Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua, avec
l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire
ajouter une gratification à son cachet: à l'entendre, on pouvait croire
qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela
même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.
--Il fait très bien danser, M. Barincq.
--Avec un brio étonnant...
--Surtout pour la circonstance.
--Mme Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.
--La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.
Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses,
son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le
regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus
d'une fois, lui eut fait oublier son rôle si elle ne le lui avait
rappelé en posant simplement sa main sur le piano; alors il frappait
bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à
jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette
préoccupation sur son coeur.
Et sa pensée était toujours la même: ne trouverait-il pas un moyen pour
partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en
découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage
en Béarn?
Vers minuit le petit prodige, qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à
voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise
longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano; il eut
alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment
tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.
Malheureusement il avait toujours été d'une timidité paralysante pour
demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait
risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui: parmi ces
gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le
nom; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les
toucher?
A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers
pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour
avoir maintes fois rendu des services au mari à l'_Office
cosmopolitain_: riche maintenant, elle avait connu la misère assez
durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans
les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la
rendre douce aux misères des autres; d'ailleurs, qu'étaient cent francs
pour elle!
Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le hall,
et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse de
chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui
étranglait ses paroles, il exposa sa demande.
Mais, précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis
un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait
tourner à l'emprunt: comment! ce prétendu héritier en était réduit à
risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut?
Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de
l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il
convenait donc d'être sur ses gardes.
Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta:--Vraiment, c'était
héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis en un pareil moment.
Quel courage! quelle force! Elle l'avait examiné au piano, et, en voyant
ses efforts pour se contenir, elle avait eu les larmes aux yeux. Ce
n'était certainement pas elle qui, comme certaines personnes,
s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si cruelles.
Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la
question d'argent; alors elle avait montré un vrai chagrin:--Quelle
malchance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse!
Heureusement cela pouvait se réparer, s'il voulait bien venir chez elle
vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se
feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont il
pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari,
souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.
Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la
défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister; il avait
remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se
demandant à qui, maintenant, s'adresser.
Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague,
quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main,
lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.
L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque
accident.
--Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cassé quelque chose?
--La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.
--Alors?
--Voilà la chose: par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait
que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je
peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec
plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti,
j'irai les chercher et vous les apporterai.
Les larmes lui montèrent aux yeux; avant qu'il eut dominé son émotion,
Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.
Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient
étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la
joie d'hériter était scandaleuse: on pleure son frère, que diable! ou
tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas
publiquement de sa mort.
Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise à temps pour ne
pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur
sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient
au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.
Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il
monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit
une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze
ans. En quel état allait-il la trouver? Elle était bien poussiéreuse,
durcie, une courroie manquait, la clef était perdue; mais enfin elle
pouvait encore aller tant bien que mal.
Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire
à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge; une
chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile
de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre
tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement
son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la
soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil: il n'entrerait
point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il
occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et
n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses
amis de jeunesse.
C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive
tard et qu'on part tôt; dans celui où les occasions de s'amuser ne
reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se
présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut
ainsi pour les invités de Mme Barincq; quand le soleil se leva ils
dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière
du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir
plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait
vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé
l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé
d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.
Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se
trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine
Barnabé se préparait à partir.
--Allons nous coucher, dit Mme Barincq, nous avons bien gagné quelques
heures de bon sommeil.
Barnabé s'approcha de Barincq:
--Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps
d'aller et de revenir.
Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, Mme Barincq l'avait entendu.
--Pourquoi Barnabé veut-il revenir? demanda-t-elle à son mari.
Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne
pouvait pas ne pas y répondre, il dit donc ce qui s'était passé, sa
demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.
Mme Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.
--Emprunter à un domestique! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.
--Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.
--Ne vas-tu pas défendre ton père? s'écria Mme Barincq; tu ferais bien
mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.
Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un
effet, elle se tourna vers son mari:
--Et quand veux tu partir? demanda-t-elle.
--A 9 heures 30.
--Ce matin?
--Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de
l'enterrement.
--Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous
aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.
--Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à
l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.
--Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.
Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.
--N'emportes-tu rien? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.
--J'ai fait une valise cette nuit et l'ai descendue: je vais mettre mon
habit dedans et serai prêt à partir.
--Sans déjeuner?
--Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.
--Je vais te faire du café; pendant ce temps, la porteuse de pain
arrivera.
Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta:
--Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es?
--Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.
En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à
la taille par les doigts gros des danseurs.
--Elle a le feu à craindre, dit-il.
--Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.
--Tu ferais mieux de te coucher.
--Crois-tu que je suis fatiguée pour une nuit passée à danser? A mon âge
cela serait honteux.
Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses
vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement
elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau; puis
elle ouvrit la porte du jardin.
--Où vas-tu? demanda-t-il.
--J'ai mon idée.
Elle revint presque aussitôt tenant d'un air triomphant un oeuf dans
chaque main.
--Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle; au
moins tu ne partiras pas à jeun, deux oeufs frais, une bonne tasse de
café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus
dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je
t'assure que je t'ai plaint de tout mon coeur, et que plus d'une fois je
me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces
airs de danse qui exaspéraient ta douleur.
--Au moins t'es-tu amusée?
--Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.
--Tu as éprouvé quelque déception?
Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle
déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une
certaine honte à répondre.
--J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir,
dit-elle enfin avec un demi-sourire.
--Eh bien?
--Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient?
--A toi, bien sûr.
--A moi ta fille, non; à moi l'héritière de mon oncle, oui; sur une
parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est, imaginé que la
fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre
rang.
--Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait?
--As-tu des raisons pour le croire?
--Le croire, non; l'espérer, oui; car je ne peux pas admettre que
Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament,
toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.
--Mais s'il n'a pas fait de testament?
--Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te
reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.
--Que cela soit, je te promets que ce ne sera pas un seul de mes
prétendants de cette nuit que j'épouserai; les vilains bonshommes,
hypocrites et plats!