L'amour n'avait été pour le jeune Jupillon que la satisfaction d'une
certaine curiosité du mal, cherchant dans la connaissance et la
possession d'une femme le droit et le plaisir de la mépriser. Cet homme,
sortant de l'enfance, avait apporté à sa première liaison, pour toute
ardeur et toute flamme, les froids instincts de polissonnerie
qu'éveillent chez les enfants les mauvais livres, les confidences de
camarades, les conversations de pension, le premier souffle d'impureté
qui déflore le désir. Ce que le jeune homme met autour de la femme qui
lui cède, ce dont il la voile, les caresses, les mots aimants, les
imaginations de tendresse, rien de cela n'existait pour Jupillon. La
femme n'était pour lui qu'une image obscène; et une passion de femme lui
paraissait uniquement je ne sais quoi de défendu, d'illicite, de
grossier, de cynique et de drôle, une chose excellente pour la
désillusion et l'ironie.
L'ironie,--l'ironie basse, lâche et mauvaise du bas peuple,--c'était
tout ce garçon. Il incarnait le type de ces Parisiens qui portent sur la
figure le scepticisme gouailleur de la grande ville de blague où ils
sont nés. Le sourire, cet esprit et cette malice de la physionomie
parisienne, était toujours chez lui moqueur, impertinent. Jupillon avait
la gaieté de la bouche méchante, presque de la cruauté aux deux coins
des lèvres retroussées et tressaillantes de mouvements nerveux. Sur son
visage pâle des pâleurs que renvoie au teint l'eau-forte mordant le
cuivre, dans ses petits traits nets, décidés, effrontés, se mêlaient la
crânerie, l'énergie, l'insouciance, l'intelligence, l'impudence, toutes
sortes d'expressions coquines qu'adoucissait chez lui, à de certaines
heures, un air de câlinerie féline. Son état de coupeur de gants,--il
s'était arrêté à la ganterie après deux ou trois essais malheureux
d'apprentissages divers,--l'habitude de travailler à la vitrine, d'être
un spectacle pour les passants, avaient donné à toute sa personne un
aplomb et des élégances de poseur. À l'atelier sur la rue, avec sa
chemise blanche, sa petite cravate noire à la Colin, son pantalon serré
sur les reins, il avait pris les dandinements, les prétentions de tenue,
les grâces «canaille» de l'ouvrier regardé. Et de douteuses élégances,
la raie au milieu de la tête, les cheveux sur les tempes, des cols de
chemise rabattus, lui découvrant tout le cou, la recherche des
apparences et des coquetteries féminines, lui donnaient une tournure
incertaine, que faisaient plus ambiguë sa figure imberbe et seulement
tachée de deux petits pinceaux de moustache, ses traits sans sexe où la
passion et la colère mettaient tout le mauvais d'une mauvaise petite
tête de femme. Mais pour Germinie tous ces airs et ce genre de Jupillon
étaient de la distinction.
Ainsi fait, n'ayant rien en lui pour aimer, incapable de se laisser
attacher même par ses sens, Jupillon se trouva tout embarrassé et tout
ennuyé devant cette adoration qui s'enivrait d'elle-même et dont la
fureur allait toujours croissant. Germinie l'assommait. Il la trouvait
ridicule dans l'humiliation, comique dans le dévouement. Il en était
las, dégoûté, insupporté. Il avait assez de son amour, assez de sa
personne. Et il ne tarda pas à s'en écarter, sans charité, sans pitié.
Il se sauva d'elle. Il échappa à ses rendez-vous. Il prétexta des
contretemps, des courses à faire, un travail pressé. Le soir, elle
l'attendait, il ne venait pas; elle le croyait occupé: il était
quelque billard borgne, à quelque bal de barrière.