LV.

Un soir qu'elle rôdait, dans la rue du Rocher, en passant devant un

marchand de vin, au coin de la rue de Laborde, elle vit le dos d'un

homme qui buvait sur le comptoir: c'était Jupillon.

Elle s'arrêta court, tourna du côté de la rue, et s'adossant à la grille

du marchand de vin, elle se mit à attendre. Elle avait la lumière de la

boutique derrière elle, les épaules contre les barreaux, et elle se

tenait immobile, sa jupe retroussée d'une main par devant, son autre

main tombant au bout de son bras abandonné. Elle ressemblait à une

statue d'ombre assise sur une borne. Dans sa pose, il y avait une

résolution terrible et comme l'éternelle patience d'attendre l

toujours. Les passants, les voitures, la rue, elle les apercevait

vaguement et lointainement. Le cheval de renfort de l'omnibus pour la

montée de la rue, un cheval blanc, était devant elle, immobile, éreinté,

dormant sur pied, avec la tête et les deux jambes de devant dans la

pleine lumière de la porte: elle ne le voyait pas. Il brouillassait.

C'était un de ces temps de Paris, sales et pourris, où il semble que

l'eau qui tombe soit déjà de la boue avant d'être tombée. Le ruisseau

lui montait sur les pieds. Elle demeura ainsi une demi-heure, lamentable

à voir, sans mouvement, menaçante et désespérée, toute à contre-jour,

sombre et sans visage, pareille à une Fatalité plantée par la Nuit à la

porte d'un _minzingue_!

Enfin Jupillon sortit. Elle se dressa devant lui, les bras croisés:

--Mon argent? lui dit-elle. Elle avait la figure d'une femme qui n'a

plus de conscience, pour laquelle il n'y a plus de Dieu, plus de

gendarmes, plus de cour d'assises, plus d'échafaud,--plus rien!

Jupillon sentit sa blague s'arrêter dans sa gorge.

--Ton argent? fit-il, ton argent, il n'est pas perdu. Mais il faut le

temps... Dans ce moment-ci, je te dirai, ça ne va pas fort l'ouvrage...

Il y a longtemps que c'est fini, ma boutique, tu sais... Mais d'ici

trois mois, je te promets... Et tu vas bien?

--Canaille, va! Ah! je te tiens donc! Ah! tu voulais filer... Mais c'est

toi, mon malheur! c'est toi qui m'as fait comme je suis, brigand!

voleur! filou! Ah! c'est toi...

Germinie lui jetait cela au visage, en se poussant contre lui, en lui

faisant tête, en avançant sa poitrine contre la sienne. Elle semblait se

frotter aux coups qu'elle appelait et provoquait; et elle lui criait,

toute tendue vers lui:--Mais bats-moi donc! Qu'est-ce qu'il faut donc

que je te dise, dis, pour que tu me battes?

Elle ne pensait plus. Elle ne savait pas ce qu'elle voulait; seulement

elle avait comme un besoin d'être frappée. Il lui était venu une envie

instinctive, irraisonnée, d'être brutalisée, meurtrie, de souffrir dans

sa chair, de ressentir un choc, une secousse, une douleur qui fît taire

ce qui battait dans sa tête. Des coups, elle n'imaginait que cela pour

en finir. Puis, après les coups, elle voyait, avec la lucidité d'une

hallucination, toutes sortes de choses se passer, la garde arrivant, le

poste, le commissaire! le commissaire devant lequel elle pourrait tout

dire, son histoire, ses misères, ce que lui avait fait souffrir cet

homme, ce qu'il lui avait coûté! Son cœur se dégonflait d'avance

l'idée de se vider, avec des cris et des pleurs, de tout ce dont il

crevait.

--Mais bats-moi donc, répétait-elle en marchant toujours sur Jupillon,

qui cherchait à s'effacer et lui jetait en reculant des mots caressants

comme on en jette à une bête qui ne vous reconnaît pas et qui veut

mordre. Un rassemblement commençait autour d'eux.

--Allons, vieille pocharde, n'embêtons pas monsieur, fit un sergent de

ville qui, empoignant Germinie par un bras, la fit tourner sur elle-même

rudement. Sous l'injure brutale de cette main de police, les genoux de

Germinie fléchirent: elle crut s'évanouir. Puis elle eut peur, et se mit

à courir dans le milieu de la rue.

Germinie Lacerteux(#17285) · 第 63 / 79 题