À la suite de cette scène, Mlle de Varandeuil resta huit jours dans son
lit, malade et furieuse, pleine d'une indignation qui lui secouait tout
le cœur, lui débordait par la bouche, lui arrachait par instants quelque
grosse injure qu'elle crachait dans un cri à la sale mémoire de sa
bonne. Nuit et jour, elle se retournait dans la même pensée de
malédiction, et ses rêves mêmes agitaient dans son lit la colère de ses
membres grêles.
Était-ce possible! Germinie! sa Germinie! Elle n'en revenait pas. Des
dettes!... un enfant!... toutes sortes de hontes! La scélérate! Elle
l'abhorrait, elle la détestait. Si elle avait vécu, elle aurait été la
dénoncer au commissaire de police. Elle eût voulu croire à l'enfer pour
la recommander aux supplices qui châtient les morts. Sa bonne, c'était
ça! Une fille qui la servait depuis vingt ans! qu'elle avait comblée!
L'ivrognerie! elle était descendue jusque-là! L'horreur qu'on a après un
mauvais rêve venait à mademoiselle, et tous les dégoûts montant de son
âme disaient: Fi! à cette morte dont la tombe avait vomi la vie et
rejeté l'ordure.
Comme elle l'avait trompée! Comme elle faisait semblant de l'aimer, la
misérable! Et pour se la montrer à elle-même plus ingrate et plus
coquine, Mlle de Varandeuil se rappelait ses tendresses, ses soins, ses
jalousies qui avaient l'air de l'adorer. Elle la revoyait se penchant
sur elle lorsqu'elle était malade. Elle repensait à ses caresses... Tout
cela mentait! Son dévouement mentait! Le bonheur de ses baisers, l'amour
de ses lèvres mentaient! Mademoiselle se disait cela, se le répétait, se
le persuadait; et pourtant, peu à peu, lentement, de ces souvenirs
remués, de ces évocations dont elle cherchait l'amertume, de la
lointaine douceur des jours passés, il se levait en elle un premier
attendrissement de miséricorde.
Elle chassait ces pensées qui laissaient tomber sa colère; mais la
rêverie les lui rapportait. Il lui revenait alors des choses auxquelles
elle n'avait pas fait attention du vivant de Germinie, de ces riens
auxquels le tombeau fait penser et que la mort éclaire. Elle avait un
vague ressouvenir de certaines étrangetés de cette fille, d'effusions
fiévreuses, d'étreintes troublées, d'agenouillements qu'on eût dit prêts
à une confession, de mouvements de lèvres au bord desquelles semblait
trembler un secret. Elle retrouvait, avec ces yeux qu'on a pour ceux qui
ne sont plus, les regards si tristes de Germinie, des gestes, des poses
qu'elle avait, ses visages de désespoir. Et elle devinait là-dessous
maintenant des blessures, des plaies, des déchirements, le tourment de
ses angoisses et de ses repentirs, les larmes de sang de ses remords,
toutes sortes de souffrances étouffées dans toute sa vie et dans toute
sa personne, une Passion de honte qui n'osait demander pardon qu'avec
son silence!
Puis elle se grondait pour avoir pensé cela et se traitait de vieille
bête. Ses instincts rigides et droits, la sévérité de conscience et la
dureté de jugement d'une vie sans faute, ce qui chez une honnête femme
fait condamner une fille, ce qui chez une sainte comme Mlle de
Varandeuil devait être sans pitié pour sa domestique, tout en elle se
révoltait contre un pardon. Au dedans d'elle une justice criait,
étouffant sa bonté: Jamais! jamais! Et elle chassait, d'un geste
implacable, le spectre infâme de Germinie.
Même par instants, pour faire plus irrévocable la damnation et
l'exécration de cette mémoire, elle la chargeait, elle l'accablait, elle
la calomniait. Elle ajoutait à l'affreuse succession de la morte. Elle
reprochait à Germinie plus encore qu'elle n'avait à lui reprocher. Elle
prêtait des crimes à la nuit de ses pensées, des désirs assassins
l'impatience de ses rêves. Elle voulait penser, elle pensait qu'elle
avait souhaité sa mort, qu'elle l'avait attendue.
Mais, à ce moment-là même, dans le plus noir de ses pensées et de ses
suppositions, une vision se levait et s'éclairait devant elle. Une image
s'approchait, qui semblait s'avancer vers son regard, une image dont
elle ne pouvait se défendre et qui traversait les mains dont elle
voulait la repousser: Mlle de Varandeuil revoyait sa bonne morte. Elle
revoyait ce visage qu'elle avait entrevu à l'amphithéâtre, ce visage
crucifié, cette tête suppliciée où étaient montés à la fois le sang et
l'agonie d'un cœur. Elle la revoyait avec cette âme que la seconde vue
du souvenir dégage des choses. Et cette tête, à mesure qu'elle lui
revenait, lui revenait avec moins d'épouvante. Elle lui apparaissait
comme se dépouillant de terreur et d'horreur. La souffrance seule y
restait, mais une souffrance d'expiation, presque de prière, la
souffrance d'un visage de morte qui voudrait pleurer... Et l'expression
de cette tête s'adoucissant toujours, mademoiselle finissait par y voir
une supplication qui l'implorait, une supplication qui, à la longue,
enveloppait sa pitié. Insensiblement, il se glissait dans ses
réflexions, des indulgences, des idées d'excuse dont elle s'étonnait
elle-même. Elle se demandait si la pauvre fille était aussi coupable que
d'autres, si elle avait choisi le mal, si la vie, les circonstances, le
malheur de son corps et de sa destinée, n'avaient pas fait d'elle la
créature qu'elle avait été, un être d'amour et de douleur... Et tout
coup elle s'arrêtait: elle allait pardonner!
Un matin, elle sauta à bas de son lit.
--Eh! vous... l'autre! cria-t-elle à sa femme de ménage, le diable soit
de votre nom! Je l'oublie toujours... Vite, mes affaires... j'ai
sortir...
--Ah! par exemple, mademoiselle... les toits, regardez donc... ils sont
tout blancs.
--Eh bien, il neige, voilà tout.
Dix minutes après, Mlle de Varandeuil disait au cocher de fiacre qu'elle
avait envoyé chercher:
--Cimetière Montmartre!