
peut-être, la fenêtre de la chambre de Dario, au coin de la ruelle et du
quai. Effrayée sans doute par la façon sévère dont Victorine l'avait
reçue, elle ne s'était pas représentée au palais, pour avoir des
nouvelles; mais elle venait là, elle y passait les journées, ayant
appris de quelque domestique où était la fenêtre, attendant sans se
lasser une apparition, un signe de vie et de salut, dont l'espoir seul
lui faisait battre le cœur. Le prêtre s'approcha, infiniment touché de
la voir se dissimuler de la sorte, si humble, si tremblante
d'adoration, dans sa royale beauté. Au lieu de la gronder, de la
chasser, ainsi qu'il en avait la mission, il se montra très doux et très
gai, lui parla des siens comme si rien ne s'était passé, s'arrangea de
manière à prononcer le nom du prince, pour lui faire entendre qu'il
serait sur pied avant quinze jours. D'abord, elle avait eu un sursaut,
farouche, méfiante, prête à fuir. Puis, quand elle eut compris, des
larmes jaillirent de ses yeux, et toute riante cependant, bien heureuse,
elle lui envoya un baiser de la main, elle lui cria: «_Grazie, grazie!_
Merci, merci!», en se sauvant à toutes jambes. Jamais il ne la revit.
Et ce fut aussi un matin que Pierre, comme il allait dire sa messe à
Sainte-Brigitte, sur la place Farnèse, eut la surprise de rencontrer
Benedetta sortant de cette église, de si bonne heure, une toute petite
fiole d'huile à la main. Elle n'eut d'ailleurs aucun embarras, elle lui
expliqua que, tous les deux ou trois jours, elle venait obtenir du
bedeau quelques gouttes de l'huile qui alimentait la lampe brûlant
devant une antique statue de bois de la Madone, en qui elle avait une
absolue confiance. Elle avouait même qu'elle n'avait de confiance qu'en
celle-là, car elle n'avait jamais rien obtenu, quand elle s'était
adressée à d'autres, pourtant très réputées, des Madones de marbre et
même d'argent. Aussi une dévotion ardente, toute sa dévotion en réalité,
brûlait-elle dans son cœur pour cette image sainte qui ne lui refusait
rien. Et elle affirma très simplement, comme une chose naturelle, hors
de discussion, que c'étaient ces quelques gouttes d'huile, dont elle
frottait matin et soir la plaie de Dario, qui déterminaient une guérison
si prompte, tout à fait miraculeuse. Pierre, saisi, désolé d'une
religion si enfantine chez cette admirable créature de sagesse, de
passion et de grâce, ne se permit pas un sourire.
Chaque soir, en rentrant de ses promenades, lorsqu'il venait passer une
heure dans la chambre de Dario convalescent, Benedetta voulait qu'il
racontât ses journées pour distraire le malade, et ce qu'il disait, ses
étonnements, ses émotions, ses colères parfois, prenaient un charme
triste, au milieu du grand calme étouffé de la pièce. Mais, surtout,
quand il osa de nouveau sortir du quartier, quand il se prit de
tendresse pour les jardins romains, où il allait dès l'ouverture des
portes, afin d'être sûr de n'y rencontrer personne, il leur rapporta des
sensations enthousiastes, tout un amour ravi des beaux arbres, des eaux
jaillissantes, des terrasses élargies sur des horizons sublimes.
Ce ne furent point les plus vastes, parmi ces jardins, qui lui emplirent
le cœur davantage. A la villa Borghèse, le petit bois de Boulogne de
Rome, il y avait des futaies majestueuses, des allées royales, où les
voitures venaient tourner l'après-midi, avant la promenade obligatoire
du Corso; et il fut plus touché par le jardin réservé devant la villa,
cette villa d'un luxe de marbre éblouissant, où se trouve aujourd'hui le
plus beau musée du monde: un simple tapis d'herbe fine, un vaste bassin
central que domine la blancheur nue d'une Vénus, et des fragments
d'antiques, des vases, des statues, des colonnes, des sarcophages,
rangés symétriquement en carré, et rien autre que cette herbe déserte,
ensoleillée et mélancolique. Au Pincio, où il retourna, il eut une
matinée exquise, il comprit le charme de ce coin étroit, avec ses arbres
rares toujours verts, avec sa vue admirable, toute Rome et Saint-Pierre
au lointain, dans la clarté si tendre, si limpide, poudrée de soleil. A
la villa Albani, à la villa Pamphili, il retrouva les superbes pins
parasols, d'une grâce géante et fière, les chênes verts puissants, aux
membres tordus, à la verdure noire. Dans la dernière surtout, les chênes
noyaient les allées d'un demi-jour délicieux, le petit lac était plein
de rêve avec ses saules pleureurs et ses touffes de roseaux, le parterre
en contre-bas déroulait une mosaïque d'un goût baroque, tout un dessin
compliqué de rosaces et d'arabesques, que la diversité des fleurs et
des feuilles colorait. Et, ce qui le frappa dans ce jardin, le plus
noble, le plus vaste, le mieux soigné, ce fut, en longeant un petit mur,
de revoir Saint-Pierre encore, sous un aspect nouveau et si imprévu,
qu'il en emporta à jamais la symbolique image. Rome avait disparu
complètement, il n'y avait plus là, entre les pentes du mont Mario et un
autre coteau boisé qui cachait la ville, que le dôme colossal dont la
masse semblait posée sur des blocs épars, blancs et roux. C'étaient les
îlots des maisons du Borgo, les constructions entassées du Vatican et de
la basilique, qu'il dominait, qu'il écrasait ainsi de sa coupole
démesurée, d'un gris bleu dans le bleu clair du ciel; tandis que,
derrière lui, au loin, fuyait une échappée bleuâtre de campagne
illimitée, très délicate.
Mais Pierre sentit davantage l'âme des choses dans des jardins moins
somptueux, d'une grâce plus fermée. Ah! la villa Mattei, sur la pente du
Coelius, avec son jardin en terrasses, avec ses allées intimes qui
descendent bordées d'aloès, de lauriers et de fusains géants, avec ses
buis amers taillés en tonnelles, avec ses orangers, ses roses et ses
fontaines! Il y passa des heures adorables, il n'eut une égale
impression de charme que sur l'Aventin, en visitant les trois églises,
qui s'y noient parmi la verdure, à Sainte-Sabine surtout, le berceau des
Dominicains, dont le petit jardin, clos de partout, sans vue aucune,
dort dans une paix tiède et odorante, planté d'orangers, au milieu
desquels l'oranger séculaire de Saint-Dominique, énorme et noueux, est
encore chargé d'oranges mûres. Puis, à côté, au Prieuré de Malte, le
jardin au contraire s'ouvrait sur un horizon immense, à pic au-dessus du
Tibre, enfilant le cours du fleuve, les façades et les toitures qui se
serraient le long des deux rives, jusqu'au lointain sommet du Janicule.
C'étaient toujours, d'ailleurs, dans ces jardins de Rome, les mêmes buis
taillés, les eucalyptus au tronc blanc, aux feuilles pâles, longues
comme des chevelures, les chênes verts trapus et sombres, les pins
géants, les cyprès noirs, des marbres blanchis parmi des touffes de
roses, des fontaines bruissantes sous des manteaux de lierre. Et il ne
goûta une joie plus tendrement attristée qu'à la villa du pape Jules,
dont le portique ouvert en hémicycle sur le jardin raconte la vie d'une
époque aimable et sensuelle, avec sa décoration peinte, son treillage
d'or chargé de fleurs, où passent des vols souriants de petits Amours.
Le soir enfin où il revint de la villa Farnésine, il dit qu'il en
rapportait toute l'âme morte de la vieille Rome; et ce n'étaient pas les
peintures exécutées d'après les cartons de Raphaël qui l'avaient touché,
c'était plutôt la jolie salle du bord de l'eau, à la décoration bleu
tendre, lilas tendre et rose tendre, d'un art sans génie, mais si
charmant et si romain; c'était surtout le jardin abandonné, qui
descendait autrefois jusqu'au Tibre, et que le nouveau quai coupait
maintenant, d'une désolation lamentable, ravagé, bossué, envahi d'herbes
folles, tel qu'un cimetière, où pourtant mûrissaient toujours les fruits
d'or des orangers et des citronniers.
Puis, une dernière fois, il eut une secousse au cœur, le beau soir où
il visita la villa Médicis. Là, il était en terre française. Et quel
merveilleux jardin encore, avec ses buis, ses pins, ses allées de
magnificence et de charme! quel refuge de rêverie antique que le très
vieux et très noir bois de chênes verts, où, dans le bronze luisant des
feuilles, le soleil à son déclin jetait des lueurs braisillantes d'or
rouge! Il y faut monter par un escalier interminable, et de là-haut, du
belvédère qui domine, on possède Rome entière d'un regard, comme si, en
élargissant les bras, on allait la prendre toute. Du réfectoire de la
villa, que décorent les portraits de tous les artistes pensionnaires qui
s'y sont succédé, de la bibliothèque surtout, une grande salle au calme
profond, on a la même vue admirable, la plus large et la plus
conquérante, une vue d'ambition démesurée dont l'infini devrait mettre
au cœur des jeunes gens, enfermés là, la volonté de posséder le monde.
Lui, qui était venu hostile à l'institution du prix de Rome, à cette
éducation traditionnelle et uniforme si dangereuse pour l'originalité,
resta séduit un instant par cette paix tiède, cette solitude limpide du
jardin, cet horizon sublime où semblaient battre les ailes du génie. Ah!
quelles délices, avoir vingt ans, vivre trois années dans cette douceur
de rêve, au milieu des plus belles œuvres humaines, se dire qu'on est
trop jeune pour produire encore, et se recueillir, et se chercher,
apprendre à jouir, à souffrir, à aimer! Mais, ensuite, il réfléchit que
ce n'était point là une besogne de jeunesse, que pour goûter la divine
jouissance d'une telle retraite d'art et de ciel bleu, il fallait
certainement l'âge mûr, les victoires déjà gagnées, la lassitude
commençante des œuvres accomplies. Il causa avec les pensionnaires, il
remarqua que, si les jeunes âmes de songe et de contemplation, ainsi que
la simple médiocrité, s'y accommodaient de cette vie cloîtrée dans l'art
du passé, tout artiste de bataille, tout tempérament personnel s'y
mourait d'impatience, les yeux tournés vers Paris, dévoré par la hâte
d'être en pleine fournaise de production et de lutte.
Et tous ces jardins dont Pierre leur parlait, le soir, avec ravissement,
éveillaient chez Benedetta et chez Dario le souvenir du jardin de la
villa Montefiori, aujourd'hui saccagé, autrefois si verdoyant, planté
des plus beaux orangers de Rome, tout un bois d'orangers centenaires,
dans lequel ils avaient appris à s'aimer.
--Ah! je me rappelle, disait la contessina, à l'époque des fleurs,
c'était une bonne odeur à en mourir, tellement forte, tellement
grisante, qu'une fois je suis restée dans l'herbe, sans pouvoir me
relever... Te souviens-tu, Dario? tu m'as prise dans tes bras, tu m'as
portée près de la fontaine, où il faisait très bon et très frais.
Elle était assise, au bord du lit, comme à son ordinaire, et elle
tenait dans sa main la main du convalescent, qui s'était mis à sourire.
--Oui, oui, je t'ai baisée sur les yeux, et tu les as rouverts enfin...
Tu te montrais moins cruelle en ce temps-là, tu me laissais te baiser
les yeux autant qu'il me plaisait... Mais nous étions des enfants, et si
nous n'avions pas été des enfants, nous aurions été mari et femme tout
de suite, dans ce grand jardin qui sentait si fort et où nous courions
si libres!
Elle approuvait de la tête, convaincue que la Madone seule les avait
protégés.
--C'est bien vrai, c'est bien vrai... Et quel bonheur, maintenant que
nous allons pouvoir être l'un à l'autre, sans faire pleurer les anges!
La conversation en revenait toujours là, l'affaire de l'annulation du
mariage prenait une tournure de plus en plus favorable, et Pierre
assistait chaque soir à leur enchantement, ne les entendait causer que
de leur union prochaine, de leurs projets, de leurs joies d'amoureux
lâchés en plein paradis. Dirigée cette fois par une main
toute-puissante, donna Serafina devait mener les choses avec vigueur,
car il ne se passait guère de jour, sans qu'elle rapportât quelque
nouvelle heureuse. Elle avait hâte de terminer cette affaire, pour la
continuation et pour l'honneur du nom, puisque Dario ne voulait épouser
que sa cousine et que, d'autre part, ce mariage expliquerait tout,
ferait tout excuser, en mettant fin à une situation désormais
intolérable. Le scandale abominable, les affreux commérages qui
bouleversaient le monde noir et le monde blanc, finissaient par la jeter
hors d'elle, d'autant plus qu'elle sentait la nécessité d'une victoire,
devant l'éventualité d'un conclave possible, où elle désirait que le nom
de son frère brillât d'un éclat pur, souverain. Jamais cette secrète
ambition de toute sa vie, cet espoir de voir sa race donner un troisième
pape à l'Église, ne l'avait brûlée d'une pareille passion, comme si elle
avait eu le besoin de se consoler dans son froid célibat, depuis que
son unique joie en ce monde, l'avocat Morano, la délaissait si durement.
Toujours vêtue d'une robe sombre, active et si mince, si pincée, qu'on
l'aurait prise par derrière pour une jeune fille, elle était comme l'âme
noire du vieux palais; et Pierre qui l'y rencontrait partout, rôdant en
intendante soigneuse, veillant jalousement sur le cardinal, la saluait
en silence, saisi chaque fois d'un petit froid au cœur, en la voyant de
visage si desséché, coupé de longs plis, planté du grand nez volontaire
de la famille. Mais elle lui rendait à peine son salut, restée
dédaigneuse de ce petit prêtre étranger, ne le tolérant dans son
intimité que pour complaire à monsignor Nani, désireuse en outre d'être
agréable au vicomte Philibert de la Choue, qui avait amené de si beaux
pèlerinages à Rome.
Peu à peu, en voyant chaque soir la joie anxieuse, l'impatience d'amour
de Benedetta et de Dario, Pierre finit par se passionner avec eux, en
souhaitant une solution prompte. L'affaire allait se représenter devant
la congrégation du Concile, dont une première décision en faveur du
divorce était restée nulle, le défenseur du mariage, monsignor Palma,
ayant demandé, selon son droit, un supplément d'enquête. D'ailleurs,
cette première décision, prise seulement à une voix de majorité,
n'aurait sûrement pas été ratifiée par le Saint-Père. Et il s'agissait
en somme de conquérir des voix parmi les dix cardinaux dont la
congrégation se composait, de les convaincre, d'obtenir la presque
unanimité: besogne ardue, car la parenté de Benedetta, cet oncle
cardinal, qui semblait devoir tout faciliter, aggravait les choses, au
milieu des intrigues compliquées du Vatican, des rivalités qui brûlaient
de tuer en lui le pape possible, en éternisant le scandale. C'était à
cette conquête des voix que donna Serafina se lançait chaque après-midi,
dirigée par son confesseur, le père Lorenza, qu'elle allait voir
quotidiennement au Collège Germanique, le dernier refuge à Rome des
Jésuites, qui ont cessé d'y être les maîtres du Gesù. L'espoir du succès
tenait surtout à ce que Prada, lassé, irrité, avait déclaré formellement
qu'il ne se présenterait plus. Il ne répondait même pas aux assignations
répétées, tellement l'accusation d'impuissance lui semblait odieuse et
ridicule, depuis que Lisbeth, sa maîtresse avérée, était enceinte de ses
œuvres, aux yeux de la ville entière. Il se taisait donc, affectait de
n'avoir jamais été marié, bien que la blessure de son désir tenu en
échec, de son orgueil de mâle souffleté, saignât toujours au fond,
rouverte sans cesse par les histoires qui continuaient, les doutes sur
sa paternité, que faisait courir le monde noir. Et, puisque la partie
adverse se désistait, disparaissait de son plein gré, on comprenait
l'espérance croissante de Benedetta et de Dario, chaque soir, lorsque
donna Serafina, en rentrant, leur annonçait qu'elle croyait bien avoir
gagné encore la voix d'un cardinal.
Mais l'homme effrayant, l'homme qui les terrifiait tous, était monsignor
Palma, l'avocat d'office choisi par la congrégation pour défendre le
lien sacré du mariage. Il avait des droits presque illimités, pouvait en
rappeler encore, en tout cas ferait traîner l'affaire autant qu'il lui
plairait. Son premier plaidoyer, en réponse à celui de Morano, avait
déjà été terrible, mettant l'état de virginité en doute, citant
scientifiquement des cas où des femmes possédées offraient les
particularités d'aspect constatées par les sages-femmes, réclamant
d'ailleurs l'examen minutieux de deux médecins assermentés, déclarant
enfin que, la condition première de l'acte étant l'obéissance de la
femme, la demanderesse, même vierge, n'était pas fondée à réclamer
l'annulation d'un mariage dont ses refus réitérés avaient seuls empêché
la consommation. Et l'on annonçait que le nouveau plaidoyer qu'il
préparait, serait plus impitoyable encore, tellement sa conviction était
absolue. Devant cette belle énergie de vérité et de logique, le pis
allait être que les cardinaux, même bienveillants, n'oseraient jamais
conseiller l'annulation au Saint-Père. Aussi le découragement
reprenait-il Benedetta, lorsque donna Serafina, au retour d'une visite
faite à monsignor Nani, la calma un peu, en lui disant qu'un ami commun
s'était chargé de voir monsignor Palma. Mais cela, sans doute, coûterait
très cher. Monsignor Palma, théologien rompu aux affaires canoniques et
d'une honnêteté parfaite, avait eu une grande douleur dans sa vie, une
nièce pauvre, d'une admirable beauté, qu'il s'était mis sur le tard à
aimer follement, et qu'il avait dû, afin d'éviter le scandale, marier à
un chenapan qui, depuis lors, la grugeait et la battait. Les apparences
restaient dignes, le prélat traversait justement une crise affreuse, las
de se dépouiller, n'ayant plus l'argent nécessaire pour tirer son neveu
d'un mauvais pas, une tricherie au jeu. Et la trouvaille fut de sauver
le jeune homme en payant, de lui obtenir ensuite une situation, sans
rien demander à l'oncle, qui, un soir, après la nuit tombée, comme s'il
se rendait complice, vint en pleurant remercier donna Serafina de sa
bonté.
Ce soir-là, Pierre était avec Dario, lorsque Benedetta entra riant,
tapant de joie dans ses mains.
--C'est fait, c'est fait! il sort de chez ma tante, il lui a juré une
reconnaissance éternelle. Maintenant, le voilà bien forcé d'être
aimable.
Plus méfiant, Dario demanda:
--Mais lui a-t-on fait signer quelque chose, s'est-il engagé
formellement?
--Oh! non, comment veux-tu? c'était si délicat!... On assure que c'est
un très honnête homme.
Pourtant, elle-même fut effleurée d'une nouvelle inquiétude. Si
monsignor Palma, malgré le grand service reçu, allait demeurer
incorruptible? Cela, dès lors, les hanta. Leur attente recommençait.
--Je ne t'ai pas encore dit, reprit-elle après un silence, je me suis
décidée à leur fameuse visite. Oui, ce matin, je suis allée chez deux
médecins avec ma tante.
Elle s'était remise à sourire, elle ne semblait aucunement gênée.
--Et alors? demanda-t-il du même air tranquille.
--Et alors, que veux-tu? ils ont bien vu que je ne mentais pas, ils ont
rédigé chacun une espèce de certificat en latin... C'était, paraît-il,
absolument nécessaire pour permettre à monsignor Palma de revenir sur ce
qu'il a dit.
Puis, se tournant vers Pierre:
--Ah! ce latin! monsieur l'abbé... J'aurais bien désiré savoir tout de
même, et j'ai songé à vous, pour que vous ayez l'obligeance de le
traduire. Mais ma tante n'a pas voulu me laisser les pièces, elle les a
fait joindre immédiatement au dossier.
Très embarrassé, le prêtre se contenta de répondre d'un vague signe de
tête, car il n'ignorait pas ce qu'étaient ces sortes de certificats, une
description nette et complète, en termes précis, avec tous les détails
d'état, de couleur et de forme. Eux, sans doute, ne mettaient pas là de
pudeur, tellement cet examen leur paraissait naturel et heureux même,
puisque toute la félicité de leur vie allait en dépendre.
--Enfin, conclut Benedetta, espérons que monsignor Palma aura de la
reconnaissance; et, en attendant, mon Dario, guéris-toi vite, pour le
beau jour tant souhaité de notre bonheur.
Mais il avait commis l'imprudence de se lever trop tôt, sa blessure
s'était rouverte, ce qui devait le forcer à garder le lit quelques jours
encore. Et Pierre continua, chaque soir, à le venir distraire, en lui
contant ses promenades. Maintenant, il s'enhardissait, courait les
quartiers de Rome, découvrait avec ravissement les curiosités
classiques, cataloguées dans tous les Guides. Ce fut ainsi qu'il leur
parla un soir avec une sorte de tendresse des principales places de la
ville, qu'il avait trouvées banales d'abord, qui lui apparaissaient
maintenant très diverses, ayant chacune son originalité profonde: la
place du Peuple, si ensoleillée, si noble, dans sa symétrie monumentale;
la place d'Espagne, le rendez-vous si vivant des étrangers, avec son
double escalier de cent trente-deux marches, doré par les étés, d'une
ampleur et d'une grâce géantes; la place Colonna, vaste, toujours
grouillante de peuple, la plus italienne par cette foule de paresse et
d'insoucieux espoir, debout, flânant autour de la colonne de
Marc-Aurèle, en attendant que la fortune lui tombe du ciel; la place
Navone, longue, régulière, déserte depuis que le marché ne s'y tient
plus, gardant le mélancolique souvenir de sa vie bruyante d'autrefois;
la place du Campo de' Fiori, envahie chaque matin par le tumulte du
marché aux fruits et du marché aux légumes, toute une plantation de
grands parapluies, des entassements de tomates, de piments, de raisins,
au milieu du flot glapissant des marchandes et des ménagères. Sa grande
surprise fut la place du Capitole, qui éveillait en lui une idée de
sommet, de lieu découvert dominant la ville et le monde, et qu'il trouva
petite, carrée, enfermée entre ses trois palais, ouverte d'un seul côté
sur un court horizon, borné par quelques toitures. Personne ne passe là,
on monte par une rampe d'accès que bordent des palmiers, les étrangers
seuls font un détour pour arriver en voiture. Les voitures attendent,
les touristes stationnent un moment, le nez levé vers l'admirable bronze
antique, le Marc-Aurèle à cheval, placé au centre. Vers quatre heures,
lorsque le soleil dore le palais de gauche, détachant sur le ciel bleu
les fines statues de l'entablement, on dirait une tiède et douce petite
place de province, avec ses femmes du voisinage qui tricotent, assises
sous le portique, et ses bandes d'enfants dépenaillés, lâchés là comme
toute une école dans une cour de récréation.
Et, un autre soir, Pierre dit à Benedetta et à Dario son admiration pour
les fontaines de Rome, la ville du monde où les eaux ruissellent le plus
abondamment et le plus magnifiquement dans le marbre et dans le bronze:
depuis la Nacelle de la place d'Espagne, le Triton de la place
Barberini, les Tortues de l'étroite place qui a pris leur nom, jusqu'aux
trois fontaines de la place Navone, où triomphe, au centre, la vaste
composition du Bernin, et surtout jusqu'à la colossale fontaine de
Trevi, d'un goût si fastueux, dominée par le roi Neptune, entre les
hautes figures de la Santé et de la Fécondité. Et, un autre soir, il
rentra heureux, en leur racontant qu'il venait enfin de s'expliquer le
singulier effet que lui faisaient les rues de l'ancienne Rome, autour du
Capitole et sur la rive gauche du Tibre, là où des masures se collaient
aux flancs des grands palais princiers: c'était qu'elles n'avaient pas
de trottoirs et que les piétons marchaient au milieu, à l'aise, parmi
les voitures, sans avoir jamais l'idée de filer aux deux bords, contre
les façades. Vieux quartiers qu'il aimait, ruelles sans cesse
tournantes, étroites places irrégulières, palais énormes et carrés,
comme disparus dans la foule bousculée des petites maisons qui les
noyaient de toutes parts. Le quartier de l'Esquilin aussi, partout des
escaliers qui montent, cailloutés de gris, chaque marche ourlée de
pierre blanche, des pentes brusques qui tournent, des terrasses qui
s'étagent, des séminaires et des couvents aux fenêtres closes, comme des
habitations mortes, un grand mur nu au-dessus duquel se dresse un
palmier superbe, dans le bleu sans tache du ciel. Et, un autre soir,
ayant poussé plus loin encore sa promenade, jusque dans la Campagne, le
long du Tibre, en amont du pont Molle, il revint enthousiasmé d'avoir eu
la révélation de tout un art classique, qu'il n'avait guère goûté
jusque-là. En suivant la rive, il venait de voir des Poussin, le fleuve
jaune et lent, aux bords plantés de roseaux, les falaises basses,
découpées, dont la blancheur crayeuse se détachait sur les fonds roux
de l'immense plaine onduleuse, que bornaient seules les collines bleues
de l'horizon, et quelques arbres sobres, et la ruine d'un portique,
ouvert sur le vide, en haut de la berge, et une file oblique de moutons
pâles qui descendaient boire, tandis que le berger, appuyé d'une épaule
au tronc d'un chêne vert, regardait. Beauté spéciale, large et rousse,
faite de rien, simplifiée jusqu'à la ligne droite et plate, tout anoblie
des grands souvenirs: toujours les légions romaines en marche par les
voies pavées, au travers de la Campagne nue; et toujours le long sommeil
du moyen âge, puis le réveil de l'antique nature dans la foi catholique,
ce qui, une seconde fois, avait fait de Rome la maîtresse du monde.
Un jour que Pierre était allé visiter le Campo Verano, le grand
cimetière de Rome, il trouva, le soir, près du lit de Dario, Celia en
compagnie de Benedetta.
--Comment! monsieur l'abbé, s'écria la petite princesse, ça vous amuse
d'aller voir les morts?
--Ah! ces Français! reprit Dario, que l'idée seule d'un cimetière
désobligeait, ces Français! ils se gâtent la vie à plaisir, avec leur
amour des spectacles tristes.
--Mais, dit Pierre doucement, on n'échappe pas à la réalité de la mort.
Le mieux est de la regarder en face.
Du coup, le prince se fâcha.
--La réalité, la réalité! à quoi bon? Quand la réalité n'est pas belle,
moi je ne la regarde pas, je m'efforce de n'y penser jamais.
De son air tranquille et souriant, le prêtre n'en continua pas moins à
dire ce qui l'avait surpris, la bonne tenue du cimetière, l'air de fête
que le clair soleil d'automne y mettait, tout un luxe extraordinaire de
marbre, des statues de marbre prodiguées sur les tombeaux, des chapelles
de marbre, des monuments de marbre. Sûrement l'atavisme antique
agissait, les somptueux mausolées de la voie Appienne repoussaient là,
une pompe, un orgueil démesuré dans la mort. Sur la hauteur surtout, la
noblesse romaine avait son quartier aristocratique, un amas de
véritables temples, des figures colossales, des scènes à plusieurs
personnages, d'un goût parfois déplorable, mais où des millions avaient
dû être dépensés. Et ce qui était charmant, parmi les ifs et les cyprès,
c'était l'admirable conservation, la blancheur intacte des marbres, que
les étés brûlants doraient, sans une tache de mousse, sans ces balafres
de pluie qui rendent si mélancoliques les statues des pays du Nord.
Benedetta, silencieuse, touchée du malaise de Dario, finit par
interrompre Pierre, en disant à Celia:
--Et la chasse a été intéressante?
Au moment où le prêtre était entré, la petite princesse parlait d'une
chasse au renard, à laquelle sa mère l'avait conduite.
--Oh! chère, tout ce qu'il y a de plus intéressant!... Le rendez-vous
était pour une heure, là-bas, au tombeau de Cæcilia Metella, où l'on
avait installé le buffet, sous une tente. Et un monde, la colonie
étrangère, les jeunes gens des ambassades, des officiers, sans compter
nous autres naturellement, les hommes en habit rouge, beaucoup de femmes
en amazone... Le départ a été donné à une heure et demie, et le galop a
duré plus de deux heures, si bien que le renard s'est allé faire prendre
très loin, très loin. Je n'ai pas pu suivre, mais j'ai vu tout de même,
oh! des choses extraordinaires, un grand mur que toute la chasse a dû
sauter, puis des fossés, des haies, une course folle derrière les
chiens... Il y a eu deux accidents, peu de chose, un monsieur qui s'est
foulé le poignet et un autre qui a eu la jambe cassée.
Dario avait écouté avec passion, car ces chasses au renard étaient le
grand plaisir de Rome, la joie de la galopade au travers de cette
Campagne romaine si plate et si hérissée d'obstacles pourtant, la joie
de déjouer les ruses du renard que les chiens traquent, ses continuels
détours, sa disparition brusque parfois, sa prise enfin dès qu'il tombe
épuisé de fatigue; et des chasses sans fusil, des chasses pour l'unique
bonheur de courir à la queue de cette bête, de la gagner de vitesse et
de la vaincre.
--Ah! dit-il désespéré, est-ce imbécile d'être cloué dans cette chambre!
Je finirai par y mourir d'ennui.
Benedetta se contenta de sourire, sans un reproche ni une tristesse de
ce cri naïf d'égoïsme. Elle qui était si heureuse de l'avoir tout à
elle, dans cette chambre où elle le soignait! Mais son amour, si jeune
et si sage à la fois, avait un coin de maternité, et elle comprenait
parfaitement qu'il ne s'amusât guère, privé de ses plaisirs habituels,
séparé de ses amis qu'il écartait, dans la crainte que l'histoire de son
épaule démise ne leur parût louche. Plus de fêtes, plus de soirées au
théâtre, plus de visites aux dames. Et c'était le Corso qui lui manquait
surtout, une souffrance, une véritable désespérance de ne plus voir ni
savoir, en regardant, de quatre à cinq heures, défiler Rome entière.
Aussi, dès qu'un intime venait, c'étaient des questions interminables,
et si l'on avait rencontré celui-ci, et si cet autre avait reparu, et
comment avaient fini les amours d'un troisième, et si quelque aventure
nouvelle ne bouleversait pas la ville: menues histoires, gros commérages
d'un jour, intrigues puériles d'une heure, où jusque-là s'étaient
dépensées toutes ses énergies d'homme.
Celia, qui aimait à lui apporter les bavardages innocents, reprit après
un silence, en fixant sur lui ses yeux candides, ses yeux sans fond de
vierge énigmatique:
--Comme c'est long à se remettre, une épaule!
Avait-elle donc deviné, cette enfant, dont l'unique affaire était
l'amour? Dario, gêné, se tourna vers Benedetta, qui continuait à
sourire, l'air placide. Mais, déjà, la petite princesse sautait à un
autre sujet.
--Ah! vous savez, Dario, j'ai vu hier au Corso une dame...
Elle s'arrêta, surprise elle-même et embarrassée de cette nouvelle qui
venait de lui échapper. Puis, très bravement, elle continua, en amie
d'enfance qui était dans les petits secrets amoureux:
--Oui, une jolie personne que vous connaissez bien. Elle avait tout de
même un bouquet de roses blanches.
Cette fois, Benedetta s'égaya franchement, tandis que Dario la regardait
en riant aussi. Elle l'avait plaisanté, les premiers jours, de ce qu'une
dame n'envoyait pas prendre de ses nouvelles. Lui, au fond, n'était pas
fâché de cette rupture toute naturelle, car la liaison allait devenir
gênante; et, quoique un peu blessé dans sa fatuité de joli homme, il
était content d'apprendre que la Tonietta l'avait déjà remplacé.
--Ah! se contenta-t-il de dire, les absents ont toujours tort.
--L'homme qu'on aime n'est jamais absent, déclara Celia de son air grave
et pur.
Mais Benedetta s'était levée, pour remonter les oreillers, derrière le
dos du convalescent.
--Va, va, mon Dario, toutes ces misères sont finies, et je te garderai,
tu n'auras plus que moi à aimer.
Il la contempla avec passion, il la baisa sur les cheveux, car elle
disait vrai, il n'avait jamais aimé qu'elle; et elle ne se trompait pas
non plus, quand elle comptait le garder toujours, à elle seule, dès
qu'elle se serait donnée. Depuis qu'elle le veillait, au fond de cette
chambre, elle était heureuse de le retrouver enfant, tel qu'elle l'avait
aimé autrefois, sous les orangers de la villa Montefiori. Il gardait une
puérilité singulière, sans doute dans l'appauvrissement de sa race,
cette sorte de retour à l'enfance, qu'on remarque chez les peuples très
vieux; et il jouait sur son lit avec des images, regardait pendant des
heures des photographies, qui le faisaient rire. Son incapacité de
souffrir avait encore grandi, il voulait qu'elle fût gaie et qu'elle
chantât, il l'amusait par la gentillesse de son égoïsme, qui l'amenait
à rêver avec elle une vie de continuelle joie. Ah! comme cela serait bon
de vivre toujours ensemble au soleil, et de ne rien faire, et de ne se
soucier de rien, le monde dût-il crouler quelque part, sans qu'on se
donnât la peine d'y aller voir!
--Mais ce qui me fait plaisir, reprit Dario brusquement, c'est que
monsieur l'abbé a fini par tomber amoureux de Rome.
Pierre, qui avait écouté en silence, acquiesça de bonne grâce.
--C'est vrai.
--Nous vous le disions bien, fit remarquer Benedetta, il faut du temps,
beaucoup de temps pour comprendre et aimer Rome. Si vous n'étiez resté
que quinze jours, vous auriez emporté de nous une idée déplorable;
tandis que, maintenant, au bout de deux grands mois, nous sommes bien
tranquilles, jamais plus vous ne songerez à nous sans tendresse.
Elle était d'un charme délicieux en parlant ainsi, et il s'inclina une
seconde fois. Mais il avait déjà réfléchi au phénomène, il croyait en
tenir la solution. Quand on arrive à Rome, on apporte une Rome à soi,
une Rome rêvée, tellement anoblie par l'imagination, que la Rome vraie
est le pire des désenchantements. Aussi faut-il attendre que
l'accoutumance se fasse, que la réalité médiocre s'atténue, pour donner
le temps à l'imagination de recommencer son travail d'embellissement, de
manière à ne voir de nouveau les choses réelles qu'à travers la
prodigieuse splendeur du passé.
Celia s'était levée, prenant congé.
--Au revoir, chère, et à bientôt le mariage, n'est-ce pas? Dario... Vous
savez que je veux être fiancée avant la fin du mois, oui, oui! une
grande soirée que je forcerai bien mon père à donner... Ah! que ce
serait aimable, si les deux noces pouvaient se faire en même temps!
Ce fut deux jours plus tard que Pierre, après une grande promenade qu'il
fit au Transtévère, suivie d'une visite au palais Farnèse, sentit se
résumer en lui la terrible et mélancolique vérité sur Rome. Plusieurs
fois déjà, il avait parcouru le Transtévère, dont la population
misérable l'attirait, dans sa passion navrée pour les pauvres et les
souffrants. Ah! ce cloaque de misère et d'ignorance! Il avait vu, à
Paris, des coins de faubourg abominables, des cités d'épouvante où
l'humanité en tas pourrissait. Mais rien n'approchait de cette
stagnation dans l'insouciance et dans l'ordure. Par les plus beaux jours
de ce pays du soleil, une ombre humide glaçait les ruelles tortueuses,
étranglées, pareilles à des couloirs de cave; et l'odeur était affreuse
surtout, une nausée qui prenait le passant à la gorge, faite des légumes
aigres, des graisses rances, du bétail humain parqué là, parmi ses
fientes. C'étaient d'antiques masures irrégulières, jetées dans un
pêle-mêle aimé des artistes romantiques, avec des portes noires et
béantes qui s'enfonçaient sous terre, des escaliers extérieurs qui
montaient aux étages, des balcons de bois tenus comme par miracle en
équilibre sur le vide. Et des façades à demi écroulées qu'il avait fallu
étayer à l'aide de poutres, et des logements sordides dont les fenêtres
crevées laissaient voir la crasse nue, et des boutiques d'infime
commerce, toute la cuisine en plein air d'un peuple de paresse qui
n'allumait pas de feu: les fritureries avec leurs morceaux de polenta et
leurs poissons nageant dans l'huile puante, les marchands de légumes
cuits étalant des navets énormes, des paquets de céleris, de
choux-fleurs, d'épinards, refroidis et gluants. La viande des bouchers,
mal coupée, était noire, des cous de bête hérissés de caillots
violâtres, comme arrachés. Les pains des boulangers s'entassaient sur
une planche, ainsi que des pavés ronds; de pauvres fruitières n'avaient
d'autres marchandises que des piments et des pommes de pin, à leurs
portes enguirlandées de tomates séchées et enfilées; tandis que les
seules boutiques alléchantes étaient celles des charcutiers, dont les
salaisons et les fromages corrigeaient un peu, de leur odeur âpre,
l'infection des ruisseaux. Les bureaux de loterie, où les numéros
gagnants étaient affichés, alternaient avec les cabarets, des cabarets
tous les trente pas, qui annonçaient en grosses lettres les vins choisis
des Châteaux romains, Genzano, Marino, Frascati. Et, par les rues du
quartier, une population grouillante, en guenilles et malpropre, des
bandes d'enfants à moitié nus que la vermine dévorait, des femmes en
cheveux, en camisole, en jupon de couleur, qui gesticulaient et
criaient, des vieillards assis sur des bancs, immobiles sous le vol
bourdonnant des mouches, toute une vie oisive et agitée, au milieu du
continuel va-et-vient de petits ânes traînant des charrettes, d'hommes
conduisant des dindes à coups de fouet, de quelques touristes inquiets,
sur lesquels se ruaient aussitôt des bandes de mendiants. Des savetiers
s'installaient tranquillement, travaillaient sur le trottoir. A la porte
d'un petit tailleur, un vieux seau de ménage était accroché, plein de
terre, fleuri d'une plante grasse. Et, de toutes les fenêtres, de tous
les balcons, sur des cordes jetées d'une maison à l'autre, en travers de
la rue, pendaient les lessives des ménages, un pavoisement de loques
sans nom, qui étaient comme les drapeaux symboliques de l'abominable
misère.
Pierre sentait son âme fraternelle se soulever d'une pitié immense. Ah!
certes, oui! il fallait les jeter bas, ces quartiers de souffrance et de
peste, où le peuple avait si longtemps croupi comme dans une geôle
empoisonnée, et il était pour l'assainissement, pour la démolition,
quitte à tuer l'ancienne Rome, au grand scandale des artistes. Déjà le
Transtévère était bien changé, des voies nouvelles l'éventraient, des
prises d'air pratiquées à grands coups de pioche, qui le pénétraient de
nappes de soleil. Ce qui en restait semblait plus noir, plus immonde, au
milieu de ces abatis de maisons, de ces trouées récentes, vastes
terrains vagues, où l'on n'avait pu reconstruire encore. Cette ville en
évolution l'intéressait infiniment. Plus tard sans doute, on achèverait
de la rebâtir, mais quelle heure passionnante, celle où la vieille cité
agonisait dans la nouvelle, à travers tant de difficultés! Il fallait
avoir connu la Rome des immondices, noyée sous les excréments, les eaux
ménagères et les détritus de légumes. Le Ghetto, récemment rasé, avait,
depuis des siècles, imprégné le sol d'une telle pourriture humaine, que
l'emplacement, demeuré nu, plein de bosses et de fondrières, exhalait
toujours une infâme pestilence. On faisait bien de le laisser longtemps
se sécher ainsi et se purifier au soleil. Dans ces quartiers, aux deux
bords du Tibre, où l'on a entrepris des travaux d'édilité considérables,
c'est à chaque pas la même rencontre: on suit une rue étroite, puante,
d'une humidité glaciale, entre les façades sombres, aux toits qui se
touchent presque, et l'on tombe brusquement dans une éclaircie, dans une
clairière ouverte à coups de hache, parmi la forêt des vieilles masures
lépreuses. Il y a là des squares, des trottoirs larges, de hautes
constructions blanches, chargées de sculptures, une capitale moderne à
l'état d'ébauche, pas finie, encombrée de gravats, barrée de palissades.
Partout des amorces de voies projetées, le colossal chantier que la
crise financière menace d'éterniser maintenant, la ville de demain
arrêtée dans sa croissance, restée en détresse, avec ses commencements
démesurés, trop hâtifs et qui détonnent. Mais ce n'en était pas moins
une besogne bonne et saine, d'une nécessité sociale absolue pour une
grande ville d'aujourd'hui, à moins de laisser la vieille Rome se
pourrir sur place, telle qu'une curiosité des anciens âges, une pièce de
musée qu'on garde sous verre.
Ce jour-là, Pierre, en se rendant du Transtévère au palais Farnèse, où
il était attendu, fit un détour, passa par la rue des Pettinari, puis
par la rue des Giubbonari, la première si sombre, si resserrée entre le
grand mur noir de l'Hôpital et les misérables maisons d'en face, la
seconde toute vivante du continuel flot populaire, tout égayée par les
vitrines des bijoutiers, aux grosses chaînes d'or, et par les étalages
des marchands d'étoffe, où flottent des lés immenses, bleus, jaunes,
verts, rouges, d'un ton éclatant. Et le quartier ouvrier qu'il venait de
parcourir, puis ce quartier du petit commerce qu'il traversait
maintenant, évoquèrent en lui le quartier d'affreuse misère qu'il avait
visité déjà, la masse pitoyable des travailleurs déchus, réduits par le
chômage à la mendicité, campant parmi les constructions superbes et
abandonnées des Prés du Château. Ah! le pauvre, le triste peuple resté
enfant, maintenu dans une ignorance, dans une crédulité de sauvages par
des siècles de théocratie, si accoutumé à la nuit de son intelligence,
aux souffrances de son corps, qu'il reste quand même aujourd'hui en
dehors du réveil social, simplement heureux si on le laisse jouir à
l'aise de son orgueil, de sa paresse et de son soleil! Il semblait
aveugle et sourd en sa déchéance, il continuait sa vie stagnante
d'autrefois, au milieu des bouleversements de la Rome nouvelle, sans en
éprouver autre chose que les ennuis, les vieux quartiers où il logeait
abattus, les habitudes changées, les vivres plus chers, comme si la
clarté, la propreté, la santé le gênaient, quand il fallait les payer de
toute une crise ouvrière et financière. Cependant, qu'on l'eût voulu ou
non, c'était au fond pour lui uniquement qu'on nettoyait Rome, qu'on la
rebâtissait, dans l'idée d'en faire une grande capitale moderne; car la
démocratie est au bout de ces transformations actuelles, c'est le peuple
qui héritera demain des cités d'où l'on chasse la saleté et la maladie,
où la loi du travail finira par s'organiser, tuant la misère. Et voilà
pourquoi, si l'on maudit les ruines époussetées, tenues bourgeoisement,
le Colisée débarrassé de ses lierres et de ses arbustes, de sa flore
sauvage que les jeunes Anglaises mettaient en herbier, si l'on se fâche
devant les affreux murs de forteresse qui emprisonnent le Tibre, en
pleurant les anciennes berges si romantiques, avec leurs verdures et
leurs antiques logis trempant dans l'eau, il faut se dire que la vie
naît de la mort et que demain doit forcément refleurir dans la poudre du
passé.
Pierre, en songeant à ces choses, était arrivé sur la place Farnèse,
déserte, sévère, avec ses maisons closes et ses deux fontaines, dont
l'une, en plein soleil, égrenait sans fin un jet de perles, au milieu du
grand silence; et il regarda un instant la façade nue et monumentale du
lourd palais carré, sa haute porte où flottait le drapeau tricolore, ses
treize fenêtres de façade, sa fameuse frise d'un art si merveilleux.
Puis, il entra. Un ami de Narcisse Habert, un des attachés de
l'ambassade près du roi d'Italie, l'attendait, ayant offert de lui faire
visiter le palais immense, le plus beau de Rome, que la France a loué
pour y loger son ambassadeur. Ah! cette colossale demeure, somptueuse et
mortelle, avec sa vaste cour à portique, d'une humidité sombre, son
escalier géant, aux marches basses, ses couloirs interminables, ses
galeries et ses salles démesurées! C'était d'une pompe souveraine dans
la mort, un froid glacial tombait des murs, pénétrait jusqu'aux os les
fourmis humaines qui s'aventuraient sous les voûtes. L'attaché, avec un
sourire discret, avouait que l'ambassade s'y ennuyait à mourir, cuite
l'été, gelée l'hiver. Il n'y avait d'un peu riante et vivante que la
partie occupée par l'ambassadeur, le premier étage donnant sur le Tibre.
Là, de la célèbre galerie des Carrache, on voit le Janicule, les jardins
Corsini, l'Acqua Paola, au-dessus de San Pietro in Montorio. Puis, après
un vaste salon, vient le cabinet de travail, d'une paix douce, égayé de
soleil. Mais la salle à manger, les chambres, les autres salles qui
suivent, occupées par le personnel, retombent dans l'ombre morne d'une
rue latérale. Toutes ces vastes pièces, de sept à huit mètres de
hauteur, ont des plafonds peints ou sculptés admirables, des murs nus,
quelques-uns décorés de fresques, des mobiliers disparates, de superbes
consoles mêlées à tout un bric-à-brac moderne. Et cette tristesse des
choses tourne à l'abomination, lorsqu'on pénètre dans les appartements
de gala, les grandes pièces d'honneur qui occupent la façade sur la
place. Plus un meuble, plus une tenture, rien qu'un désastre, des salles
magnifiques désertées, livrées aux araignées et aux rats. L'ambassade
n'en occupe qu'une, où elle entasse ses archives poudreuses, sur des
tables de bois blanc, par terre, dans tous les coins. A côté, l'énorme
salle de dix mètres de hauteur, sur deux étages, que le propriétaire,
l'ancien roi de Naples, s'était réservée, est un véritable grenier de
débarras, où des maquettes, des statues inachevées, un très beau
sarcophage traînent, parmi un entassement sans nom de débris
méconnaissables. Et ce n'était là qu'une partie du palais: le
rez-de-chaussée est complètement inhabité, notre École de Rome occupe un
coin du second étage, tandis que notre ambassade se serre frileusement
dans l'angle le plus logeable du premier, forcée d'abandonner tout le
reste, de fermer les portes à double tour, pour éviter l'inutile peine
de donner un coup de balai. Certes, cela est royal d'habiter le palais
Farnèse, bâti par le pape Paul III, occupé sans interruption pendant
plus d'un siècle par des cardinaux; mais quelle incommodité cruelle,
quelle affreuse mélancolie, dans cette ruine immense, dont les trois
quarts des pièces sont mortes, inutiles, impossibles, retranchées de la
vie! Et le soir, oh! le soir, le porche, la cour, l'escalier, les
couloirs envahis par les épaisses ténèbres, les quelques becs de gaz
fumeux qui luttent en vain, l'interminable voyage à travers ce lugubre
désert de pierre, pour arriver jusqu'au salon tiède et aimable de
l'ambassadeur!
Pierre sortit de là saisi, le cerveau bourdonnant. Et tous les autres
palais, tous les grands palais de Rome qu'il avait vus pendant ses
promenades, se dressaient dans sa mémoire, tous déchus de leur
splendeur, vides des trains princiers d'autrefois, tombés à n'être plus
que d'incommodes maisons de rapport. Que faire de ces galeries, de ces
salles grandioses, aujourd'hui qu'aucune fortune ne pouvait suffire à y
mener la vie fastueuse pour laquelle on les avait bâties, ni même y
nourrir le personnel nécessaire à leur entretien? Ils étaient rares, les
princes qui, comme le prince Aldobrandini, avec sa nombreuse lignée,
occupaient seuls leurs palais. La presque totalité louaient les antiques
demeures des aïeux à des sociétés, à des particuliers, en se réservant
un étage, parfois même un simple logement dans le coin le plus obscur.
Loué le palais Chigi, le rez-de-chaussée à des banques, le premier à
l'ambassadeur d'Autriche, tandis que le prince et sa famille se
partagent le second avec un cardinal. Loué le palais Sciarra, le premier
au ministre des Affaires étrangères, le second à un sénateur, tandis que
le prince et sa mère n'habitent que le rez-de-chaussée. Loué le palais
Barberini, le rez-de-chaussée, le premier étage et le second à des
familles, tandis que le prince s'est logé au troisième, dans les
anciennes chambres des domestiques. Loué le palais Borghèse, le
rez-de-chaussée à un marchand d'antiquités, le premier à une loge
maçonnique, tout le reste à des ménages, tandis que le prince n'a gardé
que les quelques pièces d'un petit appartement bourgeois. Loué le palais
Odelscachi, loué le palais Colonna, loué le palais Doria, tandis que les
princes n'y mènent plus que l'existence réduite de bons propriétaires,
tirant de leurs immeubles tout le profit possible, pour joindre les deux
bouts. C'était qu'un vent de ruine soufflait sur le patriciat romain,
les plus grosses fortunes venaient de s'écrouler dans la crise
financière, très peu restaient riches, et de quelle richesse encore,
d'une richesse immobile et morte, que ni le négoce ni l'industrie ne
pouvaient renouveler. Les princes nombreux qui avaient tenté les
affaires étaient dépouillés. Les autres, terrifiés, frappés d'impôts
énormes qui leur prenaient près du tiers de leurs revenus, devaient
désormais se résigner à voir leurs derniers millions stagnants s'épuiser
sur place, se diviser par les partages, mourir comme l'argent meurt,
ainsi que toutes choses, lorsqu'il ne fructifie plus dans une terre
vivante. Il n'y avait là qu'une question de temps, car la ruine finale
était irrémédiable, d'une absolue fatalité historique. Et ceux qui
consentaient à louer, luttaient encore pour la vie, tâchaient de
s'accommoder à l'époque présente, en s'efforçant au moins de peupler le
désert de leurs palais trop vastes; tandis que la mort habitait déjà
chez les autres, chez les entêtés et les superbes qui se muraient dans
le tombeau de leur race, comme ce terrifiant palais Boccanera, tombant
en poudre, si glacé d'ombre et de silence, où l'on n'entendait de loin
en loin que le vieux carrosse du cardinal, sortant ou rentrant, roulant
sourdement sur l'herbe de la cour.
Mais Pierre, surtout, venait d'être frappé de ces deux visites
successives, au Transtévère et au palais Farnèse, et elles s'éclairaient
l'une l'autre, et elles aboutissaient à une conclusion, qui jamais
encore ne s'était formulée en lui avec une netteté si effrayante: pas
encore de peuple et bientôt plus d'aristocratie. Cela, dès lors, le
hanta comme la fin d'un monde. Le peuple, il l'avait vu si misérable,
d'une ignorance et d'une résignation telles, dans la longue enfance où
le maintenaient l'histoire et le climat, que de longues années
d'éducation et d'instruction étaient nécessaires pour qu'il constituât
une démocratie forte, saine, laborieuse, ayant conscience de ses droits
ainsi que de ses devoirs. L'aristocratie, elle achevait de mourir au
fond de ses palais croulants, elle n'était plus qu'une race finie,
abâtardie, si mélangée d'ailleurs de sang américain, autrichien,
polonais, espagnol, que le pur sang romain devenait la rare exception;
sans compter qu'elle avait cessé d'être d'épée et d'Église, répugnant à
servir l'Italie constitutionnelle, désertant le Sacré Collège, où les
parvenus seuls revêtaient la pourpre. Et, entre les petits d'en bas et
les puissants d'en haut, il n'existait pas encore une bourgeoisie
solidement installée, forte d'une sève nouvelle, assez instruite et
assez sage pour être l'éducatrice transitoire de la nation. La
bourgeoisie, c'étaient les anciens domestiques, les anciens clients des
princes, les fermiers qui louaient leurs terres, les intendants,
notaires ou avocats, qui géraient leurs fortunes; c'était le monde
d'employés, de fonctionnaires de tous rangs et de toutes classes, de
députés, de sénateurs, que le gouvernement avait amenés des provinces;
et c'était enfin la volée des faucons voraces qui s'abattaient sur Rome,
les Prada, les Sacco, les hommes de proie venus du royaume entier, dont
les ongles et le bec dévoraient tout, le peuple et l'aristocratie. Pour
qui donc avait-on travaillé? Pour qui les travaux gigantesques de la
nouvelle Rome, d'un espoir et d'un orgueil si démesurés, qu'on ne
pouvait les finir? Un effroi soufflait, un craquement se faisait
entendre, éveillant dans tous les cœurs fraternels une inquiétude en
larmes. Oui! la menace de la fin d'un monde, pas encore de peuple, plus
d'aristocratie, et une bourgeoisie dévorante, menant la curée parmi les
ruines. Et quel symbole effroyable, ces palais neufs qu'on avait bâtis
sur le modèle géant des palais d'autrefois, ces palais énormes,
fastueux, pullulant pour des centaines de mille âmes vainement espérées,
ces palais où devait s'installer la richesse grandissante, le luxe
triomphal de la nouvelle capitale du monde, et qui étaient devenus les
lamentables refuges, souillés et déjà branlants, de la basse misère du
peuple, de tous les mendiants et de tous les vagabonds!
Le soir de ce jour, Pierre, à la nuit noire, alla passer une heure sur
le quai du Tibre, devant le palais Boccanera. C'était un recueillement,
une solitude extraordinaire qu'il affectionnait, malgré les avis de
Victorine, qui prétendait que l'endroit n'était pas sûr. Et, en
réalité, par les nuits d'encre comme celle-ci, jamais coupe-gorge
n'avait déroulé un décor plus tragique. Pas une âme, pas un passant; un
silence, une ombre, un vide, qui s'étendaient à droite, à gauche, en
face. Les palissades qui fermaient de partout l'immense chantier
abandonné, barraient le passage aux chiens eux-mêmes. A l'angle du
palais, noyé de ténèbres, un bec de gaz, resté en contre-bas depuis le
remblai, éclairait le quai bossué, au ras du sol, d'une lueur louche; et
les matériaux qui traînaient là, les tas de briques, les pierres de
taille, allongeaient de grandes ombres vagues. A droite, quelques
lumières brillaient sur le pont de Saint-Jean des Florentins et aux
fenêtres de l'Hôpital du Saint-Esprit. A gauche, dans l'enfoncement
indéfini de la coulée du fleuve, les lointains quartiers sombraient,
disparus. Puis, en face, c'était le Transtévère, les maisons de la berge
telles que de pâles fantômes indistincts, aux rares vitres jaunies d'une
clarté trouble; tandis que, par-dessus, une bande sombre indiquait seule
le Janicule, où les lanternes de quelque promenade, tout en haut,
faisaient scintiller un triangle d'étoiles. Le Tibre surtout passionnait
Pierre, à ces heures nocturnes, d'une si mélancolique majesté. Il
restait accoudé au parapet de pierre, il le regardait couler pendant de
longues minutes, entre les nouveaux murs, qui, la nuit, prenaient la
noire et monstrueuse apparence d'une prison bâtie là pour un géant. Tant
que les lumières brillaient aux maisons d'en face, il voyait les eaux
lourdes passer, se moirer avec lenteur dans les reflets, dont le frisson
leur donnait une vie mystérieuse. Et il rêvait sans fin à tout le passé
fameux de ce fleuve, il évoquait souvent la légende qui veut que des
richesses fabuleuses soient enterrées dans la boue de son lit. A chaque
invasion des Barbares, et particulièrement lors du sac de Rome, on y
aurait jeté les trésors des temples et des palais, pour les soustraire
au pillage, des vainqueurs. Là-bas, ces barres d'or qui tremblaient dans
l'eau glauque, n'était-ce pas le chandelier d'or à sept branches, que
Titus avait rapporté de Jérusalem? et ces pâleurs sans cesse déformées
par les remous, n'étaient-ce pas des blancheurs de colonnes et de
statues? et ces moires profondes, toutes reluisantes de petites flammes,
n'était-ce pas un amas, un pêle-mêle de métaux précieux, des coupes, des
vases, des bijoux ornés de pierreries? Quel rêve que ce pullulement
entrevu au sein du vieux fleuve, la vie cachée de ces trésors, qui
auraient dormi là pendant tant de siècles! et quel espoir, pour
l'orgueil et l'enrichissement d'un peuple, que les trouvailles
miraculeuses qu'on ferait dans le Tibre, si l'on pouvait le fouiller, le
dessécher un jour, comme le projet en a déjà été fait! La fortune de
Rome était là peut-être.
Mais, par cette nuit si noire, Pierre, accoudé au parapet, n'avait en
lui que des pensées de sévère réalité. Il continuait les réflexions de
la journée, que lui avait inspirées sa visite au Transtévère, puis au
palais Farnèse. Il aboutissait, devant cette eau morte, à cette
conclusion que le choix de Rome, pour en faire une capitale moderne,
était le grand malheur dont souffrait la jeune Italie. Et il savait bien
que ce choix s'imposait comme inévitable, Rome étant la reine de gloire,
l'antique maîtresse du monde à laquelle l'éternité était promise, sans
laquelle l'unité nationale avait toujours paru impossible; de sorte que
le cas se posait terrible, puisque sans Rome l'Italie ne pouvait pas
être, et qu'avec Rome il semblait maintenant difficile qu'elle fût. Ah!
ce fleuve mort, quelle sourde voix de désastre il prenait dans la nuit!
Pas une barque, pas un frisson de l'activité commerciale et industrielle
des eaux qui charrient la vie au cœur des grandes villes! Sans doute on
avait fait de beaux projets, Rome port de mer, des travaux gigantesques,
le lit creusé pour permettre aux navires de fort tonnage de remonter
jusqu'à l'Aventin; mais ce n'étaient là que des chimères, à peine
finirait-on par désembourber l'embouchure, qui, continuellement, se
comblait. Et l'autre cause d'agonie, la Campagne romaine, le désert de
mort que le fleuve mort traversait et qui faisait à Rome une ceinture de
stérilité? On parlait bien de la drainer, de la planter; on discutait
vainement sur la question de savoir si elle était fertile sous les
Romains; et Rome n'en demeurait pas moins au milieu de son vaste
cimetière, comme une ville d'autrefois séparée à jamais du monde
moderne, par cette lande où s'est accumulée la poussière des siècles.
Les raisons géographiques qui lui ont jadis donné l'empire du monde
connu, n'existent plus de nos jours. Le centre de la civilisation s'est
déplacé de nouveau, le bassin de la Méditerranée a été partagé entre des
nations puissantes. Tout aboutit à Milan, la cité de l'industrie et du
commerce, tandis que Rome n'est désormais qu'un passage. Aussi, depuis
vingt-cinq années, les efforts les plus héroïques n'ont pu la tirer du
sommeil invincible qui continue à l'envahir. La capitale qu'on a voulu
improviser trop vite est restée en détresse et a presque ruiné la
nation. Les nouveaux venus, le gouvernement, les Chambres, les
fonctionnaires, ne font qu'y camper, se sauvent dès les premières
chaleurs, pour en éviter le climat mortel; à ce point que les hôtels et
les magasins se ferment, que les rues et les promenades se vident, la
ville n'ayant pas acquis de vie propre, retombant à la mort, dès que la
vie factice, qui l'anime, l'abandonne. Tout reste ainsi en attente, dans
cette capitale de simple décor, où la population aujourd'hui ne diminue
ni n'augmente, où il faudrait une poussée nouvelle d'argent et d'hommes
pour achever et peupler les immenses constructions inutiles des
quartiers neufs. Et, s'il était vrai que demain refleurissait toujours
dans la poudre du passé, il fallait donc se forcer à l'espoir. Mais ce
sol n'était-il pas épuisé, et puisque les monuments eux-mêmes n'y
poussaient plus, la sève qui fait les êtres sains, les nations fortes,
n'y était-elle pas également tarie à jamais?
A mesure que la nuit avançait, les lumières des maisons du Transtévère,
en face, s'éteignaient une à une. Et Pierre resta longtemps encore,
envahi de désespérance, penché sur les eaux devenues noires. C'étaient
les ténèbres sans fond, il ne restait, dans l'épaississement d'ombre du
Janicule, que les trois becs de gaz lointains, le triangle d'étoiles.
Aucun reflet ne moirait plus le Tibre d'un frisson d'or, ne faisait plus
danser, sous le mystère de son courant, la vision chimérique de
fabuleuses richesses; et c'en était fait de la légende, du chandelier
d'or à sept branches, des vases d'or, des bijoux d'or, tout ce rêve d'un
trésor antique tombé à la nuit, comme l'antique gloire de Rome
elle-même. Pas une clarté, pas un bruit, l'infini sommeil, rien que la
chute grosse et lourde de l'égout, à droite, qu'on ne voyait point. Les
eaux avaient aussi disparu, Pierre n'avait plus que la sensation de leur
coulée de plomb dans les ténèbres, la pesante vieillesse, la fatigue
séculaire, l'immense tristesse et l'envie de néant de ce Tibre très
ancien et très glorieux, qui semblait ne rouler désormais que la mort
d'un monde. Seul, le vaste ciel riche, l'éternel ciel fastueux déroulait
la vie éclatante de ses milliards d'astres, au-dessus du fleuve d'ombre
roulant les ruines de près de trois mille ans.
Et, comme Pierre, avant de monter chez lui, était entré s'asseoir un
instant dans la chambre de Dario, il y trouva Victorine, en train de
préparer tout pour la nuit, et qui se récria, lorsqu'elle l'entendit
raconter d'où il venait.
--Comment! monsieur l'abbé, vous vous êtes encore promené sur le quai, à
cette heure! C'est donc que vous voulez attraper, vous aussi, un bon
coup de couteau... Ah bien! ce n'est pas moi qui prendrais le frais si
tard, dans cette satanée ville!
Puis, avec sa familiarité, elle se tourna vers le prince, allongé dans
un fauteuil, et qui souriait.
--Vous savez, cette fille, la Pierina, elle n'est plus venue, mais je
l'ai vue qui rôdait là-bas, parmi les démolitions.
D'un geste, Dario la fit taire. Il s'était tourné vers le prêtre.
--Vous lui avez parlé pourtant. C'est imbécile à la fin... Voyez-vous
cette brute de Tito revenir me planter son couteau dans l'autre épaule!
Brusquement, il se tut, en apercevant devant lui Benedetta, qui, entrée
sans bruit pour lui souhaiter le bonsoir, l'écoutait. Son embarras fut
extrême, il voulut parler, s'expliquer, lui jurer son innocence parfaite
dans cette aventure. Mais elle souriait, elle se contenta de lui dire
tendrement:
--Mon Dario, je la connaissais, ton histoire. Tu penses bien que je ne
suis pas assez sotte, pour ne pas avoir réfléchi et compris... Si j'ai
cessé de te questionner, c'est que je savais et que je t'aimais tout de
même.
Elle était d'ailleurs si heureuse, elle avait appris le soir même que
monsignor Palma, le défenseur du mariage dans l'affaire de son divorce,
venait de se montrer reconnaissant du service rendu à son neveu, en
déposant un nouveau plaidoyer, qui lui était favorable. Non pas que le
prélat, désireux de ne pas trop se démentir, se fût déclaré pour elle
complètement; mais les certificats des deux médecins lui avaient permis
de conclure à l'état de virginité certaine; et, ensuite, glissant sur ce
fait que la non-consommation provenait de la résistance de la femme, il
avait habilement groupé les quelques raisons qui rendaient l'annulation
nécessaire. Ainsi, toute espérance de rapprochement étant écartée, il
devenait évident que les époux se trouvaient en continuel danger de
tomber dans l'incontinence. Il faisait une allusion discrète au mari, le
montrait comme ayant déjà succombé à ce danger; puis, il célébrait la
haute moralité de la femme, sa dévotion, toutes les vertus qui était une
garantie en faveur de sa véracité. Et, sans se prononcer pourtant, il
s'en remettait à la sagesse de la congrégation. Mais, dès lors, puisque
monsignor Palma répétait à peu près les arguments de l'avocat Morano, et
puisque Prada s'entêtait à ne plus se présenter, il paraissait hors de
doute que la congrégation voterait l'annulation à une forte majorité, ce
qui permettrait au Saint-Père d'agir avec bienveillance.
--Ah! mon Dario, nous voilà au bout de nos chagrins... Mais que
d'argent, que d'argent! Ma tante dit qu'ils nous laisseront à peine de
l'eau à boire.
Et elle riait avec une belle insouciance d'amoureuse passionnée. Ce
n'était pas que la juridiction des congrégations fût ruineuse, car en
principe la justice y était gratuite. Seulement, il y avait une infinité
de petits frais à payer, tous les employés subalternes, puis les
expertises médicales, les transcriptions, les mémoires, les plaidoyers.
Ensuite, si, bien entendu, on n'achetait pas directement les voix des
cardinaux, certaines de ces voix revenaient à de fortes sommes, quand il
fallait s'assurer les créatures, faire agir tout un monde autour de
Leurs Éminences. Sans compter que les gros cadeaux d'argent sont, au
Vatican, lorsqu'on les fait avec tact, les raisons décisives qui
tranchent les pires difficultés. Et, enfin, le neveu de monsignor Palma
avait coûté horriblement cher.
--N'est-ce pas? mon Dario, puisque te voilà guéri, qu'on nous permette
vite de nous marier ensemble, et c'est tout ce que nous leur
demandons... Je leur donnerai encore, s'ils veulent, mes perles, la
seule fortune qui va me rester.
Lui, riait aussi, car l'argent n'avait jamais compté dans son existence.
Il n'en avait jamais eu à son gré, il espérait simplement vivre toujours
chez son oncle, le cardinal, qui ne laisserait pas le jeune ménage sur
le pavé. Dans leur ruine, cent mille, deux cent mille francs ne
représentaient rien pour lui, et il avait entendu dire que certains
divorces en avaient coûté cinq cent mille. Aussi ne trouva-t-il qu'une
plaisanterie.
--Donne-leur aussi ma bague, donne-leur tout, ma chère, et nous vivrons
bien heureux, au fond de ce vieux palais, même s'il faut en vendre les
meubles.
Elle fut enthousiasmée, elle lui saisit la tête entre ses deux mains, et
elle lui baisa les yeux éperdument, dans un élan de passion
extraordinaire.
Puis, se tournant vers Pierre, tout d'un coup:
--Ah! pardon, monsieur l'abbé, j'ai une commission pour vous... Oui,
c'est monsignor Nani, qui vient de nous apporter la bonne nouvelle, et
il m'a chargée de vous dire que vous vous faites trop oublier, que vous
devriez agir pour la défense de votre livre.
Étonné, le prêtre l'écoutait.
--Mais c'est lui qui m'a conseillé de disparaître.
--Sans doute... Seulement, il paraît que l'heure est venue où vous devez
aller voir les gens, plaider votre cause, vous remuer enfin. Et, tenez!
il a pu savoir le nom du rapporteur qu'on a chargé d'examiner votre
livre: c'est monsignor Fornaro, qui demeure place Navone.
Pierre sentait croître sa stupéfaction. Jamais cela ne se faisait, de
livrer le nom d'un rapporteur, qui restait secret, pour assurer
l'entière liberté de jugement. Était-ce donc une nouvelle phase de son
séjour à Rome qui allait commencer? Et il répondit simplement:
--C'est bon, je vais agir, j'irai voir tout le monde.
X
Dès le lendemain, Pierre, dont l'unique pensée était d'en finir, voulut
se mettre en campagne. Mais une incertitude l'avait pris: chez qui
frapper d'abord, par quel personnage commencer ses visites, s'il
désirait éviter toute faute, dans un monde qu'il sentait si compliqué et
si vaniteux? Et, comme, en ouvrant sa porte, il eut la chance
d'apercevoir dans le corridor don Vigilio, le secrétaire du cardinal, il
le pria d'entrer un instant chez lui.
--Vous allez me rendre un service, monsieur l'abbé. Je me confie à vous,
j'ai besoin d'un conseil.
Il le sentait très renseigné, mêlé à tout, dans sa discrétion outrée et
peureuse, ce petit homme maigre, au teint de safran, qui tremblait
toujours la fièvre, et qui, jusque-là, avait presque paru le fuir, sans
doute pour échapper au danger de se compromettre. Cependant, depuis
quelque temps déjà, il se montrait moins sauvage, ses yeux noirs
flambaient, lorsqu'il rencontrait son voisin, comme s'il était pris
lui-même de l'impatience dont celui-ci devait brûler, à être immobilisé
de la sorte, durant des journées si longues. Aussi n'essaya-t-il pas
d'éviter l'entretien.
--Je vous demande pardon, reprit Pierre, de vous faire entrer dans cette
pièce en désordre. Ce matin, j'ai encore reçu de Paris du linge et des
vêtements d'hiver... Imaginez-vous que j'étais venu avec une petite
valise, pour quinze jours, et voilà bientôt trois mois que je suis ici,
sans être plus avancé que le matin de mon arrivée.
Don Vigilio eut un léger hochement de tête.
--Oui, oui, je sais.
Alors, Pierre lui expliqua que, monsignor Nani lui ayant fait dire par
la contessina d'agir, de voir tout le monde, pour défendre son livre, il
était fort embarrassé, ignorant dans quel ordre régler ses visites,
d'une façon utile. Par exemple, devait-il avant tout aller voir
monsignor Fornaro, le prélat consulteur chargé du rapport sur son livre,
dont on lui avait dit le nom?
--Ah! s'écria don Vigilio frémissant, monsignor Nani est allé jusque-là,
il vous a livré le nom!... Ah! c'est plus extraordinaire encore que je
ne croyais!
Et, s'oubliant, s'abandonnant à sa passion:
--Non, non! ne commencez pas par monsignor Fornaro. Allez d'abord rendre
une visite très humble au préfet de la congrégation de l'Index, à Son
Éminence le cardinal Sanguinetti, parce qu'il ne vous pardonnerait pas
d'avoir porté à un autre votre premier hommage, s'il le savait un
jour...
Il s'arrêta, il ajouta à voix plus basse, dans un petit frisson de sa
fièvre:
--Et il le saurait, tout se sait.
Puis, comme s'il eût cédé à une brusque vaillance de sympathie, il prit
les deux mains du jeune prêtre étranger.
--Mon cher monsieur Froment, je vous jure que je serais très heureux de
vous être bon à quelque chose, parce que vous êtes une âme simple et que
vous finissez par me faire de la peine... Mais il ne faut pas me
demander l'impossible. Si vous saviez, si je vous confiais tous les
périls qui nous entourent!... Pourtant, je crois pouvoir vous dire
encore aujourd'hui de ne compter en aucune façon sur mon maître, Son
Éminence le cardinal Boccanera. A plusieurs reprises, devant moi, il a
désapprouvé absolument votre livre... Seulement, celui-là est un saint,
un grand honnête homme, et s'il ne vous défend pas, il ne vous
attaquera pas, il restera neutre, par égard pour sa nièce, la
contessina, qu'il adore et qui vous protège... Quand vous le verrez, ne
plaidez donc pas votre cause, cela ne servirait à rien et pourrait
l'irriter.
Pierre ne fut pas trop chagrin de la confidence, car il avait compris,
dès sa première entrevue avec le cardinal, et dans les rares visites
qu'il lui avait rendues depuis, respectueusement, qu'il n'aurait jamais
en lui qu'un adversaire.
--Je le verrai donc, dit-il, pour le remercier de sa neutralité.
Mais don Vigilio fut repris de toutes ses terreurs.
--Non, non! ne faites pas cela, il comprendrait peut-être que j'ai
parlé, et quel désastre! ma situation serait compromise... Je n'ai rien
dit, je n'ai rien dit! Voyez d'abord les cardinaux, tous les cardinaux.
Mettons, n'est-ce pas? que je n'ai rien dit autre chose.
Et, ce jour-là, il ne voulut pas causer davantage, il quitta la pièce,
frissonnant, en fouillant à droite et à gauche le corridor, de ses yeux
de flamme, pleins d'inquiétude.