Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

X

Il avait écrit rapidement, sans hésiter; sa lettre achevée il la relut,

et alors il eut une minute d'anéantissement: comme il l'aimait! et

cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le

désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre

heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été!

L'indignation le tira de sa faiblesse; abaissant ses deux mains dans

lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans

une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la

première feuille de son buvard.

Il n'avait pas encore fini: doucement, avec mille précautions, il ouvrit

un tiroir de son bureau fermé à clé, et, fouillant dedans sans froisser

les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de

Saint-Christeau; puis, l'allumant à la bougie, il le déposa dans la

cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son

cabinet, du plancher au plafond.

Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli; maintenant il

pouvait rejoindre sa femme: quatre heures allaient sonner, il lui

restait trois heures à vivre pour elle.

Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête.

--Te voilà? dit-elle.

Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.

--Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai.

--Mais je ne t'en veux pas.

Moins troublé il eut remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix

d'Anie était étrangement tremblante; mais, tout à son émotion, il ne fît

pas cette observation.

C'est qu'en réalité Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était

mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller.

En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour

dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute

proportion, semblait-il avec un fait si simple.

Pourquoi restait-il chez le baron? Comment oubliait-il la promesse qu'il

lui avait laite de revenir immédiatement? Et, ce qui était plus grave,

comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait

montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans

l'angoisse?

C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois

qu'il la laissait dîner seule; et toujours pour le baron. Que lui

ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait?

Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre,

s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour

attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer; et, ses

comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre 10 et 11

heures.

Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant

ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle

continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un

châle, elle sortit sur la véranda pour suivre le mouvement de la

rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière

qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses; la nuit était sombre;

rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son

esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans

qu'on sache comment.

Après un certain temps elle revint à son livre, le changea pour un

nouveau qui peut-être serait plus attachant; l'abandonna bientôt comme

elle avait fait du premier; retourna sur la véranda; tâcha de deviner ce

qu'elle ne voyait pas; rentra dans sa chambre; descendit au

rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir

besoin d'être nettoyée; cassa deux bibelots; se fâcha contre sa

maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où

elle resta jusqu'à dix heures.

Alors elle se déshabilla lentement, et fit une coquette toilette de

nuit: puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois

qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce

soir-là: la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne

pensait pas à lui adresser le plus léger reproche.

Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle

pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité

du lit; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais

l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle

s'imaginait toujours que le mécanisme s'était sûrement arrêté.

Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure;

était-ce possible? Pourquoi ne rentrait-il point? Que lui était-il

arrivé? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné,

sur la route déserte? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.

Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par coeur: «A ce

soir»; ce n'était pas: «Je rentrerai tard» qu'il avait dit. «A ce soir!»

c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie; deux

heures, deux heures et demie.

La fièvre la dévorait; il y avait des moments où elle écoutait les

bruits du dehors avec une anxiété si intense que son coeur s'arrêtait et

restait sans battre.

Enfin, un peu après que la demie de deux heures eut sonné, elle reconnut

sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles,

et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la

dévorait: lui! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir,

puisqu'il arrivait! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son

esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une

seule, n'avaient pas pu le retarder?

Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier,

et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite

dans leur chambre: il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au

paroxysme, avec laquelle elle l'attendait.

N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui

et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui

pourrait le peiner? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger

et de paraître dormir.

C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière

de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que

quelqu'un qui n'eût pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr

demandé s'il était naturel.

A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que

la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces

précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude.

Que se passait-il donc? Ou plutôt que s'était-il passé?

La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant

fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit,

ce qui eût permis à son regard de passer par-dessus la tablette de la

cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son

mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée.

Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement

pouvaient lui venir en aide: le lit, la glace sans tain, ainsi que le

bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur

opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et

bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte

qu'il reflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son

oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace

sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son

mari.

Sans mouvements brusques, qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut

assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant.

Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée! de temps

en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec

une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée,

autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre

achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une

telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait

plus.

A qui écrivait-il? Qu'écrivait-il? Cette lettre était donc bien

terrible, qu'elle le bouleversait à ce point.

Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il

lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé

seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il,

quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle?

Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour

résoudre, ou même pour l'examiner.

D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni

pour revenir en arrière.

Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur

laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le

testament de son oncle Gaston; mais le mouvement par lequel il l'alluma

à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide qu'elle ne put

pas être certaine qu'elle ne se trompait pas; une flamme claire reflétée

par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité

pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.

Presqu'aussitôt il entrait et venait à elle: ce fut miracle qu'elle ne

se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue

dans ses bras quand il prit place près d'elle.

L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891 · 第 29 / 33 题