Germinie se rétablit en quelques jours. La joie et l'orgueil d'avoir
donné le jour à une petite créature où sa chair était mêlée à la chair
de l'homme qu'elle aimait, le bonheur d'être mère, la sauvèrent des
suites d'une couche mal soignée. Elle revint à la santé, et elle eut
vivre un air de plaisir que sa maîtresse ne lui avait jamais vu.
Tous les dimanches, quelque temps qu'il fît, elle s'en allait sur les
onze heures: mademoiselle croyait qu'elle allait voir une amie à la
campagne, et elle était enchantée du bien que faisaient à sa bonne ces
journées au grand air. Germinie prenait Jupillon qui se laissait emmener
sans trop rechigner, et ils partaient pour Pommeuse où était l'enfant,
et, où les attendait un bon déjeuner commandé par la mère. Une fois dans
le wagon du chemin de fer de Mulhouse, Germinie ne parlait plus, ne
répondait plus. Penchée à la portière, elle semblait avoir toutes ses
pensées devant elle. Elle regardait, comme si son désir voulait dépasser
la vapeur. Le train à peine arrêté, elle sautait, jetait son billet
l'homme des billets, et courait dans le chemin de Pommeuse, laissant
Jupillon derrière elle. Elle approchait, elle arrivait, elle y était:
c'était là! Elle fondait sur son enfant, l'enlevait des bras de la
nourrice avec des mains jalouses,--des mains de mère!--le pressait, le
serrait, l'embrassait, le dévorait de baisers, de regards, de rires!
Elle l'admirait un instant, puis égarée, bienheureuse, folle d'amour, le
couvrait jusqu'au bout de ses petits pieds nus des tendresses de sa
bouche. On déjeunait. Elle s'attablait, l'enfant sur ses genoux, et ne
mangeait pas: elle l'avait tant embrassé qu'elle ne l'avait pas encore
vu, et elle se mettait à chercher, à détailler la ressemblance de la
petite avec eux deux. Un trait était à lui, un autre à elle:--C'est ton
nez... c'est mes yeux... Elle aura les cheveux comme les tiens avec le
temps... Ils friseront!... Vois-tu, voilà tes mains... c'est tout toi...
Et c'était pendant des heures ce radotage intarissable et charmant des
femmes qui veulent faire à un homme la part de leur fille. Jupillon se
prêtait à tout cela sans trop d'impatience, grâce à des cigares à trois
sous que Germinie tirait de sa poche et qu'elle lui donnait un à un.
Puis il avait trouvé une distraction: au bout du jardin passait le
Morin. Jupillon était parisien: il aimait la pêche à la ligne.
Et l'été venu, ils se tenaient là toute la journée, au fond du jardin,
au bord de l'eau, Jupillon sur une planche à laver jetée sur deux
piquets, sa ligne à la main, Germinie, son enfant dans sa jupe, assise
par terre sous le néflier penché sur la rivière. Le jour étincelait; le
soleil brûlait la grande eau courante d'où se levaient des éclairs de
miroir. C'était comme une joie de feu du ciel et de la rivière, au
milieu de laquelle Germinie tenait sa fille debout et la faisait
piétiner sur elle, nue et rose, avec sa brassière écourtée, la peau
tremblante de soleil par places, la chair frappée de rayons comme de la
chair d'ange qu'elle avait vue dans les tableaux. Elle ressentait de
divines douceurs, quand la petite, avec ces mains tâtillonnantes des
enfants qui ne parlent pas encore, lui touchait le menton, la bouche,
les joues, s'obstinait à lui mettre les doigts dans les yeux, les
arrêtait, en jouant, sur son regard, et promenait sur tout son visage le
chatouillement et le tourment de ces chères petites menottes qui
semblent chercher à l'aveuglette la face d'une mère: c'était comme si la
vie et la chaleur de son enfant lui erraient sur la figure. De temps en
temps, envoyant par-dessus la tête de la petite la moitié de son sourire
à Jupillon, elle lui criait:--Mais regarde-la donc!
Puis, l'enfant s'endormait avec cette bouche ouverte qui rit au sommeil.
Germinie se penchait sur son souffle; elle écoutait son repos. Et peu
peu bercée à cette respiration d'enfant, elle s'oubliait délicieusement
à regarder ce pauvre lieu de son bonheur, le jardin agreste, les
pommiers aux feuilles garnies de petits escargots jaunes, aux pommes
rosées du côté du midi, les _rames_ où s'enroulaient, au pied, tordues
et grillées, les tiges de pois, le carré de choux, les quatre tournesols
dans le petit rond au milieu de l'allée; puis, tout près d'elle, au bord
de la rivière, les places d'herbe remplies de _foirolle_, les têtes
blanches des orties contre le mur, les boîtes de laveuses et les
bouteilles d'eau de lessive, la botte de paille éparpillée par la folie
d'un jeune chien sortant de l'eau. Elle regardait et rêvait. Elle
songeait au passé, en ayant son avenir sur les genoux. De l'herbe, des
arbres, de la rivière qui étaient là, elle refaisait, avec le souvenir,
le rustique jardin de sa rustique enfance. Elle revoyait les deux
pierres descendant à l'eau où sa mère, avant de la coucher, l'été, lui
lavait les pieds quand elle était toute petite...
--Dites donc, père Remalard, dit, par une des plus chaudes journées
d'août, Jupillon, posté sur sa planche, au bonhomme qui le
regardait,--savez-vous que ça ne pique pas pour un liard avec le ver
rouge?
--Y faudrait de l'asticot, dit sentencieusement le paysan.
--Eh bien! on se payera de l'asticot! Père Remalard, faut avoir un mou
de veau jeudi, vous m'accrocherez ça dans c't arbre... et dimanche nous
verrons bien.
Le dimanche, Jupillon fit une pêche miraculeuse, et Germinie entendit la
première syllabe sortir de la bouche de sa fille.