VI

Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua, avec

l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire

ajouter une gratification à son cachet: à l'entendre, on pouvait croire

qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela

même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.

--Il fait très bien danser, M. Barincq.

--Avec un brio étonnant...

--Surtout pour la circonstance.

--Mme Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.

--La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.

Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses,

son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le

regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus

d'une fois, lui eut fait oublier son rôle si elle ne le lui avait

rappelé en posant simplement sa main sur le piano; alors il frappait

bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à

jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette

préoccupation sur son coeur.

Et sa pensée était toujours la même: ne trouverait-il pas un moyen pour

partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en

découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage

en Béarn?

Vers minuit le petit prodige, qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à

voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise

longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano; il eut

alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment

tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.

Malheureusement il avait toujours été d'une timidité paralysante pour

demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait

risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui: parmi ces

gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le

nom; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les

toucher?

A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers

pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour

avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office

cosmopolitain_: riche maintenant, elle avait connu la misère assez

durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans

les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la

rendre douce aux misères des autres; d'ailleurs, qu'étaient cent francs

pour elle!

Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le hall,

et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse de

chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui

étranglait ses paroles, il exposa sa demande.

Mais, précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis

un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait

tourner à l'emprunt: comment! ce prétendu héritier en était réduit à

risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut?

Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de

l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il

convenait donc d'être sur ses gardes.

Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta:--Vraiment, c'était

héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis en un pareil moment.

Quel courage! quelle force! Elle l'avait examiné au piano, et, en voyant

ses efforts pour se contenir, elle avait eu les larmes aux yeux. Ce

n'était certainement pas elle qui, comme certaines personnes,

s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si cruelles.

Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la

question d'argent; alors elle avait montré un vrai chagrin:--Quelle

malchance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse!

Heureusement cela pouvait se réparer, s'il voulait bien venir chez elle

vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se

feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont il

pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari,

souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.

Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la

défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister; il avait

remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se

demandant à qui, maintenant, s'adresser.

Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague,

quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main,

lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.

L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque

accident.

--Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cassé quelque chose?

--La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.

--Alors?

--Voilà la chose: par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait

que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je

peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec

plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti,

j'irai les chercher et vous les apporterai.

Les larmes lui montèrent aux yeux; avant qu'il eut dominé son émotion,

Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.

Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient

étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la

joie d'hériter était scandaleuse: on pleure son frère, que diable! ou

tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas

publiquement de sa mort.

Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise à temps pour ne

pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur

sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient

au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.

Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il

monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit

une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze

ans. En quel état allait-il la trouver? Elle était bien poussiéreuse,

durcie, une courroie manquait, la clef était perdue; mais enfin elle

pouvait encore aller tant bien que mal.

Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire

à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge; une

chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile

de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre

tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement

son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la

soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil: il n'entrerait

point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il

occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et

n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses

amis de jeunesse.

C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive

tard et qu'on part tôt; dans celui où les occasions de s'amuser ne

reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se

présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut

ainsi pour les invités de Mme Barincq; quand le soleil se leva ils

dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière

du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir

plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait

vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé

l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé

d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.

Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se

trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine

Barnabé se préparait à partir.

--Allons nous coucher, dit Mme Barincq, nous avons bien gagné quelques

heures de bon sommeil.

Barnabé s'approcha de Barincq:

--Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps

d'aller et de revenir.

Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, Mme Barincq l'avait entendu.

--Pourquoi Barnabé veut-il revenir? demanda-t-elle à son mari.

Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne

pouvait pas ne pas y répondre, il dit donc ce qui s'était passé, sa

demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.

Mme Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.

--Emprunter à un domestique! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.

--Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.

--Ne vas-tu pas défendre ton père? s'écria Mme Barincq; tu ferais bien

mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.

Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un

effet, elle se tourna vers son mari:

--Et quand veux tu partir? demanda-t-elle.

--A 9 heures 30.

--Ce matin?

--Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de

l'enterrement.

--Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous

aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.

--Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à

l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.

--Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.

Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.

--N'emportes-tu rien? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.

--J'ai fait une valise cette nuit et l'ai descendue: je vais mettre mon

habit dedans et serai prêt à partir.

--Sans déjeuner?

--Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.

--Je vais te faire du café; pendant ce temps, la porteuse de pain

arrivera.

Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta:

--Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es?

--Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.

En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à

la taille par les doigts gros des danseurs.

--Elle a le feu à craindre, dit-il.

--Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.

--Tu ferais mieux de te coucher.

--Crois-tu que je suis fatiguée pour une nuit passée à danser? A mon âge

cela serait honteux.

Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses

vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement

elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau; puis

elle ouvrit la porte du jardin.

--Où vas-tu? demanda-t-il.

--J'ai mon idée.

Elle revint presque aussitôt tenant d'un air triomphant un oeuf dans

chaque main.

--Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle; au

moins tu ne partiras pas à jeun, deux oeufs frais, une bonne tasse de

café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus

dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je

t'assure que je t'ai plaint de tout mon coeur, et que plus d'une fois je

me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces

airs de danse qui exaspéraient ta douleur.

--Au moins t'es-tu amusée?

--Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.

--Tu as éprouvé quelque déception?

Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle

déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une

certaine honte à répondre.

--J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir,

dit-elle enfin avec un demi-sourire.

--Eh bien?

--Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient?

--A toi, bien sûr.

--A moi ta fille, non; à moi l'héritière de mon oncle, oui; sur une

parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est, imaginé que la

fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre

rang.

--Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait?

--As-tu des raisons pour le croire?

--Le croire, non; l'espérer, oui; car je ne peux pas admettre que

Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament,

toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.

--Mais s'il n'a pas fait de testament?

--Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te

reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.

--Que cela soit, je te promets que ce ne sera pas un seul de mes

prétendants de cette nuit que j'épouserai; les vilains bonshommes,

hypocrites et plats!

L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891 · 第 27 / 30 题