Rentrant ce soir-là d'un dîner de baptême qu'elle n'avait pu refuser,
mademoiselle entendit parler dans sa chambre. Elle crut qu'il y avait
quelqu'un avec Germinie, et s'en étonnant, elle poussa la porte. À la
lueur d'une chandelle charbonnante et fumeuse, elle ne vit d'abord
personne; puis, en regardant bien, elle aperçut sa bonne couchée et
pelotonnée sur le pied de son lit.
Germinie dormait et parlait. Elle parlait avec un accent étrange, et qui
donnait de l'émotion, presque de la peur. La vague solennité des choses
surnaturelles, un souffle d'au delà de la vie s'élevait dans la chambre,
avec cette parole du sommeil, involontaire, échappée, palpitante,
suspendue, pareille à une âme sans corps qui errerait sur une bouche
morte. C'était une voix lente, profonde, lointaine, avec de grands
silences de respiration et des mots exhalés comme des soupirs, traversée
de notes vibrantes et poignantes qui entraient dans le cœur, une voix
pleine du mystère et du tremblement de la nuit où la dormeuse semblait
retrouver à tâtons des souvenirs et passer la main sur des visages. On
entendait:--Oh! elle m'aimait bien... Et lui, s'il n'était pas mort...
nous serions bien heureux à présent, n'est-ce pas?... Non! Non! Mais
c'est fait, tant pis, je ne veux pas le dire...
Et Germinie eut une contraction nerveuse comme pour faire rentrer son
secret et le reprendre au bord de ses lèvres.
Mademoiselle était penchée avec une sorte d'épouvante sur ce corps
abandonné et ne s'appartenant plus, dans lequel le passé revenait comme
un revenant dans une maison abandonnée. Elle écoutait ces aveux prêts
jaillir et machinalement arrêtés, cette pensée sans connaissance qui
parlait toute seule, cette voix qui ne s'entendait pas elle-même. Une
sensation d'horreur lui venait: elle avait l'impression d'être à côté
d'un cadavre possédé par un rêve.
Au bout de quelque temps de silence, d'une sorte de tiraillement entre
ce qu'elle paraissait revoir, Germinie sembla laisser venir à elle le
présent de sa vie. Ce qui lui échappait, ce qu'elle répandait dans des
paroles coupées et sans suite, c'était, autant que pouvait le comprendre
mademoiselle, des reproches à quelqu'un. Et à mesure qu'elle parlait,
son langage devenait aussi méconnaissable que sa voix transposée dans
les notes du songe. Il s'élevait au-dessus de la femme, au-dessus de son
ton et de ses expressions journalières. C'était comme une langue de
peuple purifiée et transfigurée dans la passion. Germinie accentuait les
mots avec leur orthographe; elle les disait avec leur éloquence. Les
phrases sortaient de sa bouche, avec leur rhythme, leur déchirement, et
leurs larmes, ainsi que de la bouche d'une comédienne admirable. Elle
avait des mouvements de tendresse coupés par des cris; puis venaient des
révoltes, des éclats, une ironie merveilleuse, stridente, implacable,
s'éteignant toujours dans un accès de rire nerveux qui répétait et
prolongeait, d'écho en écho, la même insulte. Mademoiselle restait
confondue, stupéfaite, écoutant comme au théâtre. Jamais elle n'avait
entendu le dédain tomber de si haut, le mépris se briser ainsi et
rejaillir dans le rire, la parole d'une femme avoir tant de vengeances
contre un homme. Elle cherchait dans sa mémoire: un pareil jeu, de
telles intonations, une voix aussi dramatique et aussi déchirée que
cette voix de poitrinaire crachant son cœur, elle ne se les rappelait
que de Mlle Rachel.
À la fin, Germinie s'éveilla brusquement, les yeux pleins des larmes de
son sommeil, et se jeta au bas du lit, en voyant sa maîtresse
rentrée.--Merci, lui dit celle-ci, ne te gêne pas!... Vautre-toi sur mon
lit comme ça!
--Oh! mademoiselle, fit Germinie, je n'étais pas où vous mettez votre
tête... La, ça vous réchauffera les pieds.
--Ah çà! veux-tu me dire un peu ce que tu rêvais?... Il y avait un
homme... tu te disputais...
--Moi? fit Germinie, je ne me rappelle plus...
Et cherchant son rêve, elle se mit à déshabiller silencieusement sa
maîtresse. Quand elle l'eut couchée: Ah! mademoiselle, lui dit-elle en
lui bordant son lit, n'est-ce pas que vous me donnerez bien une fois
quinze jours pour aller chez nous?... Ça me revient maintenant...