_Le newtonien_: Admettez-vous qu'en un point de l'Univers très éloigné

de toutes masses matérielles, un mobile abandonné à lui-même doit

décrire une ligne droite? En ce cas vous reconnaissez l'existence

d'observateurs privilégiés, ceux pour lesquels cette ligne est droite.

Pour un autre observateur il arrive que cette ligne est une parabole.

Donc son point de vue est faux.

_Le relativiste_: Oui, je l'admets, mais en fait, il n'existe aucun

point de l'Univers où l'action des masses matérielles éloignées soit

nulle. Par conséquent votre mobile abandonné librement n'est qu'une

abstraction, et je ne peux fonder la science sur une abstraction

invérifiable. Tout l'effort du relativiste est de débarrasser la science

de ce qui n'a pas un sens expérimental.

Quant à l'observateur qui voit le mobile supposé décrire une ligne

parabolique, il interprétera son observation en disant que le mobile est

dans un champ de gravitation.

_Le newtonien_: Vous êtes donc obligé d'admettre que très loin de toute

matière, très loin de tous les astres, il peut exister ce que vous

appelez un champ de gravitation, que celui-ci varie selon la vitesse de

l'observateur, et qu'il pourra être très intense en dépit de la distance

des astres et même croître parfois avec cette distance. Ce sont des

hypothèses étranges et absurdes.

_Le relativiste_: Elles sont étranges mais je vous défie de démontrer

qu'elles sont absurdes. Elles le sont moins que de localiser et mettre

en mouvement un point isolé et indépendant de toute masse matérielle.

_Le newtonien_: Quant à moi j'imagine très bien un point matériel unique

dans l'Univers, et qui y posséderait une certaine position et une

certaine vitesse.

_Le relativiste_: Pour moi, au contraire, si un tel point matériel

existait, il serait absurde et impossible de parler de sa position et de

son mouvement. Ce point n'aurait ni position, ni mouvement, ni

immobilité. Ces choses ne peuvent exister que par rapport à d'autres

points matériels.

_Le newtonien_: Tel n'est pas mon avis.

_Le spectateur impartial_: Pour savoir qui a raison il faudrait faire

une expérience sur un point matériel soustrait à l'action du reste de

l'Univers. Pouvez-vous, messieurs, faire cette expérience?

_Le newtonien et le relativiste_ (_ensemble_): Non, hélas!

_Le métaphysicien_ (_survenant comme le troisième larron de la fable_):

Pour lors, messieurs, je vous engage à retourner à vos télescopes, à vos

laboratoires et à vos tables de logarithmes. Le reste me regarde.

_Le newtonien et le relativiste_ (_ensemble_): En ce cas nous sommes

bien sûrs de ne jamais rien apprendre de plus là-dessus que ce que nous

savons et croyons déjà.

* * * * *

Au demeurant, on ne saurait s'exagérer l'importance des clartés

nouvelles projetées dans la question de la relativité par l'intervention

de M. Paul Painlevé à l'Académie des Sciences. Le retentissement en sera

immense et durable.

L'admirable synthèse einsteinienne en sera-t-elle abattue?

S'ébranlera-t-elle jusqu'à crouler sous les controverses, les doutes,

les incertitudes dont nous venons de donner un bref aperçu? Je ne le

crois pas.

Quand Christophe Colomb a découvert l'Amérique, on eut beau jeu de lui

dire que ses prémisses étaient fausses et que s'il n'avait cru partir

pour les Indes, il n'eût jamais atteint un continent nouveau. Il aurait

pu répondre à la manière de Galilée: «Et pourtant je l'ai découvert.»

Celle qui donne de beaux résultats est toujours une bonne méthode.

Dès qu'il s'agit de plonger _au fond de l'inconnu pour trouver du

nouveau_, dès qu'il s'agit de savoir plus et mieux, la fin justifie les

moyens.

En montrant du doigt l'optique, la mécanique, la gravitation liées

solidement en une neuve gerbe, la déviation de la lumière par la gravité

qu'il a annoncée contre toute attente, les anomalies de Mercure qu'il a

le premier expliquées, la loi de Newton qu'il a embellie et précisée,

Einstein aurait le droit de s'écrier avec quelque orgueil: «Voilà ce que

j'ai fait.»

Les voies par lesquelles il a obtenu tous ces résultats admirables ne

sont pas exemptes, dit-on, de détours assez fâcheux et de fondrières.

C'est donc que plusieurs chemins, et même imparfaits, peuvent mener à

Rome et à la vérité. L'essentiel est d'y parvenir. Et ici la vérité, ce

sont des faits anciens rapprochés par une harmonie supérieure, ce sont

des faits nouveaux annoncés en des équations prophétiques et

vérifiés de la manière la plus surprenante.

Si la discussion des principes, si la théorie qui n'est que la servante

du savoir, hoche un peu devant l'œuvre d'Einstein ses épaules

serviles et infidèles, du moins l'expérience, source unique de toute

vérité, lui a donné raison.

On découvre aujourd'hui des formules brillantes que n'avait pas prévues

Einstein pour expliquer l'anomalie de Mercure, et la déviation de la

lumière. C'est bien, mais on ne saurait oublier que la première de ces

formules exactes, celle d'Einstein, a audacieusement précédé la

vérification.

Dans la bataille contre l'éternel ennemi, l'Inconnu, des tranchées

nouvelles ont été conquises. Certes, il importe de les organiser et de

creuser des cheminements qui y accèdent plus directement. Mais il faudra

demain marcher encore de l'avant, gagner encore du terrain. Il faudra,

par quelque détour théorique que ce soit, annoncer d'autres faits

nouveaux, imprévus et vérifiables. C'est ainsi qu'a fait Einstein.

Si c'est une faiblesse pour la doctrine einsteinienne de dénier toute

objectivité, tout privilège à l'un quelconque des systèmes de

référence... tout en utilisant un tel système pour les besoins du

calcul, cette faiblesse du moins aurait été aussi celle d'Henri

Poincaré.

Jusqu'à sa mort il s'est insurgé vigoureusement contre la conception

newtonienne. L'adhésion de ce puissant esprit qu'on retrouve à tous les

carrefours des découvertes modernes, suffirait à assurer le respect

à la doctrine relativiste.

D'un côté s'il y a Newton, devant qui se dresse maintenant un défenseur

ardent et persuasif, armé d'un vif génie mathématique, Paul Painlevé, de

l'autre il y a Einstein et près de lui Henri Poincaré. Déjà l'histoire

de part et d'autre de la même barricade nous avait montré Aristote

contre Épicure, Copernic contre les scholastiques.

Bataille éternelle d'idées qui est peut-être sans issue, si, comme le

croyait Poincaré, le principe de relativité n'est au fond qu'une

convention que l'expérience ne peut prendre en défaut parce que,

appliquée à l'Univers entier, elle est invérifiable.

Ce qui prouve que la doctrine einsteinienne est forte et vraie, c'est

qu'elle est féconde. Les êtres nouveaux dont elle a peuplé la science,

et qui sont les découvertes amenées et prédites par elle, sont-ils des

enfants légitimes? Les newtoniens disent que non. Mais dans une science

bien faite comme dans un état idéal, ce qui importe ce sont les enfants,

ce n'est pas leur légitimité.

Du moins la vigoureuse contre-offensive de M. Paul Painlevé aura ramené

dans leurs lignes les zélateurs trop pressés de l'évangile nouveau, qui

déjà pensaient avoir pulvérisé, sans espoir de revanche, toute la

science classique.

Chacun reste maintenant sur ses positions, et il n'est plus question de

considérer comme un enfantillage barbare la conception newtonienne du

monde.

En face une autre conception se dresse et voilà tout. Entre elles la

bataille est indécise et peut-être le sera toujours, les armes capables

de déclencher la victoire devant rester à jamais scellées dans l'arsenal

métaphysique.

* * * * *

Quoi qu'il advienne, la doctrine d'Einstein possède une puissance de

synthèse et de prévision qui nécessairement fondra son majestueux

ensemble d'équations dans la science de demain.

M. Émile Picard, secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, qui

est un des esprits lumineux et profonds de ce temps, s'est demandé si

c'est un progrès de «chercher à ramener, comme l'a fait Einstein, la

Physique à la Géométrie».

Sans nous attarder à cette question qui est peut-être insoluble, comme

toutes les questions spéculatives, nous conclurons avec l'illustre

mathématicien que seuls importent l'accord des formules finales avec les

faits et le moule analytique où la théorie enferme les phénomènes.

Considérée sous cet angle, la théorie d'Einstein a la solidité de

l'airain. Son exactitude consiste dans sa force explicative et dans les

découvertes expérimentales prédites par elle et aussitôt réalisées.

Ce qui change dans les théories ce sont les images qu'on se crée des

objets entre lesquels la science découvre et établit des rapports.

Parfois on remplace ces images, mais les rapports restent vrais s'ils

reposent sur des faits bien observés.

Grâce à ce fonds commun de vérité, les théories les plus éphémères ne

meurent pas tout entières. Elles se transmettent, comme le flambeau des

coureurs antiques, la seule réalité accessible: les lois qui expriment

les rapports des choses.

Il arrive aujourd'hui que deux théories tiennent ensemble dans leurs

mains jointes le flambeau sacré. La vision einsteinienne et la vision

newtonienne du monde en sont deux reflets véridiques. Ainsi les deux

images polarisées en sens contraire, que le spath d'Islande nous montre

à travers son étrange cristal, participent toutes deux de la lumière du

même objet.

Tragiquement isolé, prisonnier de son «moi», l'homme a fait un effort

désespéré pour «sauter par-dessus son ombre», pour étreindre le monde

extérieur. De cet effort a jailli la Science dont les antennes

merveilleuses prolongent subtilement nos sensations. Ainsi nous avons

approché par endroits les brillantes parures de la réalité. Mais, à côté

du mystère rémanent, les choses qu'on sait sont aussi petites que les

étoiles du Ciel par rapport à l'abîme où elles flottent.

Einstein au fond de l'inconnu nous a dévoilé des clartés nouvelles.

Il est, et restera un des phares de la pensée humaine.

[Cul-de-lampe]

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

INTRODUCTION 5

_CHAPITRE PREMIER_

LES MÉTAMORPHOSES DE L'ESPACE ET DU TEMPS

Pour écarter les difficultés mathématiques.—Les piliers de

la connaissance.—Le Temps et l'Espace absolus d'Aristote à

Newton.—Le Temps et l'Espace relatifs d'Épicure à Poincaré

et Einstein.—La Relativité classique.—Antinomie de

l'aberration des étoiles et de l'expérience de Michelson. 9

_CHAPITRE DEUXIÈME_

LA SCIENCE DANS UNE IMPASSE

La vérité scientifique et les mathématiques.—Le rôle exact

d'Einstein.—L'expérience de Michelson, nœud gordien de la

Science.—Les hésitations de Poincaré.—L'hypothèse étrange

mais nécessaire de Fitzgerald-Lorentz.—La contraction des

corps en mouvement.—Difficultés philosophiques et

physiques. 27

_CHAPITRE TROISIÈME_

LA SOLUTION D'EINSTEIN

Rejet provisoire de l'éther.—Interprétation relativiste de

l'expérience de Michelson.—Nouvel aspect de la vitesse de

la lumière.—Explication de la contraction des corps en

mouvement.—Le temps et les quatre dimensions de

l'espace.—L'«Intervalle» einsteinien seule réalité

sensible. 53

_CHAPITRE QUATRIÈME_

LA MÉCANIQUE EINSTEINIENNE

La mécanique fondement de toutes les sciences.—Pour

remonter le cours du temps.—La vitesse de la lumière est

une limite infranchissable.—L'addition des vitesses et

l'expérience de Fizeau.—Variabilité de la masse.—La

balistique des électrons.—Gravitation et lumière des

microcosmes atomiques.—Matière et énergie.—La mort du

Soleil. 78

_CHAPITRE CINQUIÈME_

LA RELATIVITÉ GÉNÉRALISÉE

La pesanteur et l'inertie.—Ambiguïté de la loi de

Newton.—Équivalence de la gravitation et d'un mouvement

accéléré.—L'obus de Jules Verne et le principe

d'inertie.—Pourquoi les rayons lumineux gravitent.—Comment

on pèse les rayons des étoiles.—Une éclipse d'où jaillit la

lumière. 113

_CHAPITRE SIXIÈME_

CONCEPTION NOUVELLE DE LA GRAVITATION

Géométrie et réalité.—La géométrie d'Euclide et les

autres.—Contingence du criterium de Poincaré.—L'univers

réel n'est pas euclidien mais riemannien.—Les avatars du

nombre π.—Le point de vue de l'ivrogne...—Lignes droites

et géodésiques.—La nouvelle loi d'attraction

universelle.—L'anomalie de la planète Mercure

expliquée.—Théorie gravitationnelle d'Einstein. 142

_CHAPITRE SEPTIÈME_

L'UNIVERS EST-IL INFINI?

Kant et le nombre des astres.—Étoiles éteintes et

nébuleuses obscures.—Extension et aspect de l'Univers

astronomique.—Diverses sortes d'Univers.—Le calcul de

Poincaré.—Définition physique de l'Infini.—L'Infini et

l'Illimité.—Stabilité et courbure de l'espace-temps

cosmique.—Étoiles réelles et étoiles virtuelles.—Diamètre

de l'Univers einsteinien.—L'hypothèse des bulles d'éther. 171

_CHAPITRE HUITIÈME_

SCIENCE ET RÉALITÉ

L'absolu einsteinien.—La Révélation par la

science.—Discussion des bases expérimentales de la

relativité.—Autres explications possibles.—Arguments en

faveur de la contraction réelle de Lorentz.—L'espace

newtonien peut être distinct de l'espace absolu.—Le réel

est une forme privilégiée du possible.—Deux attitudes en

face de l'inconnu. 186

_CHAPITRE NEUVIÈME_

EINSTEIN OU NEWTON?

Discussion récente du relativisme à l'Académie des

Sciences.—Les indices de l'espace privilégié de Newton.—Le

principe de causalité base de la science.—Examen des

objections de M. Painlevé.—Arguments newtoniens et

échappatoires relativistes.—Les formules de gravitation de

M. Painlevé.—Fécondité de la doctrine einsteinienne.—Deux

conceptions du monde.—Conclusion. 202

IMPRIMERIE

PAUL BRODARD

COULOMMIERS

* * * * *

Corrections

Page 23: «ont» remplacé par «dont» (emporte avec elle l'eau

dont elle est imbibée).

Page 43: «Ftizgerald» par «Fitzgerald» (Cela provient, d'après

Fitzgerald et Lorentz).

Page 53: «qu» par «qui» (sert de support aux rayons qui nous

viennent du Soleil).

Page 89: «celles» par «celle» (beaucoup plus petites que celle

de la lumière).

Page 117: «es» par «les» (Mais les relativistes pensent que).

Page 123: «Ommia» par «Omnia» (Omnia quapropter debent per inane

quietum).

Page 128: «âchent» par «lâchent» (ils lâchent en l'air une

assiette).

Page 160: «remaquable» par «remarquable» (a ceci de remarquable

qu'elle est le chemin le plus court).

Page 193: «mobille» par «mobile» (la vitesse du mobile par

rapport à l'éther).

Page 197: «es» par «les» (les événements de notre Univers

particulier).

Page 197: «un» par «en» (peut très bien être en mouvement dans

l'espace qui l'entoure).

Page 198: «agnoticisme» par «agnosticisme» (l'agnosticisme qui

nous dénie toute emprise sur l'absolu).

Page 204: «ciences» par «Sciences» (l'Académie des Sciences).

End of Project Gutenberg's Einstein et l'univers, by Charles Nordmann

Einstein et l'univers: Une lueur dans le mystère des choses · 第 12 / 12 段