Diderot.--_Lettres à Mlle Volland_.
Marianna, _la Religieuse portugaise_--Ces lettres eurent un tel succès
de vogue qu'elles donnèrent naissance à un genre de littérature
épistolaire où la passion s'étalait toute nue, les Portugaises, je ne
parlerai pas des _Réponses_ supposées; elles sont sans doute moins
banales et moins ridicules que celles de Bouton de Chamilly. De beaux
esprits s'ingénièrent à composer des suites, comme les _Lettres d'une
Dame portugaise_, ou l'aventure se dénoue par un mariage des amants avec
dispense de Rome. Ces imitateurs ressemblent assez à des maçons qui
ajusteraient des bras en plâtre à la Vénus de Milo. Toutefois ces
Portugaises offrent des modèles de la correspondance du temps et
permettent de comparer l'appel désespéré de Marianna, qui écrit avec le
sang de son coeur, et les petits cris plaintifs des poupées qui trempent
leur plume de cygne ou d'oie dans l'eau bénite de rose.
Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée.
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.
Un Rat de Bibliothèque.
Ce n'est qu'au commencement du siècle qu'on a découvert le nom de
Marianna, seulement connue sous le voile mystérieux de la Religieuse
portugaise; mais on ne sait d'elle que ce qu'on en voit dans ses Cinq
lettres. Elles sont enivrantes, et son cri d'amour sort des dernières
profondeurs de l'âme humaine. Que serait-ce donc si on pouvait lire les
Lettres originales, dont on n'a qu'une traduction froide et décolorée!
cependant elle ne semble pas trop enjolivée, et si elle n'est pas
littéralement fidèle, on y retrouve, à défaut de la couleur, le dessin
de la pensée et le mouvement du style.
Marianna a tout donné, corps et âme. Dieu et l'honneur, dans sa belle
folie, avec joie, sans regret, sans remords. Son amour a d'abord résisté
à la séparation, l'absence, l'abandon, l'indifférence, l'oubli, le
dédain, le mensonge et la trahison. Enfin, la pauvre âme finit par
comprendre que son amant est un officier bellâtre, sot, imbécile,
ignorant, vaniteux, vantard et infatué; et tel est le brevet de bêtise
en bonne forme que Saint Simon décerne à ce vainqueur qui, dès son
retour en France, au mois de Janvier 1669, a fait de ses Lettres comme
un trophée de gloire. C'est une chose triste à dire; mais s'il l'avait
aimée, si seulement il avait été discret, elles seraient ignorées,
perdues.--S. S.
Tant que l'arme a été dans la blessure, Marianna a aimé la douleur et
adoré le bourreau, mais après l'avoir arrachée de désespoir, son âme n'a
plus que du mépris pour la fausse idole, et la plaie de l'amour sera
cicatrisée plus vite que celle de l'orgueil féminin.
Aimer, c'est du soleil, et haïr, c'est de l'ombre.
Elle s'aperçoit qu'elle n'aime plus, et que là commence le véritable
malheur. Voilà le seul reproche de Marianna adressé à son amant: «_Vous
m'étiez moins cher que ma passion._»--Lady Love.
C'est l'amour de la femme avec tous ses mirages et ses illusions
décevantes. Au premier coup d'archet, elle saisit le coeur: «_Considère,
mon amour,_ etc.» Le dernier le déchire.
Elle dut apprendre, en 1677, le mariage de Bouton de Chamilly avec une
demoiselle du Bouchet, d'une singulière laideur, de naissance commune et
riche héritière, qui avait de l'esprit et le fit avancer. Marianna sans
doute était guérie; cette fois, elle était vengée.--Julie.
Mlle de Lespinasse.--Les 180 Lettres de Mlle de Lespinasse au comte de
Guibert, les seules qui ont échappé au néant, sont d'inimitables
chefs-d'oeuvre du génie féminin. Elle a l'âme d'une aiglonne dans un
corps de gaze; elle est femme, amoureuse, jalouse, vindicative,
artificieuse, fourbe et traîtresse.
Femme, ce nom suffit sans un torrent d'injures.
Elle pense, parle et agit comme un homme; elle écrit, aime et hait comme
une femme. Elle a du génie plein la tête et de l'amour plein le coeur;
elle est l'amie de ses fidèles et l'amante de ses favoris.
C'est la Nouvelle Héloïse en action, mais sans fleurs de rhétorique et
sans homélies sur la vertu. Pas d'emphase, pas de déclamation; son âme
est exaltée, son coeur possédé, ses sens en vibration. La passion vient
de la nature, elle coule à pleins bords comme un ruisseau capricieux et
changeant dans sa course vagabonde.--Die.
D'Alembert ne régna jamais sur son coeur; elle eut toujours un favori
préféré; mais, s'il ne fut pas seul, il était inamovible et de
fondation. Elle s'est jouée de lui aussi cruellement qu'Agnès d'Arnolphe
et Angélique de Georges Dandin. Il y a d'abord eu _Taaf_, noble
irlandais, dont on sait peu de chose; puis le marquis de _Mora_, jeune
gentilhomme espagnol; enfin le comte de Guibert, colonel de la légion
corse, militaire écrivain. Elle trahit... D'Alembert avec Mora, puis les
deux ensemble avec Guibert.--Kara.
Doit-on donner le nom de Lettres d'amour à ses lettres à Guibert, où le
fantôme de Mora jette son ombre morose sur toutes les pages? c'est un
long cri d'absolu désespoir, arraché par le remords de sa trahison,
l'anathème d'une passion criminelle, d'un amour maudit dans les affres
d'une lente agonie. «_Je déteste, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée
d'écrire ce premier billet._»
Il y a là un double phénomène magnétique, à la rencontre de deux êtres
chargés d'électricité contraire, dont la combinaison s'opère avec un
coup de foudre... Elle a beau se débattre, elle est saisie dans
l'engrenage et y passe tout entière, corps et âme. Elle est sollicitée,
entraînée par un attrait fatal, une force invisible qui s'empare d'elle
comme le bourreau. Son âme est empoisonnée, et le philtre mortel pénètre
dans les veines jusqu'à la source vitale. Elle n'aime pas Guibert, et
lui demande l'ivresse de l'oubli. Dans cette lutte tragique, elle
appelle la mort comme une délivrance. Guibert, fatigué de cette longue
plainte, se marie. La femme ressuscite, et elle le condamne à l'entendre
jusqu'à la fin.
Après le mariage de Guibert avec Mlle de Courcelles, les Lettres de Mlle
de Lespinasse sonnent faux comme le glas d'une cloche brisée. Tout ce
que l'amour trahi et l'orgueil blessé peuvent inspirer de jalousie
féroce et de haine froide à une amante, elle l'invente et le fait. Le
reptile déroule avec lenteur ses anneaux dans sa poitrine et la mord au
coeur. La vengeance, le mets des dieux et des femmes, est un art peu
connu. Elle le possède comme un virtuose maître de son instrument, elle
en joue sur la harpe du coeur avec une douceur infernale et des caresses
félines; on ne voit que le satin des mains blanches dont les ongles
griffent les cordes. Agonisante, elle lui fait boire le breuvage d'eau
bénite empoisonnée. L'_Éloge de Catinat_ n'a pas le prix académique, et
La Harpe a le fauteuil. Quand le rideau tombe sur la funèbre comédie,
elle goûte enfin le charme de la mort, vengée de Guibert, mais non
pardonnée par d'Alembert. Pauvre ami! Pendant qu'il écrit son oraison
funèbre: _Aux mânes de Mlle de Lespinasse_. Guibert compose l'_Éloge
d'Élisa. Tragedia-Comedia_.--Un Psychologue.
(_A suivre._) Charles Joliet.