XIV

C'EST à cette époque que j'appris d'Augustin l'accomplissement d'un

projet que cet honnête coeur nourrissait et poursuivait depuis

longtemps; vous vous souvenez peut-être qu'il me l'avait donné à

entendre.

Je continuais de voir Augustin, non pas à mes moments perdus; je le

cherchais au contraire, et le trouvais à mes ordres chaque fois, et

c'était souvent, que je me sentais un plus grand besoin de me retremper

dans des eaux plus saines. Il n'avait point à me donner des conseils

meilleurs, ni des consolations plus efficaces. Je ne lui parlais jamais

de moi, quoique mon égoïste chagrin transpirât dans toutes mes paroles,

mais sa vie même était un exemple plus fortifiant que beaucoup de

leçons. Quand j'étais bien las, bien découragé, bien humilié d'une

lâcheté nouvelle, je venais à lui, je le regardais vivre, comme on va

prendre l'idée de la force physique en assistant à des assauts de

lutteurs. Il n'était pas heureux. Le succès n'avait encore récompensé ce

rigide et laborieux courage que par de maigres faveurs; mais il pouvait

du moins avouer ses défaillances, et les difficultés qui l'exerçaient à

des luttes si vives n'étaient pas de celles dont on rougit.

J'appris un jour qu'il n'était plus seul.

Augustin me fit part de cette nouvelle, qui, pour beaucoup de raisons,

avait la gravité d'un secret, pendant une longue nuit d'entretien qu'il

passa tout entière à mon chevet. Je me souviens que c'était vers la fin

de l'hiver: les nuits étaient encore longues et froides, et l'ennui de

retourner chez lui si tard l'avait décidé à attendre le jour dans ma

chambre. Olivier vint nous interrompre au milieu de la nuit. Il rentrait

du bal; il en rapportait dans ses habits comme une odeur de luxe, de

bouquets de femmes et de plaisirs; et sur son visage, un peu fatigué par

les veilles, il y avait des lueurs de fête et comme une pâleur émue qui

lui donnaient une élégance infiniment séduisante. Je me souviens que je

l'examinai pendant le court moment qu'il resta debout près d'Augustin,

achevant un cigare et comptant des louis qu'il avait gagnés entre deux

valses; et j'ai peut-être tort de vous avouer que le contraste de la

tenue, de la mise et de la roideur un peu scolastique d'Augustin

m'attrista par des côtés presque vulgaires. Je me rappelais ce

qu'Olivier m'avait dit des gens qui n'ont que le travail et la volonté

pour tout patrimoine, et derrière le spectacle incontestablement beau de

l'héroïsme déployé par un homme qui veut, j'apercevais des médiocrités

d'existence qui, malgré moi, me faisaient frémir. Heureusement pour lui,

Augustin sentait peu ces différences, et l'ambition qu'il avait

d'arriver à des positions élevées ne devait jamais se compliquer de

l'ambition, nulle pour lui, de s'habiller, de vivre et de respirer les

élégances de la vie comme Olivier.

Olivier parti, Augustin se remit à m'entretenir de sa situation. C'était

la première fois qu'il me faisait des confidences aussi larges. Il ne me

disait point quelle était la personne qu'il appelait dorénavant sa

compagne et le but de sa vie, en attendant d'autres devoirs que l'avenir

lui faisait envisager, et auxquels il souriait d'avance avec convoitise.

Il commença même en termes si vagues que je ne compris pas d'abord

quelle était exactement la nature de ces liens qui le rendaient à la

fois si précis dans ses espérances et si maritalement heureux.

«Je suis seul, me disait-il, seul au monde, de toute une famille que la

misère, le malheur, des morts prématurées, ont dispersée ou détruite. Il

ne me reste que des parents éloignés qui n'habitent pas la France et qui

sont Dieu sait où. Votre Olivier, dans une situation semblable,

attendrait un jour un héritage; il l'escompterait d'avance sur la

garantie de sa bonne étoile, et l'héritage arriverait à heure fixe. Moi,

je n'attends rien, et je fais sagement. Bref, je n'avais besoin de

personne pour un consentement qui aurait soulevé peut-être quelques

difficultés. J'ai réfléchi, j'ai calculé les chances, les charges, j'ai

bien pesé toutes les responsabilités, j'ai prévu les inconvénients, et

toute chose en a, même le bonheur; je me suis tâté le pouls pour savoir

si ma bonne santé, si mon courage suffiraient aussi bien à deux, un jour

à trois, peut-être à plusieurs; je n'ai pas cru payer trop cher, au prix

de quelques efforts de plus, la tranquillité, la joie, la plénitude de

mon avenir, et je me suis décidé.

--Vous êtes donc marié? lui dis-je, comprenant enfin qu'il s'agissait

d'une liaison sérieuse et définitive.

--Mais sans doute. Croyez-vous donc que je vous parlais de ma maîtresse?

Mon cher ami, je n'ai ni assez de temps, ni assez d'argent, ni assez

d'esprit pour suffire aux dépenses de pareilles liaisons. D'ailleurs,

avec la manie que vous me connaissez de prendre tout au sérieux, je les

considère comme des mariages aussi coûteux que les autres, moins

satisfaisants, même quand ils sont plus heureux, et souvent plus

difficiles à rompre, ce qui prouve une fois de plus combien nous aimons

les cercles vicieux. Beaucoup de gens se lient pour éviter le mariage,

qui devraient au contraire se marier pour briser des chaînes. Je

redoutais beaucoup ce piège, où je me savais trop enclin à tomber, et

j'ai pris, vous le voyez, le bon parti. J'ai établi ma femme à la

campagne, tout près de Paris,--pauvrement, je dois vous le dire,

ajouta-t-il en ayant l'air de comparer son intérieur avec le mien, qui

cependant était très modeste,--et un peu tristement, je le crains pour

elle. Aussi j'ose à peine vous inviter à venir nous voir.

--Quand vous voudrez, lui dis-je en lui serrant tendrement la main,

aussitôt que vous consentirez à présenter un de vos plus anciens amis et

des meilleurs à madame..., j'allais dire son nom.

--J'ai changé de nom, me dit-il en m'interrompant. J'ai demandé une

autorisation qui me permît de prendre le nom de ma mère, une femme

excellente et respectable dont le souvenir, car je l'ai perdue trop tôt,

vaut mieux que celui de mon père, à qui je dois seulement l'accident de

ma naissance.»

Je n'avais jamais songé à m'informer si Augustin avait une famille, tant

il avait les allures d'un orphelin, c'est-à-dire l'air indépendant et

abandonné, en d'autres termes, le caractère de la vie individuelle, sans

origines, ni liens, ni devoirs, ni douceurs. Il rougit légèrement en

prononçant le mot d'«accident de naissance», et je compris qu'il était

encore plus qu'orphelin.

Il reprit et me dit:

«Je vous prierai, jusqu'à nouvel ordre, de ne pas m'amener votre ami

Olivier. Il ne rencontrerait chez moi rien de ce qui lui plaît, sinon

une femme très bonne et parfaitement dévouée, qui me remercie chaque

jour de l'avoir épousée, qui voit, grâce à moi, l'avenir tout en rose,

qui n'aura d'autre ambition que de me savoir heureux d'abord, et qui

aimera mes succès le jour où je lui en aurai fait goûter.»

Le jour se levait, qu'Augustin, dont ce fut assurément le plus long

discours, parlait encore; et à peine le premier crépuscule eut-il fait

pâlir la lampe et rendu les objets visibles, qu'il alla vers la fenêtre

se baigner le visage à l'air glacé du matin. Je voyais sa figure

anguleuse et blême se dessiner comme un masque souffrant sur le champ du

ciel, mal éclairé de lueurs incertaines. Il était vêtu de couleurs

sombres; toute sa personne avait cet air réduit, comprimé, pour ainsi

dire diminué, des gens qui travaillent beaucoup sans agir, et quoiqu'il

fût au-dessus de toute fatigue, il allongeait ses mains maigres et

s'étirait les bras comme un ouvrier qui s'est assoupi entre deux tâches

et qui se réveille au chant du coq.

«Dormez, me dit-il. J'ai trop abusé de votre complaisance à m'écouter.

Laissez-moi seulement ici pour une heure encore.»

Et il se mit à ma table à préparer un travail qui devait être achevé le

matin même.

Je ne l'entendis point sortir de ma chambre. Il se déroba sans bruit, au

point qu'en m'éveillant, je crus avoir rêvé toute une histoire austère

et touchante dont la moralité s'adressait à moi.

Dans la matinée il revint.

«Je suis libre aujourd'hui, me dit-il d'un air rayonnant, et j'en

profite pour aller chez moi. Le temps est fort laid: vous sentez-vous de

force à m'accompagner?»

Il y avait plusieurs jours que je n'avais vu Madeleine. Tout écart entre

des rencontres qui n'amenaient plus que des malentendus blessants ou des

susceptibilités désolantes me paraissant une occasion bonne à saisir:

«Je n'ai rien qui me retienne à Paris aujourd'hui, dis-je à Augustin, et

je suis à vous.»

Il habitait une maison isolée sur la limite d'un village, mais aussi

près que possible des champs. La maison était fort exiguë, garnie de

volets verts et d'espaliers disposés entre les fenêtres, le tout propre,

simple, modeste comme le maître lui-même, avec cette absence de

bien-être qui n'aurait rien fait préjuger chez Augustin garçon, mais

qui, dans son ménage, annonçait immédiatement la gêne. Sa femme était,

comme il me l'avait dit, une très agréable jeune femme; je fus même

étonné de la trouver beaucoup plus jolie que je ne l'avais supposé

d'après les opinions systématiques d'Augustin sur les agréments

extérieurs des choses. Elle sauta avec une surprise joyeuse au cou de

son mari, qu'elle n'attendait pas ce jour-là, et me fit, dans ces formes

gracieuses et timides d'une personne prise au dépourvu, les honneurs de

son petit jardin, où les jacinthes commençaient à peine à fleurir.

Il faisait froid. Je n'étais pas gai. Je ne sais quelle tristesse

empreinte dans les lieux, dans la saison, la pauvreté manifeste de ce

que je voyais, la prévision de ce qu'on ne voyait pas, la difficulté

même d'occuper cette longue journée pluvieuse, dans un milieu si peu

fait pour nous mettre à l'aise, tout m'enveloppait d'une atmosphère de

glace. Je me souviens qu'on voyait des fenêtres deux grands moulins à

vent qui dépassaient les murs de clôture, et dont les ailes grises,

rayées de baguettes sombres, tournaient sans cesse devant les yeux avec

une monotonie de mouvement assoupissante. Augustin s'occupa lui-même

d'une foule de soins domestiques et de détails de ménage, d'où je

conclus que sa femme était peu servie, peut-être pas servie du tout, et

que la femme et le mari faisaient au moins beaucoup de choses de leurs

propres mains. Il s'inquiéta des besoins de la maison pour le lendemain,

pour les jours suivants. «Tu sais, disait-il à sa femme, que je ne

reviendrai pas avant dimanche.» Il donna un coup d'oeil au bûcher: la

provision de bois coupée était épuisée. «Je vous demande un quart

d'heure», me dit-il. Il ôta sa redingote, prit une scie et se mit à

l'ouvrage. Je lui proposai de l'aider; il accepta l'aide que je lui

offrais, et me dit simplement: «Volontiers, mon cher ami, à nous deux

nous irons plus vite.» Je mis mon amour-propre à ce travail, dans lequel

j'étais fort maladroit. Au bout de cinq minutes, j'étais exténué, mais

il n'en parut rien, et je donnais le dernier coup de scie quand Augustin

lui-même s'arrêta. J'ai accompli de plus grands devoirs dans ma vie, je

n'en connais pas qui m'aient fait éprouver plus de vrai plaisir. Ce

petit effort musculaire m'apprit ce que peut la conscience, exercée dans

l'ordre des actes moraux, en se roidissant.

Dans la soirée, il se fit une embellie qui nous permit de sortir. Un

sentier glissant, percé dans le taillis, conduisait jusqu'à de grands

bois qui couronnaient une partie de l'horizon de leurs sombres couleurs

d'hiver. A l'opposé, et dans les brumes grisâtres, on apercevait la

masse immense, compacte, étendue en cercle entre des collines, de la

ville entassée et fumeuse, agrandie encore d'une partie de ses

faubourgs. Sur toutes les routes qui sillonnaient le pays et se

dirigeaient vers ce grand centre comme les rayons d'une roue au même

sommet, on entendait tinter des colliers de chevaux, rouler des chariots

lourds, claquer des fouets et retentir des voix brutales. C'était la

vilaine limite où l'on commence, par la laideur de la banlieue, à

entrer dans l'activité du tourbillon de Paris.

«Tout ce que vous voyez là n'est pas beau, me disait Augustin; que

voulez-vous? il ne faut pas considérer ceci comme un séjour d'agrément,

mais seulement comme un lieu d'attente.»

Nous revînmes à la nuit, les nécessités de sa position le rappelant le

soir même. Il nous fallut gagner à pied, par des routes embourbées, le

lieu de la station de la voiture publique qui devait nous ramener à

Paris. Chemin faisant, Augustin m'entretenait encore de ses espérances;

il disait «ma femme» avec un air de possession tranquille et assurée qui

me faisait oublier toutes les duretés de sa carrière, et me représentait

la plus parfaite expression du bonheur.

Je le conduisis, non pas à son appartement, situé dans cette partie de

Paris qu'il appelait le quartier des livres, mais à l'hôtel même du

personnage dont il était, je vous l'ai dit, le secrétaire. Il sonna en

homme accoutumé à se considérer là comme un peu chez lui, et, quand je

le vis s'engager dans la cour somptueuse, monter lentement le perron et

disparaître dans une antichambre de petit palais, mieux que jamais je

compris pourquoi ce maigre jeune homme aux airs modestes et résolus ne

serait en aucun cas le valet de personne, et j'eus le sentiment net de

sa destinée.

Je rentrai, moins attristé encore des plaies secrètes que je venais de

toucher du doigt qu'humilié vis-à-vis de moi-même de mon impuissance à

en rien conclure de pratique. Je trouvai Olivier qui m'attendait; il

était las et ennuyé.

«Je reviens de chez Augustin», lui dis-je.

Il examina mes vêtements tachés de boue, et comme il avait l'air de ne

pas comprendre de quel lieu je pouvais sortir en pareil état:

«Augustin est marié, lui dis-je.

--Marié! reprit Olivier, lui!

--Et pourquoi non?

--Cela devait être. Un pareil homme devait infailliblement commencer par

là. As-tu remarqué, continua-t-il sérieusement, qu'il y a deux

catégories d'hommes qui ont la rage de se marier de bonne heure, quoique

leur situation les mette dans l'impossibilité certaine soit de vivre

avec leurs femmes, soit de les faire vivre? Ce sont les marins et les

gens qui n'ont pas le sou. Et madame Augustin? reprit-il.

--Sa femme, qui ne s'appelle point madame Augustin, habite la campagne.

Il a bien voulu me présenter à elle aujourd'hui.»

Et je le mis en quelques mots au courant de ce qu'il me convenait de lui

faire connaître de la vie domestique d'Augustin.

«Ainsi tu as vu des choses qui t'ont édifié?»

Cette résistance à se laisser toucher par un tel exemple de courageuse

probité me déplut, et je ne lui répondis pas.

«Soit, reprit Olivier avec l'impertinence amère qu'il avait dans ses

moments de mauvaise humeur; mais qu'avez-vous pu faire entre ces quatre

murs?

--Nous avons scié du bois, lui dis-je en lui montrant nettement que je

ne plaisantais pas.

--Tu as froid, reprit Olivier en se levant pour me quitter, tu as

piétiné sous la pluie, tes habits mouillés transpirent les odieuses

rigueurs de la vie nécessiteuse et de l'hiver, tu reviens tout imbibé de

stoïcisme, de misère et d'orgueil: attendons à demain pour causer plus

raisonnablement.»

Je le laissai sortir sans lui dire un mot de plus, et je l'entendis qui

fermait la porte avec impatience. Je crus comprendre qu'il avait sans

doute des ennuis particuliers qui le rendaient injuste, et ces ennuis,

si je n'en connaissais pas l'objet positif, je pouvais du moins en

deviner la nature. J'imaginai des aventures nouvelles ou des accidents

dans une liaison déjà bien ancienne, et dont la durée était d'ailleurs

peu probable. Je savais la facilité qu'il avait à se détacher des choses

et l'impatience maladive qui le portait au contraire à se précipiter

vers les nouveautés. Entre ces deux hypothèses d'une rupture ou d'une

inconstance, je m'arrêtai donc plus volontiers à la seconde. J'étais en

veine d'indulgence; ma visite à Augustin m'avait mis, je puis le dire,

en humeur de mansuétude. Aussi dès le lendemain matin j'entrai chez

Olivier. Il dormait ou feignait de dormir.

«Qu'as-tu? lui dis-je en lui prenant la main comme à un ami dont on veut

briser les bouderies.

--Rien, me dit-il en me montrant son visage fatigué par une nuit

d'insomnie ou de rêves pénibles.

--Tu t'ennuies?

--Toujours.

--Et qu'est-ce qui t'ennuie?

--Tout, répondit-il avec la plus évidente sincérité. J'arrive à

détester tout le monde, et moi plus que personne.»

Il était en disposition de se taire, et je sentis que toute question

n'amènerait que des faux-fuyants, et l'irriterait encore sans me

satisfaire.

«Je croyais, lui dis-je, que tu avais quelques causes accidentelles de

soucis ou d'embarras, et je venais mettre à ta disposition mes services

ou mes avis.»

Il sourit à ce dernier mot, qui lui parut en effet dérisoire, tant les

avis que nous nous étions mutuellement donnés avaient peu servi jusqu'à

présent.

«Si tu consens à me rendre un service, je le veux bien, reprit-il. Tu le

peux sans beaucoup de peine. Il suffit pour cela d'aller chez Madeleine,

et de réparer de ton mieux une sottise que j'ai faite hier en me

montrant dans un lieu public où Madeleine et Julie se trouvaient avec

mon oncle. Je n'étais pas seul. Il est possible qu'on m'ait vu, car

Julie a des yeux qui me trouveraient là où je ne suis pas. Je te serais

très obligé de t'assurer du fait en les questionnant l'une et l'autre

adroitement. Si ce que je crains avait eu lieu, imagine alors une

explication vraisemblable et qui ne compromette personne en supposant à

celle que j'accompagnais un nom, des relations, des habitudes, un monde

enfin qui la recommande, mais dont ni mon cher cousin ni Madeleine ne

puissent vérifier l'exactitude, si par hasard l'envie leur en venait.»

Le soir même, je vis madame de Nièvres. C'était un de ses vendredis,

jour de visites. Je me donnai pour occupation de remplir uniquement la

mission d'Olivier. Son nom ne fut pas prononcé. Je n'appris donc rien de

positif. Julie était un peu souffrante. Elle avait eu la veille au soir

un accès de fièvre léger dont il lui restait encore une suite de

faiblesse et d'agitation nerveuse. Je dois vous dire ici que depuis

longtemps l'état de Julie m'inquiétait. J'avais fais à son sujet

beaucoup de réflexions que j'ai passées sous silence, parce que le souci

de cette petite personne, si véritable que fût mon affection pour elle,

disparaissait, je vous l'avoue, dans le mouvement égoïste de mes propres

soucis.

Vous vous souvenez peut-être qu'un soir, à la veille même de son

mariage, en m'entretenant avec solennité de ce qu'elle appelait ses

dernières volontés de jeune fille, Madeleine avait introduit le nom de

Julie et l'avait rapproché du mien dans des espérances communes dont le

sens était clair. Depuis lors, soit à Nièvres, soit à Paris, elle avait

renouvelé la même insinuation sans que ni Julie ni moi nous eussions

l'air de l'accueillir. Un jour entre autres et devant son père, qui

souriait doucement de ces ingénieux enfantillages, elle prit le bras de

sa soeur, le passa au mien, et nous considéra ainsi avec l'expression

d'une joie véritable. Elle nous maintint devant elle dans cette attitude

qui m'embarrassait extrêmement, et qui ne paraissait pas non plus du

goût de Julie; puis, sans deviner qu'il y eût entre sa soeur et moi

plus d'un obstacle déjà formé qui déjouait ses projets d'union, elle

prit Julie dans ses bras, comme aurait fait une mère, l'embrassa

tendrement, longuement, et lui dit: «Ne nous quittons pas, ma chère

petite soeur; puissions-nous ne jamais nous quitter!»

Depuis, et cela datait du jour où l'attention de Madeleine avait pu

s'éveiller sur le véritable état de mes sentiments, pas un mot n'avait

été dit sur ce sujet, et jamais le plus léger signe ne m'avait appris

que Madeleine y pensait encore. Au contraire, si le hasard faisait

naître l'idée d'un projet qui sans contredit l'avait autrefois occupée,

elle semblait l'avoir entièrement oublié ou ne l'avoir jamais eu.

Quelquefois seulement, elle regardait Julie d'un air plus tendre ou plus

attristé. J'en concluais qu'elle achevait de briser des espérances

devenues impossibles, et que l'avenir de sa soeur, arrêté un moment

d'après des combinaisons chimériques, l'inquiétait aujourd'hui comme une

difficulté à examiner de nouveau.

Quant à Julie, elle n'avait pas eu à revenir de si loin. Ses sentiments,

déterminés dès l'origine et invariablement attachés au même objet,

n'avaient pas fléchi. Seulement les susceptibilités dont se plaignait

Olivier s'accusaient tous les jours davantage, et coïncidaient

invariablement avec une absence trop longue, un mot trop vif, un air

plus distrait de son cousin. Sa santé s'altérait. Elle avait les fiertés

de sa soeur, qui l'empêchaient de se plaindre; mais elle ne possédait

pas ce don merveilleux d'être secourable à ceux qui la blessaient, qui

des martyres de Madeleine devait faire des dévouements. On eût dit que

l'intérêt de qui que ce fût lui faisait injure, excepté celui

d'Olivier, qui, de tous les intérêts qu'elle pouvait attendre, était le

plus rare. Elle eût plutôt accepté l'impitoyable dédain de celui-ci que

de se soumettre à des pitiés qui l'offensaient. Son caractère ombrageux

à l'excès prenait de jour en jour des angles plus vifs, son visage des

airs plus impénétrables, et toute sa personne un caractère mieux dessiné

d'entêtement et d'obstination dans une idée fixe. Elle parlait de moins

en moins; ses yeux, qui n'interrogeaient presque plus, pour éviter plus

que jamais de répondre, semblaient avoir replié la seule flamme un peu

vivante qui les mêlait à la pensée des autres.

«Je ne suis pas contente de la santé de Julie, m'avait dit Madeleine

bien souvent. Elle est décidément mal portante, et d'un caractère à se

déplaire partout, même avec ceux qu'elle aime le plus. Dieu sait

pourtant que ce n'est pas la force de s'attacher aux gens qui lui

manque!»

A une autre époque, Madeleine ne m'aurait certainement pas parlé de sa

soeur en de pareils termes. De plus, cette idée de tendresse excessive

et ces qualités affectueuses mises en relief par Madeleine ne

s'accordaient pas très bien avec la froideur des enveloppes qui

rendaient les abords de Julie si glacés.

J'en étais là de mes conjectures quand plusieurs incidents que je ne

vous dis pas m'ouvrirent tout à fait les yeux. La démarche dont me

chargeait Olivier avait donc pour moi la signification la plus grave,

bien qu'il ne m'en eût révélé que la moitié, comme on fait avec un

agent diplomatique qu'on ne veut pas mettre à fond dans ses secrets. Je

m'informai avec un soin particulier de l'origine et de l'heure de

l'indisposition subite de Julie. Ce que j'en appris s'accordait

exactement avec les renseignements donnés par Olivier. Madeleine était

imperturbablement maîtresse de ses réponses, et parlait de la fièvre de

sa soeur comme un médecin du corps en eût parlé.

Je rentrai fort tard, et je trouvai Olivier debout et qui m'attendait.

«Eh bien? me dit-il vivement, comme si son impatience avait tout à coup

grandi pendant la durée de ma visite.

--Je n'ai rien appris, lui dis-je. Tout ce que je sais, c'est que Julie

est revenue hier du concert avec la fièvre, que la fièvre continue, et

qu'elle est malade.

--L'as-tu vue? me demanda Olivier.

--Non», lui dis-je en faisant un mensonge dont j'avais besoin pour

l'intéresser un peu plus à l'indisposition, d'ailleurs très légère, de

Julie.

Il fit un mouvement de colère: «J'en étais certain, dit-il; elle m'a vu!

--Je le crains», lui dis-je.

Il fit une ou deux fois le tour de sa chambre en marchant très vite;

puis il s'arrêta, frappa du pied en jurant:

«Eh bien! tant pis! s'écria-t-il, tant pis pour elle! Je suis libre, et

je fais ce qui me plaît.»

Je connaissais toutes les nuances de l'esprit d'Olivier; il était rare

que le dépit montât chez lui jusqu'à l'exaspération de la colère. Je ne

craignis donc point de me tromper en abordant une question où le coeur

d'une honnête fille se trouvait engagé.

«Olivier, lui dis-je, que se passe-t-il entre Julie et toi?

--Il se passe que Julie est amoureuse de moi, mon cher, et que je ne

l'aime pas.

--Je le savais, repris-je, et par intérêt pour vous deux.....

--Je te remercie. Tu n'as pas à te tourmenter pour moi d'une chose que

je n'ai point voulue, que je n'ai ni encouragée, ni accueillie, qui ne

m'atteindra jamais, et qui m'est indifférente comme çà, dit-il en

secouant en l'air la cendre de son cigare. Quant à Julie, je te permets

de la plaindre, car elle s'entête dans une idée folle..... Elle fait son

malheur à plaisir.»

Il était exaspéré, parlait très haut, et pour la première fois peut-être

de sa vie mettait des hyperboles là où sans cesse il employait des

diminutifs de mots ou d'idées.

«Que veux-tu que j'y fasse après tout? continua-t-il. C'est une

situation absurde; il y a d'autres situations qui le sont au moins

autant que celle-ci.

--Ne parlons pas de moi, lui dis-je en lui faisant comprendre que mes

propres affaires n'étaient point en jeu, et que récriminer n'était pas

se donner raison.

--Soit; c'est à celui qui se trouve en peine de s'en tirer, sans prendre

exemple sur autrui ni consulter personne. Eh bien! moi, je n'ai qu'un

moyen d'en sortir, c'est de dire non, non, toujours non!

--Ce qui ne remédiera à rien, car tu dis non depuis que je te connais,

et depuis que je connais Julie, elle veut être ta femme.»

Ce dernier mot lui fit faire un soubresaut de véritable terreur; puis il

partit d'un éclat de rire, dont Julie serait morte, si elle l'eût

entendu.

«Ma femme! reprit-il avec une expression d'inconcevable mépris pour une

idée qui lui semblait de la démence. Moi! le mari de Julie! Ah çà! mais

tu ne me connais donc pas, Dominique, pas plus que si nous nous étions

rencontrés depuis une heure? D'abord je vais te dire pourquoi je

n'épouserai jamais Julie, et puis je te dirai pourquoi je n'épouserai

jamais qui que ce soit. Julie est ma cousine, ce qui est peut-être une

raison pour qu'elle me plaise un peu moins qu'une autre. Je l'ai

toujours connue. Nous avons pour ainsi dire dormi dans le même berceau.

Il y a des gens que cette quasi-fraternité pourrait séduire. Moi, cette

seule pensée d'épouser quelqu'un que j'ai vue poupée me paraît comique

comme l'idée d'accoupler deux joujoux. Elle est jolie, elle n'est pas

sotte, elle a toutes les qualités que tu voudras. M'adorant quand même,

et Dieu sait si je me rends adorable! elle sera d'une constance à toute

épreuve; je serai son culte, elle sera la meilleure des femmes. Une fois

satisfaite, elle en sera la plus douce; heureuse, elle en deviendra la

plus charmante..... Je n'aime pas Julie! je ne l'aime pas, je ne la

veux pas. Si cela continue, je la haïrai, dit-il en s'exaspérant de

nouveau. Je la rendrais malheureuse d'ailleurs, horriblement

malheureuse; le beau profit! Le lendemain de mes noces, elle serait

jalouse, elle aurait tort. Six mois après, elle aurait raison. Je la

planterais là, je serais impitoyable; je me connais, et j'en suis sûr.

Si cela dure, je m'en irai; je fuirai plutôt au bout du monde. Ah! l'on

veut s'emparer de moi! On me surveille, on m'épie, on découvre que j'ai

des maîtresses, et ma future femme est mon espion!

--Tu déraisonnes, Olivier, lui dis-je en l'interrompant brusquement.

Personne n'épie tes démarches. Personne ne conspire avec la pauvre Julie

pour s'emparer de ta volonté et la lui amener pieds et poings liés. Tu

veux parler de moi, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai formé qu'un voeu,

c'est que Julie et toi vous vous entendissiez un jour; j'y voyais pour

elle un bonheur certain, et pour toi des chances que je ne vois nulle

part ailleurs.

--Un bonheur certain pour Julie, pour moi des chances uniques! à

merveille! Si cela pouvait être, tes conclusions seraient mon salut. Eh

bien! je te déclare encore une fois que tu te fais l'instrument du

malheur de Julie, et que, pour lui épargner un mécompte, tu me rendrais

un lâche criminel, et tu la tuerais. Je ne l'aime pas, est-ce assez

clair? Tu sais ce qu'on entend par aimer ou ne pas aimer; tu sais bien

que les deux contraires ont la même énergie, la même impuissance à se

gouverner. Essaye donc d'oublier Madeleine; moi, j'essayerai d'adorer

Julie; nous verrons lequel de nous deux y réussira le plus tôt.

Retourne-moi le coeur sens dessus dessous, aie la curiosité d'y

fouiller, ouvre-moi les veines, et si tu y trouves la moindre pulsation

qui ressemble à de la sympathie, le moindre rudiment dont on puisse dire

un jour: Ceci sera de l'amour! conduis-moi droit à ta Julie, et je

l'épouse, sinon ne me parle plus de cette enfant qui m'est insupportable

et.....»

Il s'arrêta; non pas qu'il fût à bout d'arguments, car il les

choisissait au hasard dans un arsenal inépuisable, mais comme s'il eût

été calmé subitement par un retour instantané sur lui-même. Rien

n'égalait chez Olivier la peur de se montrer ridicule, le soin de ne

dire ni trop ni trop peu, le sens rigoureux des mesures. Il s'aperçut,

en s'écoutant, que depuis un quart d'heure il divaguait.

«Ma parole d'honneur, s'écria-t-il, tu me rends imbécile, tu me fais

perdre la tête. Tu es là devant moi avec le sang-froid d'un confident de

théâtre, et j'ai l'air de te donner le spectacle d'une farce tragique.»

Puis il alla s'asseoir dans un fauteuil; il y prit la pose naturelle

d'un homme qui s'apprête non plus à pérorer, mais à discourir sur des

idées légères, et changeant de ton aussi vite et aussi complètement

qu'il avait changé d'allures, les yeux un peu clignotants, le sourire

aux lèvres, il continua:

«Il est possible qu'un jour je me marie. Je ne le crois pas, mais pour

parler sagement, je te dirai, si tu veux, que l'avenir permet de tout

admettre; on a vu des conversions plus étonnantes. Je cours après

quelque chose que je ne trouve pas. Si jamais ce quelque chose se

montrait à moi dans les formes qui me séduisent, orné d'un nom qui forme

une alliance agréable avec le mien, quelle que soit d'ailleurs la

fortune, il pourrait arriver que je fisse une folie, car dans tous les

cas c'en serait une; mais celle-ci du moins serait de mon choix, de mon

goût, et ne m'aurait été inspirée que par ma fantaisie. Pour le moment,

j'entends vivre à ma guise. Toute la question est là: trouver ce qui

convient à sa nature et ne copier le bonheur de personne. Si nous nous

proposions mutuellement de changer de rôle, tu ne voudrais jamais de mon

personnage, et je serais encore plus embarrassé du tien. Quoi que tu en

dises, tu aimes les romans, les imbroglios, les situations scabreuses;

tu as juste assez de force pour friser les difficultés sans avaries,

assez de faiblesse pour en savourer délicatement les transes. Tu te

donnes à toi-même toutes les émotions extrêmes, depuis la peur d'être un

malhonnête homme jusqu'au plaisir orgueilleux de te sentir quasiment un

héros. Ta vie est tracée, je la vois d'ici; tu iras jusqu'au bout, tu

mèneras ton aventure aussi loin qu'on peut aller sans commettre une

scélératesse, tu caresseras cette idée délicieuse de te sentir à deux

doigts d'une faute et de l'éviter. Veux-tu que je te dise tout?

Madeleine un jour tombera dans tes bras en te demandant grâce; tu auras

la joie sans pareille de voir une sainte créature s'évanouir de

lassitude à tes pieds; tu l'épargneras, j'en suis sûr, et tu t'en iras,

la mort dans l'âme, pleurer sa perte pendant des années.

--Olivier, lui dis-je, Olivier, tais-toi par respect pour Madeleine, si

ce n'est par pitié pour moi.

--J'ai fini, me dit-il sans aucune émotion; ce que je te dis n'est point

un reproche, ni une menace, ni une prophétie, car il dépend de toi de me

donner tort. Je veux seulement te montrer en quoi nous différons et te

convaincre que la raison n'est d'aucun côté. J'aime à voir très clair

dans ma vie: j'ai toujours su, dans des circonstances pareilles, et ce

qu'on risquait et ce que je risquais moi-même. De part et d'autre

heureusement, on ne risquait rien de très précieux. J'aime les choses

qui se décident promptement et se dénouent de même. Le bonheur, le vrai

bonheur, est un mot de légende. Le paradis de ce monde s'est refermé sur

les pas de nos premiers parents; voilà quarante-cinq mille ans qu'on se

contente ici-bas de demi-perfections, de demi-bonheurs et de

demi-moyens. Je suis dans la vérité des appétits et des joies de mes

semblables. Je suis modeste, profondément humilié de n'être qu'un homme,

mais je m'y résigne. Sais-tu quel est mon plus grand souci? c'est de

tuer l'ennui. Celui qui rendrait ce service à l'humanité serait le vrai

destructeur des monstres. Le vulgaire et l'ennuyeux! toute la mythologie

des païens grossiers n'a rien imaginé de plus subtil et de plus

effrayant. Ils se ressemblent beaucoup, en ce que l'un et l'autre ils

sont laids, plats et pâles, quoique multiformes, et qu'ils donnent de la

vie des idées à vous en dégoûter dès le premier jour où l'on y met le

pied. De plus, ils sont inséparables, et c'est un couple hideux que tout

le monde ne voit pas. Malheur à ceux qui les aperçoivent trop jeunes!

Moi, je les ai toujours connus. Ils étaient au collège, et c'est là

peut-être que tu as pu les apercevoir; ils n'ont pas cessé de l'habiter

un seul jour pendant les trois années de platitudes et de mesquineries

que j'y ai passées. Permets-moi de te le dire, ils venaient quelquefois

chez ta tante et aussi chez mes deux cousines. J'avais presque oublié

qu'ils habitaient Paris, et je continue de les fuir, en me jetant dans

le bruit, dans l'imprévu, dans le luxe, avec l'idée que ces deux petits

spectres bourgeois, parcimonieux, craintifs et routiniers ne m'y

suivront pas. Ils ont fait plus de victimes à eux deux que beaucoup de

passions soi-disant mortelles; je connais leurs habitudes homicides, et

j'en ai peur.....»

Il continua de la sorte sur un ton demi-sérieux qui contenait l'aveu

d'incurables erreurs, et me faisait vaguement redouter des

découragements dont vous connaissez l'issue. Je le laissai dire, et

quand il eut fini:

«Iras-tu prendre des nouvelles de Julie? lui demandai-je.

--Oui, dans l'antichambre.

--La reverras-tu?

--Le moins possible.

--As-tu prévu ce qui l'attend?

--J'ai prévu qu'elle se mariera avec un autre, ou qu'elle restera fille.

--Adieu, lui dis-je, bien qu'il n'eût pas quitté ma chambre.

--Adieu», me dit-il.

Et nous nous séparâmes sur ce dernier mot, qui n'atteignit pas le fond

de notre amitié, mais qui brisa toute confiance, sans autre éclat et

sèchement, comme on brise un verre.

Dominique · 第 20 / 34 题