EUGÈNE FROMENTIN. DOMINIQUE. Édition suivie de plusieurs lettres de
l'auteur et ornée d'un portrait gravé sur bois par P.-E. Vibert. _Paris,
Georges Crès et Cie, Les Maîtres du Livre, 3, place de la Sorbonne,
3_, (Evreux, Impr. de Paul Hérissey), MCMXII, petit in-8º.
1 faux titre avec, au verso, le nº de l'exemplaire et la nature du
papier; 1 portrait; 1 titre; 1 f. pour la dédicace à George Sand; 1
second faux titre; 388 p. de texte; 2 fac-similés hors texte du
manuscrit de l'auteur; 1 f. pour la justification du tirage. Couverture
imprimée.
Sixième volume de la collection _Les Maîtres du Livre_, tiré à 839
exemplaires, soit: 3 ex. sur vieux japon impérial numérotés de 1 à 3 (40
fr.); 5 ex. sur chine, numérotés de 4 à 8 (30 fr.); 46 ex. sur japon
impérial (dont 6 hors commerce), numérotés de 9 à 48 et de 49 à 54 (20
fr.); et 785 ex. sur papier d'Arches (dont 40 hors commerce), numérotés
de 55 à 804 et de 805 à 839 (7 fr. 50).
Cette édition, dont le texte contient de nombreuses fautes, comprend
(pp. 373 à 388) six lettres extraites d'une correspondance échangée
entre E. Fromentin et George Sand, et relatives à la conception de
DOMINIQUE.
* * * * *
Les variantes qu'on relève entre le texte de la _Revue des Deux Mondes_
et celui de la première édition de DOMINIQUE, ont pour origine les
conseils que George Sand avaient donnés à Fromentin pendant le séjour
que celui-ci fit à Nohant en juin 1862, c'est-à-dire entre la
publication des deux versions.
L'on trouve d'ailleurs dans les _Correspondance_ et _Fragments inédits_
de Fromentin (recueillis par M. P. Blanchon, Plon, 1912, 1 vol. in-18º),
les notes prises par l'auteur sous la dictée de George Sand qui lui
avait suggéré certains changements à faire à son roman.
Fromentin tint compte de quelques-unes de ces indications, notamment de
celles qui concernent la fin du chap. II (v. la première version que
nous donnons plus haut), la promenade au bois de Boulogne (p. 165 de
notre édition), l'allusion à Mauprat dans la course à cheval avec
Madeleine (ibid., p. 277). George Sand avait en outre conseillé
d'introduire un avant-dernier chapitre où Dominique aurait, à son retour
de Nièvres, expliqué à Augustin les sentiments qui l'animaient à l'égard
de Madeleine perdue pour lui, et où l'on aurait vu apparaître celle qui
devait devenir Mme de Bray. Le chapitre xviii serait alors devenu le
chapitre xix, avec quelques adjonctions relatives à la guérison de
Dominique. Fromentin n'obéit pas à cette suggestion et ce chapitre ne
fut pas écrit.
Dans une lettre à George Sand du 9 novembre 1862, Fromentin s'excuse,
d'ailleurs, de n'avoir pu faire à son oeuvre les changements convenus.
Le 9 janvier 1863, il lui annonce l'envoi d'un exemplaire de DOMINIQUE,
«de format in-8º, papier propre, que le brochage de cette édition de
cérémonie», non encore fini, l'empêche de faire parvenir à son amie.
DOMINIQUE paraît officiellement en librairie le 10 janvier 1863. Et le
27 janvier, Fromentin écrit à George Sand en lui disant que s'il ne lui
a pas envoyé l'exemplaire annoncé, c'est qu'il y a relevé des fautes
énormes, des corrections faites à l'imprimerie, _après le bon à tirer_,
par un correcteur scrupuleux qui s'était permis de substituer des
non-sens à certaines hardiesses..., et qu'il a fallu tout arrêter et
introduire des cartons. Il explique qu'il a lâché tels quels quelques
exemplaires de librairie, mais qu'il en reçoit à la minute même de plus
propres dont le premier va être adressé à Nohant.
Nous trouvons là l'explication des fautes relevées sur un certain nombre
d'exemplaires de l'édition originale, même de l'édition in-octavo. Ce
qui semble plus singulier, c'est de voir les mêmes fautes reparaître
dans les éditions ultérieures, et à plus forte raison, dans les éditions
de luxe.
* * * * *
Dans quelle mesure DOMINIQUE est-il une autobiographie? C'est ce qu'il
est facile de savoir par les _Lettres de jeunesse_ de Fromentin (Plon,
1912, 1 vol. in-18º), et par les notes si intéressantes dont M. Pierre
Blanchon les a reliées entre elles.
En ce qui touche les lieux, nous y apprenons d'abord que pour les
Trembles, Fromentin a pris comme modèle de sa description en partie la
maison de campagne que ses parents avaient aux portes de La Rochelle, à
Saint-Maurice; toutefois, certains traits, l'aspect du paysage, les
grands horizons voilés, sont empruntés à la propriété que des amis de sa
famille, les Seignette, avaient tout à côté, à Vaugoin.
Ormesson, la petite ville basse, hérissée de clochers d'église...,
dévote, attristée, vieillotte, oubliée dans un fond de province, c'est
La Rochelle, telle qu'elle existait au commencement du siècle dernier.
Les personnages. Dans Augustin, M. Louis Gillet (_Revue de Paris_, du
1er août 1905) voit un jeune professeur du lycée, Bardant, dont
l'influence avait été grande sur ses élèves. Pour M. Louis Audiat
(_Revue des Charentes_, 30 septembre 1905), c'est un mélange de Léopold
Delayant, qui fut le maître de Fromentin à La Rochelle et s'intéressa
beaucoup à ses débuts, et aussi de son grand ami, Émile Beltrémieux.
Le modèle d'Olivier d'Orsel est un des camarades de collège d'Eugène,
Léon Mouliade, fils d'un propriétaire de Fontenay-le-Comte. La finesse
de sa nature, la distinction de ses manières, sa mise recherchée et
l'air de dandysme répandu sur toute sa personne, avaient infiniment plu
à Fromentin qui entretint avec lui des relations longtemps suivies, bien
qu'assez espacées.
Quant à Madeleine, qui ne s'appelait pas Madeleine, elle était la fille
de la veuve d'un capitaine au long cours, voisine de campagne de la
famille Fromentin. De sang créole par sa mère, elle était très brune,
avec un teint mat et une peau blanche. Gaie, enjouée, spirituelle plus
qu'intelligente, et assez coquette, elle se prêtait facilement au
sentiment très vif qui attirait vers elle son compagnon de jeunesse,
encore bien qu'elle eût quatre ans de plus que lui. En octobre 1836,
Madeleine épousait un jeune homme de vingt-deux ans--elle en avait
dix-sept--attaché à l'administration des contributions directes, mais
qui devait par la suite acheter une charge d'agent de change à La
Rochelle.
C'est à ce moment qu'Eugène Fromentin eut nettement conscience de son
amour pour Madeleine. Pendant quatre ou cinq ans, il vécut de ce
sentiment exclusif qui absorba toutes les forces de sa jeunesse et de
son talent. Il la cherchait partout où il pouvait la rencontrer, à la
promenade, au théâtre, dans le monde. Pendant les absences de son mari,
maussade et bourru, et qui semble ne pas l'avoir rendue heureuse, elle
recevait Eugène chez elle, trouvant surtout dans cette intrigue une
distraction à l'existence monotone qu'elle menait. Malgré ces
imprudences, il est difficile d'admettre qu'il y ait eu entre eux autre
chose que des conversations passionnées et un commerce purement
sentimental.
«Au cours de l'été 1838, Eugène Fromentin était parvenu aux termes de
ses humanités. La distribution des prix fut pour lui l'occasion de la
scène qui est racontée dans DOMINIQUE avec un accent de sincérité auquel
il n'est pas permis de se tromper.»
En novembre 1839, Fromentin partit pour Paris où il devait faire son
droit. Il revient à Saint-Maurice aux vacances, et il retrouve
Madeleine. Il s'efforce de lutter contre sa passion qui l'a repris tout
entier. Mais l'affection profonde qu'il avait vouée à la jeune femme
persistait toujours, malgré les efforts réunis de tous, mari, parents et
amis, pour amener une rupture.
Et cela dura jusqu'en 1844 où Madeleine dont la santé était depuis
longtemps précaire, vint subir à Paris une grave opération dont elle
mourut le 4 juillet. Elle avait un peu plus de vingt-sept ans et
laissait trois jeunes enfants.
Sous le choc terrible qu'il reçoit de cette mort, Fromentin envisage sa
retraite dans un couvent. Sa douleur s'épanche dans les lettres qu'il
envoie à ses amis, de Meudon où il s'est réfugié. Ses années d'enfance
lui refluent à l'esprit et au coeur.
«Tout mon passé m'a traversé la mémoire, écrit-il, depuis mes lointaines
rêveries dans mon allée verte de Saint-Maurice... Puis le souvenir
incessant de ma pauvre amie s'est emparé de moi pour ne plus me quitter.
En quelques secondes, j'ai remonté le cours des sept années passées
ensemble. Enfin je l'ai revue morte...
«Je pense à toi qui dors _là-bas_ sous l'herbe mouillée du cimetière,
pauvre tête si belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux
si noirs...»
Et voici DOMINIQUE qui apparaît, à quinze ans de distance: «Amie, ma
divine et sainte amie, je veux et vais écrire notre histoire commune,
depuis le premier jour jusqu'au dernier. Et chaque fois qu'un souvenir
effacé luira subitement dans ma mémoire, chaque fois qu'un mot plus
tendre et plus ému jaillira de mon coeur, ce seront autant de marques
pour moi que tu m'entends et que tu m'assistes...»
Celle qui fut Madeleine est enterrée dans le cimetière de Saint-Maurice,
non loin du tombeau d'Eugène Fromentin. Elle reçoit de temps en temps la
visite des fervents de DOMINIQUE, car il est impossible à tous ceux qui
l'ont goûtée d'oublier la figure idéale de charme, de jeune gravité et
d'ardente tendresse de Madeleine de Nièvres.
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