[Illustration: Le Petit-Trianon.]
[Illustration: Le théâtre: l'entrée de la reine.]
[Illustration: LA FETE DE TRIANON.--Représentation dramatique organisée
dans le théâtre de Marie-Antoinette par le comité du monument Houdon.]
[Illustration: COURRIER DE PARIS]
Le nom de Mme Weiss terminait notre dernière causerie. Il ouvrira
celle-ci. Je dois un post-scriptum à ce que je disais de l'empoisonneuse
qui a si dramatiquement--et j'ajoute si bravement--usé du poison contre
elle-même. La strychnine qu'elle cachait dans un ourlet de son mouchoir
me fait oublier l'arsenic qu'elle glissait dans les babouches de ses
enfants. On a beau dire, comme un truisme prudhommesque, que le suicide
est une lâcheté, voilà un suicide vraiment crâne, et si les deux
coupables ont commis un crime, ils l'ont payé argent comptant. Roques se
loge une balle dans la tête, Mme Weiss s'empoisonne. Tous les drames de
cour d'assises n'ont pas un dénouement aussi fier, et la sympathie est
revenue aux troisièmes rôles depuis que le rideau est tombé sur cette
tragédie bourgeoise.
J'aurais voulu que Chambige eût un peu de la fermeté de Roques. Quant à
Mme Weiss, elle a expié avec une rapidité poignante. Combien d'autres se
fussent condamnées à vivre!
Elle serait sortie, jeune encore, de la prison, et les hommages ne lui
eussent pas manqué. M. Weiss, le pauvre et honnête homme qui reste seul
avec ses enfants, n'a-t-il pas entendu murmurer à ses oreilles ce mot,
dit par un inconnu, un curieux, comme le héros du Mariage blanc de M.
Lemaitre:
--Ah! si elle était libre!
Elle s'est faite libre. Nulle justice en ce bas monde n'a plus le droit
de lui demander compte de ses actions. Elle ne s'est raccrochée à aucun
espoir, à la perspective d'aucune commutation de peine! elle est allée
tout droit à la mort, après avoir gâché et usé la vie.
Ce qui l'explique bien, cette femme, c'est qu'elle est Russe. Le néant
même n'effraye pas les Russes. Ces âmes slaves ont l'appétit de la mort.
Elles ne détestent pas non plus le drame. Je m'étonne que Mme Weiss ne
se soit pas tuée en pleine audience comme la malheureuse Feyghine, autre
Russe maintenant oubliée, qui voulait se tirer un coup de revolver en
plein théâtre. La mise en scène, pour peu surtout qu'elle ait un reflet
d'héroïsme, doit tenter ces détraquées. Cependant, pour Mme Weiss, la
mort a été douloureuse, sans phrases, et obscure.
Elle laisse une lettre cachetée portant cette suscription: Pour mes
enfants, quand ils auront quinze ans. Cette lettre, le mari peut la
garder, les enfants pourront la lire sans rougir de celle qui n'est
plus. Elle équivaut à la lettre de rémission que les rois octroyaient
autrefois aux coupables, avec cette différence que la condamnée ici
s'est rachetée elle-même et qu'elle ne s'est pas amnistiée. Paix à cette
femme! Ce n'était pas un coeur vulgaire.
Mais, depuis Chambige jusqu'à elle, que d'esprits oscillants ont été
tout à fait oblitérés par des états d'âmes, le besoin de _bourgétiser_,
si je puis dire--sans que M. Bourget soit en cause--et les psychologies
ténues et maladives!
On est de son temps, voilà ce que cela prouve, et je ne vais pas répéter
pour la cent millième fois le mot de névrose. Non, d'autant plus qu'il
fait très beau pour le moment, et que juin souriant semble devoir nous
consoler de mai maussade. Le Grand-Prix pourra être couru sans pluie
comme la fête des Fleurs a été célébrée sans rafales. Paris bat son
plein. Bals, dîners, concerts, comédies, représentations de bienfaisance
ou représentations de chic. Partout il y a une attraction, des
invitations, des vers ou de la musique. Si les déménageurs qui font le
service des maisons de campagne se plaignent de n'avoir pas été repris
encore par les Parisiens qui retardent leur villégiature, en revanche
les graveurs de programmes pour soirées doivent avoir eu de l'ouvrage.
Depuis le grand bal paré de la princesse de Léon, c'est une succession
de _five o'clock_ ou de _théâtre-parties._ On joue plus la comédie dans
les salons que dans les théâtres. C'est une rage. Les gens du monde se
font directeurs de spectacles. On est _impresario_ ou _impresaria._
M. Delamarre n'a-t-il pas fait installer, avenue Percier, un théâtre
pour y donner une fête Louis XVI, comme à Trianon? Acteurs et invités,
tout le monde en poudre. L'ambassadeur de la Grande-Bretagne, l'aimable
lord Lytton, ne promet-il pas la comédie à ses invités, cette semaine?
Le mot de représentation _select_ est ici tout à fait de mise. On est en
Angleterre.
Aux _Mirlitons_, à l'_Épatant_, comme vous voudrez, mais je n'aime pas
ce nom l'_Épatant_, on donnera, quand paraîtront ces lignes, une revue
du spirituel _reviewer_ M. de Massa: _Floréal_, une revue de printemps,
dont les flonflons s'envoleront, rue Royale, la veille et le jour du
Grand-Prix. Et ce n'est pas tout. Le théâtre envahit la vie privée. Les
comédiens ne travaillent plus que pour les salons et les salons ne
s'ouvrent plus que pour les journaux. Un maître de maison fin de siècle
n'a qu'une idée en tête: _Avoir une bonne presse._
Donne-t-on un dîner? Vite, la liste des convives expédiée à la gazette.
Je dis les convives, je pourrais presque dire le menu. On lira bientôt:
_Excellent potage à la reine, hier, chez la marquise de X..._ ou encore:
_Le cuisinier du comte de Z... est célèbre. Hier, les invités du comte
ont particulièrement goûté un certain chaud-froid de volaille..._ Vous
croyez que je plaisante? On y viendra. On imprime déjà les noms, on
décrit les toilettes. Les crus de la cave et la description des
entremets suivront bientôt, comme pour les repas officiels. O douce
intimité des repas de famille, où es-tu?
Il faudrait, pour la retrouver, remonter aux temps fabuleux. On vit en
plein air. On ouvre avec fièvre sa maison aux indiscrétions, on mendie
une mention dans les chroniques, quitte à minauder ensuite quelque
phrase comme celle-ci:
--Vraiment, ces journalistes sont d'un sans-gêne! Ils disent tout,
racontent tout! Il n'y a plus de vie privée!
Eh! non, parbleu, il n'y en a plus! Mais à qui la faute? Les maisons
sont de verre aujourd'hui, comme les fortunes. Le besoin d'être imprimé
tout vif affole les cervelles. Et si les journalistes disent tout, c'est
qu'on leur demande tout.
--Cela aura bien une fin! disent les penseurs.
Et pourquoi cela finirait-il, puisque cela a commencé et que cela croit
et embellit? Si je dis embellit, c'est que je tiens à être courtois.
*
* *
Pour une fête, par exemple, qui méritait tout l'empressement des
reporters, la fête de Trianon peut passer pour un modèle. De la musique
militaire dans le _Jardin Français_. De la musique de Rameau et de
Rousseau (musique de littérateur, celle-ci) dans la salle. C'était
charmant et ce petit coin silencieux de Versailles a du s'étonner de
voir arriver en mail-coach, tous grelots sonnants, tant de jolies femmes
en toilettes claires.
L'orage, qui s'est abattu sur Paris lundi dernier, avait eu soin de ne
pas troubler l'arrivée des visiteurs qui s'était faite par un beau
soleil.
J'avoue que j'ai regretté l'absence de M. Delaunay dont les journaux
nous avaient annoncé la réapparition en costume de Fortunio ou de
marquis Louis XVI et qui devait nous dire des vers de M. Clarétie. M.
Delaunay était le clou de la représentation et c'est un érysipèle,
peut-être un furoncle, qui nous a privés de ce clou-là.
Mais il paraît que ce n'était pas la représentation que nous avons vue
qui était à voir. M. H..., un peintre versaillais, me disait quelle
impression d'art il avait éprouvée, le matin, dans la jolie petite salle
dorée et pomponnée, mais encore obscure, pendant qu'on y répétait le
ballet composé sur de vieux airs du temps passé par M. Hansen et dansé
par les artistes de l'Opéra.
--Mon cher, me disait M. H..., vous ne vous doutez pas du charme de
cette représentation à demi-mystérieuse où les jolies ballerines en
toilettes d'été semblaient des ombres silencieuses, dansant au son
quasi-mélancolique d'un orchestre presque invisible. C'était brillant ce
ballet, l'_Amour et Psyché_, aux lumières des bougies, avec les costumes
mythologiques de l'opéra d'_Ascanio_. Mais combien cela était plus
attirant et plein de poésie dans le clair-obscur d'un matin où l'été,
par les interstices des volets mi-clos, laissait entrer le jaillissement
vainqueur de sa lumière électrique.
«Vénus, Psyché, Cupidon, eh! oui, c'était exquis avec les soieries, les
paillons, le demi-nu du ballet d'opéra; mais ce ballet dansé en robes
longues, en petites robes bleues à pois blancs, ou en robes _mastic_,
ces petits talons relevant prestement les jupes longues, ces grâces
d'idylles antiques avec des atours de grisettes de Murger, rien de plus
particulier, rien de plus délicieux. Vous, abonné, vous connaissez
Othalini, Lobstein ou Invernizzi en nymphes, en déesses; mais Invernizzi
figurant Bacchus en robe d'été et Othalini courant sans carquois avec le
frisottis de ses cheveux blonds, tout à fait joli, mon cher. Sans
compter que ce parisianisme se doublait déjà de je ne sais quelle
mélancolie que j'appellerai archéologique. Oui, pendant ces rigodons et
ces gavottes il me semblait que la petite salle, tout doucement,
s'emplissait de fantômes et que de pâles figures du vieux temps venaient
au fond des loges, dans l'encadrement d'or des oeils de boeufs,
contempler ces demi-vivantes dansant le ballet de _Dardanus_. Et, tout à
coup,--qu'auriez-vous dit de cela, vous qui vous piquez d'écrire?--ne
voilà-t-il pas une ombre qui passe en effet sur ces tentures bleues de
ciel et ces statuettes dorées, une ombre rapide, furtive, inquiétante,
une chauve-souris réveillée de son sommeil comme la salle elle-même, et
se demandant ainsi que les échos du petit-théâtre: Pourquoi ce bruit,
ces lumières, ces danses qui semblaient finies? Est-ce que le siècle
passé recommence, et qui donc tout à l'heure entrera dans la salle?
est-ce la reine? est-ce le peuple-roi?
--Oh! le peuple-roi, cher ami, l'argent-roi!
--Sans doute. Nous sommes en 1891. C'est égal, j'ai éprouvé là une
sensation délicieusement raffinée, dans le genre de celles que pouvait
ressentir feu le roi de Bavière, épris de ses belles folies.
«Vous allez vous moquer de moi? J'ai eu les larmes aux yeux, de vraies
larmes, pendant la gavotte de Gluck, et je n'ai jamais eu le sentiment
plus profond de l'art intime et aussi de la vanité de la vie, du peu qui
reste de tout un siècle! un refrain, un rigodon, comme après la mort
d'une fleur, ce quelque chose de subtil: un parfum.
--Eh bien, mon cher B..., puisque vous êtes peintre, peignez-nous cette
sensation là et donnez-nous au prochain Salon le _Ballet des Ombres._
*
* *
Il le fera peut-être, comme je le lui ai dit, et son tableau sera moins
macabre que cette lithographie d'Appel qui s'étale depuis quelques jours
sur nos murailles et qui représente un phénomène, un être à deux corps
et deux têtes, deux jeunes filles, jolies d'ailleurs et vêtues de rose,
qui jouent du violon chacune de son côté. Reliées par un seul abdomen,
ces deux êtres, pourtant si distincts, n'en forment qu'un. C'est Maria
et Josépha, ou, comme on l'entendra, _Maria-Josépha_ qui débutera ou
débuteront à la Gaîté avant peu.
Ces deux soeurs tchèques sont aussi étonnantes que les fameux frères
Siamois. Quand l'une dort, l'autre peut veiller. Les deux cerveaux sont
absolument indépendants l'un de l'autre. Et ce monstre est doué de deux
têtes exquises, têtes blondes très poétiques avec leurs fins cheveux
d'or dénoués. N'importe: cet étalage de monstruosités donne à nos murs
un air de musée Dupuytreu assez désagréable.
On parle de l'immoralité des murailles. Vive Dieu, ce qu'il y a de plus
immoral, ce sont les monstruosités et les hideurs. Il est vrai que si
Maria et Josépha n'en étaient pas une, on ne la ou les regarderait pas.
Rastignac.