C'est un effet ordinaire des désordres nerveux de l'organisme de
dérégler les joies et les peines humaines, de leur ôter la proportion et
l'équilibre, et de les pousser à l'extrémité de leur excès. Il semble
que, sous l'influence de cette maladie d'impressionnabilité, les
sensations aiguisées, raffinées, spiritualisées, dépassent leur mesure
et leur limite naturelles, atteignent au delà d'elles-mêmes, et mettent
une sorte d'infini dans la jouissance et la souffrance de la créature.
Maintenant les rares joies qu'avait encore Germinie étaient des joies
folles, des joies dont elle sortait ivre et avec les caractères
physiques de l'ivresse.--Mais, ma fille, ne pouvait s'empêcher de lui
dire Mademoiselle, on croirait que tu es grise.--Pour une fois qu'on
s'amuse, répondait Germinie, mademoiselle vous le fait bien payer. Et
quand elle retombait dans ses peines, dans ses chagrins, dans ses
inquiétudes, c'était une désolation plus intense encore, plus furieuse
et délirante que sa gaieté.
Le moment était arrivé où la terrible vérité, entrevue, puis voilée par
des illusions dernières, finissait par apparaître à Germinie. Elle
voyait qu'elle n'avait pu attacher Jupillon par le dévouement de son
amour, le dépouillement de tout ce qu'elle avait, tous ces sacrifices
d'argent qui engageaient sa vie dans l'embarras et les transes d'une
dette impossible à payer. Elle sentait qu'il lui apportait à regret son
amour, un amour où il mettait l'humiliation d'une charité. Quand elle
lui avait annoncé qu'elle était une seconde fois grosse, cet homme,
qu'elle allait faire encore père, lui avait dit: Eh bien! c'est amusant
les femmes comme toi! toujours pleine ou fraîche vide alors!... Il lui
venait les idées, les soupçons qui viennent au véritable amour quand on
le trompe, les pressentiments de cœur qui disent aux femmes qu'elles ne
sont plus seules à posséder leur amant, et qu'il y en a une autre parce
qu'il doit y en avoir une autre.
Elle ne se plaignait plus, elle ne pleurait plus, elle ne récriminait
plus. Elle renonçait à une lutte avec cet homme armé de froideur, qui
savait si bien, avec ses ironies glacées de voyou, outrager sa passion,
sa déraison, ses folies de tendresse. Et elle se mettait à attendre dans
une angoisse résignée, quoi? Elle ne savait: peut-être qu'il ne voulût
plus d'elle!
Navrée et silencieuse, elle épiait Jupillon; elle le guettait, elle le
surveillait; elle essayait de le faire parler, en jetant des mots dans
ses distractions. Elle tournait autour de lui, ne voyait, ne saisissait,
ne surprenait rien, et cependant elle restait persuadée qu'il y avait
quelque chose et que ce qu'elle craignait était vrai: elle sentait une
femme dans l'air.
Un matin, comme elle était descendue de meilleure heure qu'à son
habitude, elle l'aperçut à quelques pas devant elle sur le trottoir. Il
était habillé; il se regardait en marchant. De temps en temps, pour voir
le vernis de ses bottes, il levait un peu le bas de son pantalon. Elle
se mit à le suivre. Il allait tout droit sans se retourner. Elle arriva
derrière lui à la place Bréda. Il y avait sur la place, à côté de la
station de voitures, une femme qui se promenait. Germinie ne la voyait
que de dos. Jupillon alla à elle, la femme se retourna: c'était sa
cousine. Ils se mirent à marcher à côté l'un de l'autre, allant et
revenant sur la place; puis par la rue Bréda ils se dirigèrent vers la
rue de Navarin. Là, la jeune fille prit le bras de Jupillon, ne s'appuya
pas d'abord, puis peu à peu, à mesure qu'ils allaient, elle s'inclina
avec le mouvement d'une branche qu'on fait plier et se laissa aller
lui. Ils marchaient lentement, si lentement, que Germinie était parfois
forcée de s'arrêter pour ne pas être trop près d'eux. Ils montèrent la
rue des Martyrs, traversèrent la rue de la Tour-d'Auvergne, descendirent
la rue Montholon. Jupillon parlait; la cousine ne disait rien, écoutait
Jupillon, et, distraite comme une femme qui respire un bouquet, allait
en jetant de côté de temps en temps un petit regard vague, un petit coup
d'œil d'enfant qui a peur.
Arrivés à la rue Lamartine devant le passage des Deux-Sœurs, ils
tournèrent sur eux-mêmes; Germinie n'eut que le temps de se jeter dans
une porte d'allée. Ils passèrent sans la voir. La petite était sérieuse
et paresseuse à marcher. Jupillon lui parlait dans le cou. Un moment ils
s'arrêtèrent: Jupillon faisait de grands gestes; la jeune fille
regardait fixement le pavé. Germinie crut qu'ils allaient se quitter;
mais ils se remirent à marcher ensemble et firent quatre ou cinq tours,
revenant et repassant devant le passage. À la fin, ils y entrèrent.
Germinie s'élança de sa cachette, bondit sur leurs pas. De la grille du
passage elle vit un bout de robe disparaître dans la porte d'un petit
hôtel meublé, à côté d'une boutique de liquoriste. Elle courut à cette
porte, regarda dans l'escalier, ne vit plus rien... Alors tout son sang
lui monta à la tête avec une idée, une seule idée que répétait sa bouche
idiote: Du vitriol!... du vitriol!... du vitriol! Et sa pensée devenant
instantanément l'action même de sa pensée, son délire la transportant
tout à coup dans son crime, elle montait l'escalier avec la bouteille
bien cachée sous son châle; elle frappait à la porte très-fort, et
toujours... On finissait par venir; il entre-bâillait la porte... Elle
ne lui disait ni son nom, ni rien... Elle passait sans s'occuper de
lui... Elle était forte à le tuer! et elle allait au lit, à _elle_! Elle
lui prenait le bras, elle lui disait: Oui, c'est moi... en voilà pour ta
vie! Et sur sa figure, sur sa gorge, sur sa peau, sur tout ce qu'elle
avait de jeune et d'orgueilleux, de beau pour l'amour, Germinie voyait
le vitriol marquer, brûler, creuser, bouillonner, faire quelque chose
d'horrible qui l'inondait de joie! La bouteille était vide, et elle
riait!... Et, dans son affreux rêve, son corps aussi rêvant, ses pieds
se mirent à marcher. Son pas alla devant elle, descendit le passage,
prit la rue, la mena chez un épicier. Il y avait dix minutes qu'elle
était là plantée devant le comptoir, avec des yeux qui n'y voyaient pas,
les yeux vides et perdus de quelqu'un qui va assassiner.--Voyons,
qu'est-ce que vous demandez? lui dit l'épicière impatientée, presque
effrayée de cette femme qui ne bougeait pas.
--Ce que je demande?... fit Germinie. Elle était si pleine et si
possédée de ce qu'elle voulait, qu'elle avait cru demander du
vitriol.--Ce que je demande?... Elle se passa la main sur son
front.--Ah! tiens, je ne sais plus...
Et elle sortit en trébuchant de la boutique.