49e Année.--N° 2519

[Illustration: Le Petit-Trianon.]

[Illustration: Le théâtre: l'entrée de la reine.]

[Illustration: LA FETE DE TRIANON.--Représentation dramatique organisée

dans le théâtre de Marie-Antoinette par le comité du monument Houdon.]

[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Le nom de Mme Weiss terminait notre dernière causerie. Il ouvrira

celle-ci. Je dois un post-scriptum à ce que je disais de l'empoisonneuse

qui a si dramatiquement--et j'ajoute si bravement--usé du poison contre

elle-même. La strychnine qu'elle cachait dans un ourlet de son mouchoir

me fait oublier l'arsenic qu'elle glissait dans les babouches de ses

enfants. On a beau dire, comme un truisme prudhommesque, que le suicide

est une lâcheté, voilà un suicide vraiment crâne, et si les deux

coupables ont commis un crime, ils l'ont payé argent comptant. Roques se

loge une balle dans la tête, Mme Weiss s'empoisonne. Tous les drames de

cour d'assises n'ont pas un dénouement aussi fier, et la sympathie est

revenue aux troisièmes rôles depuis que le rideau est tombé sur cette

tragédie bourgeoise.

J'aurais voulu que Chambige eût un peu de la fermeté de Roques. Quant à

Mme Weiss, elle a expié avec une rapidité poignante. Combien d'autres se

fussent condamnées à vivre!

Elle serait sortie, jeune encore, de la prison, et les hommages ne lui

eussent pas manqué. M. Weiss, le pauvre et honnête homme qui reste seul

avec ses enfants, n'a-t-il pas entendu murmurer à ses oreilles ce mot,

dit par un inconnu, un curieux, comme le héros du Mariage blanc de M.

Lemaitre:

--Ah! si elle était libre!

Elle s'est faite libre. Nulle justice en ce bas monde n'a plus le droit

de lui demander compte de ses actions. Elle ne s'est raccrochée à aucun

espoir, à la perspective d'aucune commutation de peine! elle est allée

tout droit à la mort, après avoir gâché et usé la vie.

Ce qui l'explique bien, cette femme, c'est qu'elle est Russe. Le néant

même n'effraye pas les Russes. Ces âmes slaves ont l'appétit de la mort.

Elles ne détestent pas non plus le drame. Je m'étonne que Mme Weiss ne

se soit pas tuée en pleine audience comme la malheureuse Feyghine, autre

Russe maintenant oubliée, qui voulait se tirer un coup de revolver en

plein théâtre. La mise en scène, pour peu surtout qu'elle ait un reflet

d'héroïsme, doit tenter ces détraquées. Cependant, pour Mme Weiss, la

mort a été douloureuse, sans phrases, et obscure.

Elle laisse une lettre cachetée portant cette suscription: Pour mes

enfants, quand ils auront quinze ans. Cette lettre, le mari peut la

garder, les enfants pourront la lire sans rougir de celle qui n'est

plus. Elle équivaut à la lettre de rémission que les rois octroyaient

autrefois aux coupables, avec cette différence que la condamnée ici

s'est rachetée elle-même et qu'elle ne s'est pas amnistiée. Paix à cette

femme! Ce n'était pas un coeur vulgaire.

Mais, depuis Chambige jusqu'à elle, que d'esprits oscillants ont été

tout à fait oblitérés par des états d'âmes, le besoin de _bourgétiser_,

si je puis dire--sans que M. Bourget soit en cause--et les psychologies

ténues et maladives!

On est de son temps, voilà ce que cela prouve, et je ne vais pas répéter

pour la cent millième fois le mot de névrose. Non, d'autant plus qu'il

fait très beau pour le moment, et que juin souriant semble devoir nous

consoler de mai maussade. Le Grand-Prix pourra être couru sans pluie

comme la fête des Fleurs a été célébrée sans rafales. Paris bat son

plein. Bals, dîners, concerts, comédies, représentations de bienfaisance

ou représentations de chic. Partout il y a une attraction, des

invitations, des vers ou de la musique. Si les déménageurs qui font le

service des maisons de campagne se plaignent de n'avoir pas été repris

encore par les Parisiens qui retardent leur villégiature, en revanche

les graveurs de programmes pour soirées doivent avoir eu de l'ouvrage.

Depuis le grand bal paré de la princesse de Léon, c'est une succession

de _five o'clock_ ou de _théâtre-parties._ On joue plus la comédie dans

les salons que dans les théâtres. C'est une rage. Les gens du monde se

font directeurs de spectacles. On est _impresario_ ou _impresaria._

M. Delamarre n'a-t-il pas fait installer, avenue Percier, un théâtre

pour y donner une fête Louis XVI, comme à Trianon? Acteurs et invités,

tout le monde en poudre. L'ambassadeur de la Grande-Bretagne, l'aimable

lord Lytton, ne promet-il pas la comédie à ses invités, cette semaine?

Le mot de représentation _select_ est ici tout à fait de mise. On est en

Angleterre.

Aux _Mirlitons_, à l'_Épatant_, comme vous voudrez, mais je n'aime pas

ce nom l'_Épatant_, on donnera, quand paraîtront ces lignes, une revue

du spirituel _reviewer_ M. de Massa: _Floréal_, une revue de printemps,

dont les flonflons s'envoleront, rue Royale, la veille et le jour du

Grand-Prix. Et ce n'est pas tout. Le théâtre envahit la vie privée. Les

comédiens ne travaillent plus que pour les salons et les salons ne

s'ouvrent plus que pour les journaux. Un maître de maison fin de siècle

n'a qu'une idée en tête: _Avoir une bonne presse._

Donne-t-on un dîner? Vite, la liste des convives expédiée à la gazette.

Je dis les convives, je pourrais presque dire le menu. On lira bientôt:

_Excellent potage à la reine, hier, chez la marquise de X..._ ou encore:

_Le cuisinier du comte de Z... est célèbre. Hier, les invités du comte

ont particulièrement goûté un certain chaud-froid de volaille..._ Vous

croyez que je plaisante? On y viendra. On imprime déjà les noms, on

décrit les toilettes. Les crus de la cave et la description des

entremets suivront bientôt, comme pour les repas officiels. O douce

intimité des repas de famille, où es-tu?

Il faudrait, pour la retrouver, remonter aux temps fabuleux. On vit en

plein air. On ouvre avec fièvre sa maison aux indiscrétions, on mendie

une mention dans les chroniques, quitte à minauder ensuite quelque

phrase comme celle-ci:

--Vraiment, ces journalistes sont d'un sans-gêne! Ils disent tout,

racontent tout! Il n'y a plus de vie privée!

Eh! non, parbleu, il n'y en a plus! Mais à qui la faute? Les maisons

sont de verre aujourd'hui, comme les fortunes. Le besoin d'être imprimé

tout vif affole les cervelles. Et si les journalistes disent tout, c'est

qu'on leur demande tout.

--Cela aura bien une fin! disent les penseurs.

Et pourquoi cela finirait-il, puisque cela a commencé et que cela croit

et embellit? Si je dis embellit, c'est que je tiens à être courtois.

*

* *

Pour une fête, par exemple, qui méritait tout l'empressement des

reporters, la fête de Trianon peut passer pour un modèle. De la musique

militaire dans le _Jardin Français_. De la musique de Rameau et de

Rousseau (musique de littérateur, celle-ci) dans la salle. C'était

charmant et ce petit coin silencieux de Versailles a du s'étonner de

voir arriver en mail-coach, tous grelots sonnants, tant de jolies femmes

en toilettes claires.

L'orage, qui s'est abattu sur Paris lundi dernier, avait eu soin de ne

pas troubler l'arrivée des visiteurs qui s'était faite par un beau

soleil.

J'avoue que j'ai regretté l'absence de M. Delaunay dont les journaux

nous avaient annoncé la réapparition en costume de Fortunio ou de

marquis Louis XVI et qui devait nous dire des vers de M. Clarétie. M.

Delaunay était le clou de la représentation et c'est un érysipèle,

peut-être un furoncle, qui nous a privés de ce clou-là.

Mais il paraît que ce n'était pas la représentation que nous avons vue

qui était à voir. M. H..., un peintre versaillais, me disait quelle

impression d'art il avait éprouvée, le matin, dans la jolie petite salle

dorée et pomponnée, mais encore obscure, pendant qu'on y répétait le

ballet composé sur de vieux airs du temps passé par M. Hansen et dansé

par les artistes de l'Opéra.

--Mon cher, me disait M. H..., vous ne vous doutez pas du charme de

cette représentation à demi-mystérieuse où les jolies ballerines en

toilettes d'été semblaient des ombres silencieuses, dansant au son

quasi-mélancolique d'un orchestre presque invisible. C'était brillant ce

ballet, l'_Amour et Psyché_, aux lumières des bougies, avec les costumes

mythologiques de l'opéra d'_Ascanio_. Mais combien cela était plus

attirant et plein de poésie dans le clair-obscur d'un matin où l'été,

par les interstices des volets mi-clos, laissait entrer le jaillissement

vainqueur de sa lumière électrique.

«Vénus, Psyché, Cupidon, eh! oui, c'était exquis avec les soieries, les

paillons, le demi-nu du ballet d'opéra; mais ce ballet dansé en robes

longues, en petites robes bleues à pois blancs, ou en robes _mastic_,

ces petits talons relevant prestement les jupes longues, ces grâces

d'idylles antiques avec des atours de grisettes de Murger, rien de plus

particulier, rien de plus délicieux. Vous, abonné, vous connaissez

Othalini, Lobstein ou Invernizzi en nymphes, en déesses; mais Invernizzi

figurant Bacchus en robe d'été et Othalini courant sans carquois avec le

frisottis de ses cheveux blonds, tout à fait joli, mon cher. Sans

compter que ce parisianisme se doublait déjà de je ne sais quelle

mélancolie que j'appellerai archéologique. Oui, pendant ces rigodons et

ces gavottes il me semblait que la petite salle, tout doucement,

s'emplissait de fantômes et que de pâles figures du vieux temps venaient

au fond des loges, dans l'encadrement d'or des oeils de boeufs,

contempler ces demi-vivantes dansant le ballet de _Dardanus_. Et, tout à

coup,--qu'auriez-vous dit de cela, vous qui vous piquez d'écrire?--ne

voilà-t-il pas une ombre qui passe en effet sur ces tentures bleues de

ciel et ces statuettes dorées, une ombre rapide, furtive, inquiétante,

une chauve-souris réveillée de son sommeil comme la salle elle-même, et

se demandant ainsi que les échos du petit-théâtre: Pourquoi ce bruit,

ces lumières, ces danses qui semblaient finies? Est-ce que le siècle

passé recommence, et qui donc tout à l'heure entrera dans la salle?

est-ce la reine? est-ce le peuple-roi?

--Oh! le peuple-roi, cher ami, l'argent-roi!

--Sans doute. Nous sommes en 1891. C'est égal, j'ai éprouvé là une

sensation délicieusement raffinée, dans le genre de celles que pouvait

ressentir feu le roi de Bavière, épris de ses belles folies.

«Vous allez vous moquer de moi? J'ai eu les larmes aux yeux, de vraies

larmes, pendant la gavotte de Gluck, et je n'ai jamais eu le sentiment

plus profond de l'art intime et aussi de la vanité de la vie, du peu qui

reste de tout un siècle! un refrain, un rigodon, comme après la mort

d'une fleur, ce quelque chose de subtil: un parfum.

--Eh bien, mon cher B..., puisque vous êtes peintre, peignez-nous cette

sensation là et donnez-nous au prochain Salon le _Ballet des Ombres._

*

* *

Il le fera peut-être, comme je le lui ai dit, et son tableau sera moins

macabre que cette lithographie d'Appel qui s'étale depuis quelques jours

sur nos murailles et qui représente un phénomène, un être à deux corps

et deux têtes, deux jeunes filles, jolies d'ailleurs et vêtues de rose,

qui jouent du violon chacune de son côté. Reliées par un seul abdomen,

ces deux êtres, pourtant si distincts, n'en forment qu'un. C'est Maria

et Josépha, ou, comme on l'entendra, _Maria-Josépha_ qui débutera ou

débuteront à la Gaîté avant peu.

Ces deux soeurs tchèques sont aussi étonnantes que les fameux frères

Siamois. Quand l'une dort, l'autre peut veiller. Les deux cerveaux sont

absolument indépendants l'un de l'autre. Et ce monstre est doué de deux

têtes exquises, têtes blondes très poétiques avec leurs fins cheveux

d'or dénoués. N'importe: cet étalage de monstruosités donne à nos murs

un air de musée Dupuytreu assez désagréable.

On parle de l'immoralité des murailles. Vive Dieu, ce qu'il y a de plus

immoral, ce sont les monstruosités et les hideurs. Il est vrai que si

Maria et Josépha n'en étaient pas une, on ne la ou les regarderait pas.

Rastignac.

L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891 · 第 3 / 33 题