LE FUNICULAIRE DU VOMERO

Depuis 1884, la ville de Naples a subi une série d'importantes et

d'utiles transformations, dont les principales sont la construction de

nouveaux quartiers ou _Tioni_, larges, vastes et salubres, qui ne

tarderont pas à être peuplés et formeront une véritable nouvelle cité.

Parmi ceux dont la situation exceptionnelle semble annoncer un avenir

certain, et dont le développement se fera dans des conditions toutes

particulières, il faut compter surtout le Vomero.

Les gravures que nous en donnons montrent la belle situation de ce

nouveau quartier, la beauté architecturale des jolies maisons qui s'y

élèvent.

Le Vomero est construit tout en haut de la célèbre colline qui surplombe

Naples, et où se trouvent le château Saint-Elme et la Chartreuse de

Saint-Martin. Il y a quelques mois à peine, il n'y avait là que des

villas aristocratiques assises sur les flancs de la colline d'où la vue

s'étendait au-dessus de la ville, de la rade, embrassant dans un même

coup d'oeil le golfe avec ses îles et la côte de Portici à Sorrente,

l'ensemble, en un mot, de ce remarquable panorama connu et admiré du

monde entier.

[Illustration; La gare du Corso Vittorio-Emmanuele.]

*

* *

L'idée première de cette transformation est due à M. Biagio Caranti,

directeur général de la Banca Tiberina, récemment décédé. Le principal

obstacle était la difficulté de l'accès du nouveau quartier à cause de

son éloignement et de sa position. Il fallait supprimer d'un seul coup

tous les anciens moyens de communications et de transports: escaliers

taillés dans le roc à pic, chevaux, voitures, chemins enfin en zigzags

fatigants, et les remplacer par une voie de communication pratique,

rapide et à bon marché.

C'est alors qu'on construisit deux funiculaires réunissant le Vomero à

l'ancienne Naples par un trajet de quelques minutes à peine.

Ils partent tous deux du sommet de la colline et aboutissent l'un à la

Chiaïa, l'autre à Monte-Santo, c'est-à-dire à deux pas de la rue de

Tolède, le centre même des affaires et des plaisirs.

Le funiculaire de la Chiaïa a 564 m. 20 de longueur et une inclinaison

normale de 29,80%. La différence de niveau des deux extrémités est de

161 m. 15.

La route qu'il suit est droite et passe par deux galeries souterraines

longues de 69 m. 50.

[Illustration: Les voitures du funiculaire.]

[Illustration: Le funiculaire du Vomero à Monte-Santo.]

L'autre ligne, dite de Monte-Santo, a 887 m. 20 de longueur; son

inclinaison varie de 21.20% à 23. 15% et la différence de niveau est de

179 m. 80.

Au lieu d'être droite comme la précédente, elle se divise en deux

branches, la première qui va du Vomero au Corso Vittorio-Emmanuele, la

seconde du Corso Vittorio à Monte-Santo. La première passe sous un

tunnel, la seconde est à ciel découvert, et il a fallu vaincre des

difficultés matérielles de toute espèce pour l'achever. Elle a été

inaugurée le 30 mai en présence du roi, de la reine, du prince de Naples

et des autorités, et cette cérémonie a donné lieu à des fêtes qui ont

revêtu un éclat tout particulier.

Le système des funiculaires est à compensation, c'est-à-dire à deux

trains simultanés dont l'un monte pendant que l'autre descend. Chaque

voiture est munie de freins automatiques qui arrêtent immédiatement le

train en cas de rupture ou de détente de la corde.

L'installation totale a coûté plus de 5 millions de francs. C'est une

somme, mais quand on songe aux profits qui en doivent résulter, on ne

saurait dire que c'est là de l'argent mal placé.

Nicolas Lazzaro.

[Illustration: LES THÉÂTRES]

Comédie-Française: le _Rez-de-Chaussée_, comédie en un acte de M. Berr

de Turrique; _Rosalinde_, comédie en un acte de Lambert Thiboust et M.

Aurélien Scholl.--Ambigu-Comique: le _Prix de beauté_, de MM. Raybaud et

Grisier.--Folies-Dramatiques: la _Plantation Thomassin_, vaudeville de

M. Maurice Ordonneau.

Pour encadrer _Grisélidis_, qui ne suffit pas à remplir la soirée, la

Comédie-Française a mis sur son affiche deux petites comédies en un

acte, l'une déjà connue, l'autre inédite.

_Rosalinde_ a été créée pour la première fois en 1859 sur le théâtre du

Gymnase: c'est une des premières pièces qu'écrivit Aurélien Scholl, le

brillant chroniqueur, en s'appuyant sur la renommée et l'habileté de

Lambert Thiboust. Le sujet est aimable. La danseuse Rosalinde rentre du

théâtre, un petit amoureux la suit: le duc Maxime de Chastenay qui n'a

pas dix-huit ans... Un en-cas est préparé: pour mieux causer d'amour

avec son visiteur, Rosalinde va chercher le champagne. Arrive Lélio,

mime de la troupe italienne, et qui est l'amant de Rosalinde. On ne

l'attendait point. En le voyant entrer Maxime se cache: Rosalinde

revient, assez étonnée de trouver le comédien au lieu du petit duc,

qu'elle croit parti. Une conversation s'engage entre Rosalinde et Lélio

et elle devient si tendre que Maxime n'y peut tenir; il sort de son

armoire. Rosalinde interloquée lui présente Lélio comme son frère...

Lélio part, mais, poussé par je ne sais quel esprit de jalousie, il

revient presque aussitôt... pour dire à Maxime qu'il n'est point le

frère, mais l'amant de Rosalinde. Querelle. Les épées sortent du

fourreau et elles vont en découdre lorsque Lélio s'avise d'expliquer au

petit duc ce que sont les femmes, combien elles sont menteuses, perfides

et frivoles, et combien peu elles méritent qu'on s'égorge pour elles...

Maxime se laisse convaincre. Et voilà le petit duc et le mime trinquant

ensemble avec le champagne de Rosalinde. C'est tout. Mais comme tout

cela est conté avec grâce et avec esprit! M. Baillet est un joyeux

Lélio, M. Dehelly un petit duc frêle et coquet. Mlle Ludwig joue

Rosalinde avec beaucoup de malice; elle a, en la personne de Mlle Kelly,

une soubrette fort piquante.

.... M. Guy de Nortain attend dans son élégant «rez-de-chaussée» une

jeune femme romanesque, qui a nom Germaine de Chastenay. Que va-t-il se

passer, ô mon Dieu!... Rien. Germaine a une amie, Mme de Bréval, qui,

mise au courant du rendez-vous, y vient avant la jeune femme pour la

sauver. Guy ne se laisse point convaincre; mais lorsque Germaine arrive,

comme Mme de Bréval est restée chez lui et qu'elle assiste à la scène,

cachée derrière un rideau, notre Parisien est tout décontenancé. Il ne

sait que dire... tant il y a que Germaine s'en va désappointée. Mais

elle apprend ce qui s'est passé... Va-t-elle pardonner à Guy?

Heureusement Mme de Bréval veille, et elle fait une si douce morale à

son amie, que Germaine se reprend, cette fois, pour tout de bon. Et

toutes deux s'en vont, non sans s'être moquées de l'habitant du

rez-de-chaussée, qui en est pour ses frais de fleurs et de bonbons.

Cette histoire est morale et édifiante. Berquin l'eût signée. MM.

Lebargy et Berr, Mmes Baretta et Muller s'y sont fait applaudir.

*

* *

L'été viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas? On ne saurait l'affirmer.

Mais ce qui est sur, c'est que les pièces dites d'été commencent à

apparaître. Elles ne sont souvent pas plus mauvaises que les pièces qui

ont eu la bonne fortune d'être représentées pendant l'hiver. Quelquefois

même elles sont meilleures.

N'est point pourtant de cette dernière catégorie, le vaudeville que

l'Ambigu, ouvrant la marche, a représenté vendredi. Le _Prix de Beauté_

nous conte l'odyssée d'une de ces femmes qu'un jury de farceurs proclame

belle entre les belles... Épousée par l'un des jurés que ses formes

opulentes ont séduit, elle ne peut se résigner à la vie bourgeoise qu'il

veut mener avec elle... Elle part, à la conquête des triomphes, des

ovations que l'Amérique réserve aux «beautés professionnelles». Mais,

par suite de circonstances qu'il serait trop long d'énumérer, elle ne va

pas jusqu'en Amérique, et elle s'arrête... à la foire de Neuilly, où les

badauds peuvent la voir et la contempler pour la modique somme... de

cinq centimes. C'est là que son mari la retrouve guérie de la folie des

grandeurs, et il lui pardonne. Le sujet en vaut un autre. Mais il est

traité sans verve, sans gaieté, dans une note grise et uniforme qui

lasse et ennuie.

*

* *

Plus drôle, beaucoup plus drôle est la folie, la charentonnade, que

donnent les Folies-Dramatiques... Robichon, quoique marié à une

charmante femme, vole à d'autres amours. Pour s'assurer par an trois

mois de liberté, il a inventé la «plantation Thomassin». Il a persuadé à

sa femme qu'il a hérité d'une plantation de café en Haïti et qu'il est

obligé d'aller la surveiller tous les ans. Ce qu'il y a de mieux, c'est

que la plantation existe en fait, mais c'est un ami de Robichon qui

l'exploite, il est dans la confidence. Robichon pendant trois mois file

le parfait amour avec une dame Eveline, femme légitime d'un négociant en

vins... qui voyage. Le bonheur n'a qu'un temps. Un beau jour, la femme

et la belle-mère de Robichon veulent accompagner leur mari et gendre à

Saint-Domingue. Elles y tiennent absolument. Il faut partir. Robichon

s'exécute. Mais alors que de péripéties, que de quiproquos, que de

coqs-à-l'âne!... Tout ce que l'imagination d'un habile vaudevilliste

peut trouver défile sous nos yeux. Cela est bête, insensé, fou. Tant que

vous voudrez. Mais on rit, on rit à gorge déployée. Et que

demandons-nous à un vaudevilliste? de nous faire rire. M. Ordonneau a

réussi dans cette tâche. Du reste, il a été secondé à ravir par ses

interprètes, qui enlèvent de verve cette bouffonnerie. Nous avons

applaudi, comme ils le méritaient, MM. Gobin, Guyon fils, Bartel,

Bellucci, Mes Mathilde, Berny et Guitty.

L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891 · 第 19 / 33 题