Elle devint enceinte.
D'abord elle douta, elle n'osait le croire. Puis, quand elle fut
certaine d'être grosse, une immense joie la remplit, une joie qui lui
noya l'âme. Son bonheur fut si grand et si fort qu'il étouffa d'un seul
coup les angoisses, les craintes, le tremblement de pensées qui se mêle
d'ordinaire à la maternité des femmes non mariées et leur empoisonne
l'attente de l'enfantement, la divine espérance vivante et remuante en
elles. L'idée du scandale de sa liaison découverte, de l'éclat de sa
faute dans le quartier, l'idée de cette chose abominable qui l'avait
fait toujours penser au suicide: le déshonneur, même la peur de se voir
découverte par mademoiselle, d'être chassée par elle, rien de tout cela
ne put toucher à sa félicité. Comme si elle l'eût déjà soulevé dans ses
bras devant elle, l'enfant qu'elle attendait ne lui laissait rien voir
que lui; et se cachant à peine, elle portait presque fièrement, sous les
regards de la rue, sa honte de femme dans l'orgueil et le rayonnement de
la mère qu'elle allait être.
Elle se désolait seulement d'avoir dépensé toutes ses économies, d'être
sans argent et en avance de plusieurs mois sur ses gages avec sa
maîtresse. Elle regrettait amèrement d'être pauvre pour recevoir son
enfant. Souvent, en passant rue Saint-Lazare, elle s'arrêtait devant un
magasin de blanc à l'étalage duquel étaient exposées des layettes
d'enfants riches. Elle dévorait des yeux tout ce joli linge ouvragé et
coquet, les bavettes de piqué, la longue robe à courte taille garnie de
broderies anglaises, toute cette toilette de chérubin et de poupée. Une
terrible envie, l'envie d'une femme grosse, la prenait de briser la
glace et de voler tout cela: derrière l'échafaudage de l'étalage, les
commis habitués à la voir stationner se la montraient en riant.
Puis encore par instants, dans ce bonheur qui l'inondait, dans ce
ravissement de joie qui soulevait tout son être, une inquiétude la
traversait. Elle se demandait comment le père accepterait son enfant.
Deux ou trois fois, elle avait voulu lui annoncer sa grossesse, et
n'avait pas osé. Enfin un jour, lui voyant la figure qu'elle attendait
depuis si longtemps pour lui tout dire, une figure où il y avait un peu
de tendresse, elle lui avoua, en rougissant et comme en lui demandant
pardon, ce qui la rendait si heureuse.--En voilà une idée! fit Jupillon.
Puis, quand elle l'eut assuré que ce n'était pas une idée, qu'elle était
positivement grosse de cinq mois:--De la chance! reprit le jeune
homme.--Merci! Et il jura.--Veux-tu me dire un peu, qu'est-ce qui lui
donnera la becquée, à ce moineau-là?
--Oh! sois tranquille!... il ne pâtira pas, ça me regarde... Et puis ça
sera si gentil!... N'aie pas peur, on ne saura rien... Je
m'arrangerai... Tiens! les derniers jours, je marcherai comme ça, la
tête en arrière... je ne porterai plus de jupons... je me serrerai, tu
verras!... On ne s'apercevra de rien, je te dis.... Un petit enfant,
nous deux, songe donc!
--Enfin puisque ça y est, ça y est, n'est-ce pas? fit le jeune homme.
--Dis donc, hasarda timidement Germinie, si tu le disais à ta mère?
--À m'man?.... Ah! non, par exemple... Il faut que tu accouches....
Ensuite de ça, nous apporterons le moutard à la maison... Ça lui donnera
un coup, et peut-être qu'elle nous lâchera son consentement.