Une grande douleur de Germinie,--une douleur qu'elle cherchait
pourtant,--était de repasser, en revenant de chercher le journal du soir
pour mademoiselle, avant dîner, dans une rue où était une école de
petites filles. Souvent elle se trouvait devant la porte à l'heure de la
sortie; elle voulait se sauver,--et s'arrêtait.
C'était d'abord le bruit d'un essaim, un bourdonnement, une envolée, une
de ces grandes joies d'enfants qui font gazouiller la rue à Paris. De
l'allée étroite et noire qui suivait la classe, les petites se sauvaient
comme d'une cage ouverte, s'échappaient pêle-mêle, couraient en avant,
gaminaient au soleil. Elles se poussaient, se bousculaient, faisaient
sauter au-dessus de leurs têtes leurs paniers vides. Puis les groupes
s'appelaient et se formaient; les petites mains allaient à d'autres
petites mains; les amies se donnaient le bras, des couples se prenaient
par la taille, se tenaient par le cou, et se mettaient à aller en
mordant à la même tartine. La bande bientôt marchait, et toutes
remontaient la rue sale, lentement, en musardant. Les plus grandes, qui
avaient dix ans, s'arrêtaient pour causer, comme de petites femmes, aux
portes cochères. D'autres faisaient halte pour boire à la bouteille de
leur goûter. Les plus petites s'amusaient à mouiller dans le ruisseau la
semelle de leurs souliers. Et il y en avait qui se coiffaient d'une
feuille de chou ramassée par terre, vert bonnet du bon Dieu sous lequel
riait leur frais petit visage.
Germinie les regardait toutes et marchait avec elles: elle se mettait
dans les rangs pour avoir le frôlement de leurs tabliers. Elle ne
pouvait quitter des yeux ces petits bras sous lesquels sautait le carton
de l'école, ces petites robes brunes à pois, ces petits pantalons noirs,
ces petites jambes dans ces petits bas de laine. Il y avait pour elle
comme un jour divin sur toutes ces petites têtes de blondines aux doux
cheveux d'enfant Jésus. Une petite mèche folle sur un petit cou, un rien
de chair d'enfant au haut d'un bout de chemise, au bas d'une manche, par
instants elle ne voyait plus que cela: c'était pour elle tout le soleil
de la rue,--et le ciel!
Cependant la troupe diminuait. Chaque rue prenait les enfants des rues
voisines. L'école se dispersait sur le chemin. La gaieté de tous ces
petits pas s'éteignait peu à peu. Les petites robes disparaissaient une
à une. Germinie suivait les dernières; elle s'attachait à celles qui
allaient le plus loin.
Une fois qu'elle marchait ainsi, dévorant des yeux le souvenir de sa
fille, tout à coup prise d'une rage d'embrasser, elle se jeta sur une
des petites, l'empoigna par le bras, avec le geste d'une voleuse
d'enfant...--Maman! maman! cria et pleura la petite en s'échappant.
Germinie se sauva.