À la suite de cette crise, Germinie tomba dans un abrutissement de
douleur. Pendant des mois, elle resta insensible à tout; pendant des
mois, envahie et remplie tout entière par la pensée du petit être qui
n'était plus, elle porta dans ses entrailles la mort de son enfant comme
elle avait porté sa vie. Tous les soirs, quand elle remontait dans sa
chambre, elle tirait de la malle placée au pied de son lit le béguin et
la brassière de sa pauvre chérie. Elle les regardait, elle les touchait;
elle les étendait sur sa couverture; elle restait des heures à pleurer
dessus, à les baiser, à leur parler, à leur dire les mots qui font
causer le chagrin d'une mère avec l'ombre d'une petite fille.
Pleurant sa fille, la malheureuse se pleurait elle-même. Une voix lui
murmurait que, cet enfant vivant, elle était sauvée; que cet enfant
aimer, c'était sa Providence; que tout ce qu'elle redoutait d'elle-même
irait sur cette tête et s'y sanctifierait, ses tendresses, ses
élancements, ses ardeurs, tous les feux de sa nature. Il lui semblait
sentir d'avance son cœur de mère apaiser et purifier son cœur de femme.
Dans sa fille, elle voyait je ne sais quoi de céleste qui la rachèterait
et la guérirait, comme un petit ange de délivrance, sorti de ses fautes
pour la disputer et la reprendre aux influences mauvaises qui la
poursuivaient et dont elle se croyait parfois possédée.
Quand elle commença à sortir de ce premier anéantissement de son
désespoir, quand, la perception de la vie et la sensation des choses lui
revenant, elle regarda autour d'elle avec des yeux qui voyaient, elle
fut réveillée de sa douleur par une amertume plus aiguë.
Devenue trop grosse, trop lourde pour le service de sa crémerie, et
trouvant qu'elle avait encore trop à faire malgré tout ce que faisait
Germinie, Mme Jupillon avait fait venir pour l'aider une nièce de son
pays. C'était la jeunesse de la campagne que cette petite, une femme où
il y avait encore de l'enfant, vive et vivace, les yeux noirs et pleins
de soleil, les lèvres comme une chair de cerise, pleines, rondes et
rouges, l'été de son pays dans le teint, la chaleur de la santé dans le
sang. Ardente et naïve, la jeune fille était allée, aux premiers jours,
vers son cousin, simplement, naturellement, par cette pente d'un même
âge qui fait chercher la jeunesse à la jeunesse. Elle s'était jetée
au-devant de lui avec l'impudeur de l'innocence, une effronterie
candide, les libertés qu'apprennent les champs, la folie heureuse d'une
riche nature, toutes sortes d'audaces, d'ignorances, d'ingénuités
hardies et de coquetteries rustiques contre lesquelles la vanité de son
cousin n'avait point su se défendre. À côté de cette enfant, Germinie
n'eut plus de repos. La jeune fille la blessait à toutes les minutes,
par sa présence, son contact, ses caresses, tout ce qui avouait l'amour
dans son corps amoureux. L'occupation qu'elle avait de Jupillon, le
service qui l'approchait de lui, les émerveillements de provinciale
qu'elle lui montrait, les demi-confidences qu'elle laissait venir à ses
lèvres, le jeune homme sorti, sa gaîté, ses plaisanteries, sa bonne
humeur bien portante, tout exaspérait Germinie, tout soulevait en elle
de sourdes colères; tout blessait ce cœur entier et si jaloux que les
animaux mêmes le faisaient souffrir en paraissant aimer quelqu'un qu'il
aimait.
Elle n'osait parler à la mère Jupillon, lui dénoncer la petite, de peur
de se trahir; mais toutes les fois qu'elle se trouvait seule avec
Jupillon, elle éclatait en récriminations, en plaintes, en querelles.
Elle lui rappelait une circonstance, un mot, quelque chose qu'il avait
fait, dit, répondu, un rien oublié par lui, et qui saignait toujours en
elle.--Es-tu folle? lui disait Jupillon, une gamine!...--Une gamine,
ça?... laisse donc! qu'elle a des yeux que tous les hommes la regardent
dans la rue!.. L'autre jour je suis sortie avec elle... j'étais
honteuse... Je ne sais pas comment elle a fait, nous avons été suivies
tout le temps par un monsieur...--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? Elle est
jolie, voilà!--Jolie! jolie! Et sur ce mot Germinie se jetait, comme
coups de griffes, sur la figure de la jeune fille, et la déchirait en
paroles enragées.
Souvent elle finissait par dire à Jupillon:--Tiens! tu l'aimes!--Eh
bien! après? répondait Jupillon auquel ne déplaisaient pas ces disputes,
la vue et le jeu de cette colère qu'il piquait avec des taquineries,
l'amusement de cette femme qu'il voyait, sous ses sarcasmes et son
sang-froid, perdre à demi la raison, s'égarer, trébucher dans un
commencement de folie, donner de la tête contre les murs.
À la suite de ces scènes, qui se répétaient, revenaient presque chaque
jour, une révolution se faisait dans ce caractère mobile, extrême et
sans milieu, dans cette âme où les violences se touchaient. Longuement
empoisonné, l'amour se décomposait et se tournait en haine. Germinie se
mettait à détester son amant, à chercher tout ce qui pouvait le lui
faire détester davantage. Et sa pensée revenant à sa fille, à la perte
de son enfant, à la cause de sa mort, elle se persuadait que c'était lui
qui l'avait tuée. Elle lui voyait des mains d'assassin. Elle le prenait
en horreur, elle s'éloignait, se sauvait de lui comme de la malédiction
de sa vie, avec l'épouvante qu'on a de quelqu'un qui est votre Malheur!